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Sade en procès

D 15 décembre 2011     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Ma façon de penser, dites-vous, ne peut être approuvée. Et que m’importe ? Bien fou est celui qui adopte une façon de penser pour les autres ! Ma façon de penser est le fruit de mes réflexions ; elle tient à mon existence, à mon organisation. Je ne suis pas le maître de la changer ; je le serais, que je ne le ferais pas. Cette façon de penser que vous blâmez fait l’unique consolation de ma vie ; elle allège toutes mes peines en prison, elle compose tous mes plaisirs dans le monde et j’y tiens plus qu’à la vie. Ce n’est point ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres. L’homme raisonnable qui méprise les préjugés des sots devient nécessairement l’ennemi des sots ; il doit s’y attendre et s’en moquer. »
Lettre de Sade à sa femme, novembre 1783.
Sade, Lettres choisies par Jean-Jacques Pauvert, UGE, 1963, p. 133 [1].

Il y a cinquante-cinq ans, jour pour jour, le 15 décembre 1956, s’ouvrait à Paris, devant la XVIIe chambre correctionnelle, le procès Sade. Sade en procès ? Pour les lecteurs d’aujourd’hui qui peuvent lire les oeuvres de Sade dans de multiples éditions de poche, cela peut paraître incompréhensible. D’autant plus incompréhensible que, depuis 1990, Sade est même édité dans la prestigieuse collection de la Pléiade — Sollers écrit dans ses Mémoires : «  ... Sade, qui circule encore sous le manteau, avant qu’Antoine Gallimard, sur mon conseil, dans un avion entre Paris et New York, fin 1982, décide de le publier enfin en Pléiade. Le diable sur papier bible, c’est bien le moins. » [2].
« Sous le manteau » ? Oui et... non. On ne comprend pas tout à fait l’histoire compliquée des « lectures » de Sade (de 1947 à 1975) telle que l’analyse avec précision et profondeur Eric Marty dans son récent essai Pourquoi le XXe siècle a-t-il pris Sade au sérieux ? [3], si on oublie que, parallèlement à ces « lectures », dès l’après-guerre, se joue une véritable bataille éditoriale pour sortir l’oeuvre de Sade de la clandestinité où elle est cantonnée. Cette bataille, un nom la symbolise avec succès : celui de Jean-Jacques Pauvert.
Celui-ci, jeune éditeur, n’a pas vingt ans (il est né le 8 avril 1926, à Paris) quand il se met en tête de publier Sade. Il commence par « Idée sur le roman », la préface des Crimes de l’Amour [4]. Il envisage déjà de publier Les Cent Vingt Journées de Sodome et pense à Jean Paulhan — qui a déjà écrit sur Sade — pour le préfacer.


Lettre de Paulhan. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Paulhan lui répond (lettre à en-tête de la nrf du 24 juillet 1946) :

Merci de votre mot, et du petit livre. Mais pourquoi n’avoir pas donné à la suite de l’Idée les Crimes de l’Amour introuvables aujourd’hui et dont l’Idée n’est que la préface* ? Voilà qui serait cent fois plus urgent que les 120 journées que l’on trouve un peu partout. [...]

* et la Marquise des Ganges ! Et pourquoi pas Justine et Juliette ?

PS : Je ne saurai que dire des 120 j. Des Crimes, très volontiers.

Dans La traversée du livre, le premier tome de ses Mémoires, publié en 2004 [5], Jean-Jacques Pauvert raconte ce qu’il faut bien appeler sa passion éditoriale (rien moins que « raisonnable » ou « raisonné »), la lutte contre « l’entreprise de crétinisation et d’asservissement », « la chape de plomb morale » et la censure à l’oeuvre sous la IVe République (avec la complicité des communistes, des socialistes et de la droite de l’époque [6]) et comment, dans ce contexte, il publia, « pour la première fois au monde avec un nom et une adresse d’éditeur, sans coupures », l’oeuvre de Sade. Comme, dans ce livre, Pauvert se révèle aussi un bon écrivain, en voici des extraits qui, tous, sont relatifs à ce qui deviendra bientôt « l’affaire Sade » [7].

*


LA TRAVERSÉE DU LIVRE. Extraits [8]

SADE AVEC NOUS ?

(1946-1948)

Dans un coin de ma tête veillait toujours, en partie dissimulé, quelque chose que je n’avais pas encore classé : le cas Sade.
Là, j’avais un peu avancé. Sans bien m’en rendre compte, j’accumulais des éléments qui me permettaient d’installer des morceaux d’une sorte de statue.
D’abord, je m’efforçais de me procurer des textes. Textes de toute sorte : textes de Sade — très rares, presque inconnus à part quelques titres assez inoffensifs : Historiettes, Contes et Fabliaux, Les Infortunes de la Vertu (n’oublions pas que j’avais commencé par Les Cent Vingt Journées de Sodome), qui traînaient parfois chez les bouquinistes. Ensuite des biographies, celles que l’on trouvait jusque sur les quais : Jean Desbordes, Cabanès, d’Alméras, Ginisty. Et surtout ce monument, la Correspondance inédite du marquis de Sade et de ses familiers, par le notaire Paul Bourdin, soldé avant la guerre, et dans lequel je découvrais un Sade vivant au plus près. J’avais aussi Eugen Düehren, Le Marquis de Sade et son temps (1901) [* « C’est le 2 juin 1740 qui vit naître l’un des hommes les plus remarquables du XVIIe siècle, disons même, de l’humanité moderne en général »], les Morceaux choisis et pages magistrales (bien timides, mais quelle préface !) de Maurice Heine, dont seul le tome I avait paru avant la guerre, sans succès.
Une phrase de Baudelaire :

Il faut toujours en revenir à de Sade, c’est-à-dire à l’homme naturel, pour expliquer le mal.

Et j’avais surtout Apollinaire, ses Oeuvres du marquis de Sade, pages choisies trop élaguées par la censure de son éditeur Briffault, mais sa préface inouïe (1909), qui inaugurait, quarante ans par avance, une ère nouvelle qui tardait à se confirmer :

Il semble que l’heure soit venue pour ces idées qui ont mûri dans l’atmosphère infâme des enfers des bibliothèques, et cet homme qui parut ne compter pour rien durant tout le XIXe siècle pourrait bien dominer le XXe. Le marquis de Sade, cet esprit le plus libre qui ait encore existé, avait aussi sur la femme des idées particulières et la voulait aussi libre que l’homme [...] Justine c’est l’ancienne femme, asservie, misérable et moins qu’humaine ; Juliette, au contraire, représente la femme nouvelle qu’il entrevoyait, un être dont on n’a pas encore idée, qui aura des ailes et qui renouvellera l’univers.

... Complété par l’explosion surréaliste Breton/Eluard de La Révolution surréaliste de 1926 [n° 8, p. 8-9], et l’Anthologie de l’humour noir.

Peu à peu se rassemblaient des morceaux d’un portrait, pas du tout complet encore, mais dont tous les traits recueillis prenaient leur place dans mon cerveau.
L’époque intellectuelle se préoccupait maintenant beaucoup de Sade, de plus en plus ouvertement. A presque chaque réunion chez Paulhan, il en était question. Tout le monde ou presque s’accordait à en reconnaître « l’importance ». C’est très important, disait-on gravement. « Un grand romancier », disait l’un ; « un grand moraliste », disait l’autre. Camus et Queneau faisaient de sérieuses réserves (comme plus tard Michel Foucault). « Les charniers complètent les philosophies » écrivait sévèrement Queneau en 1945 (dans Les Lettres françaises, je crois), à propos des camps de concentration [9]. Y avait-il vraiment un rapport ?
Je commençais à demander ouvertement : pourquoi ne l’édite- t-on pas ?
On haussait les épaules : les temps n’étaient pas à la licence. Communistes, socialistes et MRP veillaient toujours strictement à la morale et à la défense des esprits faibles (femmes et adolescents, et autres attardés mentaux). En septembre 46, le Cartel d’action morale — dirigé par M. Daniel Parker — avait déposé une demande d’enquête judiciaire sur les publications de Tropique du Cancer et Tropique du Capricorne de Henry Miller. L’ahurissante loi de 1949 était en préparation.
En novembre 46, René Bertelé, dont les Éditions Le Point du jour venaient d’être rachetées par Gallimard, faisait preuve d’une audace inimaginable : il republiait dans la collection « Incidences » un texte entier de Sade, Les Infortunes de la Vertu, avec une longue préface de Paulhan, « La douteuse Justine, ou les revanches de la pudeur ». Pauvre témérité, à dire le vrai, mais révélatrice d’une tendance.
Moi, je commençais à vouloir mettre tout cela au clair. À mes suggestions de publier intégralement Sade, timidement avancées auprès de mon distributeur de livres courants, la Coopérative du Livre, se voyaient opposés amicalement des refus amusés : vous n’y pensez pas, des livres interdits, ce n’est vraiment pas le moment.
Début 1947 j’avais donc fait une timide tentative : faire imprimer officiellement (mais toujours Palimugre éditeur) la préface de Sade aux Crimes de l’Amour  : Idée sur les romans, que la Coopérative du Livre avait accepté de diffuser, « sous réserve de ne pas la proposer partout ».

Cependant, dans le même temps, paraissait au Seuil Sade, mon prochain, de Pierre Klossowski. Petit scandale. Quelques mois plus tard, Maurice Blanchot publiait dans Critique des « Remarques sur Sade ». Vers la fin de l’année on annonça, à la Table Ronde pour janvier 48 des Morceaux choisis de Sade, préfacés par Maurice Nadeau. En mars, des Morceaux choisis, encore, de Sade chez Seghers, présentés par Gilbert Lely, que je ne connaissais que de nom (Je m’en méfiais un peu).
Toujours des commentaires sur ou des morceaux choisis d’une oeuvre introuvable ! On ne peut pas lire Sade, mais on peut en parler, et le citer partiellement, prudemment !...
J’avais déjà lancé plus fermement depuis plusieurs mois chez Paulhan (et chez Nadeau, à Combat, et chez Adrienne Monnier...) mon annonce : je vais éditer Sade intégralement, au milieu de l’incrédulité, des avertissements scandalisés ou navrés : il est fou, il est jeune, Jean-Jacques risque la prison, etc.
Je m’entêtai, et fin décembre 1947, mon imprimeur (qui n’avait pas voulu mettre son nom : je le comprenais) me livrait les deux premiers volumes de l’édition intégrale de l’Histoire de Juliette.

Avec le recul, je comprends qu’instinctivement j’avais fait exactement ce qui convenait à ce que j’entrevoyais vaguement. Comme d’habitude, j’avais agi avant de comprendre. Pas de préface : personne de vivant, en fait, ne me paraissait avoir senti aussi profondément qu’Apollinaire (et je ne faisais que l’entrevoir encore vaguement) ce qui se jouait là. Eluard s’était déshonoré pendant les procès de Moscou. Breton venait juste de rentrer d’Amérique : je ne le connaissais pas encore, je ne savais pas où il en était.
Pas de tirage de luxe : des volumes très ordinaires, sur du papier courant (ce qu’on trouvait à ce moment-là). Couverture blanche très sobre. Prix de livres ordinaires.


Le garage de Sceaux, premier siège social. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Et surtout, ce que je ne réalisai pleinement que bien plus tard, j’avais mis pour la première fois au monde un nom d’éditeur sur la couverture d’un Sade « interdit » au texte intégral, au-dessus de l’adresse du garage de mes parents : « Sceaux/ chez Jean-Jacques Pauvert/ 39 rue des Coudrais, 39/ 1947. » Il y avait aussi la mention du dépôt légal, que je fis très scrupuleusement (Je ne l’avais pas fait souvent).

[...] au printemps 48, je me résignai — pour la première et la dernière fois —, à faire une édition clandestine de Sade : Les Cent Vingt Journées de Sodome, avec une petite « Note sur les Cent Vingt Journées » à la fin du quatrième et dernier volume. « À Bruxelles »...
Il y avait plusieurs raisons à ce recul : d’abord, évidemment, le refus des distributeurs. Je continuais à publier Juliette, volume par volume, mais les perquisitions de la police qui venaient de commencer, les convocations à la Mondaine me sapaient un peu le moral. Le refus des libraires, à de rares exceptions près, me troublait aussi : est-ce que tous ceux qui m’accusaient de détruire la morale par la publication de Sade n’avaient pas un peu raison ?
Mais Sade n’était-il pas, pour beaucoup d’intellectuels, « un grand moraliste » ?
Or Les Cent Vingt Journées de Sodome étaient en somme la clé du problème : jamais, à aucune époque, dans aucune littérature, on n’avait rien écrit d’aussi scandaleux, d’aussi repoussant, d’aussi insupportable. Et revenait sans arrêt la même question : était-ce, oui ou non, de la littérature ? Si oui, à quelque degré que ce soit, ne devenait-il pas urgent de pouvoir lire ces textes maudits durant si longtemps, mais auxquels de plus en plus de poètes — surtout des poètes —, depuis Baudelaire, s’étaient attachés ?
Mais Les Cent Vingt Journées de Sodome, ce sommet du scandale ! Cette pierre de touche de l’interdit ! Avec la publication de ce texte j’engageais plus profondément, plus définitivement, me semblait-il, ma responsabilité, à considérer les conséquences atroces que l’on ne cessait de me faire entrevoir. Devant Les Cent Vingt Journées de Sodome dans le public, officiellement, intégralement, j’allais hésiter encore cinq ans. Mais la concurrence ne se bousculera toujours pas... (p. 143-147)

*


PAS DE CETTE LITTÉRATURE CHEZ MOI

[...] Mécomptes partout : l’Histoire de Juliette, sur quoi j’avais compté, se vendait peu. Privé de distribution, boudé par les quelques libraires que je visitais personnellement, j’étais forcé de me rabattre sur les marchands des quais, sur des boutiques louches du côté de Saint-Denis, où on ne se privait pas de me faire remarquer que ça n’était pas très drôle ; les clients n’aiment pas ça. Sade, c’est trop sérieux, trop sanglant. J’avais reçu deux ou trois coups de téléphone d’éditeurs d’ouvrages de luxe, m’accusant de gâcher le métier : c’était si simple de faire des livres illustrés, luxueux — et clandestins !
Par-dessus le marché, j’avais toujours la police sur le dos. Au début, ils avaient tardé plusieurs mois : je pense qu’ils n’avaient pas cru à un vrai nom et à une vraie adresse en découvrant sur les premiers volumes Jean-Jacques Pauvert, 39 rue des Coudrais à Sceaux. Avec une vraie date, de surcroît. « Jean-Jacques Pauvert », et à Sceaux ! Encore un canular...
Probablement que des libraires spécialisés les avaient renseignés. Oui, oui, Jean-Jacques Pauvert existe, je l’ai rencontré. Ils avaient débarqué un jour à Sceaux, où la visite du garage ne les avait guère renseignés. Ma mère, indignée par leurs manières (heureusement que mon père, prévenu par téléphone, avait fait intervenir la hiérarchie policière), m’ayant prévenu, je me présentai très naturellement à la Brigade mondaine. Etait-ce bien moi qui avais édité les premiers volumes (j’en étais à six ou sept : je n’avais pas les moyens de sortir les dix volumes prévus en même temps) ? Oui, c’était bien moi. Il faut vous arrêter, c’est défendu. Défendu par qui ? J’ai bien l’intention de continuer. Mais qu’est-ce qui vous prend ? (Le commissaire qui m’interrogeait était tout près de me conseiller des volumes beaucoup plus chers, illustrés, comme les éditeurs clandestins.) Et pourquoi Sade ? Entre nous ce n’est pas drôle. Est-ce que ça se vend ? Non, pas beaucoup. Alors ? Je n’arrivais pas à expliquer. Le commissaire, pas méchant, ne comprenait pas.
Chez les libraires du marché normal, donc, très peu de succès aussi. J’avais été particulièrement frappé par l’accueil de José Corti, libraire à l’ancienne, rue de Médicis, éditeur de comptes d’auteurs respectables, dont j’attendais beaucoup. J’avais obscurément espéré avoir dans sa librairie une sorte de base commerciale, comme il avait fait aux beaux temps du surréalisme. J’étais plutôt bien avec Corti. N’aurait-il pas pu prendre un ou deux exemplaires de Juliette ?
Il m’écouta en tirant sur son éternelle pipe, puis laissa tomber calmement, mais catégoriquement : « Pas de cette littérature chez moi. » (p. 150 et 152)

*


SADE AVEC MOI

(1949)


Cartonnage de Mario Prassinos
pour Histoire de Juliette, 1949. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Les dix volumes de l’Histoire de Juliette furent enfin terminés d’imprimer en juillet 1949. Toujours pas de réel mouvement dans les milieux littéraires. Pas de presse, bien sûr. On m’expliquait pour la vingtième fois qu’on m’approuvait — quoique... —, mais qu’on ne pouvait pas parler ouvertement de « livres interdits ». Nous allons bientôt revenir sur cette expression. Paulhan était intéressé, sans plus pour le moment.
Le même mois, le 16 juillet 1949, fut promulguée la fameuse « Loi sur les publications destinées à la jeunesse », qui permettait en fait d’interdire toute publication de quelque sorte que ce soit. En juin, le ministère de l’Intérieur, s’appuyant sur une loi pouvant frapper les publications étrangères, interdit à la vente J’irai cracher sur vos tombes au Scorpion et Elles ne sont pas toutes comme ça au Fleuve noir.
Et le Cartel d’action morale reprenait les poursuites contre Girodias pour la publication du Tropique du Capricorne de Miller.
Quant à moi, perquisitions et convocations à la Mondaine se succédaient. A vrai dire irrégulièrement, au hasard du changement d’un commissaire de la Mondaine, de l’humeur d’un membre du parquet, ou bien de la fameuse Commission du livre. Perquisitions parfaitement inutiles : on n’avait jamais trouvé nulle part le moindre exemplaire. Je m’étais fait un plaisir d’apporter à la Mondaine, à mesure des publications, un exemplaire de chaque volume (entre parenthèses, lors du procès, les exemplaires avaient mystérieusement disparu). Il faut dire que dans cette commission se distinguaient particulièrement par leur sévérité : a) les communistes, les plus virulents, qui réclamaient généralement la destruction des livres ; b) les socialistes et les MRP. Le représentant de la Société des Gens de lettres votait en général aussi pour les poursuites, mais avec des nuances. Nous y reviendrons bientôt.
La chape de plomb morale qui sévissait à l’époque en France était effrayante. On verra un peu plus tard les fondatrices du Planning familial durement attaquées par L’Humanité, avec des articles sévères de Jeannette Vermeersch, femme de Maurice Thorez, écrivant par exemple : « Nous n’avons pas besoin que les femmes du peuple soient contaminées par les vices des bourgeoises. » Il fallait faire des enfants, comme en Russie soviétique, d’accord ou pas. André Thirion, dans son excellent livre Révolutionnaires sans révolution, a parfaitement résumé le climat moral de l’époque :

Ce qui se mettait en place dans l’État, en 1946, n’avait pas seulement tous les caractères de la fragilité, il était, aussi, gros de guerre civile. Un avantage monstrueux était accordé à l’entreprise de crétinisation et d’asservissement qui étalait partout son audace et sa sottise. Trois partis, qui faisaient assez bon ménage sur le dos de la nation, colonisaient l’État. Les communistes s’exerçaient à la terreur, dans leurs domaines réservés. Les démocrates chrétiens du MRP rivalisaient de démagogie avec leurs partenaires, non pas pour maintenir la liberté, mais pour défendre les vieux privilèges catholiques ; ils s’entendaient avec les communistes sur une nauséabonde moralité et aussi, ce qui était plus grave, sur l’exaltation d’une sorte de médiocrité ouvrière...

Quant aux socialistes, le troisième parti au pouvoir, aussi moralisateur que les deux autres :

... En 1946, l’appareil reconstitué par Daniel Mayer et dirigé par Guy Mollet se protégeait avec sectarisme et âpreté contre tous les intrus ...

... et renchérissait encore sur la moralisation du pays.

Ce qui me frappait à l’époque, c’était le silence de la presse sur les affaires d’« outrage aux bonnes moeurs par la voie du livre ». Ou bien silence total, dû en premier lieu à l’indifférence des journalistes. Ou bien à leur manque de sérieux, qui les décourageait trop facilement de se plonger dans les méandres juridiques de la censure. Il faut dire que les lois promulguées étaient à dessein assez compliquées, et que la presse, faute d’attention suffisante, ne s’y retrouvait pas.
D’où les grasses plaisanteries des journaux sur la « publicité » dont bénéficiaient ainsi soi-disant les livres condamnés — alors qu’ils étaient en fait promptement ôtés, dans la pratique, de la circulation.

Il faut dire que la terre entière était soumise au même régime. Pour la première fois peut-être aux environs de 1947 la civilisation internationale des mots se trouvait tout entière régie par la même éthique. L’Islam était ce qu’il était depuis des siècles : un monde peu libertin tendant — on le verra ensuite — à ne plus l’être du tout. La Chine, en plein bouleversement après des centaines d’années de puritanisme autoritaire, se disposait à passer sous un régime dont un des premiers soins serait non seulement de continuer à interdire tout ouvrage un peu léger, mais encore toute allusion à l’amour humain, physique ou non. Le Japon était occupé à épaissir consciencieusement de puritanisme américain celui qu’il s’était donné lui-même depuis très longtemps. La Russie était écrasée depuis les années vingt sous un conformisme imposé qui ne le cédait en rien à celui que l’Allemagne avait hérité d’Hitler et de Guillaume II. L’Italie depuis cent cinquante ans ne connaissait plus aucune liberté de moeurs. En Espagne, Franco succédait interminablement à de précédents régimes rigoristes. L’univers anglo-saxon restait celui où deux amis qui se prêtent les Dialogues des courtisanes de Lucien (125-190 environ après J-c.) risquent la prison, où libraires et éditeurs licencieux vont au bagne, où les traductions de Proust, de Zola, de Colette étaient expurgées, où l’on saisissait Faulkner (à Philadelphie, encore, en 1949). Un univers dont les citoyens qui veulent lire Lawrence, Miller et Joyce doivent venir les acheter à Paris, où cela devient risqué. [...] (p. 163-165)

*


PAS UN MOT... [10]

(1949-1952)

[...] une commande ferme du Club Français du Livre pour une préface à un texte de Sade. Oh ! il ne s’agissait que de la version de la Justine de 1791. Mais enfin c’était un Sade, et les mois de 1952 que je passai dans mes moments disponibles à mettre en forme ce long texte de soixante-quinze pages, Le Marquis de Sade, l’histoire et la littérature — en fait une courte biographie, plus un examen de la situation de Sade dans les lettres françaises —, me permirent une utile mise au point vis-à-vis de ce que je pensais moi-même de Sade.
Ma conviction était définitivement faite. Oui, Donatien de Sade tenait une place énorme, unique, dans la littérature non seulement française, mais universelle. Il fallait le remettre, le mettre, plutôt, car cela n’avait jamais été fait, au grand jour.

Çà et là continuait à se manifester un grand intérêt autour de Sade, mais disons périphérique. Le nommé Gilbert Lely, continuateur des travaux de Maurice Heine, avait trouvé le moyen de se mettre en rapport avec la famille Sade. Il en avait tiré la matière, en 1949, d’un volume de splendides lettres inédites qu’il avait publié aux Editions Georges Artigues, sous le titre L’Aigle, mademoiselle, passage d’une lettre de Sade. Ses présentations étaient un peu grandiloquentes, et je m’en méfiais toujours vaguement. Toutefois, son travail était passionnant, et il avait réussi à vaincre le barrage que dressait la famille autour du nom de son ancêtre maudit depuis 1814. Maurice Blanchot publiait en 1949 Lautréamont et Sade :

Nous tenons là l’oeuvre la plus scandaleuse qui fut jamais écrite. N’est-ce pas un motif de nous en préoccuper ? Quoi ! Nous avons la chance de connaître un ouvrage au-delà duquel aucun autre écrivain, à nul moment, n’a réussi à s’aventurer : nous avons donc en quelque sorte sous la main, dans ce monde si relatif de la littérature, un véritable absolu, et nous ne cherchons pas à l’interroger ? Nous ne songeons pas à lui demander pourquoi il est indépassable, ce qu’il y a en lui d’excessif, d’éternellement trop fort pour l’homme ? Etrange négligence.

Oui, bien étrange. Pas un mot sur la publication de l’Histoire de Juliette, qui venait de se terminer, dans le plus grand silence, comme je l’ai dit... Or Maurice Blanchot faisait allusion, justement, à l’Histoire de Juliette, alors que son discours aurait été bien plus justement appliqué aux Cent Vingt Journées de Sodome. Ne les avait-il pas lues ?

En 1951, Simone de Beauvoir commençait à publier dans Les Temps modernes « Faut-il brûler Sade ? » [11], travail honnête, un peu laborieux, mais assez objectif :

Sade a réalisé une nuit éthique analogue à la nuit intellectuelle dont s’est enveloppé Descartes ; il n’en a pas fait jaillir une évidence : mais du moins a-t-il contesté toutes les réponses trop faciles.

Mais où et comment les a-t-il contestées ? Dans ses livres... Qu’on ne trouve nulle part, à l’exception, maintenant, de l’Histoire de Juliette. Sur laquelle pas un mot...
Sade paraissait toujours voué à l’interdiction, de principe ou de fait.

Les perquisitions, les interrogatoires semblaient s’espacer pour moi. Pas de procès en vue. Il est vrai que je ne manquais pas une occasion, lors des confrontations avec les policiers ou les juges d’instruction, de réaffirmer que l’Histoire de Juliette n’était que le début de l’entreprise des Oeuvres complètes du marquis de Sade. Je suppose que le parquet attendait que la suite des oeuvres soit imprimée pour agir. D’ailleurs je n’étais probablement pas un cas bien intéressant ; la police ne trouvait toujours pas de livres, à part ceux que je lui avais généreusement fournis, et mon adresse officielle restait le garage de Sceaux, aux visites duquel elle avait renoncé depuis longtemps. (p. 177-179)

*


DE L’OR VÉRITABLE

(1952-1953)


Justine (préface de Bataille) Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

[...] Sade. J’étais maintenant complètement décidé. Bataille venait de préfacer une nième édition de la Justine de 1791. Venait de sortir, pendant l’été 1952, une édition clandestine de La Philosophie dans le boudoir, imprimée par mon voisin de la rue Gozlin, Marcel Zerbib, qui naturellement ne l’avait pas signée. Saisie, contre laquelle il y eut quelques protestations, enfin, dans la presse.
Outré, je mis ma propre édition de La Philosophie dans le boudoir, avec mon nom (et toujours l’adresse de Sceaux), en fabrication. Elle sortit à la fin de l’année à l’imprimerie de Nesle, rue de Nesle, qui n’avait pas mis sa firme non plus. Mais peu importait : ils avaient pris le risque — enfin presque. Et puis j’existais de nouveau.
Toujours pas de distributeur pour Sade. Encore peu de libraires osaient le vendre. Mais en même temps sortait chez Gallimard le tome I de la Vie du marquis de Sade, par ce Gilbert Lely qui semblait en fin de compte un personnage intéressant. J’allais bientôt le connaître.
Pas de distribution, soit. Mais il y avait de nouveaux commissionnaires en librairie, comme Jules Vernier, un ancien coursier avec qui j’avais fait déjà des affaires il y a longtemps, et qui s’était installé rue Madame. Le commerce international s’ouvrait à nouveau. J’avais maintenant des clients au Liban. Un bouquiniste belge astucieux, Thiellemans, qui s’était installé dans un lieu privilégié, passage du Retiro, donnant dans le faubourg Saint-Honoré, m’achetait des Philosophie dans le boudoir par cinquante exemplaires. Il y avait au département Étranger Hachette un directeur qui faisait son métier. Qui m’appelait lorsqu’il voyait une de mes annonces dans la Bibliographie de la France pour un livre qui lui paraissait intéressant, et qui m’en commandait, ferme, parfois jusqu’à deux et trois cents exemplaires. Et qui donc me les payait — par traite à quatre-vingt-dix jours. Je vendais des Sade à Jean Galtier-Boissière, directeur du Crapouillot et du Petit Crapouillot, qui faisait de la librairie par correspondance...


1953. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Plein d’un optimisme neuf, je mettais en fabrication les quatre volumes de La Nouvelle Justine, pour paraître en mai, et Les Cent Vingt Journées de Sodome, pour paraître en décembre 1953. Mon édition « de Bruxelles » avait adopté pour la première fois une orthographe normalisée. Mais elle avait été faite très vite.
Cette fois je voulais une édition impeccable. Nous nous attelâmes donc, Christiane [12] et moi, à une révision complète du texte sur l’édition des années trente de Maurice Heine. Disons-le sans fard : ce travail nous mit pour plusieurs semaines dans un malaise profond, entrecoupé de fous rires inattendus et proprement déments. Nous fûmes longtemps à reprendre notre équilibre.
Le format des trois volumes était celui que j’employais depuis toujours pour Sade : in-16 raisin. Mais j’inventai pour le brochage quelque chose de très simple et d’assez extravagant en même temps.


Les 120 journées, 1953. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Les couvertures étaient de papier Ingres noir, agrémentées de quelques mots, estampés en or véritable  : sur le dos, simplement Sade *, Sade **, Sade *** . Sur les trois premiers plats, Les 120 Journées de Sodome. Il me reste un exemplaire de ces Cent Vingt Journées. C’était tout compte fait, avec cinquante ans de recul, une réussite.

Cette fois, j’avais approfondi mon enquête. J’avais consulté des psychologues, dont un qui va maintenant m’accompagner : René Diatkine, spécialiste de la jeunesse délinquante. Il avait été formel : d’une part, les jeunes délinquants lisaient peu, et quand ils lisaient, c’était plutôt des ersatz de Série noire, d’autre part, les spécialistes en question avaient plutôt tendance à les orienter vers des lectures défoulantes. Les juges d’instruction, spécialisés dans l’« outrage aux moeurs par la voie du livre », avaient donc tort.

Naturellement, la police revint dès La Philosophie dans le boudoir. J’annonçai de nouveau à la Brigade mondaine et aux juges d’instruction, que cette fois j’irais jusqu’au bout. J’avais entrepris la première édition officielle au monde des Oeuvres complètes de Sade, avec mon nom d’éditeur, et plus rien ne m’arrêterait.

À nouveau, perquisitions inutiles, et interrogatoires sans issue. Les policiers étaient tantôt indulgents, comme le commissaire Fernet, tantôt sévères. Mais toujours incompréhensifs : tout de même, c’est ennuyeux, Sade. Vous ne pourriez pas faire autre chose ? Ou encore, par d’autres : mais est-ce que vous vous rendez compte que vous pervertissez la France ? Pensez aux femmes, aux adolescents, à tous ces esprits faibles qui vont se plonger dans le stupre !
Eh bien, j’y pensais et nous en reparlerons. Seulement il me semblait que tant qu’on n’aurait pas vraiment discuté la question, au fond, avec sur la table des livres enfin à portée de main, on ne serait pas plus avancé. [...] (p. 181-183)

*


FAIRE LE PROCÈS DE LA CENSURE [13]

(1956)

J’avais en outre, depuis deux ou trois ans, un avocat. Un vrai. Auquel je garderai jusqu’à ma mort estime et affection. Lorsque le procès Sade avait commencé à se profiler, j’avais réfléchi. Qui allait me défendre ? Ne doutant de rien, j’avais choisi le plus célèbre, l’avocat des écrivains, le défenseur de la liberté d’expression ; de surcroît, il était de l’Académie française, Maurice Garçon. Je lui avais écrit, je crois. Il m’avait répondu aussitôt. Venez me voir (il était à deux pas, rue de l’Eperon). Mon affaire l’intéressait.
Nous nous liâmes bientôt assez familièrement. À notre première rencontre, il m’avait fourni un élément précieux : contrairement à ce que l’on disait, et que j’avais toujours entendu dire, il n’y avait pas de livres français interdits en France. Pas comme dans la plupart des pays étrangers. En France, il n’y avait que des éditions poursuivies. Chaque fois que l’on réédite un livre condamné, il faut, en principe, un nouveau procès. À la tête du client, en somme. Ou plutôt à l’appréciation du tribunal. Énorme découverte.
Partant de là, Maurice Garçon élaborait pour Sade une défense très simple : oui ou non, l’oeuvre de Sade intéresse-t-elle le monde intellectuel ? Oui, apparemment. Donc Jean-Jacques Pauvert a bien fait de l’éditer, pour la première fois au monde avec un nom et une adresse d’éditeur, sans coupures, sans illustrations, honnêtement, en fait. L’oeuvre de Sade est-elle « immorale » ? Oui, sans aucun doute. Mais aujourd’hui, nous avons appris à regarder l’immoralité en face.
Il y avait d’autres éléments que Maurice Garçon voulait aborder. En fait, il voulait faire le procès de la censure telle qu’elle s’exerçait à l’époque, le plus hypocritement du monde. Il va falloir en faire plus loin un petit tableau, que sauteront ceux que le sujet n’intéresse pas. (p. 218)

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L’OUTRAGE AUX MOEURS PAR LA VOIE DU LIVRE EN FRANCE, EN 1954

Revenons un peu sur la censure. Elle s’était perfectionnée. Les trois partis dont j’ai parlé, qui se partageaient le pouvoir en France depuis le départ de De Gaulle en 1947, n’étaient d’accord que sur un point : la France, pour être bien vue à l’étranger (qui s’en moquait éperdument, la France étant de toute manière classée définitivement comme la contrée type des immoralités de tout genre), devait présenter un aspect MORAL. Le système Daladier de 1939 (décret de juillet 39 destiné « à la protection de la RACE et de la natalité française », rappelons-le), augmenté des Commissions consultatives de la Famille et de la Natalité françaises, était assez satisfaisant, certes, mais on pouvait faire mieux. Le biais trouvé fut le décret du 15 janvier 1948. Je cite Maurice Garçon :

Alors que le décret-loi voulait que l’avis de la commission soit préalable à toute poursuite, le décret de 1948 n’exigeait plus l’avis qu’avant le renvoi en police correctionnelle, ce qui permettait d’attenter à la liberté par la saisie, sans aucune délibération préalable de la commission. Pendant quelques mois l’arbitraire sévit... (Plaidoyer contre la censure, 1963.)

En fait, il sévit sporadiquement pendant plusieurs années, jusqu’à ce qu’en octobre 1955 la cour de cassation s’abatte sur ce décret en annulant les condamnations rendues selon ce texte. [...] (p. 220)

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SADE EN PROCÈS

(décembre 1956-janvier 1957)

C’est le 15 décembre 1956 que s’ouvrit, devant la XVIIe chambre correctionnelle, le procès Sade, sous la présidence de M. Pérony. La première après-midi, Me Garçon consacra toute sa plaidoirie (fort longue) au dépôt de ses conclusions : en résumé, après avoir rappelé qu’une constante de la juridiction française libérale était que les livres, pour être jugés équitablement, devaient être déférés à la cour d’assises et non à la correctionnelle, qu’un des mouvements les plus automatiques de la justice, lorsqu’elle s’écartait de ses principes libéraux, était de correctionnaliser les délits commis par la voie du livre, Maurice Garçon en venait au véritable motif de ses conclusions, c’est-à-dire que l’avis de la Commission, en ce qui concerne l’Histoire de Juliette, devait être tenu pour nul et non avenu, en ce sens que deux membres de la Commission, soit M. Bertrand et M. Descaves (représentant la Société des Gens de lettres), n’étaient pas présents à la discussion.
Notion importante, comme nous le verrons.
Mais venons-en à l’audience proprement dite, qui eut lieu peu après. Passons sans trop nous attarder sur les dépositions des témoins. Il y en avait quatre : Jean Cocteau, qui écrivit en quelques mots des sortes de considérations générales : « Sade est un philosophe, et en quelque sorte un moralisateur. [. ..] Il est ennuyeux, son style est faible, et il ne vaut que par ce qu’on lui reproche... » [14] ; André Breton, dont la lettre, très importante, s’égara malencontreusement et ne put être lu à la première audience (mais elle pesa par la suite) ; puis Georges Bataille et Jean Paulhan qui déposèrent longuement [...] (p. 241)

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Attardons-nous quand même sur les dépositions des témoins : affirmant contre la « morale sociale » (bonne conscience et morale du ressentiment) dont le Président du tribunal est en quelque sorte le garant, ceux-ci en appellent (avec la subtilité dialectique qui sied dans un procès !) à une conscience plus haute, qui ne nierait pas ce qui est. On dirait, en termes batailliens, une hyper-morale, ou en termes nietzschéens, une véritable inversion des valeurs. Après cela, on peut affirmer avec Breton que Sade est un « moraliste dont la leçon ne doit, à aucun prix, être perdue ».

Le témoignage de Jean Paulhan


Jean Paulhan (photo Claire Paulhan). Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Maurice Garçon (avocat) : Je voudrais que M. Paulhan, qui est très au courant de ce sujet, car il a lui-même écrit un certain nombre d’études sur le Marquis de Sade, nous dise ce qu’il pense de l’outrage aux m ?urs que pourrait constituer l’édition de M. Pauvert.

Jean Paulhan : J’ai eu à écrire pour la Sorbonne une petite thèse sur le Marquis de Sade, de sorte que je connais assez bien son oeuvre. Elle me paraît assez importante, et historique, puisque tous les écrivains ou presque tous les écrivains du XIXe siècle, ceux qui sont représentatifs, sont sortis du Marquis de Sade, à partir de Lamartine, qui reconnaît que sans la lecture du Marquis de Sade à dix-neuf ans, il n’aurait jamais écrit ses poèmes, en continuant évidemment par Baudelaire et par des philosophes étrangers comme Nietzsche.
Il est certain que Sade est venu à une époque où une sorte de philosophie un peu molle admettait sans réserve que l’homme était bon et qu’il suffisait de le rendre à sa nature pour que tout se passe bien. De là, Sade a été conduit, par contraste, à démontrer que l’homme était méchant, et à démontrer dans le détail, de toutes les façons, cette méchanceté qu’il a fait reposer le premier dans la sexualité, ce que Freud et d’autres reprendront plus tard.
L’importance de Sade, à la fois comme écrivain — c’est un très grand écrivain — que comme philosophe, me paraît si considérable qu’interdire les livres de Sade reviendrait à peu près, étant donné que nous lisons tous les jours des oeuvres de ses disciples, à interdire le livre et à permettre la même chose dans des journaux quotidiens. Il y aurait là quelque chose d’extrêmement choquant.

Le Président : Vous trouvez qu’il y a une commune mesure entre la philosophie de Sade et celle des journaux quotidiens ?

Jean Paulhan : Non, ce que je veux dire, c’est que les journaux quotidiens vulgarisent ce qui est dans le livre à l’état pur, exactement comme les écrivains du XIXe siècle, à commencer par Lamartine et à continuer, si vous voulez, par Freud et Nietzsche, ont vulgarisé l’oeuvre du Marquis de Sade. Il y a quelque chose de très pur, de très violent dans la vie du Marquis de Sade, quelque chose qui est même choquant mais qui est tout de même la raison de tout le reste.

Le Président : Je voudrais que vous nous expliquiez où vous voyez la pureté de cette philosophie, qui me paraît destructrice.

Jean Paulhan : Il y a la pureté de la destruction. C’est Saint-Just qui a dit...

Le Président : Vous trouvez que la pureté de cette destruction n’est pas dangereuse pour les moeurs ?

Jean Paulhan : Elle est dangereuse. J’ai connu une jeune fille qui est entrée au couvent après avoir lu les oeuvres de Sade, et parce qu’elle les avait lues.

Le Président : Vous trouvez que c’est un mauvais résultat que d’être entrée au couvent ?

Jean Paulhan : Je constate que c’est un résultat.

Le Président : Si nous nous plaçons dans le domaine courant, cette férocité sur laquelle je ne veux pas épiloguer, bien sûr, qui se résume en détruisant tout, tout ce qu’il peut y avoir d’honorabilité dans la famille, de respect de la morale, vous trouvez qu’il n’y a pas de danger à la rendre publique ?

Jean Paulhan : Monsieur le Président, c’est ce qu’on a dit de Freud, quand on a commencé à connaître la férocité de Freud.

Le Président : Il faudrait donc faire abstraction de tout ce qui constitue l’exemple des principes philosophiques développés par Sade. Je ne parle pas de ces scènes qui sont abominables et qui sont lassantes aussi bien par leur nombre que par leurs descriptions.

Jean Paulhan : L’exemple est effrayant, Monsieur le Président.

Le Président : Mettre en pratique ces théories philosophiques par ces exemples, par ces descriptions de scènes, qui sont longues, si l’on en juge par la quantité de volumes dans lesquels elles sont développées, vous ne considérez pas que cela constitue un danger ?

Jean Paulhan : Je ne le pense pas du tout ; il est très difficile de démontrer que l’homme est méchant sans le montrer à l’état de méchanceté.

Le Président : Vous croyez qu’on a besoin de souligner tous ces raffinements de cruauté qui ont constitué ce qu’on appelle le sadisme. Vous trouvez que cela est normal et que même quand ce n’est pas expurgé il n’y a pas de danger ?

Jean Paulhan : Je relisais avant-hier la Bible. C’est un livre effrayant ! Tous les gens du village qui se précipitent autour de la maison où Loth recevait des étrangers, pour les « connaître », comme dit la Bible.

Le Président : Je vais vous poser la question d’une façon plus brutale. Vous auriez, vous, une jeune fille, vous préféreriez lui donner à lire le Marquis de Sade plutôt que la Bible ?

Jean Paulhan : Je n’ai pas du tout dit cela ; mais je ne lui laisserais lire la Bible qu’avec précaution.

Le Président : Laissons la Bible, qui n’est pas en cause, ou plutôt c’est vous qui l’y mettez. Je réserve ma question au Marquis de Sade. Vous ne voyez aucun inconvénient à ce que ses oeuvres soient mises entre les mains d’une jeune fille ou d’un jeune homme ?

Jean Paulhan : Je crois qu’ elles sont dangereuses pour les raisons que j’ai dites tout à l’heure. Le découragement, le dégoût qu’inspire l’oeuvre de Sade peuvent conduire celui qui le lit à se réfugier dans quelque couvent. Je crois qu’ il y a là un danger, mais c’est un danger éminemment moral.

Le Président : C’est un danger éminemment moral ; mais s’il entraîne ou s’il risque d’entraîner une corruption ?

Jean Paulhan : N’importe quel livre risque d’entraîner une corruption. Baudelaire risque d’entraîner toutes les corruptions possibles [15].

Le Président : Il y a tout de même une nuance ; les poèmes de Baudelaire...

Jean Paulhan : Je ne crois pas, Monsieur le Président. Baudelaire me paraît beaucoup plus insinuant, beaucoup plus habile.

Le Président : Vous trouvez que les points sur les i qu’il y a dans Sade ne sont pas plus dangereux que les insinuations.

Jean Paulhan : Il y a quelque chose qui repousse...

Le Président : Nous sommes d’accord. Vous ne trouvez pas que ce soit dangereux comme exemple ?

Jean Paulhan : Non, parce que c’est un exemple qui se propose comme n’étant pas à suivre.

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Le témoignage de Georges Bataille

Maurice Garçon (avocat) : Je crois, Monsieur le Président, que le témoin a fait beaucoup d’études relatives aux oeuvres du Marquis de Sade. Je voudrais qu’il vous dise ce qu’il pense de la publication qui en a été faite par M. Pauvert et de ses résultats, de ce qu’elle peut constituer, dans quelle mesure, dans son esprit, cette publication, telle qu’elle se présente, bien entendu, constitue un outrage aux bonnes moeurs.

Cocktail donné en 1957 pour les 60 ans de Georges Bataille. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
De gauche à droite : Jérôme Lindon, Gaston Gallimard, Christiane
et Marcel Pauvert, Jean-Jacques Pauvert, Georges Bataille [16].

Georges Bataille : Il y a deux aspects à cette publication. Il y a un aspect qui touche les descriptions faites par Sade ; mais il y a aussi un aspect démonstratif. En ce qui concerne les études auxquelles Me Maurice Garçon vient de faire allusion, c’est de cet aspect démonstratif que le me suis occupé exclusivement et auquel j’ai attribué une importance qui m’a paru devoir être doublement soulignée.
En effet ce qu’a innové le marquis de Sade, parce que personne ne l’avait dit avant lui, c’est que l’homme trouvait une satisfaction dans la contemplation de la mort et de la douleur. Cela peut être considéré comme condamnable et je m’inscris dans ce sens. Je considère comme parfaitement condamnable la contemplation de la mort et de la douleur ; mais si nous tenons compte de la réalité, nous nous apercevons que si condamnable que soit cette contemplation, elle a toujours joué un rôle historique considérable. J’estime que du point de vue moral il est extrêmement important pour nous de savoir, étant donné que la morale nous commande d’obéir à la raison, quelles sont les causes possibles de la désobéissance à cette règle. Or Sade a représenté pour nous un document inestimable, en ce sens qu’il a su développer et rendre sensible la cause la plus profonde que nous avons de désobéir à la raison.
Si nous considérons que cette désobéissance éclate dans les guerres et dans l’histoire, nous ne pouvons pas négliger ce fait.
Vous me direz que nous avons d’autres documents qui plaident dans le même sens que Sade, mais en le démontrant par des témoignages et des documents, au lieu de le dire. Les documents médicaux-légaux d’une part, les documents ethnographiques d’autre part, les documents historiques nous montrent que l’homme a toujours trouvé une satisfaction dans la contemplation de la mort et de la douleur. Seulement ce que je tiens à faire observer ici, c’est que ces documents se trouvent sous de nombreuses formes — après tout toute l’histoire joue dans le même sens — tandis qu’au contraire l’oeuvre de Sade est unique ; l’oeuvre de Sade contraste avec tout ce qui l’a précédée. Sade est un homme qui a voulu non seulement dépeindre — et certainement il a voulu cela — dépeindre le plaisir, mais il a voulu dépeindre aussi le dilemme où était enfermé un homme qui vivait dans une société pour laquelle les provocations de la mort et de la douleur n’étaient pas rares, une société où l’injustice régnait encore.
Il s’est certainement trouvé en présence d’une contradiction, en ce sens qu’il n’a trouvé d’excuse à ses crimes, ou plutôt à ses velléités de crimes, que dans la société dans laquelle il a vécu. Cette société, il la combat, mais cependant il a participé à son esprit criminel. Mais toujours est-il que son oeuvre mérite autre chose, je crois, que le jugement de simple pornographie qu’on serait tenté de lui attribuer, au premier abord, et qui est d’autant moins justifié que la plupart du temps, n’importe qui s’essayant à la lecture de Sade se trouve plutôt soulevé d’horreur.
Il est certain que ce n’est pas le sens que la lecture de Sade peut prendre actuellement. Actuellement nous ne devons retenir que la possibilité de descendre par Sade dans une espèce d’abîme d’horreur, abîme d’horreur que nous devons connaître, qu’il est en outre du devoir en particulier de la philosophie — c’est ici la philosophie que je représente — de mettre en avant, d’éclairer et de faire connaître, mais non pas, je dirai, d’une façon très générale. Il est certain en effet que la lecture de Sade ne peut être que réservée. Je suis bibliothécaire ; il est certain que je ne mettrai pas les livres de Sade à la disposition de mes lecteurs sans aucune espèce de formalité. Mais la formalité nécessaire, demande d’autorisation au conservateur, étant accomplie, les précautions voulues étant prises, j’estime que pour quelqu’un qui veut aller jusqu’au fond de ce que signifie l’homme, la lecture de Sade est non seulement recommandable, mais parfaitement nécessaire.

Le Président : Il faudrait donc distinguer, dans les livres de Sade, entre d’une part la philosophie que vous évoquez, et d’autre part les scènes dont le caractère est indiscutable, nous n’avons pas besoin d’insister là-dessus. Mais même en ce qui concerne cette philosophie, lui trouvez-vous un caractère édifiant ? Comme je le disais tout à l’heure, elle est absolument destructrice ; elle ne laisse rien subsister de ce qui peut être la base ou la convention fondamentale de la morale. Vous êtes d’accord là-dessus ?

Georges Bataille : J’en suis tout à fait d’accord.

Le Président : Ne trouvez-vous pas qu’il est pernicieux de répandre cela dans le public ? Vous vous rendez compte de l’effet que cela peut produire, peut-être pas sur des esprits cultivés, sur des esprits déjà exercés, mais dans un public qui comporte de nombreuses catégories de gens différents, de culture différente. Encore une fois je laisse à dessein de côté les descriptions de scènes qui ne se discutent même pas, mais même en ce qui concerne la philosophie de Sade, vous trouvez qu’elle peut avoir un caractère édifiant ?

Georges Bataille : Je pense que sa lecture ne peut pas être pernicieuse étant donné que dès l’abord nous sommes en présence de documents analogues à des documents médico-légaux.

Le Président : Je vous parle au point de vue du public. Même en faisant abstraction de toute cette série de scènes et de descriptions dont je ne fais même pas état, en nous plaçant simplement sur le terrain philosophique que vous avez évoqué, vous pensez que ces livres ne présentent pas
de dangers, qu’il n’y a pas de danger à les répandre dans le public, étant donné les thèses philosophiques qui y sont développées.

Georges Bataille : Il me semble que pour l’esprit commun il ne peut s’agir que de curiosités monstrueuses.

Le Président : Au point de vue de l’immoralité, que reste-t-il de cela ? C’est l’apologie du vice. Vous connaissez à fond toutes ces descriptions qui détruisent ce qui reste de la morale sociale, qui font valoir que la morale sociale ne paie pas, qu’en somme il vaut mieux s’orienter vers la violence, vers le vol, parce que cela rapporte, parce que cela procure un bénéfice certain. Vous ne trouvez pas que c’est d’une exemplarité extrêmement dangereuse ?

Georges Bataille : Il me semble que les publications qui sont mises en avant...

Le Président : Vous allez répondre par un biais alors que je voudrais une réponse précise. Nous ne parlons pas des autres publications, nous ne parlons que de celle-ci. Même en ne se fondant que sur les théories philosophiques que vous avez évoquées, vous ne trouvez pas que donner de la publicité à un ouvrage comme celui-là et le répandre dans le public peut être éminemment pernicieux ?

Georges Bataille : Je pense que la plupart des gens qui ont acheté aux Editions Pauvert, étant donné le prix qu’ils les ont payées, les oeuvres de Sade, ne pouvaient pas y mettre la curiosité malsaine que vous craignez, mais une curiosité d’érudits.

Le Président : Vous me répondez d’une façon indirecte, en me retournant ce que je vous demandais. Vous me dites qu’étant donné le prix qu’il fallait la payer, cette édition ne pouvait s’adresser qu’à une minorité d’érudits. Mais je vous parle, moi, de la majorité. Ne croyez-vous pas que quand on parle du public il faut en envisager la majorité et non pas une minorité quelle qu’elle soit ? Je pourrais aussi bien vous dire que même s’il s’agissait d’une édition bon marché, dès l’instant qu’elle s’adresserait à un public d’érudits ou de gens avertis, on pourrait dire qu’elle n’est pas dangereuse.
Répandre une oeuvre comme celle-là dans le public, avec cette apologie constante du vice, qui ne laisse rien subsister des bases de la morale, vous ne croyez pas que cela peut constituer un danger ?

Georges Bataille : Il me semble que non. Je dois dire que j’ai une confiance assez grande dans la nature humaine.

Le Président : Je vous en félicite, Monsieur. Vous avez un optimisme qui vous fait honneur.
Je vous remercie.

Georges Bataille, L’affaire Sade, Le procès,
Gallimard, Oeuvres complètes t. XII, p. 453-456.

J.-J Pauvert éditeur de Georges Bataille. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

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Le témoignage d’André Breton

« André Breton, dont la lettre, très importante, s’égara malencontreusement et ne put être lue à la première audience (mais elle pesa par la suite) » (p. 241)...


Lettre d’André Breton à Jean-Jacques Pauvert. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
Le brouillon de la lettre se trouve sur le site André Breton.

Le marquis de Sade a pris soin de dire (et c’est une phrase bien souvent citée) : « Je ne parle qu’à des gens capables de m’entendre ; ceux-là seuls me liront sans danger. » Cette phrase, j’estime qu’on peut la prendre au pied de la lettre. Il ne parle, cela veut dire non seulement qu’il ne s’adresse qu’à — mais encore qu’il n’a chance d’émouvoir au point d’influencer leur façon de penser et d’agir, que des êtres qualifiés à quelque titre pour atteindre d’emblée le contenu latent de ce qu’il dit. On sait, car ils ont tous tenu à en témoigner, que c’est le cas de grands poètes tels que Lamartine, Pétrus Borel, Baudelaire, Swinburne, Lautréamont, Apollinaire ; d’écrivains qui ont le plus profondément fouillé l’âme humaine, tels que Stendhal, Nietzsche, Barbey d’Aurevilly. Il est significatif aussi que les exégètes de l’oeuvre de Sade (qui ne saurait être abstraite de sa vie) sont pour la plupart des hommes de science.
Des médecins, comme Eugen Düehren, comme Maurice Heine, y ont accordé une telle importance que ce sont eux qui ont pris l’initiative de publier ou republier ce qui en avait longtemps été perdu ou en était devenu introuvable. Les ouvrages qui, sous leur responsabilité, ont été mis ou remis ainsi en circulation sont bien souvent ceux dont le contenu manifeste, envisagé sous l’angle de la morale courante, provoquerait la plus grande réprobation.
Ils ont estimé, pour des raisons supérieures, qu’ils devaient passer outre, persuadés à juste titre que ce contenu manifeste, pour ceux qui s’en tiendraient à lui, serait de nature à provoquer la répulsion, non l’attraction, en tout cas — par ses excès mêmes — rebuterait les amateurs de publications licencieuses, qui sont légion. Le prétendu « poison » comporte donc, ici, son antidote :
Les charmes de l’horreur n’enivrent que les forts.

L’oeuvre de Sade se place ainsi dans sa vraie lumière, qui procède de celle de certains gnostiques, les Carpocratiens du second siècle de notre ère et, dans une moindre mesure, des Cathares, mais la prolonge loin devant nous.
On peut, je crois, s’en tenir à l’opinion de Charles Henry, par la suite directeur du Laboratoire de physiologie des sensations à la Sorbonne. Dans sa brochure, La Vérité sur le marquis de Sade, publiée en 1887, Charles Henry cite l’épigraphe derrière laquelle s’est retranché Sade :

On n’est pas criminel pour faire la peinture
Des bizarres penchants qu’inspire la nature
.

Il la commente ainsi : « Des adeptes de l’expérience en morale ne pouvaient conclure autrement. » II y a donc déjà soixante-dix ans que, pour un esprit comme celui-ci, Sade prenait figure, non plus de monstre de subversion dont il faut s’ingénier à effacer toute trace, mais bien de moraliste dont la leçon ne doit, à aucun prix, être perdue.
Je sais — pour le connaître personnellement — que Jean-Jacques Pauvert, en éditant les ouvrages pour lesquels il est incriminé, n’a obéi à d’autre mobile que de vouloir se faire l’exécuteur de ce jugement porté, tant au dix-neuvième qu’au vingtième siècle, par des esprits très différemment orientés mais qui présentent en commun cette caractéristique d’être aussi éclairés qu’éclairants. Pour le centenaire de Madame Bovary et des Fleurs du Mal, je ne doute pas que le Tribunal voudra bien lui en tenir compte. La culture, comme la liberté, étant à mes yeux une et indivisible, je témoigne, en mon âme et conscience, que, comme aucun autre, Jean-Jacques Pauvert remplit aujourd’hui son rôle et contribue grandement au rayonnement intellectuel de ce pays, quand il réédite Sade comme quand il réédite Littré.

André Breton

pour Jean-Jacques Pauvert,
avec affection. [17]

1957
J.-J Pauvert éditeur d’André Breton. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

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SADE ENFIN JUGÉ — PREMIÈRE

(décembre 1956-janvier 1957)

Le substitut, dans son réquisitoire, fut d’une infinie prudence. Il se borna à contester les conclusions de Maurice Garçon sur la Commission, et à déplorer la navrante littérature à son avis produite par Sade :

... Je resterai, je le pense, bien en deçà de la vérité si je dis que la lecture des différents ouvrages qui vous sont soumis vous révélera d’interminables descriptions de scènes de lubricité ou de cruautés sexuelles alternant avec de longues dissertations philosophiques (morales, nous a-t-on dit) ; ce n’est pour moi qu’un monotone cauchemar, une succession d’épuisements sordides. [...] Comme moi vous conclurez, je pense, que, dans la réalité et qu’il l’ait voulu ou non, le marquis de Sade a été un chef d’école et le véritable inspirateur de toute cette littérature qui, selon le mot de M. le Conseiller Escholier, "révèle seulement l’avidité triste et insatiable du désir"...

Il poursuivit par la constatation que « les écrits qui vous sont déférés [. ..] n’ont pas, selon le mot récent d’un haut magistrat de notre cour suprême, conquis "l’estime des bonnes gens de France" » et donc étaient contraires aux bonnes moeurs, et termina en soulignant que M. Galtier-Boissière, dans son magazine du Petit Crapouillot, faisait de la publicité pour les ouvrages de Sade et que d’ailleurs on les trouvait aussi dans « certaines officines spécialisées dans la littérature érotique et licencieuse ». Il concluait donc que « pour toutes ces raisons, messieurs, vous direz que la poursuite est justifiée et vous prononcerez, à l’encontre de l’éditeur Pauvert, les peines prévues par la loi ».

Maurice Garçon fit (un peu longuement, à mon avis) la preuve de son érudition en brossant un tableau de la vie de Donatien Aldonze François de Sade (enfin, de ce qu’on en connaissait à l’époque) et de ses vues prémonitoires en matière de sexualité, et releva, lui (avec raison), que :

... cet auteur important est, par l’effet d’une conspiration générale, tenu sous le boisseau. On ne peut le connaître que par personne interposée. On en est réduit à lire les ouvrages de Lely, de Klossowski, du Dr. Düehren, de Breton, de Paulhan, de Simone de Beauvoir. [...] On publie des bibliographies mais on interdit la lecture des livres. Il faut s’en remettre à des glossateurs sans avoir permission de se faire une opinion personnelle, ce qui est contraire à tout principe scientifique...

Par ailleurs, moi éditeur, je n’avais « pas cherché le scandale ». J’avais « évité de livrer au commerce des volumes attrayants accompagnés d’illustrations équivoques ». Mon « édition, "brochée en noir" » (il parlait des Cent Vingt Journées) « était sévère comme si elle devait prendre place dans une bibliothèque janséniste ».

Enfin, « nous en avons vu d’autres », et Maurice Garçon se livrait à de longues citations de Gide (« prix Nobel ») et de Proust. Il terminait en disant qu’il ne

« pouvait croire coupable l’éditeur qui a publié, pour des lecteurs rares » (c’était bien vrai), « un ouvrage qui, fût-il licencieux, était un document littéraire et psychologique de premier ordre et indispensable à certains travailleurs. »

Le 10 janvier suivant, j’étais condamné, sans surprise, à deux cent mille francs d’amende (quatre-vingt mille pour l’Histoire de Juliette, cent vingt mille pour Les Cent Vingt Journées de Sodome et La Philosophie dans le boudoir) et aux dépens. En outre, le tribunal ordonnait la confiscation et la destruction des ouvrages incriminés. Clause de style.
Mais deux cent mille francs, c’était l’équivalent d’environ cent quatre-vingt mille francs de 2000, ou deux mille sept cent quarante-quatre euros. Une somme irréelle pour moi, en ce temps-là, dans son énormité.

La lourdeur de cette condamnation ne m’étonna pourtant pas. Maurice Garçon était déçu. La presse resta sur une prudente réserve, sur le ton « qui cherche les ennuis les trouve ». Un journal que l’on pouvait penser a priori plutôt favorable, Combat, publia la nouvelle sur un ton assez tendancieux :

« C’était une gageure que de défendre M. de Sade en correctionnelle. Surtout quand un tribunal tel que celui qui siégeait hier à la XVIIe chambre, sous la présidence de M. Pérony, en voulait beaucoup plus à l’éditeur actuel qu’au "divin marquis" [...] Me Garçon plaida fort peu pour l’imprudent éditeur. [...] La cour, esquissant un sourire... sadique, répondit qu’en lançant cette édition, M. J.-J. Pauvert avait simplement voulu vendre ses livres. [...] Dans une longue liste d’attendus, le jugement rappela notamment que l’oeuvre du marquis de Sade, en dépit de ses aspects philosophiques, constitue la négation systématique de la morale... »

Maurice Garçon, L’Affaire Sade,
première édition, 1957. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Trois semaines après, je mettais en vente L’Affaire Sade, reproduisant intégralement les plaidoiries, les témoignages et le jugement, suivis d’« Observations » d’ordre juridique qui se terminaient par le paragraphe suivant :

Enfin, nous pouvons annoncer que la procédure en cours n’a aucune influence sur la marche de nos travaux, et que les deux derniers volumes des oeuvres de Sade seront publiés au mois de février. Nous n’avons pas l’intention de rendre Sade aux imprimeurs clandestins.

Bien entendu, nous avions fait appel tout de suite.

Je ne sais plus très bien, en fait je n’ai jamais très bien su, à quelle logique j’obéissais en agissant ainsi. Ce n’était pas raisonné du tout, ou si peu. Je crois que, là aussi, l’instinct était plus fort que tout. En fait, la raison, si elle avait été là, aurait dû m’incliner vers la prudence. Mais dans quel but ? J’avais au contraire le sentiment que j’allais vers la vérité, avec Sade, et qu’il fallait y aller sans détour. Quelle vérité ? Mais je n’en savais rien ! C’était un sentiment sauvage, simplement. Je tenais quelque chose que je n’allais pas lâcher. Comme un os. Quelque chose qui m’appartenait par une propriété que je n’aurais pas su définir. Que je n’avais pas envie de définir. C’était mon affaire, c’est tout. (p. 248-255)

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SADE ENFIN JUGÉ — DÉFINITIVEMENT ?

(mars 1958)

Dans une nouvelle édition de L’Affaire Sade, augmentée du texte de ce jugement d’appel, et publiée très vite peu après, je le présentais ainsi :

Le jugement remarquable dont nous donnons ici le texte fut rendu par la Cour d’Appel le 12 mars 1958. Les juges déclaraient en somme que la philosophie d’un écrivain digne de ce nom ne relevait pas des tribunaux, mais que lorsque les moyens d’expression du littérateur "entraient en conflit avec les exigences de la moralité publique", l’éditeur devait seulement en restreindre la diffusion. Pour la première fois, l’existence d’une "littérature pour adultes" était officiellement reconnue par la magistrature.

Me croira-t-on quand j’affirme aujourd’hui, en mars 2004, que la pleine importance de ce jugement ne m’est apparue que peu à peu, et que sa totale signification est à mes yeux tout à fait récente ?

Sur le moment, j’avoue que c’est surtout le sentiment de la victoire qui m’envahit. Onze ans de luttes dans l’obscurité, dans la quasi-solitude, de combat pied à pied avec de grands moments de découragement. Et puis, c’était la victoire.

Victoire, à bien relire tous les attendus, un peu relative. Mais tout de même !

D’abord les magistrats (dont je n’ai pas retenu — et c’est dommage — les noms) donnaient raison à Maurice Garçon sur un point essentiel : la Commission, en ne se réunissant pas au complet pour l’Histoire de Juliette, et surtout en l’absence du représentant des gens de lettres, avait failli à sa mission, et sa condamnation de l’ouvrage devait être tenue pour nulle et non avenue. Depuis que nous avions fait publier les noms des membres de la Commission, certains étaient devenus d’ailleurs beaucoup plus prudents.
Ensuite (et c’était une confirmation du premier jugement), l’imprimeur était mis définitivement hors de cause. Mais surtout, voici ce qu’on pouvait lire dans ce jugement, qu’on me permettra — il le faut — de citer longuement ; ici chaque mot compte :


L’Affaire Sade, nouvelle édition, avec
l’arrêt de la Cour d’appel, 1963. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
« Considérant que les premiers juges, dans le début de leur décision frappée d’appel, ont examiné les conditions dans lesquelles les trois ouvrages du marquis de Sade faisant l’objet de poursuites ont été édités, publiés et mis en vente par Pauvert.
Qu’ensuite, répondant aux arguments de la défense, le jugement contient une analyse des ouvrages poursuivis et reproduit certains passages extraits de ces ouvrages illustrant la doctrine de Sade dont l’un des aspects les plus caractéristiques est la négation des principes fondamentaux de la morale, qu’enfin au terme de cette analyse il est conclu que dans l’exposé de sa doctrine Sade a dépassé les limites de la liberté d’expression et que l’on ne peut dissocier les principes de sa philosophie des abondantes scènes de débauche et de violence qui en sont les applications.
Considérant que cette appréciation, si fondée qu’elle puisse être sur le terrain philosophique et moral, ne fait cependant pas, sur le plan strictement juridique, la part exacte à la liberté d’expression de la pensée que la loi entend respecter et protéger, qu’il paraît nécessaire d’y apporter certaines modifications et précisions notamment en rappelant ce principe que dans un pays libre, les idées les plus fausses doivent pouvoir se produire notamment lorsqu’elles restent dans le domaine de la discussion et lorsqu’elles sont exemptes de certaines provocations et de certaines violences ou d’offenses spécialement prévues par la loi pénale ; que de telles idées peuvent en effet être débattues, critiquées et combattues sans que le juge pénal puisse les retenir pour servir de base à une condamnation qui ne résulte pas d’une disposition expresse de la loi ;
Considérant que si certains des ouvrages de Sade compris dans la présente poursuite ont, sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, été condamnés pour outrage à la morale publique et à la morale religieuse, ces deux incriminations ont été abrogées par la loi du 29 juillet 1881 et sont désormais sans application possible ; qu’en effet la loi pénale n’a pas pour but de sanctionner la loi morale mais de réprimer les atteintes à la morale dans la seule mesure où ces atteintes sont susceptibles de devenir une cause de désordre dans la Société ;
Que par exemple l’inceste dont Sade a fait l’apologie n’est punissable que lorsqu’il se commet entre ascendants et descendants mineurs ou non émancipés par le mariage, de même que l’homosexualité n’est réprimée que lorsqu’elle est pratiquée avec des mineurs ;
Considérant que même s’il était démontré que les ouvrages poursuivis contiennent l’expression de faits qui pourraient recevoir la qualification de provocation ou d’apologie de crimes ou délits spécifiés dans la loi sur la presse, lesdits ouvrages ne pourraient faire l’objet de poursuites que sur la base des qualifications précises prévues par ladite loi et suivant les formes et la procédure qu’elle prescrit ; qu’en outre il faudrait démontrer que l’éditeur de ces ouvrages les a publiés intentionnellement dans le dessein de provoquer les tiers à commettre les actes criminels ou délictueux qui y sont décrits ou d’en faire l’apologie ;
Qu’il suffit de constater que cette question est absolument étrangère à la poursuite dont la Cour est présentement saisie et que, par suite, les appréciations sur la philosophie de Sade sont également, de ce point de vue, sans portée sur la poursuite actuelle et complètement hors de propos ;
Considérant que [...] Pauvert soutenant en effet que les ouvrages poursuivis constituent des documents qui seraient indispensables à la compréhension de la philosophie du XVIIIe siècle en tant qu’il- contiennent un exposé du matérialisme et de l’athéisme dans son aspect absolu et qu’ils l’enferment en outre l’expression de l’angoisse d’un esprit tourmenté en face du problème du mal (point de vue que je ne soutiens pas...) ; « qu’enfin la défense insiste sur le fait que Sade aurait été le génial précurseur de la pathologie sexuelle, de telle sorte que son oeuvre, bien que nettement obscène, mais précisément parce qu’elle traite sans voile les perversions sexuelles est aussi nécessaire à l’étude de ces perversions que les travaux de Krafft-Ebing et de Freud pur exemple ;
Considérant que cette thèse est fondée sur des constatations et des recherches de Düehren, Maurice Heine, Gilbert Lely, Klossowsky, Ruff et Naville, dont le caractère objectif, savant et d’une haute portée intellectuelle est certain et que d’autre part les ouvrages de littérature font une place à l’oeuvre de Sade, à celle de Restif de La Bretonne et de Laclos...

Venaient ensuite des considérants qui, très honnêtement, pesaient les inconvénients de mon édition par rapport au but poursuivi :

... Considérant que sa bonne foi (à moi) « ne pourrait être établie et venir combattre en sa faveur l’intention coupable qu’implique la claire conscience qu’il avait du caractère pornographique et obscène des livres poursuivis, que s’il parvenait à détruire les charges justement constatées par les premiers juges...

Puis reprenant les considérations du premier jugement : ventes échappant parfois à tout contrôle de ma part, publicité (là, je n’y étais toujours pour rien) dans Le Petit Crapouillot, etc.

« Considérant que, prononcer en faveur de Pauvert la relaxe qu’il sollicite aurait pour résultat non seulement de permettre la vente libre des ouvrages de Sade les plus outrageants pour les bonnes moeurs mais encore d’une foule d’ouvrages ayant déjà fait l’objet de condamnations pour infraction au décret-loi du 29 juillet 1939 dont la portée demeurerait ainsi sans effet au moins en ce qui concerne les livres qui, prétendant à une certaine valeur littéraire, philosophique ou historique, étaleraient impunément dans leurs pages des récits ou des scènes dont la pudeur de l’immense majorité des lecteurs »...
... « Considérant toutefois qu’il existe dans la cause des circonstances atténuantes particulières en faveur de Pauvert qui n’a jamais été antérieurement condamné et fait l’objet de bons renseignements et qui à ce titre peut bénéficier de la loi de sursis. »

Bref, en conclusion, le jugement confirmait en ses dispositions le jugement entrepris, mais supprimait l’amende et la destruction (!) des livres.

Pourquoi donc et comment une victoire ? Eh bien tout simplement parce que, à la suite de ce jugement, il y eut comme un silence stupéfié de la police et de la magistrature, Commission de surveillance du Livre incluse. Les membres de la Commission hésitaient sûrement à reformuler des interdictions pour ces ouvrages culturellement, soudain, si importants.
Transporté par des considérants qui, en somme, me donnaient raison sur le fond, discutant seulement ce qui n’était à mes yeux que des détails, je continuai à réimprimer (quand c’était nécessaire) tous les ouvrages de Sade comme je l’entendais, et je n’entendis plus jamais parler de poursuites. C’est invraisemblable, mais c’est ainsi.

Il faudra revenir plus tard sur les conséquences incalculables, à mon sens du moins, de cet état de fait. En somme, de ce « silence des lois » au sujet de Sade, comme il le disait lui-même. (p. 260-264)

***


RÉCOMPENSE

(1968)

Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

***


SADE À LA TÉLÉ

Le 5 octobre 1999, la chaîne Arte consacrait sa deuxième partie de soirée au marquis de Sade. Au programme : un film de Pierre Beuchot et Jean-Jacques Pauvert, Sade en procès, suivi d’entretiens avec quatre lecteurs de son oeuvre (Emmanuel Pierrat, avocat, Stefan Zweifel, traducteur germaniste, Jean-Didier Vincent, biologiste, Annie Le Brun, écrivain) [18]...


(Arte, 5 octobre 1999 - durée : 1’55" — Archives A.G.)
*


SADE EN PROCÈS

Un film de Pierre Beuchot [19]
Écrit par Jean-Jacques Pauvert et Pierre Beuchot
1999 — La Sept ARTE - CINÉTÉVÉ - INA — France - 58 minutes
Avec André Wilms, Bernard Verley, Judith Henry, Maud Rayer, Anne de Broca, Evelyne Didi
Voix du marquis de Sade : André Dussolier
Musique : Mozart, Divertissement K. 137 et K. 334, 19ème Quatuor à cordes K. 465, Concerto pour piano n° 17 K. 453

Une scène reconstituée montre Jean-Jacques Pauvert en 1956. L’éditeur comparaît devant le tribunal correctionnel de Paris pour avoir publié les oeuvres complètes de Sade. Il est finalement acquitté ; désormais, les ouvrages du marquis sont tolérés, mais réservés aux adultes ! Sade lui-même a bien connu les tribunaux, et surtout les prisons — il y a passé le tiers de sa vie.
Une autre scène relate son procès en 1778 au parlement d’Aix-en-Provence. Sade n’a alors encore rien écrit. Ce sont ses pratiques sexuelles qu’on condamne : fustigations et impiétés avec la jeune ouvrière Jeanne Testard ; flagellations et sacrilèges, crimes de sodomie, tentative d’empoisonnement avec des prostituées de Marseille ; orgies avec des adolescents...
Des chefs d’accusation qui le conduisent tout droit au donjon de Vincennes, puis à la Bastille...

« Si les scènes reconstituées de ce film sont très librement inspirées de situations ayant existé, les dialogues et citations en sont authentiques. Ils sont extraits et adaptés des oeuvres de Sade, de sa correspondance, de celle de ses proches, de procès verbaux, rapports et interrogatoires de police, et de textes critiques et politiques d’époque. »

(durée : 58’22" — Archives A.G.)
*


ENTRETIENS

Nos sociétés sauraient-elles accepter que la littérature la plus scandaleuse, la plus monstrueuse, circule sans aucune entrave ?

Avec Emmanuel Pierrat (avocat), Stefan Zweifel (traducteur), Jean-Didier Vincent (biologiste), Annie Le Brun (écrivain) [20]


(durée : 15’26" — Archives A.G.)
***

Lire aussi : Entretien avec J-J. Pauvert réalisé par Carole Garcia en juin 2004 à Bordeaux.

***


Colloque Beauvoir 2008. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Le mercredi 9 janvier 2008, Sollers intervient au « Colloque Simone de Beauvoir » [21]. Au début de son intervention, il cite longuement en les commentant des extraits du livre de Simone Faut-il brûler Sade ?, écrit en 1951. Sollers souhaite alors sa réédition. C’est fait (Gallimard, collection blanche, décembre 2011). Voici un extrait de son intervention.

BEAUVOIR DE SADE

par Philippe Sollers

Mes idées sur Simone de Beauvoir ont assez peu d’importance, encore qu’elles puissent éventuellement vous intéresser, mais je vais commencer par un texte que je crois très actuel, malheureusement oublié, d’un jeune auteur :

« "L’être le plus parfait — cela commence par une citation — que nous puissions concevoir sera celui qui s’éloignera le plus de nos conventions et les trouvera les plus méprisables." Si nous la replaçons dans son contexte, cette déclaration de Sade fait songer à la revendication d’un Rimbaud en faveur d’un dérèglement systématique de tous les sens, et aussi aux tentatives des surréalistes pour pénétrer par-delà les artifices humains dans le coeur mystérieux du réel. Mais plutôt qu’en poète c’est en réaliste que Sade cherche à briser la prison des apparences. La société mystificatrice et mystifiée contre laquelle il s’insurge, évoque le « on » heideggérien dans lequel s’engloutit l’authenticité de l’existence, et il s’agit chez lui aussi de récupérer celle-ci par une décision individuelle. Ces rapprochements ne sont pas des jeux ; il faut situer Sade dans la grande famille de ceux qui, par-delà la banalité de la vie quotidienne veulent conquérir une vérité immanente à ce monde. Dans cette perspective, le crime lui apparaît comme un devoir : dans une société criminelle, il faut être criminel. Cette formule résume son éthique. »

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Nouvelle édition, déc. 2011.
Revue et corrigée
par Sylvie Le Bon de Beauvoir.

Le jeune auteur dont je vous lis ces lignes est évidemment Simone de Beauvoir. Pourquoi faut-il que ce livre, qui s’appelle Faut-il brûler Sade ?, soit enfoui dans une collection de poche oubliée avec deux autres textes d’ailleurs assez barbants qui sont très politicailleux ? Je pense qu’il faudrait quand même le rééditer sous une forme simple et disponible. Comme vous ne connaissez pas ce texte, et que j’ai rencontré au moins cent personnes qui m’ont dit que Faut-il brûler Sade ? devait être un texte extrêmement puritain contre Sade de la part de Simone de Beauvoir, autrement dit qu’elle s’insurgerait contre la pensée de Sade alors qu’elle fait précisément le contraire, je crois qu’il est nécessaire que je continue légèrement ces pages d’un jeune auteur dont vous voyez à quel point il est brillant.

Ce texte, d’ailleurs, date de 1951, dans la foulée du Deuxième Sexe. Beauvoir se dirige vers Les Mandarins. Je suis écrivain : je tiens à dire que la prose de Simone de Beauvoir est l’une des plus intéressantes que l’on ait écrite en français, la pensée et le style. Ça me paraît beaucoup plus important que de l’enfermer dans des problématiques étroites idéologico-politiques.

« C’est trahir Sade, que de lui vouer une sympathie trop facile ; car c’est mon malheur qu’il veut, ma sujétion, et ma mort et chaque fois que nous prenons parti pour l’enfant qu’a égorgé un satyre, nous nous dressons contre lui. Aussi bien ne m’interdit-il pas de me défendre ; il admet qu’un père de famille venge ou prévienne, fût-ce par le meurtre, le viol de son enfant. Ce qu’il réclame c’est que dans la lutte qui oppose des existences inconciliables, chacun s’engage concrètement au nom de sa propre existence. Il approuve la vendetta, et non les tribunaux. On peut tuer, mais non juger. Les prétentions du juge sont plus arrogantes que celles du tyran, car celui-ci se borne à coïncider avec lui-même tandis que celui-là essaie d’ériger ses opinions en loi universelle ; cette tentative repose sur un mensonge : chacun est enfermé dans sa propre peau, il ne saurait devenir médiateur entre des individus séparés dont il est lui-même séparé. Et que quantité de ces individus se liguent, qu’ensemble ils s’aliènent dans des institutions dont aucun n’est plus le maître ne leur donne aucun droit nouveau : le nombre ne fait rien à l’affaire. Il n’est aucun autre moyen de mesurer ce qui est incommensurable. »

À ce moment-là, Beauvoir écrit à Algren « Aimez-vous Sade, chéri ? » — elle est séparée d’Algren, n’est-ce pas, elle le trouve finalement assez conventionnel. C’est un Américain finalement provincial ; elle a eu avec lui un supplément de corps et elle en eu besoin, parce qu’un cerveau sans corps, comme un corps sans... C’est compliqué d’avoir les deux à la fois, et elle a eu les deux à la fois. On a besoin parfois d’un supplément de corps comme on a besoin d’un supplément d’âme.

Je continue avec ce merveilleux texte de Simone de Beauvoir sur Sade :

« L’individu qui ne consent pas à renier sa singularité — c’est toujours, chez elle, un éloge de la singularité — la société le répudie. Mais si on choisit de ne reconnaître en chaque sujet que la transcendance qui l’unit concrètement à ses semblables, on est conduit à les aliéner tous à de nouvelles idoles et leur insignifiance singulière paraîtra d’autant plus évidente ; on sacrifiera aujourd’hui à demain, la minorité à la majorité, la liberté de chacun aux accomplissements collectifs. La prison, la guillotine, seront les conséquences logiques de ce reniement. La mensongère fraternité s’achève par des crimes, dans lesquels la vertu reconnaît son visage abstrait. « Rien ne ressemble plus à la vertu qu’un grand crime » a dit Saint-Just. Ne vaut-il pas mieux assumer le mal que de souscrire à ce bien qui entraîne après soi d’abstraites hécatombes ? — Ceci en 1951 ! — Sans doute est-il impossible d’éluder ce dilemme. Si la totalité des hommes qui peuplent la terre était présente à tous, dans toute sa réalité, aucune action collective ne serait permise et pour chacun l’air deviendrait irrespirable. — Il l’est d’ailleurs ces temps-ci — : À chaque instant des milliers d’individus soufflent et meurent vainement, injustement, et nous n’en sommes pas affectés : notre existence n’est possible qu’à ce prix. Le mérite de Sade, ce n’est pas seulement qu’il a crié tout haut ce que chacun s’avoue honteusement : c’est qu’il n’en a pas pris son parti. Contre l’indifférence il a choisi la cruauté. C’est sans doute pourquoi il trouve tant d’écho aujourd’hui, où l’individu social se sait victime moins de la méchanceté des hommes que de leur bonne conscience ; c’est venir à son secours que d’entamer ce terrifiant optimisme. » [...]

Philippe Sollers, L’infini 105, Hiver 2008.

CQFD.

***

[1Préface de Gilbert Lely.

[2Un vrai roman, 2007, folio 4874, p. 85.
Le tome I des Oeuvres de Sade est publié en janvier 1990, le tome II en septembre 1995 et le tome III en octobre 1998.

[3Cf. mon article Sade lisible ?.

[4La Coopérative du livre qui le distribue n’a accepté que la préface.

[5Editions Viviane Hamy, mars 2004.

[6Le MRP : Mouvement républicain populaire.

[7Pour situer ces extraits dans le contexte d’une volonté éditoriale qui déborde largement la publication des oeuvres de Sade, il faut bien sûr lire le livre dans son intégralité. Il couvre une activité qui va de la fin de la guerre à 1968. Les pages sur André Breton et l’affaire du faux Rimbaud (La chasse spirituelle), celles sur Georges Bataille et Jean Genet, sur la publication d’Histoire d’O, sont parmi les plus passionnantes. Mais l’ensemble se lit comme le roman d’un aventurier.

[8Les titres des différents passages cités sont, sauf exceptions mentionnées, de Jean-Jacques Pauvert. La plupart des images sont tirées du livre.

[9« Que Sade n’ait pas été personnellement un terroriste, que son oeuvre ait une valeur humaine profonde, n’empêcheront pas tous ceux qui ont donné une adhésion plus ou moins grande aux thèses du marquis de devoir envisager, sans hypocrisie, la réalité des camps d’extermination avec leurs horreurs non plus enfermées dans la tête d’un homme, mais pratiquées par des milliers de fanatiques. Les charniers complètent les philosophies, si désagréable que cela puisse être », écrit Raymond Queneau. Repris dans Bâtons, chiffres et lettres (1965). A.G.

[10Dans le chapitre « La diagonale du fou ».

[11Le texte vient d’être réédité par Gallimard. Voir à la fin de ce dossier ce qu’en disait Philippe Sollers en janvier 2008.

[12La femme de Pauvert.

[13Dans le chapitre « Installation ».

[14En intégralité :

Maurice Garçon (avocat) : Voici la lettre qu’envoie M. Jean Cocteau, qui avait été cité :

Jean Cocteau : Mon Cher Maître, Sade est un philosophe, et à sa manière un moralisateur...

Le Président : C’est Jean Cocteau qui dit cela ?

Maurice Garçon (avocat) : Oui, Monsieur le Président.

Jean Cocteau : L’attaquer serait attaquer le Jean-Jacques des Confessions. Il est ennuyeux, son style est faible, et il ne vaut que par ce qu’on lui reproche.
Le moindre livre policier de la pudibonde Amérique est plus pernicieux que la plus audacieuse des pages de Sade.
En le condamnant, la France manquerait à son sacerdoce.

Le Président : Je suis d’accord sur un point : c’est qu’il est ennuyeux.

Maurice Garçon (avocat) : Sur ce point nous sommes tous d’accord.

[15Précisons que les « poèmes interdits » de Baudelaire — Les Bijoux, Lesbos, Le Léthé, À celle qui est trop gaie, Femmes damnées et Les Métamorphoses du vampire — ne furent officiellement réhabilités qu’en 1949. Cf. Baudelaire érotique.

[16Lettre de Georges Bataille à Jean-Jacques Pauvert du 30 septembre 1957

Lettre de Georges Bataille à Jean-Jacques Pauvert. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

[17Pour les témoignages de Paulhan, Bataille et Breton, crédit : minotaure.

[18Suivait les Contes immoraux, un étrange film français réalisé par Walerian Borowczyk sur un scénario d’André Pieyre de Mandiargues (1974).

[20

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1ère édition : Pauvert

Annie Le Brun rencontre Jean-Jacques Pauvert en 1977, elle rédige une préface à l’édition complète des oeuvres de Sade. Cette préface est rééditée en volume séparé sous le titre « Soudain un bloc d’abîme, Sade » (1986). En 1989, elle organise l’exposition « Petits et grands théâtres du marquis de Sade ».
De son côté, Pauvert, à qui Guy Debord confiera, en septembre 1991, le soin de rééditer ses oeuvres complètes, publie en 1990 Sade vivant, troisième volume de sa biographie sur le Marquis de Sade après Une innocence sauvage, 1740-1777 (1986) et Tout ce qu’on peut concevoir dans ce genre-là, 1777-1793, (1989).
Les lettres de Guy Debord à Pauvert et à Annie Le Brun se trouvent dans le volume VII de la Correspondance (Fayard, 2008). On y lit notamment (lettre à Annie Le Brun du 13 septembre 1991) :

[...] Pauvert m’a envoyé son admirable Sade vivant, où l’on vous rencontre partout, et où la façon de penser dont vous avez établi la cohérence est évidemment confirmée par le recoupement des aventures exemplaires de l’irréductible « Citoyen ». Ce qui embellit encore le potlach, c’est que Pauvert m’écrit qu’il pense avoir trouvé la solution de mes difficultés avec la censure. Comme je vous l’ai dit, je n’avais depuis bien longtemps rencontré personne d’autre avec qui soit possible une conversation confiante ; et c’était dans un moment où précisément le côté adverse avait jugé que l’on pourrait profiter de mes excès d"isolisme" (je viens à l’instant d’apprendre que ce mot est de Sade). [...] (p. 298-299)

et encore (P.S. d’une lettre à J.-J. Pauvert du 30 septembre 1991) :

[...] J’ai tant appris, et tant admiré, dans les découvertes de votre Sade (la probabilité logique au fond des plaisirs de La Coste, son véritable rôle dans la Révolution, la grande entreprise d’édition pornographique) que je ne saurais vous dire tout le bien que je pense de l’ouvrage. [...] (p. 302)

Du 14 octobre 2014 au 25 janvier 2015, le musée d’Orsay et Annie Le Brun présentent une exposition Sade. Attaquer le soleil (note additive du 6 octobre 2014).

[21Colloque international de Paris
Centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir.

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