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Orwell, cet anarchiste conservateur

suivi de Jean-Claude Michéa et L’empire du moindre mal -

D 27 octobre 2008     A par A.G. - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Voici un petit problème utilisé parfois comme test d’intelligence. Un homme sort de chez lui, marche six kilomètres plein sud et tue un ours. Puis, il marche trois kilomètres plein ouest, et enfin six autres kilomètres plein nord. Il se retrouve alors chez lui. De quelle couleur était l’ours ? Le plus curieux, c’est que, si j’en juge d’après mes observations personnelles, en général les hommes trouvent la réponse, mais pas les femmes. »

George Orwell, 7 juillet 1944, A ma guise [1].

Admettons qu’aujourd’hui quatre-vingt dix pour cent des gens (des Lejean) pensent comme ça :

« Comme chacun sait, il est temps de refonder le capitalisme. Ces milliards qui partent en fumée ont fait long feu. Le capitalisme financier était une simple perversion du système, et les parachutes dorés, les paradis fiscaux, doivent être repeints dans l’urgence. Tout doit changer au plus vite pour que tout continue d’une autre façon. Vous êtes comme moi : vous étiez parti pour gagner plus en travaillant plus, mais il faut maintenant sauver les banques, donc vous travaillerez plus pour renflouer plus. Et ne me parlez pas d’abattre le capitalisme, il est indestructible par définition. Ça n’empêchera pas (mais ils sont prévus au programme) quelques illuminés de prétendre qu’il faut réinventer et purifier le communisme, ce précieux allié du capitalisme d’autrefois. »

Philippe Sollers, Journal du mois, le JDD du 26 octobre 2008

Admettons.
N’est-il pas temps de relire Orwell ? L’occasion nous est donnée avec le coup de projecteur récent sur son oeuvre et des publications nouvelles, la dernière en date étant celle de ses « Chroniques 1943-1947 » publiées chez Agone sous le titre « A ma guise ».
Que penserait George Orwell aujourd’hui de l’avenir du capitalisme "libéral" [2] ? De la droite ? De la gauche ? De l’avenir de "l’hypothèse communiste" [3] ? Quel regard, lui qui se voulait socialiste, jetterait-il sur la déliquescence du "socialisme" (français entre autres [4]) ? De quelle oreille ironique entendrait-il la langue de bois (ou de caoutchouc) qui a envahi le discours politique mais aussi les médias, les journaux, les blogs, la "littérature" elle-même (ne parlons pas de la "poésie") ?

La réponse n’est sans doute pas difficile à imaginer.

Et pourtant, après Orwell, avec lui, dans son sillage, la réflexion critique continue. Des pensées nouvelles existent. Occasion pour nous de donner aussi un autre coup de projecteur sur les écrits de Jean-Claude Michéa, subtil analyste de l’oeuvre d’Orwell, critique acerbe de la société libérale d’aujourd’hui et de sa servitude volontaire, et qui peut écrire : « Ce que l’époque n’admet pas, c’est que l’on puisse être à la fois un ennemi décidé de l’oppression totalitaire, un homme qui veut changer la vie sans pour autant faire du passé table rase et par-dessus tout un ami fidèle des travailleurs et des humbles ».


Juste Orwell

par Philippe Sollers

De l’auteur visionnaire de « 1984 », qui ne pratiquait pas la langue de bois idéologique, on a fait seulement un anticommuniste. Rien de plus faux. C’était un esprit toujours critique, donc de gauche. Démonstration.

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Tout revient peut-être à une question très simple, mais essentielle : acceptez-vous les assassinats ? C’est la position de George Orwell, après sa guerre d’Espagne, devant la démission presque générale des intellectuels face au totalitarisme. Il a vu, il a compris, il est revenu, il va passer son temps à essayer de réveiller des somnambules serviles. Il y a ceux qui acceptent très bien les assassinats, et même qui en redemandent, ceux qui regardent ailleurs lorsqu’on leur en parle, ceux, enfin, « qui s’arrangent toujours pour ne pas être là quand on appuie sur la détente ». « J’ai vu des hommes assassinés. Pour moi, l’assassinat doit être évité. C’est aussi l’opinion des gens ordinaires. Les Hitler et les Staline trouvent l’assassinat nécessaire, mais ils ne se glorifient pas de leur cruauté et ne disent pas « assassiner », mais « liquider », « éliminer », ou tout autre euphémisme. » Ce qui se passe est très nouveau et peut durer beaucoup plus longtemps que prévu. Orwell est le premier à comprendre que le fascisme n’est pas, comme toute la gauche le répète à l’époque, un cancer du capitalisme avancé, mais une sinistre perversion du socialisme. Le pacte stalino-nazi lui donne, sur ce point, tellement raison que nous pouvons aujourd’hui nous étonner encore de sa solitude. Simon Leys a bien décrit comment l’auteur de « la Ferme des animaux » et de «  1984 » en est venu à éprouver une véritable horreur de la politique : « Ce que j’ai vu en Espagne, et ce que j’ai connu depuis du fonctionnement des partis de gauche, m’a fait prendre la politique en horreur. » L’opinion courante est de croire qu’Orwell était finalement un pur et simple anticommuniste. Mais pas du tout : son expérience auprès du prolétariat anglais, c’est-à-dire au contact de ce qu’il appelle « la décence », devrait nous ouvrir les yeux. L’année 1984 est derrière nous, le règne total de Big Brother ne s’est pas réalisé, mais qui sait ? Il est peut-être à l’oeuvre sous une autre forme. Orwell a été, et est resté de gauche, et c’est ce qui le rend irrécupérable. Il agaçait ses amis, par exemple Cyril Connolly : « Il ne pouvait pas se moucher sans moraliser sur les conditions de travail dans l’industrie des mouchoirs. » On ne pense pas assez à l’industrie des mouchoirs.

On n’est de gauche que si on critique sans cesse le langage de la gauche [5]. Le langage, tout est là, et c’est la grande obsession d’Orwell, qui ne se réduit pas à la novlangue de « 1984 ». La littérature se trouve en première ligne, elle sent juste, elle perçoit le but incessant du pouvoir : mécaniser l’expression, remodeler le passé, détruire la pensée, qui en elle-même est un « crime ». « Vous croyez que notre travail est d’inventer des mots nouveaux ? Pas du tout ! Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. » L’écrivain est la bête noire du totalitarisme ouvert ou larvé. Il a trop de mots à sa disposition, trop de points de vue différents, trop de nuances, il va commettre le « crime de pensée », c’est sûr. Orwell donne l’exemple suivant : un écrivain talentueux peut être un ennemi politique, on peut être autorisé, et encore, à le traiter comme tel. En revanche, « le péché mortel est de dire que, comme il est un ennemi politique, c’est un mauvais écrivain ». Et d’ajouter : « Si quelqu’un me dit que la chose n’arrive jamais, je lui réponds simplement : Consultez les pages littéraires de la presse de gauche. » Cela vaut évidemment pour la presse « de droite », mais on voit qu’Orwell pense que cela ne devrait pas être le cas du côté de ses sympathies. Autre exemple : il écrit un jour une chronique sur les fleurs et, dans la chronique suivante, explique qu’il ne reviendra pas sur ce sujet, parce qu’une dame indignée a écrit au directeur de la publication pour lui dire que les fleurs étaient « bourgeoises ». On croit rêver.


Sartre dans L’Humanité, 14 juillet 1954. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Staline, assassin de la gauche ? Mais oui, et ce meurtre médité et prémédité, plus ou moins accepté, puis refoulé, dans le monde entier, n’a pas fini de hanter l’histoire. Le premier titre envisagé par Orwell pour « 1984 » était « le Dernier Homme en Europe ». Inutile de dire que, mort en 1950, il détestait Sartre, qui en était encore, en 1954, à affirmer que la liberté de critique était totale en URSS. Pourquoi cette ruée des intellectuels ou des artistes vers le totalitarisme ? Orwell l’explique très bien par un désir de revanche sur la société qui ne les reconnaît pas au même titre que les « managers », classe qui rejoint naturellement, et sans états d’âme, les dictatures. Comme l’écrit Jean-Claude Michéa dans son excellent essai, « le désir d’être libre ne procède pas de l’insatisfaction ou du ressentiment, mais d’abord de la capacité d’affirmer et d’aimer, c’est-à-dire de s’attacher à des êtres, à des lieux, à des objets, à des manières de vivre » [6]. Orwell, cet anarchiste conservateur, souligne à quel point la haine du passé, dont on souhaite la destruction ou la table rase, accompagne toutes les passions négatives et, au fond, puritaines de la volonté de pouvoir : contrôle, domination, humiliation, désir de faire souffrir, etc. Le règne implacable de Big Brother, dit-il, peut triompher n’importe où, et pas nécessairement de façon brutale. Ce qu’il appelle l’« egovie » (ownlife) est considéré par la novlangue comme individualisme, excentricité. L’assujettissement du langage n’est pas seulement la langue de bois idéologique ou politique, mais une sorte de mort généralisée : « Les bruits appropriés sortent du larynx, mais le cerveau n’est pas impliqué comme il le serait s’il devait lui-même choisir les mots. » Ça parle, ça ne s’entend pas parler, et d’ailleurs presque plus personne n’écoute. On en arrive, comme ces jours-ci, à une indécence extraordinaire, qui s’étale à chaque instant partout dans le meilleur des mondes financiers. Au pays de l’indécence extraordinaire, les qualités mal notées sont donc l’amour, l’amitié, la joie de vivre, le rire, la curiosité, le courage, l’intégrité. « L’homme d’aujourd’hui ressemble assez à une guêpe coupée en deux qui continuerait à se gaver de confiture en faisant comme si la perte de son abdomen n’avait aucune espèce d’importance. »

L’impressionnante biographie de Bernard Crick [7] montre à quel point Orwell était attentif à la moindre proximité, aux choses les plus simples, celles qui, précisément, sont le plus menacées. Rien de religieux chez lui (bien qu’il ait tenu à un enterrement anglican). Il sait que vient un temps antinaturel où tout ce qui est ancien et, en somme, tout ce qui est beau va devenir extraordinairement suspect. Il ne prophétise pas, il avertit. Il n’est pas désespéré, il a confiance. Les hommes sont capables du pire, mais aussi du meilleur. Son grand livre est une satire, dit-il, une sorte d’exorcisme. Il reproche à Swift sa négativité radicale, mais comment vivre dans une société où « la nouvelle aristocratie est composée pour la plus grande part de bureaucrates, de savants, de techniciens, de leaders syndicaux, d’experts en publicités, de sociologues, d’enseignants et de politiciens professionnels » ? Il faut écouter Orwell dans ses bouleversants carnets d’hôpital. Après tout, il est mort à 47 ans, comme Camus, et il aurait eu beaucoup d’autres choses à nous dire.


George Orwell.
Né au Bengale en 1903, mort à Londres en 1950, Eric Arthur Blair, alias George Orwell, a publié notamment « la Ferme des animaux » (1945) et « 1984 » (1949), dans lequel il invente le concept de Big Brother.

Paru le 29 septembre : « A ma guise. Chroniques 1943-1947 », par George Orwell, Agone, 288 p., 26 euros.

Philippe Sollers, « Orwell : à gauche toute ! », Le Nouvel Observateur du 11-09-08.

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« le livre de Jean-Claude Michéa sur George Orwell doit vous être indispensable »

Philippe Sollers, Journal du mois, le JDD, septembre 2008.

George Orwell ou le souffle de la révolte

[...] Dans Orwell, anarchiste tory , son premier essai paru en 1995 qui ressort ces jours-ci aux Editions Climats, le philosophe Jean-Claude Michéa ironise sur cette non-pensée contemporaine qui « n’a aucune difficulté à célébrer en Orwell le défenseur de la liberté et des droits de l’homme, non parfois, d’ailleurs, sans quelque condescendance. Elle peut, de même, accepter sans problème qu’il soit demeuré un socialiste radical ; car, après tout, ce sont là des mots qui, de nos jours, n’engagent à rien de précis. Elle lui aurait même sans doute pardonné d’être un écrivain "conservateur" , car c’est parfois décoratif et, de toute façon, c’est toujours un épouvantail commode pour la formation des jeunes consommateurs. Mais ce qui est inadmissible, c’est qu’Orwell soit tout cela simultanément et qu’il le soit de façon cohérente. Ce que l’époque n’admet pas, c’est que l’on puisse être à la fois un ennemi décidé de l’oppression totalitaire, un homme qui veut changer la vie sans pour autant faire du passé table rase et par-dessus tout un ami fidèle des travailleurs et des humbles ».

Ainsi, toute lecture qui réduirait l’oeuvre orwellienne à la simple critique du phénomène totalitaire et passerait sous silence le magnifique souffle de révolte face à l’injustice sociale qui l’anime relève de la plus pure falsification. Mais cette révolte-là ne peut en aucun cas être confondue avec le conformisme idéologique et le goût du pouvoir qui firent de nombre d’écrivains et de penseurs les chiens de garde de systèmes inhumains : elle plonge au contraire ses racines dans un terreau d’expériences fondatrices — enquête auprès des ouvriers de Wigan, guerre civile espagnole - au cours desquelles Orwell découvre le rôle capital que jouent encore dans le quotidien des hommes ordinaires les vertus de solidarité, d’honnêteté et de camaraderie, et qu’il nomme la common decency. [...]

Régis Pénalva, la suite de l’article dans Le Nouvel Observateur du 07-10-08

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« Ce triste patois »...

[George Orwell] livre bataille contre les tenants de la réaction, mais aussi contre l’intelligentsia britannique russophile au langage avili. C’est là sa grande affaire, à partir des années espagnoles. Il ne cesse de dénoncer l’ « abominable bouillie verbale » des marxistes jargonnants dont « la caractéristique principale est l’emploi systématique de métaphores toutes faites » et dresse même une liste d’expressions « passibles de la peine capitale », où l’on trouve, entre autres, l’incontournable « petit-bourgeois ».

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Orwell en 1934

« Le mouvement socialiste a bien mieux à faire que de s’embourber dans cette glu verbale, écrivait-il déjà dans Le Quai de Wigan, de se transformer en une association de matérialistes dialectiques ; ce qu’il doit être, c’est une ligue d’opprimés contre les oppresseurs. Il doit (...) écarter les libéraux à la bouche fleurie qui veulent l’écrasement du fascisme pour pouvoir continuer à toucher tranquillement leurs dividendes. » Cette hantise de la « lignification du langage », comme le dit Jean-Claude Michéa, est assurément un prisme, si ce n’est le prisme, à travers lequel l’oeuvre de George Orwell prend son sens. En témoignent les célèbres inversions langagières de La Ferme des animaux ou la novlangue de 1984, mais aussi sa critique des slogans publicitaires et de l’industrie culturelle de masse.

C’est ce qui conduit Jean-Claude Michéa, à la suite de Claude Lefort, à expliquer pourquoi la littérature, par essence résistante à l’idéologie, sera donc pour Orwell le moyen de décrire celle-ci et d’y résister. Mais, pour cela, il faudra que la langue anglaise, dominée par « l’anglais standard, ce triste patois qui est la langue des éditoriaux, des discours politiques et des bulletins de la BBC », se revigore par le « langage populaire » dont elle s’est coupée.

La littérature est donc l’instrument de la résistance à l’orthodoxie, d’où qu’elle vienne. [...]

Nicolas Truong, Le Monde diplomatique (sept. 1998).


Liens vers la vie et l’oeuvre de Georges Orwell :
biographie.net/George-Orwell
bibliographie avec couvertures des livres
Orwell diaries
George Orwell ou l’impossible neutralité (Essais, George Orwell)

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Jean-Claude Michéa

« Le livre de Jean-Claude Michéa sur George Orwell doit vous être indispensable » écrit Sollers. N’ayons pas peur d’élargir le propos : il faut lire les livres de Jean-Claude Michéa. C’est irritant, décapant, souvent à contre-courant, discutable, toujours stimulant.

Le philosophe publiait l’an dernier L’empire du moindre mal, essai sur la civilisation libérale (Editions Climats).

"l’Empire du moindre mal". Extraits

La prostitution vue par Catherine M.

« À partir du moment où l’on refuse de fonder son jugement sur une critique de la marchandisation du corps (puisqu’il s’agit d’une philosophie particulière et, qui plus est, anticapitaliste) il est difficile de ne pas suivre le juriste libéral Daniel Borillo lorsqu’il en vient à conclure : « L’État n’a pas à promouvoir une morale sexuelle spécifique sous peine de devenir lui-même immoral. La personne adulte est la seule capable de déterminer ce qui lui convient (...). De quel droit l’État interdirait-il à une personne la faculté d’avoir des relations sexuelles moyennant rétribution et de faire de cela sa profession habituelle ? » Cette analyse juridique imparable, du moins si l’on tient les dogmes fondateurs du libéralisme pour sacrés, offre ainsi une assise idéologique blindée à la position des « féministes » libérales, lorsqu’elles proclament sous la plume de Marcela Iacub et de Catherine Millet : « En tant que femmes et féministes nous nous opposons à ceux qui prétendent dire aux femmes ce qu’elles doivent faire de leur corps et de leur sexualité. Nous nous opposons à ceux qui s’acharnent à réprimer l’activité prostitutionnelle au lieu de chercher à la déstigmatiser, afin que celles qui ont choisi ce qu’elles considèrent comme un authentique métier, puissent l’exercer dans les meilleures conditions possibles ». Ce schéma argumentatif assez rustique peut, naturellement, être étendu à toutes les revendications concevables, y compris les plus contraires au bon sens ou à la common decency, comme l’exemple des États-Unis en offre la démonstration quotidienne. Il suffit, pour cela, de savoir manier, même de façon très approximative, ces techniques de la « déconstruction », que leur heureuse simplicité conceptuelle met désormais à la portée de n’importe qui (même d’un lecteur de « Libération ») et qui permettent, sans trop d’efforts intellectuels, de transformer tous les scrupules éthiques possibles en autant de tabous arbitraires et historiquement déterminés. » (p.40-41) [8]

Le populisme expliqué à Philippe Torreton

« Dans le « Figaro magazine » du 6 janvier 2007, Alain-Gérard Slama écrit que « les deux valeurs cardinales sur lesquelles repose la démocratie sont la liberté et la croissance ». C’est une définition parfaite du libéralisme. À ceci près, bien sûr, que l’auteur prend soin d’appeler « démocratie » ce qui n’est, en réalité, que le système libéral, afin de se plier aux exigences définies par les « ateliers sémantiques » modernes (on sait qu’aux États-Unis, on désigne ainsi les officines chargés d’imposer au grand public, à travers le contrôle des médias, l’usage des mots le plus conforme aux besoins des classes dirigeantes). Ce tour de passe-passe, devenu habituel, autorise naturellement toute une série de décalages très utiles. Si, en effet, le mot « démocratie » doit être, à présent, affecté à la seule définition du libéralisme, il faut nécessairement un terme nouveau pour désigner ce « gouvernement du Peuple, par le Peuple et pour le Peuple » où chacun voyait encore, il y a peu, l’essence même de la démocratie. Ce nouveau terme, choisi par les ateliers sémantiques, sera évidemment celui de « populisme ». Il suffit, dès lors, d’assimiler le populisme (au mépris de toute connaissance historique élémentaire) à une variante perverse du fascisme classique, pour que tous les effets désirables s’enchaînent avec une facilité déconcertante. Si l’idée vous vient, par exemple, que le Peuple devrait être consulté sur tel ou tel problème qui engage son destin, ou bien si vous estimez que les revenus des grands prédateurs du monde des affaires sont réellement indécents, quelque chose en vous doit vous avertir immédiatement que vous êtes en train de basculer dans le « populisme » le plus trouble, et par conséquent, que la « Bête immonde » approche de vous à grands pas. En « citoyen » bien élevé (par l’industrie médiatique), vous savez alors aussitôt ce qu’il vous reste à penser et à faire. De là, évidemment, les Charles Berling et les Philippe Torreton. » (p.85-86)

« La Bourse ou la vie ! »

« Une société qui se présente comme « la moins mauvaise possible », tend logiquement à fonder l’essentiel de sa propagande sur l’idée qu’elle est là pour nous protéger de maux infiniment pires. C’est pourquoi, comme le fait remarquer Guy Debord dans ses « Commentaires sur la société du spectacle » (Editions Gérard Lebovici, 1988) une société libérale s’arrange généralement pour « être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats ». C’est, par conséquent, toujours un drame idéologique pour elle, que de voir disparaître, avec le temps, telle ou telle figure historique du Mal absolu (comme avec la chute du Mur de Berlin, par exemple). Et comme la place du pire, ne doit jamais rester vide très longtemps, la propagande libérale se trouve dans l’obligation perpétuelle d’en découvrir de nouvelles incarnations, au besoin, cela va sans dire, en les fabriquant de toutes pièces. » (note de la p.93)

Quand Nicolas « liquide » 68...

« Si, par définition, la gestion libérale du politique doit faire abstraction de toute considération morale ou religieuse, elle inclut cependant, comme toute gestion digne de ce nom, une stratégie de l’image et de la communication. Et comme les classes populaires semblent demeurer exagérément sensibles à l’idée prémoderne selon laquelle la politique devrait respecter un certain nombre de valeurs, les politiciens libéraux se trouvent donc régulièrement contraints d’habiller la rationalité mathématique de leur programme du manteau douteux de l’ancienne morale. D’où le spectacle, toujours insolite (notamment lors des comédies électorales) de ces défenseurs intransigeants du Marché, obligés de prononcer, la main sur le c ?ur, les éloges les plus incongrus du lien familial, de la solidarité envers les plus démunis, de la responsabilité écologique ou du sens civique, alors même que ce Marché, dont ils travaillent sans relâche à étendre l’empire, ne peut fonctionner efficacement, comme ils sont les premiers à le savoir, qu’en sapant continuellement toutes ces dispositions. Ces bouffonneries nécessaires ne surprendront aucun lecteur de Machiavel. [...] On admirera tout particulièrement la charge de Nicolas Sarkozy, lors de sa campagne électorale de 2007, contre ces « héritiers de mai 68 » qui « avaient proclamé que tout était permis, que l’autorité c’était fini, que la politesse c’était fini, que le respect c’était fini, qu’il n’y avait plus rien de grand, plus rien de sacré, plus rien d’admirable, plus de règles, plus de normes, plus d’interdits » [9]. Surtout si on la rapproche de ses propres confidences, livrées dans le cadre, il est vrai, beaucoup plus intime d’un entretien avec Michel Onfray : « L’intérêt de la règle, de la limite, de la norme, c’est justement qu’elles permettent la transgression. Sans règles, pas de transgression. Donc pas de liberté. Car la liberté, c’est de transgresser. » (« Philosophie magazine », avril 2007). (p.113-114)

Orwell et la common decency

Ce cycle du don qui définit, en un sens, le "moment fondateur de la société", ne doit naturellement pas être confondu avec une manifestation de la morale au sens strict du terme. Mais d’une certaine manière, comme le remarque Jacques T. Godbout, on peut considérer qu’"il en est le fondement". Ce que George Orwell appelle la common decency ne trouve ainsi sa cohérence philosophique véritable qu’une fois replacée sous cet éclairage anthropologique particulier. Les exemples concrets qu’il ne cesse de donner montrent bien, en effet, que cette notion politiquement cruciale ne renvoie jamais, chez lui, à une quelconque métaphysique (ou théologie) du Bien : autrement dit à une idéologie morale parmi d’autres. Son souci permanent, à travers l’emploi de ce concept délibérément vague et imprécis, est, au contraire, d’enraciner au plus profond de la pratique socialiste les vertus humaines de base, dont l’oubli, le refus ou le mépris ont toujours constitué le signe distinctif des idéologues et des hommes de pouvoir. Ces vertus, ou dispositions psychologiques et culturelles à la générosité et à la loyauté (et qui se résument, au fond, à notre capacité personnelle de donner, de recevoir et de rendre), admettent, naturellement, un nombre illimité de traductions particulières, et varient selon les différentes civilisations et les différents contextes historiques. Mais c’est précisément cette traductibilité permanente qui fonde, en dernière instance, leur caractère universalisable, par opposition aux simples idéologies du Bien qui ne peuvent étendre leur empire singulier (voire se mondialiser) que sur le mode privilégié de la croisade et de la conversion. En revanche, la négation de ces vertus élémentaires se manifeste toujours sous une forme identique : celle de l’égoïsme et de l’esprit de calcul, conditions historiquement immuables de la volonté de puissance, et, par conséquent, de toutes les trahisons qui l’accompagnent inexorablement. (p. 138-140)

Trotski contre le peuple

« De ce point de vue, le pamphlet de Trotsky, «  Leur morale et la nôtre » (écrit en 1938), constitue l’une des plus terribles illustrations du mépris des hommes ordinaires et de leur common decency, dispensé, en toute bonne conscience, au nom d’une idéologie du Bien, sourde à toute parole de bonté (pour reprendre l’opposition de Zygmunt Bauman entre pratique effective de la bonté et culte idéologique du Bien). On tient, sans doute, ici, l’une des sources culturelles majeures de cette inaptitude pathétique de l’Extrême Gauche française à comprendre les revendications morales des classes populaires (et notamment, leur refus traditionnel d’idéaliser la délinquance et les conduites de transgression) ; quitte à les offrir sur un plateau doré aux vieux renards expérimentés de la Droite libérale. » (p.157)

Misère sentimentale du bourdieusien

« La gauche — constate Christopher Lasch — a trop souvent servi de refuge à ceux que terrifiait la vie intérieure. Paul Zweig a déclaré qu’il était devenu communiste à la fin des années 1950, parce que le Parti le délivrait « des chambres défaites et des vases brisés d’une vie qui n’était que privée ». Tant que ceux qui cherchent à noyer le sentiment de leur faillite personnelle dans l’action collective — comme si cette dernière empêchait que l’on portât une attention rigoureuse à la qualité de sa vie personnelle — seront absorbés par les mouvements politiques, ceux-ci auront peu à dire sur la dimension personnelle de la crise sociale (« La Culture du narcissisme »). Le besoin de chercher à tout prix une explication purement sociologique à l’ensemble des comportements humains (qu’il s’agisse de la délinquance, du rapport à l’école ou de sa propre vie personnelle) trouve, sans doute, dans cette analyse une grande partie de ses raisons véritables. »

La beauferie ne passera pas

« En France, c’est le film « Dupont Lajoie » (Yves Boisset, 1974) qui illustre de manière à la fois emblématique et caricaturale, l’acte de naissance d’une nouvelle Gauche, dont le mépris des classes populaires, jusque-là assez bien maîtrisé, pourra désormais s’afficher sans le moindre complexe. C’est, en effet, au lendemain de la défaite sanglante du peuple chilien, défaite dont le pouvoir alors traumatisant est, aujourd’hui bien oublié, que cette nouvelle Gauche s’est progressivement résolue à abandonner la cause du peuple (dont chacun pouvait désormais mesurer les risques physiques que sa défense impliquait) au profit d’une réconciliation enthousiaste avec la modernité capitaliste et ses élites infiniment plus fréquentables. C’est alors, et alors seulement, que l’« antiracisme » (déjà présenté, dans le film de Boisset, comme une solution idéale de remplacement) pourra être méthodiquement substitué à la vieille lutte des classes, que le populisme pourra être tenu pour un crime de pensée et que le monde du showbiz et des médias pourra devenir la base d’appui privilégiée de tous les nouveaux combats politiques, aux lieux et place de l’ancienne classe ouvrière. » (p.186)

Google est-il de gauche ?

« Dans une société libérale, la main invisible du Marché est, par définition, toujours plus difficile à percevoir que la main visible de l’État, alors même que le pouvoir qu’elle exerce sur la vie des individus est autrement plus développé. Remarquer l’existence de contrôles policiers permanents ne demande ainsi aucune agilité intellectuelle particulière. C’est donc tout à fait à la portée d’un homme de gauche. Reconnaître, en revanche, l’emprise que Google, par exemple, exerce sur les individus modernes, constitue une opération infiniment plus compliquée pour un individu soumis depuis toujours aux techniques du contrôle maternel : « Google Big Brother ? » Pour Olivier Andrieu, spécialiste des moteurs de recherche, le soupçon existe. « Google collecte une masse de données inimaginable. Ils me connaissent mieux que moi-même, explique-t-il. De fait, si vous utilisez l’ensemble de ses services, Google analyse vos recherches, mais aussi le contenu de vos e-mails (Gmail), les vidéos que vous regardez (YouTube), le contenu de votre ordinateur (Google Desktop), ce que vous achetez (via le comparateur de prix Froogle), etc. Des données utilisées pour offrir aux annonceurs des publicités toujours plus ciblées. Google prévoit même, à l’avenir, de s’appuyer sur la localisation géographique de l’internaute, et vient de déposer un brevet sur une technologie naissante analysant le comportement des joueurs en ligne afin de diffuser dans leurs jeux vidéo des réclames correspondant à leur profil psychologique » (« Journal du Dimanche », 27 mai 2007). Pour autant, on imagine assez mal la Gauche et l’Extrême Gauche modernes, (toujours prêtes à s’indigner du moindre contrôle policier opérée dans une gare de banlieue) appeler un jour les classes populaires à se révolter contre le contrôle permanent de leur vie par Google, ou même simplement contre cette omniprésente propagande publicitaire, sans laquelle le dressage capitaliste des humains resterait un vain mot. » (p.193-194)

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Entretiens

Pour avoir une idée plus précise de la pensée de Jean-Claude Michéa, voici sur le site de l’Université Populaire de Montpellier l’entretien qu’il donnait dans Le Point du 8 septembre 2007 à Elisabeth Lévy. Le titre était parlant : Jean-Claude Michéa et la servitude libérale (L’entretien est suivi de l’article que Philippe Raynaud consacrait à L’empire du moindre mal dans Le Monde).

Jean-Claude Michéa s’entretenait par ailleurs le 25 octobre 2007 avec Aude Ancelin dans Le Nouvel Obs. : Y a-t-il une vie après le libéralisme ?

Lire aussi : Jean-Claude Michéa, La caillera et son intégration (extrait de L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes (Ed. Climats, 1999, 2006, p.79-85).

et : Compte-rendu de la réunion du MAUSS du 16 février 2008 avec J.-C. Michéa autour de son ouvrage L’empire du moindre mal, 2007 sur le site de la Revue du MAUSS permanente.

Enfin vous trouverez là La biographie de Jean-Claude Michéa.

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Jean Claude Michéa présente son livre " L’empire du moindre mal "

Invité pour l’inauguration 2007/2008 de l’Université Populaire Montpellier Méditerranée.


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Qu’est-ce que la civilisation libérale ?

Jean-Claude Michéa et Philippe Raynaud lors de l’émission Répliques le 10 novembre 2007.


Michéa - La civilisation libérale - partie 1 par rosaluxembourg

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Michéa - La civilisation libérale - partie 2 par rosaluxembourg

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Michéa - La civilisation libérale - partie 3 par rosaluxembourg

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[1« La réponse, qu’Orwell ne donna que le 28 juillet, est : blanc. Parti du pôle Nord, l’homme y est revenu ; il s’agit donc d’un ours polaire. » A ma guise, p.197, en note. Orwell ne dit pas à quelles conclusions l’ont amené ses « observations personnelles ».

[2Le terme de "libéral" , voire de "libéralisme", semble devoir faire retour aujourd’hui à gauche au moment même où, à droite, la crise aidant, on retrouve les vertus de l’Etat. C’est que la crise est aussi une crise du langage. Pour éviter toute ambiguïté sur le terme, je renvoie à la définition qu’en donne Jean-Claude Michéa dans le premier chapitre de L’empire du moindre mal : le libéralisme, dit-il, est l’idéologie moderne par excellence.

[3Alain Badiou martèle cette hypothèse.

[4On le vérifiera sans doute ça la semaine prochaine au congrès du PS à Reims.

[5Je souligne. A.G.

[6« Orwell, anarchiste tory », par Jean-Claude Michéa, Climats, 180 p., 16 euros.

[7« George Orwell, une vie », par Bernard Crick, Climats, 720 p., 26 euros.

[8Pileface a suffisamment parlé de Catherine Millet pour que nous n’ayons pas ici à dire nos réserves avec ce passage.

[9Allez-y voir vous-mêmes si vous ne voulez pas le croire :

Sarkozy et l’héritage de Mai 1968 au meeting de Bercy, le 29 avril 2007.

Réécoutez ce discours aujourd’hui (fin octobre 2008) permet de comprendre la profonde cohérence du discours de Nicolas Sarkozy — au-delà même de ses contradictions : il faut, n’est-ce pas, moraliser la politique et le capitalisme.

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