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Hommage au camarade Staline

L’affaire du « Portrait de Staline » de Picasso

D 4 mars 2013     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Staline est mort il y a soixante ans, officiellement le 5 mars 1953. Hommage au mage.

«  Le "Portrait de Staline" a quand même été un épisode des plus comiques de la vie de Picasso. » [1]



Picasso, Staline à ta santé, encre de Chine et lavis, novembre 1949 [2].



« Ce que nous devons à Staline », Les Lettres françaises, mars 1953.
Picasso, Portrait de Staline, fusain, 8 mars 1953.

A la mort de Staline, Aragon demande à Picasso de faire un dessin pour Les Lettres françaises dont il est, depuis une semaine, le directeur. Picasso demande qu’on lui envoie à Vallauris un jeu de photos de Staline. Il s’inspire d’un Staline jeune, de 1903. Le « Portrait de Staline » est publié dans le numéro des Lettres françaises du 12 mars 1953. Dans ce numéro, Aragon écrit dans son article Staline et la France :

« La France doit à Staline tout ce que, depuis qu’il est à la tête du parti bolchevik, il a fait pour rendre invincible le peuple soviétique, et dans son armée rouge, et dans sa confiance en Staline, l’homme qui disait que gouverner c’est prévoir, et qui a toujours prévu juste... La France doit à Staline son existence de nation pour toutes les raisons que Staline a données aux hommes soviétiques d’aimer la paix, de haïr le fascisme, et particulièrement pour la constitution stalinienne, qui est une de ces raisons, pour lesquelles un grand peuple peut également vivre et mourir. [...]
Merci à Staline pour ces hommes qui se sont forgés à son exemple, selon sa pensée, la théorie et la pratique stalinienne ! Merci à Staline qui a rendu possible la formation de ces hommes, garants de l’indépendance française, de la volonté de paix de notre peuple, de l’avenir d’une classe ouvrière, la première dans le monde montée à l’assaut du ciel et que l’on ne détournera pas de sa destinée en lui faisant voir trente-six étoiles étrangères, quand elle a de tels hommes à sa tête ! »

Le « Portrait de Staline » (celui de Picasso) fait scandale. Le 18 mars, L’Humanité, publie le communiqué suivant :

« Le Secrétariat du Parti communiste français désapprouve catégoriquement la publication dans Les Lettres françaises du 12 mars du portrait du grand Staline par le camarade Picasso. Sans mettre en doute les sentiments du grand artiste Picasso dont chacun connaît l’attachement à la classe ouvrière, le Secrétariat du Parti communiste français regrette que le camarade Aragon, membre du Comité central et directeur des Lettres françaises, qui, par ailleurs, lutte courageusement pour le développement de l’art réaliste, ait permis cette publication. Le Secrétariat du Parti communiste français remercie et félicite les nombreux camarades qui ont immédiatement fait connaître au Comité central leur désapprobation. Une copie des lettres reçues sera immédiatement adressée aux camarades Aragon et Picasso. Le Secrétariat du Parti communiste français demande au camarade Aragon d’assurer la publication des passages essentiels de ces lettres qui apporteront une contribution à une critique positive [3]. »

Pierre Daix écrit à ce propos :

« C’était pire qu’une démolition. Picasso, qui avait confié à Tériade, trente ans plus tôt :

« Une des choses les plus laides en art, c’est le je vous prie d’agréer, monsieur, l’assurance de ma considération très distinguée qui a sali de tout temps les meilleures œuvres, par ce qu’il exprime d’obéissance à tout le monde »

recevait de son parti un semblable coup bas. Ce fut évidemment à la jubilation de tous ceux qui ne lui pardonnaient pas son adhésion au communisme. Il évita la presse qui s’était ruée à Vallauris, refusant de parler de ce qu’il considérait comme une affaire de famille. Son bouquet n’avait pas plu. Ça arrive... »

Aragon, tout en faisant savoir à Picasso qu’il reste solidaire de lui, applique les directives du Parti et s’exécute dans le numéro des Lettres françaises du 19 mars 1953 :


Pierre Daix et Picasso dans l’arène improvisée
pour la corrida de Vallauris en juillet 1953.
(photo André Villers).
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

« Pour ce qui est de l’objet du litige, il me semble que j’ai compris ce que tu as voulu faire. Seulement, tu comprends Pablo, on peut inventer des fleurs, des chèvres, des taureaux, et même des hommes, des femmes — mais notre Staline, on ne peut pas l’inventer. Parce que, pour Staline, l’invention — même si Picasso est l’inventeur — est forcément inférieure à la réalité. Incomplète et par conséquent infidèle. Et alors ceux qui l’aiment le plus, les ouvriers, ne le retrouvent pas. Et ce n’est pas juste, ni pour Staline, ni pour les ouvriers. Tu ne sais pas ce qui serait bien, ce qui serait une éclatante réponse à la fois au Parti et à nos ennemis, ce serait que tu fasses maintenant un Staline, un vrai ! »

Elsa Triolet s’en mêle et écrit :

« Cher Picasso, c’est si clair que vous l’avez fait du fond du cœur ; Louis n’y a vu que votre sentiment — d’autres pourtant, une foule, se plaint : "C’est mal à vous de nous faire si mal !" Cela n’a été ni votre intention, ni celle de Louis, mais c’est une sorte de vérité, inextricable. Homicide par imprudence. Pas drôle ces derniers jours, malgré la gentillesse des camarades. Je vous embrasse tous les deux. »

Homicide ? Par imprudence ?

Aragon, le 9 avril, dans un article intitulé À haute voix, fait son autocritique :

« Des camarades m’ont dit : "Evidemment, tu as publié ce dessin parce que tu ne t’es pas senti le coeur de refuser un dessin à Picasso" [...] Le grave est justement, qu’habitué de toute une vie à regarder un dessin de Picasso, par exemple, en fonction de l’oeuvre de Picasso, j’ai perdu de vue le lecteur qui regarderait cela sans se préoccuper du trait, de la technique. C’est là mon erreur. Je l’ai payé très chèrement. Je l’ai reconnue, je la reconnais encore... Si j’avais eu l’idée de ce que portrait serait pour tant de gens, je ne l’aurais pas publié. » [4]

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Picasso, Aragon et Maurice Thorez.

Maurice Thorez rentre de Moscou le 10 avril et fait savoir qu’il désapprouve la condamnation du Portrait de Staline, mais taira ce désavoeu jusqu’en septembre 1953 [5].

Picasso n’a jamais manifesté aucun regret d’avoir réalisé ce portrait. « J’ai apporté des fleurs à l’enterrement. Mon bouquet n’a pas plu. C’est toujours comme ça avec les familles. » [6]

A Pierre Daix, rédacteur en chef des Lettres françaises, il confiera :

« J’ai pensé à un héros tout nu... Oui, mais et sa virilité ? Tu lui fais un zizi grec, on se fâche : "Ça, pour le père des peuples ? Allons donc ! Si petit !" Alors tu le traites avec les attributs du Minotaure : "Mais vous le voyez en obsédé, en satyre ! Cachez-moi ça, c’est répugnant !" Et si tu calcules le juste milieu, comme toi et moi, qu’est-ce que tu prends ! Dis-moi, le réalisme socialiste, ce devrait être Staline qui bande, non ? Alors là, tu les entends hurler : "Mais camarade, qu’est-ce que tu fais de la morale et de la pudeur communistes ! Tu as vu des gens s’embrasser dans une peinture soviétique" ? » [7]

*


Picasso, le PCF et le « Portrait de Staline »

Les raisons de l’adhésion au PCF
L’affaire du « Portrait » racontée par Pierre Daix
Extrait de 13 journées dans la vie de Pablo Picasso
un film de Pierre Daix, Pierre Philippe et Pierre-André Boutang.


(durée : 5’05")
*


André Breton sur le « Portrait de Staline »

Le 19 mars 1953, André Breton, brouillé avec Picasso depuis 1946 [8], écrit :

ZOOM : Manuscrit autographe signé, 19 mars 1953.
1 page in-4°, manuscrite, datée et signée par Breton à l’encre.

Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Je transcris la partie non raturée :

« Je suis de ceux auxquels la découverte du "Staline" de Picasso, en première page des "Lettres françaises", le jour de la mi-carême, a fait passer un bon moment. Ce portrait, il y a quelques quinze ans qu’on l’attendait, qu’on savait qu’il ne lui en serait pas fait grâce : toute la question était de savoir comment il s’en tirerait. Eh bien voilà ! Il est vrai que l’intention reste ambigüe : s’il avait voulu "se foutre du monde" — au moins de ceux qui le lui demandaient — je doute qu’il eût pu faire mieux. Dans ce portrait, certains ont plutôt cru reconnaître l’acteur de "burlesques", Ben Turpin, dit en France Dudule, d’heureuse mémoire, mais l’interprétation du "Daily mail" (la femme moustachue) avant même d’être formulée, avait ici ses partisans. Vous rappelez-vous que lorsque un jour on demanda à Picasso ce qu’il pensait de Braque, il répondit : "Braque ? C’est ma femme." [9] De mauvais esprits soutiennent qu’ici c’est encore elle (un jour de carnaval). La psychanalyse aurait, à pareille occasion, son mot à dire. Ce n’est pas non plus par hasard qu’Aragon, dans son article "Staline et la France", identifie effectivement sa propre mère avec Staline. La mère, la femme : cela rend assez bien compte de leurs deux complexions. Chacun sait que l’œuvre de Picasso de ses origines à ce jour est la négation effrénée du prétendu réalisme socialiste. Le scandale du "portrait" n’a d’autre intérêt que de faire éclater à tous les yeux l’incompatibilité de l’art avec les consignes de la brigade policière qui a la prétention de régir. »

Le texte de Breton est publié dans Paris-Presse-L’intransigeant le 22 mars 1953 [10].

Breton voit juste (comme l’inconscient d’Aragon) : Staline, « le petit père des peuples » est en fait une mère (une « mère phallique »), et le Parti, un parti-mère et pas un parti-père. Mais Picasso n’est pas le peintre de « la » femme (fût-elle travestie en homme), mais des femmes. En quoi sa « complexion » (sublimation) n’a rien à voir avec celle d’Aragon (idéalisation). Breton, qui ne résistera pas toujours à l’idéalisation, le sait : dès 1921, il reconnaît l’importance de Picasso (« bien au-delà de ceux qui l’entourent ») et, notamment, des Demoiselles d’Avignon dont il publiera la reproduction dans le n° 4 de La Révolution surréaliste (15 juillet 1925) en insistant sur « la prédestination exceptionnelle de Picasso » dans un texte-manifeste, Le Surréalisme et la peinture [11].

Dans les années 70, Andy Wahrol a peint des portraits de Mao, a dessiné des Faucilles et des Marteaux, puis, à la fin de sa vie, une série de « Lénine » ; à ma connaissance, il n’a pas fait de portrait de Staline : Picasso s’en était chargé.

*


Pour un ultime coup de pied au culte du camarade Staline

Jean-Jacques Marie publie « Staline 1878-1953, mensonges et mirages » (Autrement, 284 p., 21 €). Le livre a servi de « fil rouge » pour la vidéo ci-dessous publiée sur le site « hitléro-trotskyste » Médiapart.


Pour un ultime coup de pied au culte du... par Mediapart

mediapart.fr.

*


Staline, L’homme que nous aimons le plus

En contrepoint, et pour savoir d’où l’"on" vient, regardez L’homme que nous aimons le plus, film réalisé, en 1949, par le PCF.

Générique : « En hommage au maréchal Staline, les intellectuels, techniciens, travailleurs du cinéma français ont réalisé ce film qu’ils lui offrent à l’occasion de son 70ème anniversaire. »
Texte écrit et lu par Paul Eluard.


(durée : 18’40")

Crédit : cinearchives

Paul Eluard écrira en 1950 cette ode reprise dans Hommages :

Ode à Staline

« Staline dans le coeur des hommes
Sous sa forme mortelle avec des cheveux gris
Brûlant d’un feu sanguin dans la vigne des hommes
Staline récompense les meilleurs des hommes
Et rend à leurs travaux la vertu du plaisir
Car travailler pour vivre est agir sur la vie
Car la vie et les hommes ont élu Staline
Pour figurer sur terre leurs espoirs sans bornes.

Et Staline pour nous est présent pour demain
Et Staline dissipe aujourd’hui le malheur
La confiance est le fruit de son cerveau d’amour
La grappe raisonnable tant elle est parfaite. »

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Publié en 1949.
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Publié en 1950.

Ô mage ! Ô morale ! Ô Poésie ! Ô Liberté !

*


Staline Russie 2013

Lev Goudkov, directeur du centre sociologique Levada :

« L’image de Staline a commencé à s’améliorer et cela s’est nettement accentué avec l’arrivée de Poutine au pouvoir : certains ont pris ouvertement la défense de Staline et cette réhabilitation discrète a atteint son apogée en 2004-2005 avec le 60e anniversaire de la victoire, quand il a été qualifié de "dirigeant efficace" », dans un livre d’histoire approuvé par le ministère de l’Education.

En 2012, un sondage du centre Levada indiquait que 37% des Russes estimaient ne savoir rien ou très peu de choses sur les répressions staliniennes. Pour 47%, Staline était « un dirigeant avisé qui a fait de l’URSS un pays puissant et prospère », contre seulement 38% de l’avis opposé.

La même année, Staline est arrivé en tête d’un sondage concernant les plus grandes personnalités russes. (La Tribune de Genève, 5 mars 2013)

Lire aussi : Russie : Staline hante toujours les esprits.

*

[2Pour les 70 ans de Staline.

[3Parmi ces lettres, celle d’André Fougeron, le chantre du réalisme socialiste en peinture, disant qu’il aurait refusé « ce soi-disant Portrait de Staline dans l’exposition en l’honneur de Karl Marx dont il avait la charge. » (Pierre Daix, Picasso créateur, Seuil, 1987, p. 320).

[4Aragon, Ecrits sur l’art moderne.

[5Pierre Daix, op. cit., p. 321.

[6Pierre Daix, Le nouveau dictionnaire Picasso, Robert Laffont, 2012.

[7Cité par Harry Bellet, Picasso, le démon du Midi, Le Monde du 05 juin 2006.

[8Breton, de retour des Amériques, rencontre Picasso à Golfe-Juan. Il n’a jamais compris son adhésion au PCF et le lui dit. Picasso : « tu n’a pas vécu les événements comme nous les avons vécus ici », et d’ajouter que ses opinions étaient le résultat de son expérience. Breton refuse de serrer la main de Picasso, mettant ses « principes » au dessus de l’« amitié » et ne le reverra jamais. (d’après Françoise Gilot).

[9Braque ? « la femme qui m’a le mieux aimé », aurait dit un jour Picasso, cité par Jean Paulhan dans Braque, le patron. A.G.

[10André Breton, Oeuvres complètes, La Pléiade, Tome III, Alentours II, p. 1096-1097.

[11CF. Pierre Daix, Le nouveau dictionnaire Picasso, op. cit., p. 136. Ce que sera la peinture surréaliste, c’est autre chose.
Tout le monde se souvient, par ailleurs, de cet extrait de Femmes à propos des Demoiselles d’Avignon :

«  Elles sont là... Formidables, catégoriques, flambantes... Les femmes... Les vraies... Les enfin vraies... Les enfin prises à bras-le-corps dans la vérité d’une déclaration d’évidence et de guerre... Les destructrices grandioses de l’éternel féminin... Les terribles... Les merveilleusement inexpressives... Les gardiennes de l’énigme qui est bien entendu : RIEN... Les portes du néant nouveau... De la mort vivante, supervivante, indéfiniment vivante, c’est son masque, c’est sa nature, dans la toile sans figure cachée du tissu... Pas derrière, ni ailleurs, ni au-delà... Simplement là, en apparence... jouies, traversées, accrochées, écorchées, saluantes et saluées, posantes, saisies par un professionnel de la chose... Un des rares qui ait eu les moyens d’oser... Le seul au XXe siècle à ce point ? Il me semble... À pic sur le sujet... Exorcisme majeur. »

Cf. Picasso et les femmes et, sur Aragon, S’engager contre soi-même.

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