vous etes ici : Accueil » SUR DES OEUVRES DE SOLLERS » Faut-il relire la Révolution ?
  • > SUR DES OEUVRES DE SOLLERS
Faut-il relire la Révolution ?

Philippe Sollers et Jean-Claude Milner

D 8 octobre 2016     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


JPEG - 52.5 ko
Gouache des frères Lesueur. 1793.
Musée Carnavalet, Paris.
Crédits : Photo Josse / Leemage - AFP
« Un parti se prouve comme le parti vainqueur seulement parce qu’il se scinde à son tour en deux partis. En effet, il montre par là qu’il possède en lui-même le principe qu’il combattait auparavant et a supprimé l’unilatéralité avec laquelle il entrait d’abord en scène. L’intérêt qui se morcelait en premier lieu entre lui et l’autre s’adresse maintenant entièrement à lui, et oublie l’autre, puisque cet intérêt trouve en lui seul l’opposition qui l’absorbait. Cependant en même temps l’opposition a été élevée dans l’élément supérieur victorieux et s’y présente sous une forme clarifiée. De cette façon, le schisme naissant dans un parti, qui semble une infortune, manifeste plutôt sa fortune. »

Georg Wilhelm Friedrich Hegel, La phénoménologie de l’esprit, Les « Lumières » [1].

« Toutes les révolutions importantes et qui sautent aux yeux doivent être précédées dans l’esprit de l’époque d’une révolution secrète qui n’est pas visible pour tous et encore moins observable par les contemporains et qu’il est aussi difficile d’exprimer par des mots, que de comprendre » écrit Hegel.
Ainsi sommes-nous justifiés de nous demander ce qu’il en est, pour nous, et ce que nous entendons aujourd’hui par "Révolution" dans cette traversée du siècle ? »

Marcelin Pleynet, Poésie et « Révolution » [2].


En 1891, Georges Clémenceau déclarait : « La Révolution est un bloc ». Le mot sera repris par Waldeck-Rousseau dix ans plus tard, et, un siècle après, par Mitterrand. On peut penser que l’actuel Premier Ministre, Manuel Valls, grand admirateur de Clémenceau, partage cet avis. Mais Clémenceau poursuivait : « C’est que cette admirable Révolution par qui nous sommes n’est pas finie, c’est qu’elle dure encore, c’est que nous en sommes encore les acteurs, c’est que ce sont toujours les mêmes hommes qui se trouvent aux prises avec les mêmes ennemis. [3] » Il y a une quarantaine d’années, François Furet, lui, croyait pouvoir affirmer : « La Révolution est finie [4] ». Dans son dernier livre, L’esprit du judaïsme, Bernard-Henri Lévy semble partager cette idée ou, du moins, ce souhait. Il va plus loin : après avoir évoqué ce qu’il appelle « la "conversion" de Sartre » et «  le discrédit » de « l’idée de révolution », il écrit :

« ... ce démontage de l’idée de révolution par les révolutionnaires mêmes, et, en la circonstance, le plus prestigieux d’entre eux [Sartre], cette démonstration vécue, cette preuve par l’extrême, que la révolution a partie liée, toujours et forcément, avec la barbarie et la mort, constituent un évènement de la pensée proprement sans précédent. » (p. 207. Je souligne)

Faut-il refuser en bloc la Révolution et toute idée de révolution ? Sollers, avant de "réhabiliter", dans Mouvement, un Hegel Girondin et révolutionnaire [5], écrivait il y a peu de temps dans Lieux et formules à propos de Bordeaux, sa ville natale :

« L’esprit, c’est la colonne des Girondins, vous savez, les Quinconces. Il faut voir l’activité de ce port, qui a été grandiose. Je ne parle pas de la traite des esclaves. Hélas, c’est comme ça.
La Colonne des Girondins a été détruite. C’est l’un des premiers actes que les nazis ont perpétrés à Bordeaux. lorsqu’ils sont arrivés. Nous étions en zone occupée, avec le sinistre Papon. Mais la première chose qu’ils ont faite, c’est d’abattre la colonne des Girondins. Comme s’ils avaient été des Jacobins. Parce qu’à la fin des Girondins, vingt et un députés chantent jusqu’à l’échafaud, qui n’ont pas voulu s’empoisonner alors qu’ils en avaient la possibilité : Vergniaud, quarante ans, avocat à Bordeaux, Manon Roland qu’adorait Stendhal, avaient aussi du poison, mais non, ils ont voulu mourir en révolutionnaires, face au peuple. Ils ont chanté la Marseillaise jusqu’au bout. Le vingt-et-unième, qui chante encore devant les vingt têtes de ses camarades dans la sciure, a un système nerveux particulier. Vous ne croyez pas ? C’est très émouvant, c’est ce que Lamartine appelle « le printemps de la Révolution ». Après ça... la Terreur.
La Révolution est un bloc ? Il ne faut pas venir dire ça à un Bordelais. C’est l’une des plus grandes falsifications de l’histoire. Ça n’est pas un bloc. Sauf un bloc de béton, et vous vivez dans une falsification de l’histoire. Bordeaux, c’est ça. Bordeaux, c’est un pied et une épine, et c’est une énorme épine dans le pied de la République Française. »
(je souligne)

Dans l’entretien ci-dessus, Sollers évoque la figure du Girondin Pierre Vergniaud. France Culture vient de rediffuser la seule émission radiophonique consacrée au révolutionnaire. Elle est très courte, sympathique et, évidemment, datée (juin 1953). Le nom de l’intervenant n’est pas précisé.

Dans Complots (Gallimard, octobre 2016), Sollers republie son article de 2014 sur l’Histoire des Girondins de Lamartine. On y retrouve la figure étrangement oubliée de Vergniaud.

Le printemps de la Révolution

JPEG - 25.2 ko
Pierre Victurnien Vergniaud par Louis-Jacques Durameau, 1792.

Vous dites « Lamartine », et, aussitôt, surgit le fantôme d’un poète oublié dont vous reste à peine en mémoire le célèbre Lac, avec sa demande de suspension du temps et sa mélancolie de deuil, « un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». Vous constatez que son action politique, pourtant cruciale dans la révolution de 1848 (c’est lui qui a imposé le drapeau tricolore), ne l’a pas conduit au Panthéon. Vous êtes encore plus surpris de savoir que sa monumentale Histoire des Girondins a été un best-seller, dont presque plus personne ne sait de quoi il traite sur plus de deux mille pages : le cœur de la Révolution française. Lamartine révolutionnaire ? Impossible. Mais si.

Hugo a écrit de lui : « Son éloquente et vivante Histoire des Girondins vient, pour la première fois, d’enseigner la révolution à la France. » Eh bien, avec la réédition de ce livre devenu introuvable, il serait temps de réenseigner ce que tout le monde fait semblant de connaître à travers des clichés. D’où vient la République ? Sur ce sujet capital, Michelet est un auteur de génie, mais il reste un professeur, alors que la prose inspirée et très documentée de Lamartine vibre, dramatise, respire. On voit ces jeunes acteurs incroyables en train de bouleverser le vieux monde, et, au fond la planète entière, d’inventer une nouvelle ère en parlant jour et nuit, complots, contre-complots, accusations, arrestations, exécutions publiques, flots de sang, héroïsmes divers. Avons-nous le droit de nous déclarer les héritiers de cet événement sans pareil ? Osons regarder le pays actuel et voir sa misère.

Les portraits en situation, tout est là. Voyez Mirabeau : « Son éloquence, impérative comme la loi, n’est plus que le talent de passionner la raison. Sa parole allume et éclaire tout. Presque seul dès ce moment, il eut le courage de rester seul. » Danton : « Les vices de Danton étaient héroïques, son intelligence touchait au génie. Tout était moyen pour lui. C’était l’homme d’État des circonstances, jouant avec le mouvement sans autre but que ce jeu terrible, sans autre enjeu que sa vie, et sans autre responsabilité que le hasard. » Marat : « Sa logique violente et atroce aboutissait toujours au meurtre. Tous ses principes demandaient du sang. Sa société ne pouvait se fonder que sur des cadavres et sur les ruines de tout ce qui existait. Il poursuivait son idéal à travers le carnage, et pour lui le seul crime était de s’arrêter devant le crime. »

JPEG - 21.5 ko

Marat a encore ses partisans, qui se recueillent devant le tableau de David le représentant assassiné par Charlotte Corday dans sa baignoire. Charlotte Corday, Manon Roland, Olympe de Gouges, voilà les femmes du parti girondin qui devraient rentrer au Panthéon sans attendre. Mais d’où viennent ces Girondins qui vont tous être guillotinés pendant la Terreur ? Voici leur chef, Vergniaud : « La facilité, cette grâce du génie, assouplissait tout en lui, talent, caractère, attitude. Une certaine nonchalance annonçait qu’il s’oubliait aisément lui-même, sûr de se retrouver avec toute sa force au moment où il aurait besoin de se recueillir. » Cet avocat de Bordeaux est un des grands orateurs de la Convention (ses discours viennent d’être publiés par les Éditions Mollat, à Bordeaux). Contrairement à l’énigmatique Robespierre, il ne lit pas ses textes, il improvise librement. On connaît son mot sublime : « Plutôt la mort que le crime. »

Sa dernière parole, avant d’être arrêté et condamné, alors que les cris tentent de couvrir sa voix, est la suivante, non moins sublime : « Ceux qui ne veulent pas m’entendre craignent la raison. » À travers lui, vous entendez Montaigne, La Boétie, Montesquieu, Condorcet, bref les Lumières. « Vergniaud, écrit Lamartine, était républicain par éloquence plus que par conviction. » La Montagne écrasant la Gironde, voilà le tableau, que peut résumer le mot de Manon Roland (qu’adorait Stendhal) montant à l’échafaud : « Ô liberté, que de crimes on commet en ton nom ! » Comme Vergniaud, elle a refusé de s’empoisonner pour mourir en révolutionnaire face au peuple. Après le massacre des Girondins, elle déclare froidement aux juges qui viennent de la condamner à mort : « Je vous remercie de m’avoir trouvée digne de partager le sort des grands hommes que vous avez assassinés. » Et voici Charlotte Corday montant au supplice : « Le ciel s’était éclairci. La pluie, qui collait ses vêtements sur ses membres, dessinait, sous la laine humide, les gracieux contours de son corps, comme ceux d’une femme sortant du bain. » Le bourreau brandit sa tête coupée et la gifle. Elle rougit.

15 juillet 1793. Lettre de Charlotte Corday au Comité de sûreté générale (Cécile Guilbert)

Avant leur exécution, les Girondins, en prison, organisent un dernier banquet. On a conservé les prix du fossoyeur : « Pour vingt et un députés de la Gironde : les bières, 147 livres ; frais d’inhumation, 63 livres ; total 210. » Le plus étonnant, c’est qu’ils vont tous chanter La Marseillaise jusqu’au dernier. Vingt têtes coupées devant lui, le dernier guillotiné peut être salué comme ayant un système nerveux peu ordinaire. Ils ne chantent pas « l’étendard sanglant de la tyrannie » mais le « couteau sanglant ». Le tyran visé est, bien entendu, Robespierre, dont la fête de l’Être suprême (mise en scène par David) n’empêche pas la grande Terreur qui, partout, fait ruisseler le sang.

« Leur marche et leur agonie, écrit Lamartine, ne furent qu’un chant. » Ils avaient été révulsés par les massacres de Septembre et le culte de la « déesse Raison » (une actrice en voiles transparents sur l’autel de Notre-Dame - première manifestation Femen - les aurait laissés froids), de même que l’Être suprême. Lamartine conclut ainsi : « À peine leurs têtes eurent-elles roulé aux pieds du peuple, qu’un caractère morne, sanguinaire, sinistre, se répandit, au lieu de l’éclat de leur parti, sur la Convention et sur la France. Jeunesse, beauté, illusions, génie, éloquence antique, tout sembla disparaître avec eux de la patrie. La Révolution avait perdu son printemps. »

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur (février 2014),
puis L’Infini n°127, été 2014. Complots, Gallimard, 2016, p. 21-24.

LIRE AUSSI : Les Grands Orateurs de la Révolution.

*

La réédition d’une oeuvre magistrale, devenue introuvable.
Voici un livre monstre, un Niagara qui charrie des matériaux hétéroclites : des rêves, des supplices, des idylles, des massacres ; les joyeux cortèges des fêtes, les sombres processions de l’échafaud ; des tempêtes et des bonaces ; le grand jour des tribunes et l’ombre des cachots ; une foule d’emplois improbables, geôliers en proie au remords, meurtrières au coeur pur, vrais prophètes et faux oracles. On en sort étourdi d’avoir vu papilloter les images de ce gigantesque kaléidoscope, titubant sous l’assaut d’émotions contradictoires, chagrin mêlé à la pitié. Livre inclassable. De romancier ? De poète ? D’historien ?
L’auteur s’est d’abord voulu metteur en scène. Il a choisi les décors, veillé à la distribution, soigné les costumes, varié les éclairages, ménagé les effets de groupes, toujours soucieux des belles scènes à faire. Son intention explicite a été de donner des « spectacles » à ses lecteurs, en ordonnateur de cérémonie qui sait voir et faire voir.
À s’en remettre au titre, le lecteur croit avoir affaire à l’histoire du groupe girondin. Mais Lamartine comprend très vite que les Girondins ne lui fourniront guère plus que le titre de l’ouvrage. Son vrai sujet, c’est, au mitan du drame révolutionnaire, le « noeud » de la Révolution, à partir duquel il se donne la liberté de descendre ou de remonter le cours du temps. Vers l’aval, puisque le livre se poursuit bien au-delà de l’éviction des Girondins, jusqu’au 9 Thermidor. Vers l’amont, puisqu’il s’ouvre sur la mort de Mirabeau, en englobant la fin de la Constituante, Varennes et la révision constitutionnelle de 1791, une époque ou nul ne parle encore de Girondins. Au total, Lamartine comprend vite que c’est toute la Révolution qu’il va lui falloir traiter, comme si une fois embarqué sur le tapis roulant de la saga révolutionnaire, il n’était plus possible d’en descendre.

Mona Ozouf

Cette édition a été annotée par Anne et Laurent Theis.
Mona Ozouf, éminente spécialiste de la période révolutionnaire, est l’auteur, notamment, de Varennes : la mort de la royauté ; elle a également dirigé avec François Furet le Dictionnaire critique de la Révolution française et La Gironde et les Girondins. — Laffont, coll. Bouquins.

Histoire des Girondins sur gallica.bnf

*

Relire la Révolution

« La Révolution a été faite par des voluptueux » disait Baudelaire dans ses notes sur Laclos. Et Vergniaud, lucide, six mois avant sa mort : « On a voulu consommer la Révolution par la Terreur, j’aurais voulu la consommer par l’amour ». Il faudra relire un jour à à la lumière de ces phrases (le travail n’a jamais été fait) tous les écrits de Sollers (et de Pleynet) — de Tel Quel à L’Infini — et ce qu’ils nous ont dit et nous disent — selon les divers moments historiques de ces cinquante dernières années — de la Révolution française et de « l’idée de révolution » (y compris la période dite « maoïste ») [6]. Dans une perspective différente (qui n’est pas « girondine), un autre ancien « maoïste », Jean-Claude Milner nous invite aujourd’hui, « à [s]a manière, qui n’est pas celle d’un historien, ni celle d’un philosophe et encore moins d’un écrivain », à revenir sur la Révolution française — la seule vraie révolution selon lui parce qu’elle seule a réussi eu égard à ses objectifs (cf. l’entretien radiophonique ci-dessous) — en nous détachant de la « croyance révolutionnaire » (entendez : la « croyance » qui a animé toutes les révolutions des XIXe et XXe siècle, manquées ou pas, notamment la russe et la chinoise qui ne seraient au fond que des « coups d’état »). Relire la Révolution : livre intempestif, écrit dans une très belle langue, dont on peut espérer qu’il fera date, comme le livre de François Furet, Penser la Révolution française, il y a près de quarante ans [7], en ouvrant un tout autre champ de réflexions. A commencer par celles de Milner lui-même dans la conclusion de son essai qui s’achève par ces mots :
« Un autre livre s’ouvre, dont voici la première phrase : rien n’efface la Terreur, mais la Terreur n’efface pas la Déclaration des droits. »
Jean-Claude Milner
Relire la Révolution

Philosophie
288 p.
Parution : octobre 2016

On recommence de s’interroger sur la révolution. Le vocable vient du passé, mais il est temps de le ressaisir à la lumière du présent.
Impossible de ne pas commencer par la Révolution française. Impossible de ne pas continuer par la révolution soviétique et la révolution chinoise.
Sauf qu’il faut bien réveiller les somnambules  : si elles sont des révolutions, alors la Révolution française n’en est pas une. Si la Révolution française est une révolution, alors elles n’en sont pas.
Car les droits de l’homme existent  ; ce sont les droits du corps parlant. La Terreur aussi a eu lieu. Pour opposées que soient ces deux mémoires, chacune permet d’interpréter l’autre.
La Révolution française se situe à leur intersection.
De ce fait, elle a approché le réel de la politique. À quoi les autres ont substitué la grise réalité de la prise de pouvoir. Ce que nous voyons du XXIe siècle permet de redéfinir les droits du corps  ; la révolution, relue, permet de comprendre ce qu’il nous est permis d’espérer.

Feuilletez le livre

*

Que reste-t-il de l’idéal révolutionnaire ?

JPEG - 72.3 ko
Jean-Claude Milner

Jean-Claude Milner, linguiste, philosophe et essayiste, propose une relecture du concept de révolution dans Relire la Révolution.

*

Introduction

La révolution

Pendant plus de deux siècles, ce nom a orienté les événements et organisé les représentations. Non seulement en Europe, mais dans le reste du monde, il a marqué la division qui sépare amis et ennemis. Au jugement de certains, même les guerres mondiales passaient au second rang ; accélérant ou retardant la révolution, elles lui étaient subordonnées. À proprement parler, le nom résume une croyance et un lexique ; user affirmativement du mot révolution, c’est d’abord croire en la révolution ; croire en la révolution requiert qu’on use affirmativement du mot révolution. Plus qu’une croyance parmi d’autres naît la croyance des croyances, celle qui rend toutes les autres possibles. Longtemps, la Révolution française y a tenu le premier rang. Elle a orienté les discours, que ceux-ci lui rendent hommage ou la rejettent. Adversaires acharnés ou partisans fidèles, de Joseph de Maistre à Victor Hugo, de Taine à Jean-Paul Sartre, nul n’est demeuré indifférent en langue française ; dans les autres langues, la passion se fit plus discrète, mais elle a laissé des traces nombreuses. De cet événement est née une Forme, une Idée, bref : un Idéal. Il a dicté des conduites et organisé des visions du monde ; on l’a appelé La révolution, avec l’article défini et au singulier ; on en a relevé des manifestations sur toute la surface du globe. Partout, des sujets se sont pris à la passion, entre amour et haine, qu’un tel idéal peut susciter. Beaucoup de croyances déterminent leur calendrier et leurs lieux saints ; celle-ci n’y manqua pas. Elle fixa une chronologie, où le XIXe siècle commençait à la Révolution française ; le XXe siècle commençait à la révolution soviétique, la Première Guerre mondiale n’en étant que la préparation ; bien des récits s’inscrivaient dans cette temporalité. Au tournant du demi-siècle, la révolution chinoise étendait l’espace où l’Idéal exerçait son emprise ; l’axe de l’histoire ne passait plus par le lac Atlantique et la mer Méditerranée ; il se déplaçait vers l’Asie. Le cryptogramme des actions humaines se déchiffrait à l’aide d’une clé, que Mao Tsé-toung résumait d’un aphorisme : « Les pays veulent l’indépendance, les nations veulent la libération, et leurs peuples veulent la révolution : c’est d’ores et déjà devenu un courant irrésistible de l’histoire... » Ceux qui voulaient avancer à contre-courant ne pouvaient y parvenir qu’en acceptant le modèle ; comme il arrive souvent, les contre-révolutionnaires croyaient à la révolution plus profondément que les révolutionnaires eux-mêmes. À Phnom Penh, en 1966, avec près de dix ans d’avance, Charles de Gaulle prédisait que les États-Unis s’étaient engagés dans une guerre qu’ils ne pourraient pas gagner : « ... il n’y a aucune chance pour que les peuples de l’Asie se soumettent à la loi de l’étranger venu de l’autre rive du Pacifique, quelles que puissent être ses intentions et si puissantes que soient ses armes. Bref, pour longue et dure que doive être l’épreuve, la France tient pour certain qu’elle n’aura pas de solution militaire. » La transcription du maoïsme ne saurait être plus fidèle. En 1968, nul n’ignore que le même Charles de Gaulle perdit tout sens politique. Il crut avoir affaire à une sédition. Il songea à recourir à l’armée pour la combattre. Il est tentant d’attribuer ses craintes à une lecture fidèle des textes chinois. Il avait fait droit à la revendication d’indépendance d’un pays : l’Algérie ; en 1944, il pensait avoir incarné la libération de la nation ; indépendance des pays, libération des nations, restait la révolution : « les peuples veulent la révolution ». Sûr d’avoir toujours été présent aux rendez-vous de l’histoire, il avait rencontré les deux premières figures de la trilogie ; il dut se persuader que la tendance irrésistible faisait sentir ses effets et qu’il avait, en face de lui, la troisième figure : il s’affrontait à un peuple révolutionnaire. De là son désarroi et sa volonté de recourir à des solutions extrêmes. On sait comment l’épisode s’acheva ; formé à la littérature française plus qu’à Mao Tsé-toung, Georges Pompidou se souvint de Flaubert. Il tira de L’Éducation sentimentale un outillage politique et donna le choix aux étudiants : ou Frédéric Moreau ou Sénécal. Il offrit ainsi aux notables effrayés plus de dix ans de sérénité. En dehors des maoïstes reconnus, qui d’ailleurs avaient accordé peu d’importance aux barricades, il n’y avait eu en France qu’un seul maoïste authentique ; il siégeait à l’Élysée.
J’ai connu un temps où la croyance révolutionnaire occupait le premier rang. Je n’ignore pas qu’aujourd’hui, en Europe, nombre d’êtres parlants, plus jeunes que moi et destinés à me survivre, ne la partagent pas et surtout l’ignorent. Ils n’imaginent pas que la révolution ait jamais pu nommer davantage qu’un fait divers. La presse la présente comme une coutume sympathique, réservée aux peuplades économiquement et intellectuellement défavorisées : Latinos de Cuba, Asiatiques du Vietnam, démocraties populaires d’Europe centrale, pays arabes, etc. Dans les pays riches, les politiques se réjouissent que seuls des trublions se soient emparés du nom ; les lettrés eux-mêmes, si assidus naguère aux cérémonies du souvenir, réduisent leur participation. Il serait opportun toutefois de séparer les enjeux. Le déclin de la croyance révolutionnaire est une chose, l’obsolescence de la révolution en est une autre. Il est hors de doute qu’il a été longtemps impossible de disjoindre les deux. De fait, la croyance révolutionnaire a imposé son modèle de la révolution, de telle façon qu’on ne pouvait rejeter ou accepter la première sans rejeter ou accepter le second. En 1992, dans un court texte intitulé Constat, je m’étais employé à analyser ce modèle, précisément parce que je pressentais qu’il était sur le point de cesser de fonctionner. J’avais alors mis à l’écart les événements, préférant m’en tenir à l’objet discursif et à ses propriétés formelles. Le choix se justifiait, mais le geste inverse n’est pas moins souhaitable. On gagnerait à se pencher sur les événements dits révolutionnaires, tout en s’efforçant de les disjoindre du modèle. Parmi eux, il serait spécialement opportun de considérer celui qui a donné naissance à la croyance. Situé à la limite de deux espaces de discours, il permet des analyses plus fines. Il s’agit bien entendu de la révolution française. Désormais, je la désignerai ainsi, sans majuscule. La majuscule en effet, qu’on le sache ou non, qu’on le veuille ou non, rendrait à la croyance l’hommage qui justement doit être mis en suspens. Aussi écrirai-je, contrairement à l’usage, la révolution française ; je me tiendrai à ce choix au long du présent travail, mais quand il s’agira de l’objet de la croyance, j’écrirai la Révolution, dont la révolution française représente une actualisation particulière : importante, la plus importante peut-être, mais pas la seule. Enfin j’écrirai la révolution, sans majuscule, quand je ne veux pas impliquer la croyance, soit qu’elle ne soit pas encore constituée, soit qu’elle ne soit pas pertinente. À ma manière, qui n’est pas celle d’un historien, ni celle d’un philosophe et encore moins d’un écrivain, je voudrais revenir sur cette séquence, d’autant plus méconnue qu’elle n’est pas complètement oubliée, d’autant plus obscure qu’elle n’est pas complètement affranchie des enjeux du présent. Il est après tout possible que le XXIe siècle, déjà porteur, en quelques années, d’expériences nouvelles et de ruptures, permette de mieux interpréter le passé. Dans cette entreprise, le marxisme ne saurait être omis. La révolution française a donné naissance à la croyance révolutionnaire. Plus exactement, la croyance révolutionnaire est née d’abord comme croyance en la révolution française. Mais le marxisme lui a donné sa théorie. À la fin du XIXe siècle, le marxisme devint non seulement la forme la plus accomplie de la croyance, mais il en construisit le lexique et la syntaxe. En résumé, il lui donna une langue. Moyennant son intervention, la révolution ne fut plus seulement croyance des croyances ; elle devint la croyance moderne, la seule peut-être que les lettrés aient adoptée sans réserve. Le XIXe et le XXe siècle avaient érigé la modernité en valeur positive. Ils y découvraient la promesse d’un affranchissement à l’égard des contraintes que la nature fait peser sur l’homme ; ne resterait plus alors que l’oppression de l’homme par l’homme : là se détermine la tâche de la révolution. Que la nature soit un adversaire à combattre, cela ne va pas de soi. Que la révolution soit moderne, cela va encore moins de soi. La révolution française ne se voulait pas moderne ; elle souhaitait au contraire rétablir dans la société un ordre naturel, que les progrès des sciences et des arts avaient bouleversé. Au risque de confondre l’antique et l’originel, elle pensait trouver chez les Grecs et les Romains les exemples les plus parlants de la simplicité des mœurs. Au XIXe siècle, la croyance révolutionnaire se déploya, mais au prix d’un changement radical : la révolution désormais serait entièrement du côté de la modernité et du progrès. En fait, elle ouvrirait la marche sur cette voie royale. Les exemples antiques perdirent leur prestige. Marx lie étroitement son éloge du moderne et son éloge de la révolution. À ses yeux, le moderne est à la fois inévitable et souhaitable. Parallèlement, le passage par la révolution n’est pas seulement nécessaire ; il est aussi désirable. Seul il permet que les transformations techniques dues au moderne bénéficient à tous et non à quelques-uns. Seul il permet d’allier la lutte contre l’aveugle nécessité des phénomènes naturels et la lutte contre l’oppression. (p. 8-11)

*

La Révolution française est-elle "le seul événement dans l’histoire à mériter de porter le nom de révolution", comme le dit Jean-Claude Milner ?

Répliques, 29 octobre 2016.

JPEG - 29.8 ko
Prise de la Bastille le 14 juillet 1789 par Hoüel.

Alain Finkelkraut : Jean-Claude Milner nous invite, dans son dernier livre, à relire la Révolution. Cette invitation, je voudrais y répondre en compagnie de Jean-Claude Milner et de Patrice Gueniffey qui, avant de se lancer dans une monumentale biographie de Napoléon Bonaparte, a écrit plusieurs livre sur la Révolution française, notamment la politique et la terreur.
De la Révolution française justement vous dites, Jean-Claude Milner, "qu’elle est le seul événement dans l’histoire à mériter de porter le nom de révolution". Qu’est ce qui vous autorise à poser un tel diagnostic alors même que le XXe siècle fut par excellence le siècle de la passion et de l’action révolutionnaires ?

*

Dans la presse


La fête de l’Unité et de l’indivisibilité de la République,
représentant la destruction des emblèmes de la monarchie, le 10 août 1793.
Peinture à l’huile sur toile de Pierre-Antoine Demachy. Musée Carnavalet..

Zoom : cliquez l’image.

Trois malentendus sur la Révolution

par Sophie Wahnich


L’OBS/N°2709 08/10/2016.
Zoom : cliquez l’image.
*

Jean-Claude Milner, Révolution

Par Philippe Garnier

Révolution  : l’élan ou le néant. Le XVIIIe siècle a marqué une rupture dans l’histoire. Qu’en faire aujourd’hui  ? Puiser dans la révolution un idéal, comme le préconise Jean-Claude Milner, ou se préparer à la catastrophe, comme le prophétise Peter Sloterdijk ?

« C’est une révolte  ?  » demandait Louis XVI en apprenant la prise de la Bastille. «  Non sire, c’est une révolution  !   » lui répondit un duc. Ce court dialogue est resté dans la mémoire collective. Car si l’événement révolutionnaire transcende le cours ordinaire des événements, encore faut-il lui donner un nom. Le mot «  révolution  » contribue à faire surgir une réalité d’un autre ordre. Une révolte cherche à satisfaire un besoin, une révolution crée des valeurs, des institutions et change le sens des mots. Et c’est précisément en philosophe mais aussi en linguiste que Jean-Claude Milner relit la Révolution française et la «  croyance révolutionnaire  » qui s’y est enracinée.

« Le bilan des révolutions du XXe siècle est-il trop noir  ? »

Ni la révolution anglaise du XVIIe siècle, ni la révolution américaine à partir de 1763 n’avaient laissé pareil héritage. Rien qui soit comparable à cette ligne à haute tension qui a surgi en France en 1789 pour produire un « voltage » plus ou moins intense au cours des XIXe et XXe siècles. Pendant deux cents ans, qu’on l’ait redoutée ou préparée, la révolution est restée la référence majeure. Comme l’écrit Milner, qui fut maoïste  : «  À la mélancolie, passion moderne née de l’universalisation de la forme-marchandise, l’idéal révolutionnaire propose à la fois une exception et la promesse d’un nouvel ordre des choses.  » Aujourd’hui, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, cette croyance est presque éteinte. Le bilan des révolutions du XXe siècle est-il trop noir  ? La marchandise a-t-elle tout englouti  ? Quoi qu’il en soit, ce désaveu mélancolique menace d’englober l’acte inaugural de 1789.

Or, pour Milner, la fin de la «  croyance révolutionnaire   » a une vertu inattendue  : elle dévoile le sens inépuisable de la Révolution française. Elle en fait ressortir le génie irréductible. Par la Déclaration de 1789, en effet, cette révolution donne des droits non seulement au citoyen, ce qui est le propre des régimes républicains depuis l’Antiquité, mais aussi au non-citoyen, quels que soient son origine et son statut. Il suffit donc d’être né pour jouir de ces droits  : liberté, propriété, sûreté, résistance à l’oppression. Il suffit d’être «  un homme  », c’est-à-dire «  un corps parlant  ». «  Si la révolution française touche au réel, écrit Milner, ce n’est pas par la mise à mort, mais par le corps parlant, non pas par la Terreur, mais par les discours, non par le sang versé, mais par les mots.   » En cela, elle n’est pas le point de départ d’une longue saga révolutionnaire, mais un événement pur, à partir duquel l’histoire ne peut plus être la même.

Philippe Garnier, philosophie Magazine

*

LIRE :
Après la crise, quelle(s) révolution(s) ?, par Jean-Claude Milner
Badiou et Milner : les meilleurs ennemis [8]
Jean-Claude Milner sur France Culture
L’histoire de la Révolution française peut-elle être dialectique ? Sartre, Lévi-Strauss, Benjamin par Sophie Wahnich

*

Annexe

La Révolution française pour temps de crise

Conférence des Amis du Monde diplomatique 34, le 21 mars 2013 à Montpellier sur "La Révolution française pour temps de crise" par Sophie Wahnich.
Film réalisé par Serge Tostain des AMD34. Mars 2013.

1. Reprendre l’histoire de la Révolution pour les luttes d’aujourd’hui

2. la question économique pendant la Révolution française.

3. la question religieuse pendant la Révolution française.

4. Le courage de participer à une Révolution

*

Reprise.

Avec Sartre, la Révolution française n’est jamais terminée...

Au cours d’une table ronde consacrée en juin 2013 à « l’Héritage politique de Sartre », Sophie Wahnich, historienne, directrice de recherche au Cnrs, s’intéresse à Sartre l’historien, au moment où il écrit La critique de la raison dialectique et réfléchit sur la Révolution française. A l’heure où le mot « révolution » redevient d’une certaine actualité, l’historienne dit la nécessité de se repencher sur la pensée sartrienne s’intéressant aux prémices des révolutions. Sartre cherche à dépasser ce qu’il appelle la « vulgate marxiste » en réinvestissant les faits précis du moment révolutionnaire. Il tente alors de produire une dialectique qui affirme que l’Histoire est toujours à la fois l’histoire d’une situation et l’histoire de l’humanité, et que chaque événement porte cette histoire de l’humanité.

Crédit ENS

*

Eugène Delacroix, La liberté guidant le peuple, 1830.
Zoom : cliquez l’image.

[1Aubier, 1941, p. 123.

[2Editions Pleins Feux, 2000, p. 64.

[4Assertion au demeurant courante dès les débuts de la Révolution.

[6Le lecteur trouvera beaucoup de pistes sur Pileface. Cf. parmi bien d’autres, Sollers, Lu Xun, même combat, La Révolution d’un voluptueux et La révolution selon et avec Philippe Sollers, mais aussi Pleynet, Poésie et « Révolution ».
Lire aussi : Improvisations, Pour célébrer la vraie révolution française (1989).

[7Les premiers travaux de Furet remontent aux années 60. Cf. cet entretien de 1967. Voir aussi : Histoire de la Révolution et la Révolution dans l’histoire : Entretien avec François Furet.

[8On appréciera le gag qui consiste pour la journaliste à présenter Milner comme un « néo-conservateur » !

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
  • Ajouter un document


2 Messages

  • A.G. | 6 décembre 2016 - 23:17 1

    Relire la Révolution de Jean-Claude Milner

    par Juan Pablo Lucchelli

    « La Révolution permet d’interpréter le XXIe siècle ; le XXIe siècle permet de relire la Révolution » (1), c’est par cette phrase qu’on peut entrer dans le dernier livre de J.-C. Milner, Relire la Révolution. La Révolution, événement moderne, polarise et divise toutes les représentations, aussi bien en Europe qu’ailleurs depuis deux siècles. Au point que même les deux dernières guerres mondiales dépendraient d’elle et non l’inverse. Ainsi l’auteur construit-il la notion de « croyance révolutionnaire », croyance qui a habité toute une génération, la sienne précisément. À l’intérieur même de l’idée de révolution, il y aurait lieu selon lui de bien distinguer « la révolution idéale » de « l’idéal de la révolution » – c’est ce dernier, à l’instar de l’idéal du moi, qui devance et façonne la série de révolutions idéales.
    L’auteur en isole notamment trois : la révolution française, la révolution soviétique et la révolution chinoise. Si l’on considère que la révolution française est le premier événement révolutionnaire, c’est elle qui s’érige comme « idéal de la révolution ». À l’instar de Propp, Milner isole une morphologie des révolutions à travers la nécessité d’une performativité, qui implique la refonte d’un État et la suppression de l’État précédent, mais aussi le recours à la force et à l’illégalité qui lui est inhérente. Elle a aussi besoin d’un acteur qui l’incarne tels Robespierre, Lénine, etc.
    Il met l’accent sur le caractère moderne de la révolution française, modernité née de la coupure épistémologique effectuée par Galilée, en la mettant en perspective avec un auteur ancien, Polybe, qui ne pouvait concevoir les gouvernements que comme se succédant selon un parcours cyclique qui mène de la monarchie à la démocratie, en passant par l’aristocratie, avec ses formes dégénérées, respectivement tyrannie, oligarchie, ochlocratie. Contrairement à cette circularité (la monarchie dégénérant en tyrannie, l’aristocratie en oligarchie, la démocratie en ochlocratie pour ensuite restaurer la monarchie et débuter un nouveau cycle) qui doit tout à celle conçue pour expliquer les mouvements des astres, la révolution française instaure une mutation, une coupure dont le temps est linéaire et unique : une révolution est comme telle unique au sens où elle n’arrive qu’une seule fois et qu’elle est irréductible aux autres.
    Milner compare les révolutions françaises, soviétiques et chinoises, et montre en quoi elles sont foncièrement différentes. Si la révolution française est à élever à la hauteur de l’idéal, c’est aussi parce qu’elle seule parvint à être une révolution. Cela surprend ? Et pourtant la thèse qui se dégage de l’ouvrage est que la révolution française est une révolution parce qu’elle est un fait de parole. Elle implique que la notion de citoyen est inhérente à celle de l’homme. Cette inclusion devient exclusive dans les exemples russes et chinois. L’exemple chinois est, selon Milner, d’une terrible radicalité pour autant qu’il considère que la survie est une idéologie. À partir du moment où l’on accepte cette prémisse, tout est permis, « tout, sans limites ; il n’y a, en particulier, aucune barrière aux massacres de masses » (2).

    À la lecture de l’ouvrage il apparaît que c’est le XXIe siècle qui permet de comprendre la révolution. Si la révolution est un fait unique, une sorte d’émergence du réel, l’État qu’elle institue donne le cadre de ce que l’on peut nommer la réalité. Ainsi Milner propose-t-il au lecteur une des manières possibles de différencier le réel de la réalité : est réel ce qui est discontinu avec le moi ; le réel « disjoint, fracture, crée de l’hétérogène et du contradictoire » – la réalité par contre est compatible avec le moi, « fait régner l’homogène et le consistant ». Pour l’auteur une révolution est une manifestation du réel – et la réalité qui finit par engluer ce réel, en le masquant, sans le supprimer. Il étudie ce qu’il y a de réel dans la révolution française et ce qui vient masquer, en un premier temps, l’émergence du réel. Il oppose alors les massacres du début de la révolution à la Terreur (à la guillotine), comme la foule à la masse ou comme l’instituant à l’institué. Selon lui, ceci a des conséquences sur la croyance révolutionnaire, car les acteurs des révolutions ont cru que celles-ci étaient une sorte d’intervalle entre deux cycles, comme le décrit Polybe. Or, la révolution est un phénomène de nature différente, elle est hors du temps en quelque sorte, sans lien avec l’ordre politique habituel. Je dirais même que c’est en cela que pour Milner la révolution relève du réel et non de la réalité.
    Mais d’autres formes de surgissement du réel, des moments sans loi symbolique, incomparables les uns avec les autres, sont évoqués dans l’ouvrage : c’est le cas pour les camps de concentration, où les corps sont négligés jusqu’à leur réduction à leur animalité. Milner inclut parmi ces moments non seulement la Shoah, mais aussi d’autres situations de concentration, comme celle de la « jungle de Calais », tout récemment démantelée, et évoque plus généralement le traitement actuel des réfugiés : « Les droits de l’homme/femme, ceux de 1789, quittent le XVIIIe siècle pour le XXIe, dès qu’on dresse la liste de ce qui manque aux réfugiés (…). J’entends le ricanement : pour vous, les droits de l’homme se réduisent donc à la physiologie, aux latrines, aux cuisines, aux dispensaires. Eh bien, oui. Les droits de l’homme/femme sont matériels et leur matérialité est si basse, que par rapport à elle, la tant exaltée matérialité des rapports sociaux, de l’oppression, de l’économie doit passer pour une spiritualisation prétentieuse. Face aux campements de réfugiés, le langage marxiste est frivole. » Or, les droits de l’homme et le support des droits du citoyen concernent « un seul et même corps vivant ». Comment lire ces propos ? Non seulement comme la dénonciation des mauvais traitements infligés aux populations de réfugiés, mais aussi et surtout comme la manière qu’a l’Europe démocratique de concevoir les droits de l’homme. Celle-ci prend son origine, selon Milner, dans la conjonction « et » qui figure dans le syntagme « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » de 1789 : on peut être un homme, sans être pour autant un citoyen. Précisons : l’homme découvre que la survie ne relève pas de l’animalité ou du besoin, mais bien du droit ; quand tout le reste a été aboli, elle se révèle comme le droit fondamental.
    En un sens, ce nouvel ouvrage tire les conséquences de certaines thèses émises dans Les penchants criminels de l’Europe démocratique (3). En effet la disjonction entre homme et citoyen a connu un moment exemplaire pendant l’Allemagne nazie, où l’on pouvait être citoyen allemand et dénier aux Juifs l’appartenance à l’ensemble des hommes (plus précisément, seuls les citoyens du Reich jouissaient de la totalité des droits politiques). L’exemple des citoyens du Reich illustre un cas où les droits du citoyen ne sont plus mesurés à l’étalon des droits de l’homme. La Déclaration de 1789 au contraire suppose implicitement que jamais aucun droit du citoyen ne peut contredire un droit de l’homme ; ce principe de compatibilité vaut pour toutes les constitutions dites démocratiques. Or il a cessé d’être appliqué pendant le régime nazi en Allemagne. Pour prendre un exemple actuel, aux États-Unis, on s’interroge : est-ce que la vente libre des armes, droit du citoyen prévu par la Constitution, ne contredit pas le droit de l’homme à la survie ? La révolution française donne des droits aux hommes, car il suffit de naître homme pour jouir des droits que cela implique. Or, l’Europe actuelle, pour ne nommer qu’elle, disjoint les hommes et les citoyens. Les conséquences de cette disjonction peuvent être imprévisibles, on revient ainsi à la notion de survie évoquée plus haut.
    Milner finit son livre en évoquant son passage par le maoïsme et par un retour sur le corps vivant qu’il était et qu’il est. Son autoportrait de l’intellectuel en jeune homme n’est pas tendre :
    « J’y étais entré par amour-propre, sauf que le philtre de cet amour n’était autre que la radicalité, comme forme sans contenu. Or, le maoïsme m’a fait vivre une expérience mémorable : il a donné des contenus à cette forme. J’ai alors rencontré, littéralement, le n’importe quoi ; j’ai éprouvé que n’importe quoi peut être présenté comme radical et que la demande de radicalité prépare à accepter n’importe quoi ». Au lecteur de décliner les accents actuels de cette radicalité.

    1 : Milner J.-C., Relire la Révolution, Verdier, 2016, p. 157.
    2 : Milner J.-C., Clartés de tout, Verdier, 2011, p. 30.
    3 : Milner J.-C., Les Penchants criminels de l’Europe démocratique, Verdier, 2003.

    Lacan Quotidien 614


  • A.G. | 29 octobre 2016 - 11:17 2

    La Révolution française est-elle "le seul événement dans l’histoire à mériter de porter le nom de révolution", comme le dit Jean-Claude Milner ?
    Intervenants :
    Patrice Gueniffey : directeur d’études à l’école des hautes études en sciences sociales
    Jean-Claude Milner : Linguiste, philosophe et essayiste français né en 1941 à Paris.
    France Culture, Répliques, 29 octobre 2016.