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Bataille politique

L’Infini 147 (printemps 2021) / Sollers lit Le bleu du ciel et Madame Edwarda

D 3 juillet 2021     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Je songe à une Guerre, de droit ou de force, de logique bien imprévue. »
Rimbaud, « Guerre », Illuminations.

« Nous affirmons que le régime actuel doit être attaqué avec une tactique renouvelée. »
Bataille, Contre-attaque, 7 octobre 1935.

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Georges Bataille, en 1961, dans la salle de signature
des Éditions Gallimard. Photo André Bonin. © Gallimard


« D’une revue à l’autre, Bataille est toujours là » dit Sollers. De Tel Quel à L’Infini, c’est tout à fait vérifiable. Georges Bataille est à nouveau bien présent dans le numéro 147 de L’Infini qui a paru en ce printemps 2021. On y découvre trois lettres manuscrites, non datées, particulièrement émouvantes de Bataille à la sculptrice Elisabeth Farner-Walberg (1911-1990) présentées par Corinne Waldberg. Une relation amoureuse peu connue. On apprend qu’Elisabeth fut, après la mort de Laure, la seule femme de cette mystérieuse société secrète que fut « Acéphale ».
Il y a aussi un entretien de Philippe Sollers avec Stéphane Massonet intitulé « Bataille, seul ». Ce titre fait écho à un autre entretien donné il y a un peu plus de vingt ans par Sollers aux Temps modernes, « Solitude de Bataille » et repris dans Éloge de l’infini (folio 3806, p. 785-808). Mais si on lit attentivement l’entretien — un entretien très politique — on comprend très vite que cette solitude n’est pas simplement une solitude sociale (un isolement), mais, plus profondément, la solitude de quelqu’un qui est peut-être le seul à avoir compris ce qui fait l’essence même de « l’existence libre dans l’instant présent » (« expérience intérieure ») au moment précis du passage des « temps modernes » à l’ère planétaire.
Lucidité politique très tôt de Bataille : sur la montée triomphante du stalinisme (Bataille appartient au Cercle communiste démocratique de Boris Souvarine [1] et participe à la Critique sociale, revue « communiste oppositionnelle », avec Colette Peignot (la future Laure [2]), dès le début des années 30) comme du fascisme (La structures psychologique du fascisme date de 1933, Le bleu du ciel de 1935). Lucidité toujours vingt ans plus tard : on connait sa formule sans équivoque : « le stalinisme, ou si l’on veut le communisme [3] ».
Exigence philosophique de Bataille (là encore très tôt) : « Hegel, je l’imagine, toucha l’extrême. Il était jeune encore et crut devenir fou. » (L’expérience intérieure). « Souvent Hegel me semble l’évidence, mais l’évidence est lourde à supporter. » « J’aurais dû, sans Hegel, être d’abord Hegel. » (Le Coupable). « Hegel, qui a donné à la compréhension des événements révolutionnaires français une portée que les acteurs n’avaient pu même entrevoir [4]. » Lucidité « philosophique » encore : Bataille publie Nietzsche et les fascistes dès le n°2 d’Acéphale (janvier 1937) pour combattre la récupération nazi et les « falsifications antisémites de Mme Foerster, sœur, et de M. Richard Oehler, cousin de Nietzsche ».
Extrême lucidité historique enfin avec cette remarque, en 1946, dans le compte-rendu d’un livre sur la guerre en Chine : « Dès maintenant, la Chine est loin de nous mais pour nous la promesse de l’orage : il est vain de n’en être pas informé. » « En vérité, les problèmes de la Chine, tels que le Yenan communiste en guerre les pose aujourd’hui sous nos yeux, excèdent l’horizon borné et les habitudes de causerie sentimentale d’où il est clair que nos pires mésaventures ne nous ont pas sortis [5]. » Faut-il souligner ?
Mieux encore, et, ici, il me faut citer Marcelin Pleynet qui écrit dans son journal en 1997 [6] : « A-t-on remarqué que Bataille fut le premier à établir la complicité de l’économie soviétique (ce que Guy Debord appellera, en 1967, "le spectaculaire concentré") avec l’économie américaine ("le spectaculaire diffus"). J’ai déjà souligné dans La Part maudite : "La diplomatie soviétique tient la clé des coffres américains » — "L’opposition communiste au Plan Marshall prolonge elle-même la mise en mouvement initiale. Elle tend à en empêcher l’exécution, mais, à l’encontre de l’apparence, elle accentue le mouvement même qu’elle combat." »
On chercherait en vain chez Bataille la moindre fascination, même ponctuelle, pour les moustaches d’Hitler comme chez Heidegger, ou celle, plus longue, d’Aragon pour les moustaches de Staline (cf. Le scandale du « Portrait de Staline » de Picasso). Pas la moindre trace non plus d’antisémitisme comme chez Céline. Si un écrivain mérite peut-être le qualificatif d’« irréprochable », c’est bien Georges Bataille. C’est sans doute un des aspects le plus méconnu et paradoxal de l’« hypermorale » nietzschéenne (à l’opposé de toute « moraline ») d’un écrivain considéré comme un immoraliste « sulfureux ».
Dans l’entretien qui suit, Sollers réaffirme une forme de « fidélité » à Georges Bataille (qui fait penser à celle de Bataille pour Nietzsche) — « d’une revue à l’autre, Bataille est toujours là [7]. ». Sollers y reprend des arguments (ou des anecdotes significatives) qu’il a pu présenter ailleurs. Il développe aussi des analyses nouvelles (sur les rapports Hegel/Kojève/Bataille, par exemple). Depuis quinze ans, beaucoup de ces thématiques ont pu être présentées dans Pileface. J’ai indiqué en lien les principaux textes auxquels le lecteur pourra se référer.
« "Ensembliser" Bataille en vue d’un projet communautaire me semble ridicule. Soyez réaliste, demandez l’impossible. La seule possibilité s’appelle "Contre-Attaque". J’ai intitulé un livre comme ça à un moment où il fallait un peu réfléchir, en pure perte » écrit Sollers se référant à la fois à une formule célèbre de Mai 1968 et au mouvement « Contre-attaque », animé par Bataille et Breton, à la fin des années trente. Que disait Sollers dans son livre éponyme ? « C’est la religion politique telle qu’elle est formulée dans ses principes et son incantation permanente — liberté, égalité, fraternité, laïcité, sororité et mourir dans la dignité — qui sonne creux. [...] Ce qui est en cause, je le répète, c’est précisément l’oubli de la Révolution française, c’est-à-dire l’impossibilité de s’y référer en tant que fracture fondamentale ; » (Grasset, 2016, p. 188-189)
On peut considérer « Bataille, seul » comme une contre-attaque renouvelée dans une guerre prolongée. « De logique bien imprévue ».

BATAILLE, SEUL

Entretien avec Stéphane Massonet pour la revue Europe

Stéphane Massonet : Comment avez-vous rencontré Georges Bataille, quel texte avez-vous d’abord lu de lui ?

Philippe Sollers : Plusieurs événements. Le premier est ma découverte à dix-sept ans chez un libraire qui était en cours de liquidation à Bordeaux d’un exemplaire qui traînait par terre, et sur la couverture je pouvais lire L’Expérience intérieure de Georges Bataille. Je n’avais aucune idée de qui pouvait bien être cet auteur, mais le titre du livre me frappe parce que je suis en train de lire avec beaucoup d’intensité toute La Recherche du temps perdu de Marcel Proust, et L’Expérience intérieure est un livre où il y a une longue analyse de La Recherche du temps perdu. Cet auteur est donc très étrange.

Deuxième événement. Je suis au bord de l’océan et je me suis procuré un livre sur les grottes de Lascaux parce que ce n’est pas loin de la région où je suis. J’ouvre ce livre et je tombe sur une véritable révélation, de même que j’éprouve une fascination extrême pour l’auteur que je connais déjà un peu, pas suffisamment. Ni une ni deux, dès le lendemain je prends une voiture et je me rends à Lascaux où l’on pouvait rentrer à l’époque dans la grotte originelle et là j’éprouve une émotion immense.

Troisième événement : Manet que certains ont voulu sous-titrer « La naissance de l’art moderne », mais quelle erreur. Manet voulait faire la même chose que la très grande peinture. L’Olympia : tout le monde s’est rassemblé à Paris pour se moquer de ce tableau. Il a fallu tout récemment une exposition à Venise où ont été montrés côte à côte Titien et Manet. Avec le temps, tout se remet plus ou moins en place, quoique le travail de redécouverte soit toujours à refaire. Mais quelqu’un, un Français, qui a écrit L’Expérience intérieure et qui du même coup peut prendre la mesure temporelle de Lascaux à Manet, qui est-ce que ça peut bien être ?

Il a fallu ensuite que j’approche les romans de Georges Bataille. Vous savez que ce n’est seulement que quarante ans après sa mort qu’il y a eu une Pléiade consacrée aux romans de Bataille. Là, vous avez Madame Edwarda, mais surtout, avec des ajouts considérables, le livre qui s’appelle Ma mère, où la question hypertabou de l’inceste se trouve traitée de façon extrêmement crue. Et puis évidemment, il y a La Part maudite qui représente un travail considérable pour l’époque. Tout à fait étonnant. Qui faut-il être pour tirer tous ces fils à la fois. Quelqu’un qui poursuit une expérimentation très aiguë. Là, je commence à tout lire et vous avez les Œuvres complètes en douze volumes chez Gallimard. Vous pouvez vous y reporter comme vous voulez. Souvent, je tire un livre et je relis tel ou tel passage.
Maintenant, prenons Madame Edwarda. Voulez-vous m’expliquer pour quelle raison l’exergue est une déclaration de Hegel. Vous vous en souvenez : « La mort est ce qu’il y a de plus terrible, et maintenir l’œuvre de la mort est ce qui demande la plus grande force. » On peut faire juste une supposition. Imaginez donc Hegel, le seul philosophe allemand qui ait compris la Révolution française, beaucoup plus profondément que les Français eux-mêmes, qui l’ont faite, mais qui ne l’ont pas vraiment pensée jusqu’au bout, ce qui leur vaudra plus tard de tas de désagréments, y compris aujourd’hui où ils sont liquéfiés dans cette affaire de mondialisation. Faire la révolution et la penser n’est pas du tout la même chose. Donc Madame Edwarda avec cet exergue de Hegel. Vous vous imaginez Hegel recevant un exemplaire de Madame Edwarda, par courrier spécial. Vous avez là un chef­ d’œuvre, sur lequel je pense on s’est beaucoup trompé. La mort, certainement, sous la forme de la plus extraordinaire description de l’hystérie féminine. L’hystérie, c’est quelque chose qu’il fallait redécouvrir. Sigmund Freud, lorsqu’il était interne à la Salpêtrière, voyait son maître Charcot qui faisait des présentations d’hystériques. Elles se tordaient dans tous les sens. Elles ne font plus ça. Elles le font de façon toujours plus dissimulée, mais pas en s’exhibant de la sorte. Les Démoniaques dans l’art est un livre de Charcot. Les démoniaques, je veux bien. Dans Madame Edwarda, de façon tout à fait étonnante, dès le début, vous avez cette marche en érection vers le Sphinx, bordel où Bataille avait ses fréquentations. Avoir été familier des bordels est une chose, mais ça n’est pas si fréquent que quelqu’un raconte ce qu’il lui est arrivé là. L’autre grand diplômé des bordels de Barcelone c’est quand même Picasso. Il a été diplômé sur place, si j’ose dire (rires). Donc, magnifiques crises d’hystérie qui ne doivent pas nous abuser sur le fait qu’on croirait que ça jouit là où ça ne fait que se tordre.

L’épisode qui m’intéresse là, c’est la façon dont Maurice Blanchot a cru exercer une emprise sur Bataille. Il existe une correspondance des lettres de Bataille où manquent des lettres à Blanchot. C’est une lacune très étonnante. Y a-t-il eu, comme on le dit à tort, une étroite intimité et amitié entre Bataille et Blanchot ? Qui recouvre quoi dans cette affaire, y compris en politique ? J’ai été le premier à faire savoir dans quel axe politique Blanchot se tenait dans l’avant-guerre, alors que Bataille s’occupe d’Acéphale et veut instaurer un contre-fascisme opératoire qui soit radical. Ce sont deux destinées tout à fait différentes. Cela me permet de noter au passage la fidélité extraordinaire de Bataille à Nietzsche.

Il a deux fidélités. Premièrement Sade, qu’il vous interdit d’admirer parce que ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Vous devriez avoir honte de dire que vous admirez Sade. J’ai quand même réussi cette acrobatie, à savoir convaincre Antoine Gallimard lorsque nous étions dans l’avion pour New York de publier Sade en Pléiade avec des gravures de l’époque choisies par Sade. Vous retrouverez cela dans mon livre Sade contre l’Être suprême. Et deu­xièmement Nietzsche, parce que l’extraordinaire passion de Bataille pour Nietzsche s’exprime notamment dans un petit livre très difficile à trouver aujourd’hui et qui s’appelle Mémorandum. Il s’agit d’une suite de citations de Nietzsche choisies par Bataille.

S. M. : Mémorandum est la réponse de Bataille à la falsification de La Volonté de puissance dénoncée dès Acéphale. Mais n’est-ce pas aussi une manière de montrer à travers les fragments d’une morale comment état mystique et état politique se recoupent ?

Ph. S. : C’est un livre extrêmement politique puisque Nietzsche venait d’être accaparé d’une façon brutale comme agissait le principal intéressé, c’est-à-dire Hit­ler, dont il faut toujours rappeler qu’il a été élu démocratiquement au cas où on l’oublierait, parce que si cela s’est produit une fois, cela peut se reproduire. La position politique de Bataille est très importante. Il faut absolument extraire Nietzsche de cette falsification « hitléroïde », mise en scène par la sœur de Nietzsche avec Wagner et son grand spectacle. Bataille est le meilleur antidote pour ce qui est en cours de falsification généralisée, c’est-à-dire tout simplement ce que Guy Debord appelait « la société du spectacle », même s’il ne parle jamais de Bataille lui-même. Personne n’a été plus contraire à la société du spectacle que Bataille pour les raisons suivantes : Lascaux, Manet, l’Érotisme, Sade et Nietzsche. C’est donc un auteur capital de la culture française, au cas où elle existerait ailleurs que dans un rayonnage tout à fait réduit et en cours de disparition.

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1939/1967

Telle est la raison pour laquelle le texte de Bataille le plus probant sur son côté révolutionnaire, c’est La Pratique de la joie devant la mort. Car qui aurait pu dire cela, sinon Georges Bataille ? Donc considérer l’érotisme comme quelque chose qui entraîne dans des régions très sombres, si on s’en occupe, voilà ce dont tous les livres de Bataille témoignent. Mais on ne cède pas devant la mort. La mort est une joie. Vous voyez le chemin parcouru avec Hegel en exergue de Madame Edwarda. C’est très étrange et à mon avis cette dimension n’a pas tellement été analysée. Je voudrais citer le passage extraordinaire où Bataille dit à Blanchot qu’il pense écrire une suite à Madame Edwarda, et Blan­chot bondit en disant : « Surtout n’y touchez pas. » Comme c’est étrange. Un texte érotique de Blanchot, cru, clair et net nous manque.

S. M. : Parler ainsi de Hegel en exergue de Madame Edwarda nous amène à rappeler l’importance d’Alexandre Kojève et son influence sur la pensée de Bataille.

Ph. S. : Pour ce qui est de Kojève, on continue à faire la ronde autour de Hegel. C’est Queneau qui entraîne Bataille chez Kojève pour suivre les cours magistraux sur La Phénoménologie de l’esprit d’où il sort anéanti. Personnage étonnant, bizarre, beaucoup plus secret qu’on a voulu le dire, avec les opérations latérales qui se déroulent au sein même du trafic d’argent. L’interprétation de Kojève que j’ai relue, parce que je m’intéresse beaucoup à Hegel, La Phénoménologie de l’esprit me concerne intimement parce que c’est l’interprétation directe de la Révolution française, la seule, l’unique. Il faut relire le livre de Jean-Claude Milner paru il y a quelque temps et qui s’intitule Relire la Révolution. Il faut relire aussi le Robespierre de Marcel Gauchet qui est remarquable dans toutes ses perspectives. Pour parler de la Révolution française, la seule, encore une fois, toujours imitée et jamais égalée, Kojève pense que Hegel donne Marx. Mais c’est une erreur énorme. Et tout le monde a suivi, puisque Marx a dit qu’il allait remettre la dialectique sur ses pieds. L’embêtant, c’est que si on la remet sur ses pieds, elle n’a plus de tête [8]. Ce qui n’est pas pensé une seconde par Marx, c’est tout simplement la mort. Quand est-ce que Marx vous parle de la mort ? Jamais. La révolution va résoudre toutes les contradictions avec une dialectique remise sur ses pieds, et nous avons besoin du vieux Hegel comme Marx le dit à Engels. Hegel a marché à l’envers et nous allons le remettre à l’endroit. Kojève valide cette analyse, au fond, et elle est profondément erronée. Je comprends que pour des gens de cette époque, très aventureux, une telle analyse les ait complètement fascinés car ce qui demande à être connu, c’est l’inspirateur de la révolution. Or la révolution, où se déroule-t-elle pour Kojève ? En Russie. Cela ne l’empêchera pas de devenir manitou des grandes opérations monétaires, pour cette raison même peut-être. Donc, arrêtons avec cette dévotion à Kojève. Voyons plutôt l’expérience intérieure menée par Bataille sur le terrain de l’hystérie, de la mort, de la part maudite comme il l’a définie, c’est-à-dire la fête, la dépense pour rien. Or, qu’est-ce que la dépense ? On n’entre pas dans un circuit de contrôle de l’argent mondial comme Kojève, si on est partisan dans sa vie propre d’une expérience comme celle de Bataille. Vous ne voyez pas Bataille siéger dans un conseil d’administration au F.M.I.

S. M. : Penser la fin de l’histoire dans l’immédiate après-guerre à partir d’une Europe où les grands flux financiers pourront remplacer la guerre est pourtant une idée qui a fasciné à cette époque.

Ph. S.  : Quelle idée. Le texte le plus étonnant de Kojève est un projet pour de Gaulle qui s’appelle L’Empire latin. Il vient de se dérouler quelque chose au Nord. La Russie, l’Allemagne... Les dégâts sont hors d’évaluation. L’empire latin est quelque chose qui devrait prendre la suite si on arrivait à tourner la page, et pourquoi pas la France, qui touche la Méditerranée. Mais évidemment, elle n’a pas un passé très glorieux. Pourquoi vous ne pouvez pas parler aux Français de la Révolution française ? lis n’ont pas eu Hitler. Ils ont eu Pétain, c’est-à-dire la forme gâteuse de la chose. Et après, vous avez quand même le Parti communiste français qui s’est bien débrouillé pour occulter la « francité » de la Révolution universelle. La fin du livre de Milner me plaît beaucoup car il insiste sur la Terreur, mais avec cette conclusion : « Rien n’efface la Terreur, mais la Terreur n’efface pas la déclaration des droits. » La Révolu­tion française, c’est la déclaration des droits. Cette déclaration est universelle. La Révolution française déclare la liberté du monde. Elle est la révolution des corps parlants, comme dirait Lacan. Face à la Convention, vous prenez la parole et vous jouez votre tête. Ce qui s’est passé le 9 Thermidor et le discours du 8, et pourquoi Robespierre joue à ce moment-là sa tête, tout cela demande à être débrouillé de façon non scolaire. C’est un moment étourdissant, parce que c’est la déclaration universelle des corps parlants. Et la parole n’arrêtait pas. Vous faisiez un discours et vous jouiez votre tête. Et seul Bataille est à la mesure de cet énorme roman historique.

S. M. : Le fait de perdre sa tête devient le signe majeur de la résistance au fascisme dont il a tout de suite pressenti la montée. Dès 1933, il donne son analyse sur la psychologie du fascisme, suivie de peu par son roman Le Bleu du ciel avant que Contre-Attaque ne mène Bataille vers Acéphale.

Ph. S. : Je voudrais insister sur Le Bleu du ciel car il s’agit d’un roman qu’il a fallu plus de vingt ans pour le faire paraître. C’est un livre admirable. C’est un des plus grands romans en français qu’on ait jamais écrit. Le portrait de Simone Weil en Lazare mérite évidemment une attention toute particulière. Elle est décrite comme une sainte révolutionnaire, c’est extraordinairement intéressant. J’étais très ami avec Claude Simon qui me racontait sa jeunesse lorsqu’il convoyait des armes dans l’Espagne de cette époque. Mais Bataille est là, et il voit monter le fascisme que personne n’a vu arriver. À Trèves, c’est là que ça se passe, les preuves sont là, en pleine scène érotique dans un cimetière, avec Dirty qui est un inoubliable personnage. Les femmes de Bataille sont impressionnantes, tant ses caractères de fiction que les femmes de sa vie. Et il voit l’ascension de cette jeunesse hitlérienne et il comprend tout, tout ce qui va se passer. Les nerfs du nazisme, c’est-à-dire une jeunesse en pleine augmentation de rigidité fasciste. Donc l’érotisme rend lucide. C’est ce qu’en définitive on peut dire de mieux de cet immense écrivain français, dont j’ai peur qu’il ne soit plus lu comme il doit l’être.

S. M. : Au fond, bien que Bataille soit disponible aujourd’hui en librairie comme Sade, aussi bien en format poche qu’en Pléiade, ce qui manque est le lecteur.

Ph. S. : C’est de cela que je m’occupe depuis fort longtemps, en me disant que le problème est là, et non pas dans l’idéologie qui fait les beaux jours de ce que Heidegger, pour citer un autre maudit, appelle le « journalisme absolu ». Nous sommes dans l’époque du journalisme absolu, de la publicité absolue, du numérique, de la communication, du digital qui imposent des restrictions et des intimidations, portées par le cinéma et le puissant mouvement féministe, que j’approuve à condition qu’il soit révolutionnaire, et non pas un appel à l’intimidation et à la censure. Maintenant, où sont le lecteur et la lectrice, voilà ce dont je m’occupe dans mes encyclopédies où il est question sans arrêt de Bataille. Et Le Bleu du ciel est en tête du refoulé, car c’est quand même l’Espagne, c’est la mystique de la révolution chez Lazare et c’est la lucidité érotique qui voit la montée du nazisme en tant que tel, comme les corps le signalent.

S. M. : Michel Leiris considérait que Le Bleu du ciel était un livre admirable, qui dépassait de loin la production littéraire de son temps justement par sa portée politique.

Ph. S. : Michel Leiris était un personnage, énorme dans son genre. Je me revois chez Leiris, quelque part le long des quais où il habitait, car il était l’exécuteur testamentaire de Bataille. Un peu avant sa disparition, Bataille nous avait remis un texte pour la revue Tel Quel qui s’appelle « Conférence sur le non-savoir ». Il venait les après-midi dans le bureau de Tel Quel et il s’asseyait dans un coin et ne disait rien. Sa présence silencieuse était absolument bouleversante. Ensuite, je l’ai accompagné à un cocktail chez Gallimard où personne n’osait s’approcher de Bataille ou le toucher, comme s’il était enduit de poison. Je trouvais cela très étrange. Comme nous voulions publier cette « Conférence sur le non-savoir », le texte que Bataille nous avait donné pour notre revue, je me revois chez Leiris pour lui demander son autorisation, qu’il nous a donnée sans problème.

S. M. : Dès cette publication, Tel Quel entame un important travail éditorial autour de Bataille, placé sous le signe du non-savoir et qui se poursuit jusque dans la revue L’infini...

Ph. S. : D’une revue à l’autre, Bataille est toujours là. Avec le non-savoir, on touche au rire majeur et au rire mineur. Le rire est très important chez Bataille. C’est Nietzsche, mais un Nietzsche contre la philosophie. Je me rappelle un philosophe qui était extrêmement hostile à Bataille. Pourquoi une telle hostilité ? Il s’agit de Gilles Deleuze qui n’aimait pas son côté « curé ». Les premiers livres de Deleuze sont d’ailleurs très bons. On y trouve Proust à côté de Nietzsche. Mais Bataille, ça ne passait pas. Il le mettait dans un curieux état. C’est symptomatique du rapport entre Bataille et les philosophes. Quand est-ce qu’un philosophe serait ivre ? Voilà la question. Il suffit de retourner à la discussion sur le péché dans Dieu vivant pour voir comment il pousse l’argument à son avantage et tout le monde est effrayé. C’est extraordinaire. Sartre, c’était Genet contre Bataille qui l’a parfaitement bien compris et a répondu. Bon, on ne va pas rester dans cette époque. Mais les philosophes aujourd’hui sont devenus des idéologues ou des journalistes. Donc ils n’ont plus de vies aventureuses ou aventurières.

S. M. : Dans le numéro d’hommage de la revue Critique à Bataille, vous publiez un texte intitulé « De grandes irrégularités de langage » qui évoque ce mouvement propre à l’écriture de Bataille, ce qui la rend unique comme expérience et comme rythme au sein du langage.

Ph. S. : Le langage était quelque chose d’essentiel pour nous à cette époque où les irrégularités évoquent une pensée qui cherche à atteindre un point inaccessible qu’il parvient pourtant à toucher. Si vous prenez les colloques Artaud-Bataille que j’ai dirigés quelques années plus tard, nous avons appelé cela « Vers une révolution culturelle ». Ça a été un échec mais qui a été très bien réussi. On échoue d’une certaine façon. Le mur était là, on l’a montré du doigt. C’est la Révolution française. Je reçois parfois encore aujourd’hui des compliments pour me féliciter de mon article paru dans Le Monde intitulé « La France moisie », il y a plus de vingt ans. Mais, c’était encore le bon temps. Là, vous êtes dans la France liquéfiée. C’est autre chose. Il y avait encore un moment où vous aviez l’impression d’avoir un adversaire nommable, descriptible. Petit-bourgeois. Là, qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse. Voilà ce que vous dirait Bataille, comme Baudelaire. Soyez ivre. « Ensembliser » Bataille en vue d’un projet communautaire me semble ridicule. Soyez réaliste, demandez l’impossible. La seule possibilité s’appelle « Contre-Attaque ». J’ai intitulé un livre comme ça à un moment où il fallait un peu réfléchir, en pure perte.

S. M. : Le passage de Tel Quel à L’infini, le lectorat change, les Œuvres complètes sont progressivement publiées, on lit de plus en plus Bataille, et pourtant il est entré dans cette solitude que vous évoquez.

Ph. S. : Il faut relire Le Coupable. Savoir où un tel livre a été pensé et écrit. A Vézelay, je crois. Comme c’est curieux, Le Coupable. C’est un texte absolument magnifique, toutes les notes pendant cette période-là, et ses lettres mêmes sont étonnantes. Solitude parfaitement assumée. Il est tout seul. Et c’est lui qui a raison . C’est souvent ce qui arrive aux gens qui ont raison, ils sont seuls.

S. M. : Au sein de cette solitude, vous montrez Bataille dépossédé de sa revue, presque devenu étranger à un milieu qu’il avait sauvé à la fin de la guerre. Vous lui opposez Breton qui était encore entouré du mouvement surréaliste, et pourtant vous rappelez cette rencontre au Près-aux-Clercs, cette poignée de main avec cette promesse de se revoir bientôt. Qu’aurait-on pu attendre d’une telle rencontre ?

Ph. S. : « A la promenade de Vénus »... Il s’agissait d’un moment très étonnant. André Breton suivait une femme dans la rue lorsqu’il entre au café où nous étions avec Georges Bataille, qui nous disait d’une voix très douce : « Il est évident qu’on peut difficilement aller plus loin dans la sagesse que Blanchot. » C’était une critique évidente, à l’oreille. Toujours très calme, Bataille. Dans le bureau de Tel Quel, il disait sur un ton très doux : « Au lycée, on m’appelait la brute.  » Une telle remarque était tout à fait impressionnante car il y avait une extrême violence chez Bataille qui était tout à fait calme. Alors, il dit : « N’est-ce pas André Breton qui entre là ?  » Je vais saluer Breton, qui déclare : « Mais c’est Georges Bataille. » Il se lève et vient le saluer. Ils s’échangent une poignée de main historique, où je me suis raconté « romanesquement » que j’étais là pour enregistrer cette rencontre ultime. Après tout, cela s’est passé sous mes yeux. Là, ils se sont serré la main, en disant qu’ils allaient se revoir bientôt. Et Bataille est mort quelques semaines plus tard... Ensuite, Bataille a quitté le Pré-aux-Clercs de façon un tout petit peu égaré. Il est revenu sur ses pas. Il venait de se tromper de rue. Et il venait juste de me dire un peu avant : « Vous savez, quand on commence à trouver les cauchemars intéressants, c’est mauvais signe. » Bataille est resté très lucide jusqu’à la fin. Cette poignée de main, au seuil de la mort, entre ces deux personnages, est tout simplement sublime. C’était un moment très fort.

S. M. : Dans Mystérieux Mozart, vous évoquez Don Giovanni qui est une figure très présente dans la vie et l’écriture de Bataille. On le retrouve dans Histoire de l’œil, lorsque les protagonistes se rendent au château de Don Juan et vont rire sur sa tombe, ou en Espagne, avec André Masson au moment où il invente le bonhomme Acéphale sur fond d’opéra.

Ph. S. : Pas question de se repentir, et d’obéir au Commandeur. Bataille a une oreille très forte, très fine. Donc Mozart et Don Juan ont certainement beaucoup compté pour lui. « Vecchio infatuato ! — Pentiti — No — Si — No !  » Il s’agit d’un défi admirable au seuil de la mort. Les faits bruts, voilà de quoi nous parlent les romans de Bataille, comme Le Bleu du ciel.

S. M. : Alors les faits bruts ou la « brutalité du fait » rappelle le titre d’un petit livre de Michel Leiris sur Francis Bacon. Dans Les Passions de Francis Bacon, vous évoquez Michel Leiris qui rencontrait le peintre au bar du Port­ Royal, avant que vous invoquiez le troisième convive, « l’ombre transparente, calme, détachée, brûlée de Georges Bataille, à qui les tableaux de Bacon me font si souvent penser », Bataille lui-même a évoqué le caractère « abrupt » de la peinture de Bacon dans Les Larmes d’Éros, alors que Bacon lui-même était un lecteur de L’Expérience intérieure son exemplaire de L’Expérience intérieure était présenté à l’exposition « Bacon en toutes lettres » au Centre Pompidou, à côté de L’Âge d’homme de Michel Leiris ou de L’Orestie d’Eschyle). Impossible d’approcher une peinture comme celle de Francis Bacon sans passer par le bouleversement de l’expérience intérieure ?

Ph. S. : Si vous retirez l’aspect homosexuel de la peinture de Bacon, vous retirez alors une des sources de son génie. Mais cette dimension n’existe pas chez Bataille . Michel Leiris était très tolérant sur son ami Bacon. Je les voyais au Port-Royal se parler de très près. C’était une amitié profonde. On a beaucoup glosé sur l’amitié qu’aurait eue Blanchot pour Bataille, mais Bataille n’était pas en amitié, avec qui que ce soit. Pas d’ensemble ou de groupe possible et pas d’amitié non plus. Il était dans des histoires ténébreuses. À mon avis, il n’a pas connu la peinture de Bacon comme Leiris l’a connue plus tard. Bataille ne l’a pas vraiment vue. Ensuite, il suffit d’être un tout petit peu familier des Tragiques grecs pour savoir ce que Bacon veut dire, notamment chez Eschyle. Alors, avec L’Orestie de Bataille, c’est la haine de la poésie qui devient L’impossible. Voilà un point éventuel de convergence entre Bataille et Bacon, mais pour cela il faut connaître la Tragédie grecque qui est grandiose, il faut pouvoir la ressentir.

S. M. : Un autre peintre que vous évoquez souvent est Picasso, qui fut pour Bataille probablement avec Goya l’autre grand peintre espagnol ?

Ph. S. : Il ne faut pas oublier Vélasquez, dont Picasso s’est beaucoup occupé. Manet a découvert son noir là, chez Vélasquez. De même, il faut relire le Manet de Bataille qui est un texte étonnant. C’est l’indifférence suprême de Manet qui fait scandale. Vous regardez l’Olympia, voilà une prostituée qui est parfaitement indifférente. Cette toile a choqué tout le monde. Si le noir vient d’Espagne, il existe un noir Manet qui fait ressentir la couleur du corps. Manet était un bourgeois français qui est né au 5 rue Bonaparte. C’est un bourgeois étrange, c’est-à-dire révolutionnaire. Prenez ses positions politiques sur l’amnistie. Bataille a compris combien ce détachement extrême de Manet était révolutionnaire. Et un bourgeois révolutionnaire ça arrive. Marx, lui-même (rires)...

Entretien réalisé par Stéphane Massonet,
le 11 mars 2020 dans le bureau de Philippe Sollers chez Gallimard.

*

Le bleu du ciel

Nous sommes en mai 1983. Sollers dispose d’une semaine sur France-Musique pour présenter Mozart avec Sade, une série d’émissions restée jusqu’à ce jour inédite. Sur un air de Don Giovanni de Mozart (dir. Carla Maria Giuliani), Sollers lit et commente un extrait du roman de Bataille.

« Je descendis de la voiture et ainsi je vis le ciel étoilé par-dessus ma tête. Après vingt années, l’enfant qui se frappait à coup de porte-plume attendait, debout sous le ciel, dans une rue étrangère, où jamais il n’était venu, il ne savait quoi d’impossible. Il y avait des étoiles, un nombre infini d’étoiles. C’était absurde, absurde à crier, mais d’une absurdité hostile. J’avais hâte que le jour, le soleil, se levât. Je pensais qu’au moment où les étoiles disparaîtraient, je serais certainement dans la rue. En principe, j’avais moins peur du ciel étoilé que de l’aube. Il me fallait attendre, attendre deux heures... Je me rappelai avoir vu passer, vers deux heures de l’après-midi, sous un beau soleil, à Paris — j’étais sur le pont du Carrousel — une camionnette de boucherie : les cous sans tête des moutons écorchés dépassaient des toiles et les blouses rayée bleu et blanc des bouchers éclataient de propreté : la camionnette allait lentement, en plein soleil. Quand j’étais enfant, j’aimais le soleil : je fermais les yeux et, à travers les paupières, il était rouge. Le soleil était terrible, il faisait songer à une explosion : était-il rien de plus solaire que le sang rouge coulant sur le pavé, comme si la lumière éclatait et tuait ? Dans cette nuit opaque, je m’étais rendu ivre de lumière ; ainsi, de nouveau, Lazare n’était devant moi qu’un oiseau de mauvais augure, un oiseau sale et négligeable. Mes yeux ne se perdaient plus dans les étoiles qui luisaient au-dessus de moi réellement, mais dans dans le bleu du ciel de midi. Je les fermais pour me perdre dans ce bleu brillant : de gros insectes noirs en surgissaient comme des trombes en bourdonnant. De la même façon que surgirait, le lendemain, à l’heure éclatante du jour, tout d’abord point imperceptible, l’avion qui porterait Dorothea... J’ouvris les yeux je revis les étoiles, mais je devenais fou de soleil et j’avais envie de rire : le lendemain, l’avion, si petit et si loin qu’il n’atténuerait en rien l’éclat du ciel, m’apparaîtrait semblable à un insecte bruyant et, comme il serait chargé, dans la cage vitrée, des rêves démesurés de Dirty, il serait dans les airs, à ma tête d’homme minuscule debout sur le sol — au moment où en elle la douleur déchirerait plus profondément que d’habitude — ce qu’est une impossible, une adorable mouche des cabinets. J’avais ri et ce n’était plus seulement l’enfant triste aux coups de porte-plume, qui allait, dans cette nuit, le long des murs : j’avais ri de la même façon quand j’étais petit et que j’étais certain qu’un jour, moi, parce qu’une insolence heureuse me portait, je devrais tout renverser, de tout nécessité tout renverser. »

Georges Bataille, Le bleu du ciel, O.C., tome III, p. 453-454.

*

Madame Edwarda

Le récit publié une première fois en 1941 à un petit nombre d’exemplaires est signé Pierre Angélique, un des pseudonymes de Bataille. Paul Eluard en est le dédicataire.


En 1956, lors de sa réédition par Pauvert, Georges Bataille le fait précéder d’une préface. Lire la Préface de « Madame Edwarda ».

Nous sommes toujours en mai 1983. Sur l’air de Cosi fan tutte de Mozart (dir. Collin Davis), Sollers lit les premières pages du récit de Bataille.

« Au coin d’une rue, l’angoisse, une angoisse sale et grisante, me décomposa (peut-être d’avoir vu deux filles furtives dans l’escalier d’un lavabo). A ces moments, l’envie de me vomir me vient. Il me faudrait me mettre nu, ou mettre nues les filles que je convoite : la tiédeur de chairs fades me soulagerait. Mais j’eus recours au plus pauvre moyen : je demandai, au comptoir, un pernod que j’avalai ; je poursuivis de zinc en zinc, jusqu’à... La nuit achevait de tomber.

Je commençai d’errer dans ces rues propices qui vont du carrefour Poissonnière à la rue Saint-Denis. La solitude et l’obscurité achevèrent mon ivresse. La nuit était nue dans des rues désertes et je voulus me dénuder comme elle : je retirai mon pantalon que je mis sur mon bras ; j’aurais voulu lier la fraîcheur de la nuit dans mes jambes, une étourdissante liberté me portait. Je me sentais grandi. Je tenais dans la main mon sexe droit.
(Mon entrée en matière est dure. J’aurais pu l’éviter et rester « vraisemblable ». J’avais intérêt aux détours. Mais il en est ainsi, le commencement est sans détour. Je continue... plus dur...)

Inquiet de quelque bruit, je remis ma culotte et me dirigeai vers les Glaces : j’y retrouvai la lumière. Au milieu d’un essaim de filles, Mme Edwarda, nue, tirait la langue. Elle était, à mon goût, ravissante. Je la choisis : elle s’assit près de moi. A peine ai-je pris le temps de répondre au garçon : je saisis Edwarda qui s’abandonna : nos deux bouches se mêlèrent en un baiser malade. La salle était bondée d’hommes et de femmes et tel fut le désert où le jeu se prolongea. Un instant sa main glissa, je me brisai soudainement comme une vitre, et je tremblai dans ma culotte ; je sentis Mme Edwarda, dont mes mains contenaient les fesses, elle-même en même temps déchirée : et dans ses yeux plus grands, renversés, la terreur, dans sa gorge un long étranglement.

Je me rappelai que j’avais désiré d’être infâme ou, plutôt, qu’il aurait fallu, à toute force, que cela fût. Je devinai des rires à travers le tumulte des voix, les lumières, la fumée. Mais rien ne comptait plus. Je serrai Edwarda dans mes bras, elle me sourit : aussitôt, transi, je ressentis en moi un nouveau choc, une sorte de silence tomba sur moi de haut et me glaça. J’étais élevé dans un vol d’anges qui n’avaient ni corps ni têtes, faits de glissements d’ailes, mais c’était si simple : je devins malheureux et me sentis abandonné comme on l’est en présence de DIEU. C’était pire et plus fou que l’ivresse. Et d’abord je sentis une tristesse à l’idée que cette grandeur, qui tombait sur moi, me dérobait les plaisirs que je comptais goûter avec Edwarda.

Je me trouvai absurde : Edwarda et moi n’avions pas échangé deux mots. J’éprouvai un instant de grand malaise. Je n’aurais rien pu dire de mon état : dans le tumulte et les lumières, la nuit tombait sur moi ! Je voulus bousculer la table, renverser tout : la table était scellée, fixée au sol. Un homme ne peut rien supporter de plus comique. Tout avait disparu, la salle et Mme Edwarda. La nuit seule...

De mon hébétude, une voix, trop humaine, me tira. La voix de Mme Edwarda, comme son corps gracile, était obscène :
— Tu veux voir mes guenilles ? disait-elle.
Les deux mains agrippées à la table, je me tournai vers elle. Assise, elle maintenait haute une jambe écartée : pour mieux ouvrir la fente, elle achevait de tirer la peau des deux mains. Ainsi les « guenilles » d’Edwarda me regardaient, velues et roses, pleines de vie comme une pieuvre répugnante. Je balbutiai doucement :
— Pourquoi fais-tu cela ?
— Tu vois, dit-elle, je suis DIEU...
— Je suis fou...
— Mais non, tu dois regarder : regarde !
Sa voix rauque s’adoucit, elle se fit presque enfantine pour me dire avec lassitude, avec le sourire infini de l’abandon : « Comme j’ai joui ! »

Mais elle maintenait sa position provocante. Elle ordonna :
— Embrasse !
— Mais..., protestai-je, devant les autres ?
— Bien sûr !
Je tremblais : je la regardais, immobile, elle me souriait si doucement que je tremblais. Enfin, je m’agenouillai, je titubai, et je posai mes lèvres sur la plaie vive. Sa cuisse nue caressa mon oreille : il me sembla entendre un bruit de houle, on entend le même bruit en appliquant l’oreille à de grandes coquilles. Dans l’absurdité du bordel et dans la confusion qui m’entourait (il me semblait avoir étouffé, j’étais rouge, je suais), je restai suspendu étrangement, comme si Edwarda et moi nous étions perdus dans une nuit de vent devant la mer. »

Georges Bataille, Madame Edwarda, O.C., tome III, p. 19-21.

« Mme Edwarda, nue, tirait la langue »

Nous sommes cette fois en 2016. Eric Marty lit et commente des textes autour du thème de la nudité (Kundera, Hugo, Zola, Bataille). Il lit un extrait de Madame Edwarda, en partie le même que ci-dessus.


La luxure et le désespoir.
Vézelay. Photo A.G., 23 Juillet 2017. ZOOM : cliquer sur l’image
*

Hegel est le personnage principal du roman Mouvement (2016). Un chapitre est consacré à son meilleur lecteur français. Surgissent Heidegger et la Chine.

Georges Bataille dans la grotte de Lascaux Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

BATAILLE

Bien avant sa descente à Lascaux (mais tout se tient) , nous retrouvons Georges Bataille au sortir de la Première Guerre mondiale. Il a 22 ans, et il écrit à sa cousine Marie-Louise, le 28 juillet 1919 :

« Je tape du poing sur la table parce que je suis un imbécile. D’abord, je pense à une multitude de choses qui sont vides comme des courants d’air. Ni toi ni moi, nous ne voyons jamais ce qu’est notre vie, ni celle des autres humains vivants. C’est une honteuse comédie à laquelle nous obéissons. Tu veux que je te dise ce que je pense, et voilà tout. Je te jure encore que je ne pense bien que lorsque je suis en colère. Notre vie est aussi vaine que celle des mouches. Est-ce que cette humanité vivante est faite pour la misère qu’elle fait ? Il y a eu ceci de vrai dans ma vie que j’ai eu cette haine, j’ai eu la lâcheté de l’oublier quand il m’a été agréable de vivre comme tout le monde. Cependant, je ne suis pas encore assez carié pour me laisser faire. »

Voilà comment on peut écrire à sa cousine dans une époque cariée. Déjà ? En 1919 ? Aujourd’hui, où est la carie ?
Quelques jours après, toujours à sa cousine :
« Je te préviens que je serai hargneux et brutal. Je suis fatigué de l’oubli imbécile que j’ai fait de moi pendant la moitié d’une année. Tu me retrouveras donc avec mes idées anciennes, mes projets anciens. Tu ne me connaîtrais pas si tu croyais que des considérations anciennes m’arrêteront. Je veux et sais faire ma vie. »

À la même époque (décidément, il s’est passé quelque chose de très sérieux), un autre voyant, Franz Kafka, note :
« Nous ne vivons plus dans un monde détruit, nous vivons dans un monde détraqué. Tout craque et cliquette comme dans le gréement d’un voilier délabré. La misère que vous avez vue n’est que la manifestation d’une détresse beaucoup plus profonde. »

Bataille, à 22 ans, avant de plonger dans Sade et Nietzsche, est déjà tout entier ce qu’il est et ce qu’il sera : un homme de Lascaux, en mouvement intérieur sauvage. Sa cousine ne se doute de rien, et ne lira pas ses livres érotiques. Elle n’aura pas non plus la moindre considération pour Hegel. Elle sera Marie-Louise, c’est tout, et c’est déjà beaucoup.

En plein délire, dans un bordel de Paris, une putain folle dévoile la mort dans une convulsion hystérique. On oublie trop souvent que l’exergue de Madame Edwarda est de Hegel :
« La mort est ce qu’il y a de plus terrible, et maintenir l’œuvre de la mort est ce qui demande la plus grande force. »

En décembre 1924, le bureau de recherches surréalistes, 15 rue de Grenelle, Paris 7e, émet le tract imprimé suivant :
« On ne saurait rien attendre de trop grand de la force et du pouvoir de l’esprit. — Hegel. »
Hélas, hélas, la déformation « marxiste » est vite à l’œuvre, comme le prouve cette grande réclame communiste qui célèbre « les 25 000 exemplaires des Œuvres complètes de Hegel, épuisés en cinq ans en URSS ». La propagande bat son plein :
« Le plan quinquennal est fondé sur la dialectique. » Mieux : « Pour réveiller la portée révolutionnaire de Hegel, il suffit d’extirper de son œuvre les mauvaises herbes idéalistes et théologiques. » Le « prolétariat » va s’en charger, et là où il passera, l’herbe ne repoussera pas.

On imagine la consternation de Bataille devant cette énorme imposture. La bourgeoisie avait réussi à étouffer Hegel, mais maintenant, après le désastre stalinien, c’est pire : la pensée est désertique, la poésie a disparu, la mémoire s’évapore. Il est temps de changer de publicité :
« On ne saurait rien attendre de trop grand de la force et du pouvoir de Google. »

Le 26 juillet 1958, un penseur à la très mauvaise réputation, Heidegger, prononce une conférence intitulée Hegel et les Grecs. Essayez d’être là, surmontez vos préjugés, vous êtes en plein roman historique anticipateur. Le type qui parle a l’air très concentré, et s’exprime distinctement avec une voix douce. Georges Bataille n’a plus que quatre ans à vivre, et voici du nouveau sur Hegel.

« Avec ce titre, Hegel et les Grecs, c’est l’ensemble de la philosophie dans son histoire qui nous parle, et cela en un temps où l’écroulement de la philosophie devient flagrant, car elle émigre dans la logistique, la psychologie et la sociologie. Ces domaines autonomes de recherche s’assurent une importance croissante et une influence polymorphe comme formes fonctionnelles et instruments de réussite du monde politico-économique, c’est-à-dire — en un sens radical — du monde technique. »

Ouvrez les informations actuelles bourrées de désinformations : voilà.

Qu’importe, l’Esprit n ’en est pas à une épreuve près. Après avoir traversé l’océan du cinéma, il dépassera aisément le tourbillon du Web. Bien qu’elles opèrent simultanément, il ne faut pas confondre décomposition et mutation. La décomposition mélange et détruit, la mutation crible et trie. À chacun sa chance, et, comme dit Bataille, fanatique de la chance, « laisse le possible à ceux qui l’aiment ».

Il est dommage que les surréalistes n’aient pas pensé à imprimer un tract en hommage au poète et mathématicien persan Omar Khayyam (1047-1122), très proche de Hegel :
« Puisque la fin de ce monde est le néant, Suppose que tu n’existes pas, et sois libre. »
Ils auraient pu aussi éviter le russe en devenant chinois :
« Sous la pluie, voir le soleil brillant,
Dans les flammes, boire à la source fraîche. » Et, dans un monde de plus en plus détraqué, suivre Zhuangzi, et ce qu’il appelle la perfection :
« La tranquillité dans le désordre. »

Tous les interprètes de Hegel, y compris ses adversaires, se sont trompés. La révolution, l’érotisme ou le pouvoir financier sont des solutions frivoles. Il ne faut pas interpréter Hegel, mais l’être. Ce qui a pensé à travers lui l’est.
Thèse, antithèse, synthèse, vous y êtes, vous ne pouvez plus vous tromper. Votre ascension et votre assomption sont flagrantes. Vous posez, vous contre-posez, vous dépassez la contradiction, tout en conservant l’expérience des oppositions. La dévastation fait rage ? Vous la niez. Elle continue ? Vous la niez de plus belle. Une sérénité inconnue se dégage, et tout recommence avec une sérénité redoublée. Vous êtes une minuscule goutte humaine parmi des milliards d’autres, mais vous savez désormais que la mort vit une vie humaine grâce à vous.

Peu vous importe que les galaxies, assemblages de milliards d’étoiles, meurent par strangulation. En effet, privées du « gaz froid » qui leur permet de vivre, elles succombent, après plusieurs milliards d’années de suffocation. Un être humain étranglé, lui, meurt en quatre minutes.

Vous revenez aux Chinois : « Si un poisson, capable d’avaler une barque, échoue sur la terre ferme, il devient la proie des fourmis. » Ou bien : « Seul ce qui se transforme par l’influence miraculeuse n’est dominé par rien. » Ou encore : « La Voie fait tout sans rien faire. »

Ou encore : « Sans franchir le pas de sa porte, on connaît le monde, sans regarder par la fenêtre, on connaît le mouvement du ciel. Plus loin tu sors, moins tu sais. » Vous le savez, parce que vous avez beaucoup voyagé.

Vous avez appris, peu à peu, à porter toute votre attention sur l’infime. Ce détail microscopique, ce bruit à peine audible sont grandioses. C’est pourquoi, conscient que l’occasion est fugace, vous êtes entièrement occupé à guetter le moment favorable. Dans le savoir absolu, votre principe est le non-savoir, votre joyau le comment-faire. Cet éloge vous va droit au cœur : « Le Saint est libéral mais incisif , sévère mais chaleureux, souple mais droit, terrible mais bon. »

Sous la dynastie des Song du Sud, je tombe sur un certain Lu You (1125-1210) , qui s’est surnommé lui-même « Le Vieillard sans contrainte ». Contrairement à la plupart des poètes chinois qui se lamentent, à la moindre occasion, sur leurs cheveux blancs et leur solitude, il ose écrire des trucs comme ça : « Dans mille ans, malgré mes os pourris, je laisserai le parfum de mon nom. »
Ce parfum sera-t-il encore perceptible en 2210 ? Je l’espère.

Avant lui, Zhu Durun (1081-1159) n’est pas mal non plus. Il tient à préciser ce qui lui plaît avec l’âge : avoir parcouru le monde entier des hommes, être le familier des choses hors des choses, voir qu’à travers le vide, des océans de chagrin et des montagnes de tristesse sont froissés en un instant, et réduits en miettes.
Il continue, en disant que s’il évite l’égarement des fleurs et l’abrutissement de l’alcool, il trouvera en tout lieu, alerte et lucide, un endroit pour dormir. Au réveil, il y aura bien une scène où jouer sa partie. Et puis, « quand la scène sera finie, j’enlèverai mon costume d’acteur, et le donnerai aux imbéciles ».
Très bonne pièce, excellente interprétation. On peut définir un acteur inspiré par cette formule de Zhuangzi : « Son sommeil est sans rêves, son réveil sans souci. »

Je revois Georges Bataille, à la fin de sa vie, entrer et s’asseoir très calmement, en fin d’après-midi, dans le petit bureau d’une jeune revue d’avant-garde. Il se taisait beaucoup, et j’écoutais son silence. Il avait l’air heureux d’être là.

Philippe Sollers, Mouvement, 2016, folio 6457, p. 133-140.

Tout reprendre depuis le début.


[1Vient de paraître : Boris Souvarine, La contre révolution en marche. Écrits politiques. 1930-1934.

[2Laure, ou Colette Peignot, a été, de 1934 à 1938, la compagne de Georges Bataille, après avoir été celle de Boris Souvarine.

[3Je souligne. In « Le communisme et le stalinisme », Critique n° 73, juin 1953.

[4« Le communisme et le stalinisme », op cit.

[5Critique n° 6, novembre 1946. Cf. Bataille, Oeuvres complètes, Gallimard, t. XI, p. 145. Cité par Sollers dans Sur le matérialisme, 1974, p. 126.

[6L’Infini 60 (Hiver 1997), p. 118.

[7« Sur le même modèle que ce qu’il a fait sur Nietzsche, Memorandum, il y a un livre à faire avec les citations de Bataille, toutes plus belles et dérangeantes les unes que les autres. » Le grand Bataille.

[8Sur ce point, il est intéressant de voir l’évolution de Sollers de Sur le matérialisme (1974) à Mouvement (2016). Cf. Lénine et le matérialisme philosophique et Renversement. A.G.

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1 Messages

  • Viktor Kirtov | 4 juillet 2021 - 17:34 1

    A la lecture d’un extrait de Madame Edwarda par Philippe Sollers, peut-être peut-on ajouter un commentaire de Ph. S. à propos du livre de Georges Bataille. C’est extrait d’un entretien avec Ferdinand Gouzon de la revue Edwarda qui venait d’apparaître au firmament des magazines érotiques chics (en 2010). La revue Edwarda revendiquait un érotisme "qui ravit l’oeil et l’ouïe d’étincelles de vie", à la croisée de la littérature, de la peinture, de la photographie et du cinéma

    […]

    Philippe Sollers : Comme vous avez appelé votre revue Edwarda, je suppose que vous avez pensé à Georges Bataille, et en effet, il faut relire Madame Edwarda sérieusement. Ce texte majeur est une méditation et une expérience sur la mort et l’angoisse, une expérience religieuse, expérience qui est celle pour une part de la folie et d’autre part de ce qu’il faut tout de même se résoudre à appeler hystérie féminine, convoquée et traitée à ses dépens par le narrateur. J’insiste sur le mot hystérie car au tournant du XXe siècle, quelqu’un s’est préoccupé de ce que cela pouvait être : il s’agit de Freud observant Charcot s’occuper de ses malades à la Salpêtrière. Bien que ces hystériques ne soient pas tout à fait les mêmes que celles d’aujourd’hui, la structure reste la même dans le dire et dans l’effectuation d’un certain nombre de prestations physiques. Le même Charcot qui, en passant, a écrit un livre dont le titre est à méditer — Les Démoniaques dans l’art —, chuchote un jour à Freud : « Dans tout ça, c’est toujours de la chose sexuelle qu’il s’agit. » Freud se demande alors : « Pourquoi ne le dit-il jamais publiquement ? » Pour vous dire où nous en sommes aujourd’hui, je crois que l’hystérie est toujours propice à l’aveuglement. Rien n’est plus probant à cet égard que la façon dont Bataille décrit les flots de jouissance qui s’emparent de Madame Edwarda dans la scène du taxi : il a envie d’y croire. Comme vous le savez peut-être, j’ai toujours été partisan d’un athéisme sexuel résolu : je n’y crois pas. Et comme c’est devenu une sorte de pansement spectaculaire constant, instrumentalisé par la marchandise, la publicité, le cinéma et tout ce que vous voudrez, je trouve qu’il y a des raisons supplémentaires d’être d’un athéisme radical sur ce sujet.

    F.G. : Le programme aujourd’hui consiste à détourner le désir des corps, à les aveugler pour reprendre un terme que vous avez employé : branchement permanent sur la marchandise, les injonctions sociales, l’emprise maternelle... Qu’est-ce donc que ce « grand désir » dont nous parle Dante ? Ou encore : « Qu’est-ce que peut un corps ? »

    Philippe Sollers : Le savoir quant au désir du corps passe par le fait de savoir le formuler. Dès que la formulation est ensembliste, comme s’il y avait des communautés ou bien un problème général sur cette affaire, cela relève de l’imposture. Cette imposture sert des intérêts massifs. L’arraisonnement des corps et des désirs qu’ils doivent normalement ou anormalement avoir, peu importe, il y en a pour tous les goûts, relève d’une expropriation. Ce qui est grave au fond, c’est que les corps puissent continuer à vivre en étant expropriés de leurs sensations singulières et se retrouver gavés de réponses généralisables. C’est comme de penser qu’il y aurait un inconscient collectif : eh bien, il n’y en a pas. Le bavardage continuel sur ces histoires a subi une torsion tout à fait spécifique : d’abord, dans la maîtrise de la reproduction de l’espèce qui n’a plus besoin désormais des formes habituelles de procréation. À quand l’utérus artificiel ? D’un côté des féministes qui réclament le droit à l’allaitement, de l’autre, des implants mammaires bourrés d’explosifs et indétectables greffés sur des femmes kamikazes. Donc le sein ! Très beau livre, d’un comique magnifique, de Philip Roth à ce sujet. Il est indubitable que la société spectaculaire de la souveraineté technique joue à fond la carte du matriarcal. Les femmes sont conduites à penser que c’est une bonne chose pour elles. Et en effet, qui tient le levier dit féminin tient l’ensemble de la consommation humaine. On assiste ainsi à une sorte d’affaissement très singulier de la fonction dite masculine qui se trouve en perdition par rapport à une mécanique féminine qui fonctionne de mieux en mieux. Et qu’est-ce que vous voyez resurgir ? Une pruderie et un puritanisme qui peuvent très bien s’accompagner de tous les chemins que je viens de vous décrire. Ça s’ensemblise sur fond d’inégalités croissantes, d’une misère qui s’accroît. Expropriation des corps veut dire que le corps en question devra taire, oublier son expérience particulière. Voilà pourquoi la littérature est en première ligne lorsque ça va mal.

    F.G. : Vous envisagez l’érotisme comme une manière infinie d’accéder aux cinq sens...

    Philippe Sollers :...Voilà ! Le contraire de l’expropriation du corps.


    […]

    PLUS in « d’Edwarda à Madame Edwarda »