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Sade et Les Cent Vingt Journées de Sodome

Sade, la Bastille et le manuscrit des Cent vingt journées (Lely, Bataille). Le Sade de Corpet

D 13 juillet 2007     A par A.G. - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Le rouleau manuscrit des 120 Journées de Sodome
Composées à la Bastille.
Phot. J.A. Boiffard.

Sade, la Bastille et le manuscrit des Cent vingt journées

par Gilbert Lely

« C’est le 22 octobre 1785 que le marquis de Sade entreprend la mise au net de ses premiers brouillons des 120 Journées de Sodome. Conscient de la puissante originalité de son travail, non moins que des dangers de saisie auxquels un semblable manuscrit est chaque jour exposé, il a décidé, sans en attendre l’achèvement, d’en établir une copie soignée sous la forme la plus facilement dissimulable. D’abord, en vingt soirées, de sept heures à dix heures, le prisonnier de la Bastille couvre d’une écriture microscopique l’un des côtés d’un rouleau de papier mince de 12m 10 composé de petites feuilles de papier de 12 centimètres de largeur collées bout à bout ; puis sans désemparer, il s’attaque à la seconde face de cette bande, et, le 28 novembre termine son manuscrit provisoire tel qu’après cent vingt-cinq années il nous est parvenu. "Précaution inutile pour lui-même sinon pour la postérité" : après le pillage de la Bastille, ni le brouillon ni la copie ne reviendront jamais entre ses mains. Ajoutons que la perte d’un tel ouvrage n’est sans doute pas la moindre cause des "larmes de sang" qu’il a versées en mai 1790.
Cependant le frêle rouleau est trouvé par Arnoux de Saint-Maximin dans la chambre même où le marquis avait été détenu. Il devient la possession de la famille Villeneuve-Trans, qui en assumera la sauvegarde pendant trois générations. »

Vie du marquis de Sade , 1982, éditeur : J.J. Pauvert aux éditions Garnier Frères.

La liberté coupable - Le Marquis de Sade : Les 120 journées de Sodome

Lecture d’extraits du livre
commentaires de Gilbert Lely
illustration musicale : Mozart
1ère diffusion : 13/10/1962 (RTF)

*

Le manuscrit des Cent vingt journées

par Georges Bataille

« Le manuscrit de Justine était encore à la Bastille le 14 juillet [1789], mais abandonné dans un cachot vide (en même temps que celui des Cent vingt journées de Sodome. Il est certain que Sade à la veille de l’émeute harangua le foule : il s’arma, semble-t-il, en guise de porte-voix, d’un tuyau qui servait à vider ses eaux sales, criant entre d’autres provocations qu’ "on égorgeait les prisonniers". Précisément le trait répond au caractère provocant que la vie entière et l’oeuvre manifestent. Mais cet homme qui, pour avoir été le déchaînement même, était depuis dix ans enchaîné, et qui, depuis dix ans, attendait le moment de la délivrance, ne fut pas délivré par le "déchaînement" de l’émeute. Il est commun qu’un rêve laisse, dans l’angoisse, entrevoir une possibilité parfaite, qu’il dérobe au dernier instant : comme si la réponse brouillée était la seule assez capricieuse pour combler le désir exaspéré. L’exaspération du prisonnier retarda de neuf mois sa délivrance : le gouverneur demanda le transfert d’un personnage dont l’humeur s’accordait si bien à l’événement. Quand la serrure céda et que l’émeute libératrice emplit les couloirs de la place, le cachot de Sade était vide et le désordre du moment eut cet effet : les manuscrits du marquis, dispersés, se perdirent, le manuscrit des Cent vingt journées (d’un livre qui domine en un sens tous les livres étant la vérité du déchaînement que l’homme est au fond et qu’il est tenu de contenir et de taire), disparut : ce livre qui signifie à lui seul, du moins signifia le premier, toute l’horreur de la liberté [1], l’émeute de la Bastille au lieu d’en libérer l’auteur en égara le manuscrit. Le 14 juillet fut vraiment libérateur, mais à la manière dérobé d’un rêve. Plus tard, le manuscrit se retrouva (il fut publié de nos jours) — mais le marquis en demeura dépossédé : il le crut à jamais perdu, ce qui l’accabla : c’était " le plus grand malheur, écrit-il, que le ciel pût lui réserver " ; il mourut ignorant qu’en vérité ce qu’il imaginait ainsi perdu devait prendre place, un peu plus tard, parmi les "monuments impérissables du passé". »

La littérature et le mal , 1957, Idées-Gallimard, p.123-126.

*

Vincent Corpet, 602 dessins d’après les 602 passions...des 120 Journées de Sodome de D.A.F. de Sade.
Description : 1990-1991. Glasochrome sur papier glacé.
Exposition « Picassomania », Grand Palais. © A.G., 20 janvier 2016.

Le Sade de Corpet

par Philippe Sollers

Il existe au moins un livre, dans la littérature universelle, auquel il est impossible de s’habituer : Les Cent Vingt Journées de Sodome ou l’Ecole du libertinage. Qu’il soit aujourd’hui disponible en « Pléiade », sur papier bible, ne change rien à sa rayonnante monstruosité. Accepté, Sade ? Rangé ? Compris ? Vraiment lu ? Mais non. Nous le savons, et nous ne voulons pas le savoir. Je pourrais immédiatement en copier ici des passages insoutenables, intolérables. Sade en CD-Rom, Sade réellement illustré ? Allons donc. Redisons simplement, avec Maurice Heine, son premier éditeur de 1931 : « Il faut plaindre ceux qui, de cet effort exemplaire vers la plus féroce analyse de l’être, ne peuvent ou ne veulent retenir que des obscénités à leur taille. »

Vincent Corpet, par un geste dont il faut mesurer l’exceptionnelle énergie, a voulu nous faire entendre un certain silence de Sade. Sade, en effet, est un torrent silencieux. L’accumulation minutieuse des supplices ; la destruction des corps, la multiplication des discours, des postures, des actes ; l’énorme liturgie inversée qui constitue ce monument de mots, débouchent, dirait-on, sur une caverne vide. A force de lumière violente, un néant indéfiniment actif se dégage du récit et de sa répétition fuguée. Sade est un Bach de la décorporation programmée, un ordinateur de l’abolition du spectacle. « Souvenez-vous, dit-il, en se vouvoyant lui-même, au seuil de la dixième journée, de mieux voiler dans le commencement ce que vous allez éclaircir ici. » Ou encore : « Il y a un proverbe (et c’est une bonne chose que les proverbes), il y en a un, dis-je, qui prétend que l’appétit vient en mangeant. Ce proverbe, tout grossier qu’il est, a pourtant un sens très étendu : il veut dire qu’à force de faire des horreurs, on en désire de nouvelles, et que plus on en fait plus on en désire. C’est l’histoire de nos insatiables libertins. »

Corpet a saisi cet appétit insatiable. Il a résolu l’impossibilité de montrer Sade en pratiquant une série de coupes qui répondent rigoureusement à ce qui est raconté. C’est un livre de gravures, un livre d’heures donnant l’idée d’une variation visible sans fin. Comment fait-il ? Il procède par grattage d’un rond noir, la lumière apparaît peu à peu, masse plutôt que trait, l’intérieur du papier parle, c’est l’implacable mécanique de Jacques Callot à la mesure d’une réalité qui décape le mensonge d’une humanité se prétendant bonne. Les cercles, dit Corpet, « permettent tout ». Là où le carré ferme, le rond ouvre, laisse exister l’extérieur. L’hyperpornographie de Sade (têtes, membres, sexes, pièges, torsions, cris muets) est ciblée et non pas réduite. La cathédrale sadienne voulait sa rosace : la voici, noire et blanche, classique, inattendue, solide cruauté libre de l’indestructible désir.

Les peintres, on le voit chaque jour, sont devenus d’aimables décorateurs. Les écrivains, eux, bavardent et, degré zéro de la pensée, s’avilissent de plus en plus dans l’hypocrisie morale. Il fallait donc un rappel hautain, impassible et catastrophique de ce que signifie, en dépit de tout, le grand art : c’est fait.

Philippe Sollers, Le Monde du 24.03.95. L’article en pdf.


Vincent Corpet, 602 dessins d’après les 602 passions...des 120 Journées de Sodome de D.A.F. de Sade (détail).
Exposition « Picassomania », Grand Palais. © A.G., 20 janvier 2016.



Vincent Corpet, 602 dessins d’après les 602 passions...des 120 Journées de Sodome de D.A.F. de Sade (détail).
Exposition « Picassomania », Grand Palais. © A.G., 20 janvier 2016.



Vincent Corpet, 602 dessins d’après les 602 passions...des 120 Journées de Sodome de D.A.F. de Sade (détail).
Exposition « Picassomania », Grand Palais. © A.G., 20 janvier 2016.



Vincent Corpet, 602 dessins d’après les 602 passions...des 120 Journées de Sodome de D.A.F. de Sade (détail).
Exposition « Picassomania », Grand Palais. © A.G., 20 janvier 2016.


Sur Vincent Corpet, voir : Ludwig Trovato, 3004 P dans l’atelier de Vincent Corpet.
Vincent Corpet revisite "le Déjeuner sur l’herbe" d’Edouard Manet

*

[1Je souligne. A.G.

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5 Messages

  • A.G. | 6 octobre 2014 - 10:58 1

    Sade au bout du rouleau

    Une expo sur "l’Eventail des libertinages" permet d’admirer le manuscrit des "120 journées de Sodome", de retour en France au terme d’une saga rocambolesque.

    Le bicentenaire de la mort du Marquis de Sade (qui s’est éteint le 2 décembre 1814) tombe au moment où l’Institut des Lettres et Manuscrits a acquis le fameux rouleau manuscrit des « Cent-Vingt journées de Sodome ». En avril dernier, son président, Gérard Lhéritier, annonçait que « ce manuscrit exceptionnel, volé en 1982, signalé à Interpol, et disputé par deux familles, [était] enfin de retour en France, au terme d’une histoire rocambolesque », au terme de « trois ans d’âpres négociations » (cf. Sade sort de l’enfer).

    L’Institut des Lettres et Manuscrits organise aujourd’hui une exposition intitulée « Sade : Marquis de l’ombre, prince des lumières ». Sous-titre : « L’éventail des libertinages du XVIème au XXème siècle », puisqu’on peut y regarder de près une grosse centaine de lettres et manuscrits autographes, de dessins, d’éditions originales et de livres illustrés rares, généralement assez grivois, sinon subversifs, signés Restif de la Bretonne, Boccace, Mirabeau, Montesquieu, Choderlos de Laclos, Maupassant, Montesquieu... Mais le célèbre manuscrit est bien entendu la pièce maîtresse de l’exposition. Dans la pièce centrale, le rouleau est déroulé sur quelques mètres.

    Le manuscrit des « Cent Vingt Journées de Sodome » exposé le 2 avril 2014 à l’Institut des Lettres à Paris. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


  • A.G. | 3 avril 2014 - 17:14 2

    Les Cent Vingt Journées de Sodome : « un bloc de noirceur »

    Alors que le Musée des lettres et manuscrits vient d’acquérir le mythique rouleau autographe des Cent Vingt Journées de Sodome, l’écrivain Annie Le Brun évoque l’importance de l’ouvrage de Sade, une « encyclopédie de l’innommable » qui a influencé nombre d’écrivains d’hier et d’aujourd’hui. Le Figaro du 3 avril 2014.

    Lire aussi : Le manuscrit des "Cent vingt journées de Sodome", de Sade, de retour en France
    Le plus sulfureux des manuscrits de Sade, de retour à Paris.

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    Le manuscrit des « Cent Vingt Journées de Sodome », présenté à l’Institut des lettres et manuscrits de Paris, jeudi 3 avril. | AFP/MARTIN BUREAU


  • D. | 2 août 2007 - 13:06 3

    Vous avez un dialogue d’agents secrets digne d’un roman de Sollers !

    22 octobre ?? Je ne trouve pas... 28 novembre, ça va (pour les non-initiés : anniversaire de la naissance (biologique) de Philippe Sollers). Le 8 (1984), fondation de la Société du Coeur Absolu... 30 septembre : jour de l’an de l’ère du Salut... 23 novembre (1654) : jour de saint Clément, pape et martyre : FEU ; Joie, joie, joie, pleurs de joie ; pour un jour d’exercice sur la terre...

    Eh quoi, c’est l’anniversaire du filleul de Viktor ?

    Je donne ma langue au chat !


  • A.G. | 1er août 2007 - 10:21 4

    Oui, bien sûr, merci...
    Et il le termine le... 28 novembre ce qui a dû retenir aussi votre attention.


  • andoar | 1er août 2007 - 08:24 5

    Le marquis commence à noircir le rouleau des 120 journées dans la soirée du 22 octobre 1785, cela va de soi.