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Pensée, année zéro

L’Infini 82 (printemps 2003).

D 24 avril 2007     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Bandeau de la revue L’Infini n°82 (printemps 2003) : "Contre le masochisme". C’est aussi le titre d’un entretien publié p.18. (Voir article)
Premier article : Nietzsche, miracle français. Juste avant : cette reproduction de Picasso.

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Tête d’homme, 2 juillet 1971



Pensée, année zéro

On devrait s’en apercevoir peu à peu : ce n’est pas la pensée libre qui est aujourd’hui menacée, mais, plus violemment, la pensée tout court. C’est elle qui est sans cesse dissuadée, atténuée, différée, utilisée et instrumentalisée loin de sa source et de ses possibilités essentielles. Le phénomène n’est pas récent, il vient de très loin, mais il fallait sans doute une planète informatisée pour qu’il éclate au grand jour.

L’absence de pensée est pleine de petites pensées fiévreuses et contradictoires, de revendications justifiées, d’accusations fondées, de plaintes légitimes. Elle habille les adversaires de la même forme simplifiée, réactive, bloquée. Elle s’élève pour, elle s’élève contre. Elle dénonce, elle s’indigne, elle rumine, elle croit analyser alors qu’elle relaie. Elle s’en prend volontiers au « médiatique », comme si la télévision était la cause d’un aplatissement neuronal. Elle voit des ennemis partout, et non sans raison, puisqu’ils lui ressemblent. Entrez dans des bureaux n’importe où : sécurité, boutons, souris, écrans, claviers. Où sommes-nous ? Des hommes et des femmes, toute la journée, sont devenus des prothèses de leurs machines à communiquer. Ça va, ça vient, ça circule. La misère s’accroît, l’abondance aussi. Table pleine, table rase. Penser ? Mais oui, bien sûr, nous pensons, nous avons des idées, des croyances, des opinions. La société va bien, mais elle pourrait être meilleure. La Bourse baisse et remonte, sa respiration nous contient. La gauche n’est pas assez à gauche, mais, heureusement, la droite se retient d’aller plus à droite. Il y a encore beaucoup à faire pour élargir les droits de l’Homme. Le Bien reste le Bien et le Mal le Mal.

Penser ? Mais qu’appelez-vous penser ? Voici un penseur : « La pensée à voie unique qui se propage de plus en plus et sous diverses formes est un des aspects imprévus et discrets de la domination de l’essence de la technique. Cette essence, en effet, veut l’unicité absolue de signification, et c’est parce qu’elle la veut qu’elle en a besoin. »

De quand date cette proposition ? D’il y a cinquante ans, en 1952. Et comment se nomme ce penseur prophétique ? Ici, j’hésite, je mesure les ennuis que va me provoquer d’écrire son nom. Mais enfin, oui, c’est lui, le diable en personne, Martin Heidegger, dans ce livre admirable, Qu’appelle-t-on penser ?.

La « pensée à voie unique » n’est pas ce que certains journalistes pressés ont qualifié de « pensée unique ». La « voie unique » (comme des rails), c’est « l’unicité absolue de signification ». Voilà le but, le moteur, la cible. Sont bien entendu exclus comme superflus et ralentisseurs les sauts, les embardées, les nuances, les digressions, les superpositions de sens, les jeux de mots autres que divertissants, les allusions, les perspectives inutiles, les doutes, la culture intempestive, l’ironie feutrée, bref, tout ce qui pourrait nous faire dérailler.

Les terroristes sont partout, ils vous attendent au bout d’une phrase. Il y a urgence dans le transport, une bombe est vite posée, vous avez peur et vous avez raison, des virus invisibles vous guettent. Plus la machine se perfectionne et plus les parasites sont dangereux. Une panne d’identité vous menace. Votre Dieu est en danger, vos convictions aussi, peu importe lesquelles. C’est difficile à avouer, mais vous avez tendance à ne plus croire en rien, l’avenir de l’humanité vous fatigue, la maladie et la pollution rôdent, même la mort n’est plus ce qu’elle était, la naissance non plus, et le sexe, n’en parlons pas, il est mis désormais à toutes les sauces.

Seriez-vous réactionnaire ? Mais non, vous n’avez pas l’impression que c’était mieux « avant ». Avant quoi, d’ailleurs ? L’électricité, le téléphone, la puce électronique, l’avion, les fusées ? Non, vous êtes résolument pour la science, la paix, le contrôle des naissances, le métissage, l’émancipation des femmes, le droit d’ingérence humanitaire, l’instruction laïque et obligatoire. C’est l’avenir qui vous tracasse, un avenir bizarre, qui ne correspond plus au passé qui allait vers lui. C’est le Temps lui-même qui n’a plus son battement familier. On se souvient de l’anecdote célèbre d’Arthur Cravan en visite chez André Gide et lui posant la question : « Monsieur Gide, où en sommes-nous avec le temps ? » Et Gide de tirer sa montre : « Six heures et quart. » Mais ce n’était pas la question. Trop simple.

Je n’aurais pas dû citer Heidegger, et je sais aussi qu’il faut que je me retienne de citer Nietzsche. Leurs pensées ne conviennent pas à la « voie unique ». Ils se sont gravement trompés, on nous le rappelle tous les jours. Heidegger est définitivement nazi et Nietzsche misogyne. Nous avons besoin de sagesse, de bouddhisme adapté, d’humanisme renforcé. Et pourtant l’angoisse est là, elle dit ce qui est, à savoir l’étrange destin de la terre dans son ensemble et jusque dans ses moindres recoins. « Ce destin ébranlera toute la pensée de l’homme à la fois, et dans des dimensions auprès desquelles ce que les hommes d’aujourd’hui prennent pour une agonie limitée à un secteur — les sursauts de la Littérature — fera figure de simple détail.  » Encore un passage de Qu’appelle-t-on penser ?

L’ébranlement dont il est ici question n’est pas un simple renversement ou un effondrement, et il n’est même pas impossible qu’il prépare autre chose, un tout autre horizon, un tout autre repos. S’agirait-il alors, paradoxalement, d’un progressisme ? Mais non. Ni pessimisme ni optimisme. Plutôt un autre rapport au temps. Mais c’est là, peut-être, ce que nous ne voulons pas. Ce serait trop gratuit, irreprésentable, inévaluable, énorme. Trop simple, surtout. Trop délivrant, trop libre. Après tout, il y a un petit livre qu’on peut relire ces temps-ci (et je m’étonne qu’il ne soit pas à l’Index) : La Servitude volontaire de La Boétie. Traduction moderne : l’abîme du masochisme. La vieille mort a son attrait, c’est même une pulsion. Eros n’en est le plus souvent, hélas, que le domestique. La volonté a son secret qui consiste à préférer rien que ne rien vouloir.

Sur ce point, l’actualité est bavarde. De quoi en avoir la nausée. Ce que ressent, justement, à un tournant de l’Histoire qui n’est pas sans rapport avec le nôtre, le héros de Sartre : « Quand on vit seul, on ne sait même plus ce que c’est que raconter : le vraisemblable disparaît en même temps que les amis. Les événements aussi. On les laisse couler, on voit surgir brusquement des gens qui parlent et qui s’en vont, on plonge dans des histoires sans queue ni tête, on ferait un exécrable témoin. Mais tout l’invraisemblable, en compensation, tout ce qui ne pourrait pas être cru dans les cafés, on ne le manque pas.  »

Sartre, avant qu’il décide, lui aussi, d’instrumentaliser sa pensée, avait une très forte tendance à penser. C’est d’ailleurs, au fond, ce qu’on lui reproche. Avec lui, un personnage considérable entre en scène, que le temps qui court a décidé d’oublier : l’Existence. Eh oui, la pure, centrale, ennuyeuse et écrasante existence : « Tout ce qui reste de réel en moi, c’est de l’existence qui se sent exister. » Et encore : « La vérité, c’est que je ne peux pas lâcher ma plume : je crois que je vais avoir la Nausée et j’ai l’impression de la retarder en écrivant. Alors, j’écris ce qui me passe par la tête. » Marée noire du bavardage.

C’est ça, parlez-nous de votre existence. On verra assez vite qui ment, dissimule, aime, déteste ou dit la vérité. D’où parlez-vous ? n’était pas du tout une question idiote. Elle est à reprendre, on ne l’évoque plus beaucoup. Elle est apparue à son heure. Elle est plus mémorable que des slogans rabâchés comme le célèbre « Il est interdit d’interdire ». Votre existence, elle seule, pas vos opinions, vos idées. Pas le film que vous avez vu, ni les conversations que vous avez entendues. Ce qui vous est proche, intimement proche. Vous sortez du « on dit », vous retardez la Nausée. Vous avez une chance d’échapper à la marée noire du bavardage.

Comme c’est curieux, la poésie, soudain, la vraie, vous fait signe. Presque rien, pourtant, à peine une couleur négligée. Il ne s’agit pas de « raconter », d’inventer des histoires, de transformer la vie en roman, comme le veut intensément la marchandise illusionniste, mais, déclic, de vous sentir exister. Vous vous l’interdisiez ? Au nom de quoi ? En effet, personne ne vous le souhaite. Pariez donc pour l’invraisemblable. Il ne vaut rien, juste de la pensée.

Philippe Sollers, Le Monde du 13-12-02.

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