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Balzac honoré

par Rodin, Sollers et quelques autres...

D 9 mars 2011     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Suite de notre dossier RODIN.

Lu ce jour (9 mars 2011) :

« Israël : Une statue de Rodin représentant Balzac volée au musée national.

Une statue de bronze sculptée par Rodin — « Balzac nu avec les bras croisés » — a été volée au musée national d’Israël, rapporte le journal Haaretz.

Sculptée entre 1892 et 1893 à Paris, la statue est haute d’1, 27 mètre et, selon le journal israélien, elle n’a pu être déplacée sans une grue et un camion. Une source interne a déclaré que la sécurité était défaillante dans le musée : il n’y aurait ni caméra de surveillance ni lumière, la nuit, dans le jardin où était exposée la sculpture. La direction a démenti ces allégations. La police de Jérusalem a été chargée de l’enquête.

La valeur du Balzac nu au bras croisés est difficile à estimer. Cependant, une autre sculpture de Rodin, Le baiser, a été vendue aux enchères par Sotheby’s, en 2009, pour la somme de 3.44 millions de $ et l’Eve de Rodin pour presque 19 millions de $. On pense que le Balzac nu vaut moins que ces sculptures. »

Extrait du Registre n°13 à l’Hôtel de Massa, Société des Gens de Lettres [1]

Le 6 juillet 1891 La Société des Gens de Lettres sous l’impulsion d’Émile Zola, son président, commande à Auguste Rodin une statue de Balzac. Rodin se met au travail et il fait, dans les années qui suivent, une cinquantaine d’études, quinze maquettes de têtes sans corps, riantes, souriantes, dramatiques, sept nus dans des attitudes différentes, etc. En 1896, il représente Balzac nu, sans tête, tenant son sexe en érection. Finalement, le sculpteur ne retient que sa corpulence et la robe de moine que l’écrivain revêtait pour travailler. Au Salon de 1898, Rodin expose son Balzac à côté du Baiser. On ne peut être plus explicite. Réactions :

« Jamais on n’a eu l’idée d’extraire ainsi la cervelle d’un homme et de la lui appliquer sur la figure » [2].
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Balzac nu, 1896

Mieux :

« C’est Balzac ? allons-donc, c’est un bonhomme de neige. Il va tomber, il a trop bu. C’est Balzac dans un sac. On dirait du veau. Un dolmen déséquilibré. Monstruosité obèse. Foetus colossal. Monstrueux avortement. Michel-Ange du goitre. Colossal guignol. Voyez à quelle aberration mentale l’époque est arrivée. On ne montre pas une ébauche. »

Mais on y verra aussi :

« moins une statue qu’une sorte d’étrange monolithe, un menhir millénaire, un de ces rochers où le caprice des explosions volcaniques de la préhistoire figea par hasard un visage humain » [3].

La lutte entre partisans et adversaires du Balzac intervient en pleine affaire Dreyfus. Zola, qui soutient Rodin, vient de prendre la tête du parti dreyfusard en publiant le fameux "J’accuse" (L’Aurore, 13 janvier 1898). La Société des gens de lettres, qui refuse la statue, fait finalement exécuter une pâle effigie par Alexandre Falguière. Un critique lucide :

« Falguière ayant emprunté (à Rodin) le cou puissant, la carrure, la draperie, la chevelure, le menton, les prunelles de son Balzac [...] toute l’opération consista à asseoir le personnage ainsi amenuisé sur un banc de square. » [4]

Balzac est transformé en « assis » !

Rodin refuse qu’une souscription soit ouverte pour le bronze de sa statue et fait transporter son plâtre à Meudon. L’oeuvre sera finalement coulée et placée au carrefour Vavin... le 2 juillet 1939. A l’exception de celui de Sarmiento (Buenos-Aires, 1894-1900), Rodin ne réalisera plus aucun monument malgré plusieurs commandes. Les Monuments à Puvis de Chavannes et à Whistler commandés en 1899 et en 1905, ne seront pas achevés [5].

*

Balzac, détails.

RODIN à MONET

Mon bien cher Ami,
Vous me rendez heureux avec votre appréciation sur le Balzac. Merci. Votre appréciation est l’une de celles qui m’étayent fortement ; j’ai reçu une bordée qui est pareille à celle que vous avez eue autrefois quand il était de mode de rire de l’invention que vous aviez eue de mettre de l’air dans les paysages.
Rodin, 7 juillet 1898.

*

AUGUSTE RODIN

« Ce n’est pas le conseil municipal qui a refusé un Balzac qu’il n’a pas vu : c’est moi. J’ai pour principe de ne désirer savoir si mon oeuvre plaît à d’autres qui si elle me plaît d’abord. Ainsi j’ai fait trois ébauches de Balzac, des ébauches très poussées, presque finies. Elles ne m’ont pas satisfait, je les ai détruites en effet. Après avoir été l’ouvrier de mon oeuvre, je m’en constitue le juge. »

« Une statue coûte le temps qu’il faut qu’elle coûte... Quand je serai content, le comité le sera aussi. » (1892)

« J’ai voulu montrer le grand travailleur hanté la nuit par une idée et se levant pour la fixer sur sa table de travail. »

« Si la vérité doit mourir, mon Balzac sera mis en procès par les générations à venir. Si la vérité est impérissable, je vous prédis que ma statue fera son chemin.
Mais à l’occasion de cette méchanceté qui fera long feu, je tiens à vous dire ceci : il est que ce soit affirmé, et très haut. Cette oeuvre dont on a ri, qu’on a pris soin de bafouer parce qu’on ne pouvait pas la détruire, c’est la la résultante de toute ma vie, le pivot même de mon esthétique. Du jour ou je l’eus conçue, je fus un autre homme. Mon évolution fut radicale : j’avais renoué entre les grandes traditions perdues et mon propre temps un lien que chaque jour resserre davantage. »

Rodin, Sa Vie glorieuse, Sa vie inconnue de Judith Cladel, Grasset 1936.

*


En février 1980, Philippe Sollers commente le Balzac de Rodin dans un numéro « spécial sculpture » de la revue art press.

Le Balzac de Rodin

par Philippe Sollers

Le Balzac de Rodin, art press 35, mars 1980. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
« Vos photographies feront comprendre au monde mon Balzac ! » s’exclame Rodin en 1908 quand il découvre les clichés nocturnes réalisés dans le jardin de Meudon par le jeune photographe Edward Steichen [6].

Voici donc la sculpture qui — pour la société des gens de lettres de l’époque, pour le magma de ceux qui croyaient écrire à l’époque, pour les noms d’époque en train de disparaître à l’époque, pour l’agitation de l’époque bien décidée à faire corps pour empêcher le surplomb du corps de se dévoiler, — n’était qu’une « masse informe, une chose sans nom, un colossal foetus. »
Deux « affaires » obsèdent la fin du 19ème : le Balzac de Rodin, l’histoire Dreyfus. Ainsi va la comédie humaine. Une question d’excès d’écriture, une sculpture qui en fait état, un Nom qui domine le récit social, le symptôme juif entrant dans sa phase moderne. Rien ne manque à la mise en scène. Rodin commence comme par hasard son Balzac au moment même où Camille Claudel quitte son atelier, Paul Claudel va relever le défi du ravage sculpté sur sa soeur par sa révélation à Notre-Dame, Zola ne dépassera pas d’un pouce Balzac, Rodin s’obstine, il sent que la rupture passe là, insiste là, se décide là, autour de cette tête qu’il faut pétrir, excaver, extraire, excepter, couler...
Le scandale des années 1890 ne se résout, apparemment et institutionnellement, que le 1er Juillet 1939 au carrefour Raspail-Montparnasse, juste avant que commence la nouvelle mise en charniers. Quarante, cinquante ans pour exorciser l’allusion phallique, c’est à peu près la moyenne qu’exige l’espèce. Pour accepter une érection, il faut qu’elle soit sûre qu’elle appartient au passé : c’est-à-dire qu’une autre est en train de la menacer.

« La littérature roule sur sept situations ; la musique exprime tout avec sept notes ; la peinture n’a que sept couleurs ; comme ces trois arts, l’amour se constitue de sept principes, nous en abandonnons la recherche au siècle suivant. »
« Un homme ne peut pas se marier sans avoir étudié l’anatomie et disséqué une femme au moins [7]. »
« Qui nous expliquera philosophiquement la transition de la sensation à la pensée, de la pensée au verbe, du verbe à son expression hiéroglyphique, des hiéroglyphes à l’alphabet, de l’alphabet à l’éloquence écrite, dont la beauté réside dans une suite d’images classées par les rhéteurs, et qui sont comme les hiéroglyphes de la pensée ? L’antique peinture des idées humaines configurées par les formes zoologiques n’aurait-elle pas déterminé les premiers signes dont s’est servi l’Orient pour écrire ses langages ? Puis n’aurait-elle pas laissé traditionnellement quelques vestiges dans nos langues modernes, qui toutes se sont partagé les débris du verbe primitif des nations, verbe majestueux et solennel, dont la majesté, dont la solennité décroissent à mesure que vieillissent les sociétés ; dont les retentissements si sonores dans la Bible hébraïque, si beaux encore dans la Grèce, s’affaiblissent à travers les progrès de nos civilisations successives ? Est-ce à cet ancien Esprit que nous devons les mystères enfouis dans toute parole humaine ? N’existe-t-il pas dans le mot VRAI une sorte de rectitude fantastique ? [8] »

Quand ça s’écrit vraiment, la signature est sculpture. Les mots se touchent avec les doigts.
Voici donc l’acte de récusation de l’état-civil. Il ne tient pas de Tables, lui, c’est une montagne qui vient de se lever de sa table et qui semble recevoir de plein fouet l’abîme à contre-courant du flux des générations. Il le tâte du pied, il l’enlève d’un coup de menton, il l’écoute de l’oreille gauche découverte, il l’entend par la trompe de sa manche vide, c’est un éléphant, c’est un buffle, c’est un porc extrêmement raffiné. Il a au moins deux corps, l’un sec vertical brutal, l’autre en ventre enceint, les deux bras dedans tenant les viscères. Il est très maigre parce qu’il est très gros, il vous fait une grossesse à l’envers, là, tour à la renverse, cochon hors du capuchon, bronze en bure, dominicain sous bénédictin. Il se noue sous vos yeux, gonfle, se creuse, gorge goitre poitrine en poitrail, fusée sous l’obus, obtus. C’est la merde verte, et noire, et reverte, l’immense mer aphasique en cours de reproduction qui se voit fendue. C’est le roman, le roman lui-même !
Ah, le roman ! A réinventer, le roman ! Quelle machine, ce Balzac ! Quelle diagonale bouddhiste !
Quelle plume absente ! Quel animal !
Comme il honore son contrat ! Comme il est haut ! Comme il est bas !
A l’envers, toujours à l’envers, et la société du temps, allez, à sa perte !
On comprend qu’ils n’en sortent pas, les Français, de Balzac ! Il les a eus. C’est tout vu.

Philippe Sollers, Février 1980.
art press 35, « Spécial sculpture », mars 1980.

Lire également : Rodin à Düsseldorf.

*



A gauche : Balzac en redingote, 1891 (Fonte : 1969)
A droite : Balzac, étude, 1892.

Ils ont dit

PAUL CLAUDEL

Sur Rodin

Des critiques irréfléchis ont souvent comparé l’art de Camille Claudel à celui d’un autre dont je tais le nom (1).

Paul Claudel, « Camille Claudel statuaire », 1905.

(1) Hélas ! je suis tout de même obligé de reconnaître que Rodin était un génie (1928).

*

BAUDELAIRE

Sur Balzac

« C’était bien lui, la plus forte tête commerciale et littéraire du dix-neuvième siècle ; lui, le cerveau poétique tapissé de chiffres comme le cabinet d’un financier ; c’était bien lui, l’homme aux faillites mythologiques, aux entreprises hyperboliques et fantasmagoriques dont il oublie toujours d’allumer la lanterne ; le grand pourchasseur de rêves, sans cesse à la recherche de l’absolu ; lui, le personnage le plus curieux, le plus cocasse, le plus intéressant et le plus vaniteux des personnages de La comédie humaine, lui, cet original aussi insupportable dans la vie que délicieux dans ses écrits, ce gros enfant bouffi de génie et de vanité, qui a tant de qualités et tant de travers que l’on hésite à retrancher les uns de peur de perdre les autres, et de gâter ainsi cette incorrigible et fatale monstruosité ! »

Charles Baudelaire, dans le Corsaire Satan du 24 novembre 1845.

« J’ai maintes fois été étonné que la grande gloire de Balzac fût de passer pour un observateur ; il m’avait toujours semblé que son principal mérite était d’être visionnaire, et visionnaire passionné. Tous ses personnages sont doués de l’ardeur vitale dont il était animé lui-même. Toutes ses fictions sont aussi profondément colorées que les rêves. Depuis le sommet de l’aristocratie jusqu’aux bas-fonds de la plèbe, tous les acteurs de sa Comédie sont âpres à la vie, plus actifs et rusés dans la lutte, plus patients dans le malheur, plus goulus dans la jouissance, plus angéliques dans le dévouement, que que la comédie du vrai monde ne nous les montre. »

Charles Baudelaire, « L’Art Romantique ».

***


Il ne fait aucun doute que Philippe Sollers a en tête le Balzac de Rodin lorsqu’il intitule Volonté de Balzac un article du Monde du 1er avril 1994.

Volonté de Balzac

par Philippe Sollers

Le Monde des livres du 1er avril 1994. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Il disait : « J’aurai porté une société tout entière dans ma tête ». Sa biographie permet de vérifier que, comme pour tous les grands écrivains, l’essentiel est dans son oeuvre.

Contrairement à ce qu’auront pensé un certain nombre de modernes racornis et précieux, Balzac est plus actuel que jamais. Pourquoi fait-il peur ? Trop d’Histoire et d’histoires. Demandez à un romancier français où en est sa médiation historique, celle de son temps et de tous les temps. Il balbutiera, se dérobera, deviendra vite formaliste, populiste, moraliste ; il vous répondra en se prenant très au sérieux, tout en dissimulant son ignorance. La société ? Connaît pas. Le passé ? Confus. Le présent ? Chaotique. Pas étonnant, donc, qu’on ne puisse pas parler de futur.

Une biographie de Balzac ? Oui, surtout pour vérifier, comme pour tous les grands écrivains, que l’essentiel est dans l’oeuvre. Certes, il est important de savoir que Balzac s’appelait en réalité Balssa ; que son père, voltairien et rusé, s’est glissé à travers la Révolution et l’Empire (Honoré, en devenant de plus en plus monarchiste et catholique, aura donc été un parfait Oedipe) ; que sa mère — point capital — était un monstre (« Elle me haïssait avant que je fusse né ») ; que ses deux soeurs, Laure et Laurence, auront sans doute été ses deux amours principaux. Tout cela compte, infléchit l’ensemble de son aventure.

Mais voici, très vite, le personnage majeur : la lecture. Balzac, d’emblée, est une prodigieuse machine à lire, telle est sa vraie naissance, peu à peu transformée en industrie d’écriture. Ouvrons Louis Lambert, c’est une autobiographie à peine déguisée :

« L’absorption des idées par la lecture était devenue chez lui un phénomène curieux ; son oeil embrassait sept à huit lignes d’un coup, et son esprit en appréciait le sens avec une vélocité pareille à celle de son regard... Il possédait toutes les mémoires : celle des lieux, des noms, des mots, des choses et des figures. Non seulement il se rappelait les objets à volonté : mais encore il les revoyait en lui-même situés, éclairés, colorés comme ils l’étaient au moment où il les avait aperçus. Cette puissance s’appliquait également aux actes les plus insaisissables de l’entendement. »

Louis Lambert, le « jumeau spirituel » de Balzac, comme dira Baudelaire, n’a que douze ans. C’est un « théoricien de la volonté » (et donc de la volonté de puissance, thème capital chez l’auteur de la Comédie humaine). Bien entendu, au départ, personne ne remarque rien, on met l’enfant en pension, il n’est ni bon ni mauvais, il poursuit seul ses expériences, rien de ce qu’on lui enseigne ne vaut l’entraînement auquel il se soumet lui-même pour devenir un monde parallèle au monde.

Tout se passe d’ailleurs comme si la formidable mutation du dix-neuvième siècle l’avait élu, lui, comme faculté de déchiffrement et de concentration. La société a commis un crime ? Voici le secrétaire qui va nous dire pourquoi et comment. Un secrétaire minutieux, précis, archiviste ; un bénédictin, un moine (il en prendra bientôt, par provocation, l’habit et les habitudes).

Il y aura un Balzac ethnologue de jour, mondain, curieux, affairiste, cloisonné ; et un Balzac de nuit, dont on imagine (mal) la légende :

« Moi, de minuit à midi, je compose, c’est-à-dire que je suis douze heures sur mon fauteuil à écrire, à improviser, dans toute la force du terme ; puis de midi à 4 heures, je corrige mes épreuves. A 5 h 30 je suis au lit, à minuit réveillé. »

Déjà, on pense à Proust, et bien entendu, c’est la même sublime folie en acte. Le jeune Balzac ? Il est dans une mansarde, avec ses livres :

« Je ne sors que rarement, mais lorsque je divague, je vais m’égayer au Père-Lachaise, et tout en cherchant des morts, je ne vois que des vivants. »

Balzac rime déjà avec Rastignac, à nous deux, donc, pseudo-réalité cachant ses racines. On va mettre tout ça à découvert, pan par pan.


La Tête de Balzac, musée Rodin, Paris. Photo A.G., 18 février 2011. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
« J’aurai porté une société tout entière dans ma tête. »

Un romancier ne doit pas trop penser ? Quelle misérable propagande des salariés du diable ! Au contraire, la philosophie est nécessaire ; sans elle, pas de récit informé. Spinoza n’est accessible qu’en latin ? Balzac entreprend une traduction de l’Ethique. Comme ça. Mais voici la référence insistante : Buffon. On ne s’y attendait pas. Les hommes sont des animaux dont il faudrait faire le classement par espèces, la radiographie en mouvement. L’Histoire est à la fois une « résurrection globale du passé » et une observation de l’envers du présent sous toutes ses formes. La Comédie humaine, dira Balzac en 1842, a d’abord été un rêve, une chimère. Et puis, elle est devenue réelle. Peu à peu, l’Humanité a pris le contour d’une vaste Animalité dévoilée.

L’écrivain est un conteur, mais aussi un archéologue, un nomenclateur, un enregistreur. Il a un sens spécial pour deviner la question-clé, celle à laquelle on donne le nom de " femme ". Balzac, non content de scandaliser son siècle par la fameuse formule : « J’écris à la lueur de deux vérités éternelles : la Religion, la Monarchie », à cette formule merveilleuse d’ironie : « L’écrivain catholique trouve une femme nouvelle dans chaque nouvelle situation ». Oui, oui, l’écrivain « protestant » n’en est pas capable. Résultat : Rome le mettra à l’Index, mais quelqu’un l’entendra d’une autre oreille : Marx.

Les femmes dans la vie de Balzac ? Quel truc ! Madame de Berny comme mère de substitution ; sa soeur, Laure ; la duchesse d’Abrantès (tiens, elle s’appelle Laure elle aussi) ; bien d’autres (et souvent par lettres) ; Louise de Brugnol ; et, enfin, l’incroyable Eve Hanska épousée en Ukraine (mais que diable est-il allé faire dans cette galère ?). Mettons à part la contessa, madame de Visconti, une Anglaise. Elle est blonde. Elle est blonde. Elle s’appelle Sarah. Balzac, qui n’arrête pas de déménager et d’emménager (rien que cet aspect de sa personnalité est digne d’une étude spéciale), vit avec elle clandestinement près de Chaillot. La duchesse d’Abrantès (qui a été la maîtresse Me Hernich) est une mine d’information sur les secrets de l’histoire. Mais c’est pendant sa liaison avec Sarah que Balzac écrit un de ses chef d’oeuvres : La fille aux yeux d’or.

Au fait, de quoi a-t-il l’air, ce Balzac ? Les témoignages convergent : corpulence ; grand front ; gros nez carré (à David d’Angers qui fait son buste : « Prenez garde à mon nez ; mon nez c’est un monde ») ; grosse bouche avec de mauvaises dents ; cheveux noirs rejetés en arrière ; attitude de franchise, de bonté, de naïveté : perpétuelle bonne humeur (le côté Rabelais). Mais tout le monde est frappé par ses yeux : ils sont bruns, « remplis d’or ». Théophile Gautier :

« Les yeux avaient une vie, une lumière, un magnétisme inconcevables... C’étaient deux diamants noirs qu’éclairaient par instants de riches reflets d’or... Des yeux à faire baisser la prunelle aux aigles, à lire à travers les murs et les poitrines, à foudroyer une bête fauve furieuse, des yeux de souverain, de voyant, de dompteur. »

Rodin, Balzac. Photo Steichen, 1908. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Me comprendra-t-on si je dis que l’extraordinaire sculpture de Rodin exprime précisément, à l’aveugle, cette puissance optique ? Oui, c’est bien ce Balzac héroïque, dont la société des gens de lettres ne voulait à aucun prix. Balzac surplombant Paris et son ventre, son grouillement, ses passions, ses replis [9].

Balzac romancier, penseur, journaliste, aventurier, magnétiseur et démagnétiseur, Balzac poursuivi pour dettes, Balzac snob, simple, érudit, mystique, amoureux, attentif, Balzac physiologiste, obligé de vendre séparément ses trouvailles et ses dissections, alors qu’il ne pense qu’à l’unité de composition dont personne ne semble deviner l’ampleur :

« J’ai un diamant de cent cinquante carats, mais comme on ne veut pas me le payer, je le scie et j’en vends des parties. »

Balzac en froc, gorgé de café, mangeant des côtelettes et de l’oseille. Balzac architecte disposant ses « fragments, fûts, chapitaux, colonnes, bas-reliefs, murs, coupoles ». Balzac monument. Toutes les situations doivent trouver leur place : physionomies, caractères, manières de vivre, professions, zones sociales, pays, enfance, vieillesse, âge mûr, politique, justice, banque, guerre. « Les moeurs sont le spectacle : les causes sont les coulisses et les machines ; les principes, c’est l’auteur. » La biographie de Balzac se confond de plus en plus avec la hantise de l’oeuvre complète. Comment faire ? Comment rassembler toutes ces scènes, ces études, cet énorme cancer de plume ?

Solitude de Balzac. Sainte-Beuve minaude. Un seul autre écrivain semble pourtant se détacher du lot médiocre et gris, mais Sainte-Beuve minaude toujours. Cet autre, dit Balzac, a écrit « le plus beau livre écrit depuis cinquante ans. » Celui que « Machiavel écrirait de nos jours s’il écrivait un roman » . Son nom ? Stendhal. Son roman ? La Chartreuse de Parme. Balzac est seul à le défendre. Il y a quand même Hugo, Vigny (qui seront les seuls à voter pour l’auteur de la Comédie à l’Académie Française). Il y a Berlioz. Mais rien à faire : il faut continuer à s’enfermer seul, la nuit :

« Le moment exige que je fasse deux ou trois oeuvres capitales qui renversent les faux dieux de cette littérature bâtarde, et qui prouveront que je suis plus jeune, plus frais, plus grand que jamais. »

Le 14 juillet 1843, Balzac obtient son visa pour l’Ukraine à l’ambassade russe de Paris. Il va rejoindre Eve, la persuader de l’épouser, il y aura des legs réciproques, il va, comme par hasard, être de plus en plus malade du coeur. Cette Polonaise est bizarre. Le secrétaire de l’ambassade, Victor Balabine note, à propos de Balzac, dans son Journal :

« Un petit homme gros, gras, figure de panetier, tournure de savetier, envergure de tonnelier, mine de cabaretier, et voilà. Il n’a pas le sou, donc il va en Russie ; il va en Russie, donc il n’a pas le sou. »

Balzac reviendra en Ukraine après la révolution de 1848, laquelle, après le pillage des Tuileries, le laisse froid et hostile (Flaubert ne sera pas plus tendre, on le sait, avec la Commune de Paris).

L’histoire a-t-elle un sens ? Peut-être, mais « un roman est plus vrai que l’histoire ». Pas n’importe quel roman, bien sûr. « J’aurai porté une société tout entière dans ma tête. » Un témoin décrit Balzac à trente-quatre ans : « Il est content d’être au monde dans une époque aussi fertile en événements. » En 1850, l’année de sa mort, Balzac a cinquante-et-un ans. On se frotte les yeux. Proust lui, disparaît à cinquante-deux ans. Tous les livres en si peu de temps ? Les paresseux d’aujourd’hui en tremblent. Finalement, sur Balzac, la réserve des contemporains est générale. Il n’aura comme éloges que ceux de Barbey d’Aurevilly et de Hugo. Hugo est allé le voir mourir. Comme Chateaubriand vient aussi de sombrer, la voie est libre. Au Père-Lachaise, en prononçant son hommage à Balzac, Hugo sait qu’il prend le temps aux cheveux : « Tous ses livres ne forment qu’un livre, livre vivant, lumineux, profond, où l’on voit aller et venir, et marcher et se mouvoir, avec je ne sais quoi d’effaré et de terrible mêlé au réel, toute notre civilisation contemporaine », sans doute, mais Sainte-Beuve minaude toujours : Balzac ? N’exagérons rien.

A la messe d’enterrement, à Saint-Philippe du Roule, Hugo est assis à côté du ministre de l’Intérieur, Jules Baroche. « C’était un homme distingué », dit le ministre. « C’était un génie », répond Hugo. Derrière le cercueil, ensuite les observateurs de l’époque ont noté la présence de très nombreux ouvriers typographes. Cela, j’imagine, n’aurait pas déplu à Balzac.

Philippe Sollers, Le Monde du 01.04.94.

*


Les Balzac du musée Rodin-Paris

Le musée Rodin de la rue de Varennes à Paris a rouvert ces portes. En voici quelques Balzac : statues en plâtre, en bronze, bustes.
Photographies A. Gauvin, le 21 janvier 2016.

Balzac. Etude de nu C. 1892.



Balzac en redingote, 1891 et Balzac,1897.


Balzac. Tête au front dégagé et au menton fendu, dite tête H. Vers 1894.


Balzac. Avant-dernière étude pour la tête. Vers 1896-1897.



Vers 1897, réalisation vers 1902-1904.
Grès émaillé. H. 47 cm ; L. 44 cm ; P. 38 cm.


*


QUINZE ANS PLUS TARD...

Le Balzac de François Meyronnis

Brève attaque du vif, un roman bizarre (au sens baudelairien du terme) que, peut-être, hypothèse optimiste, une dizaine de personnes ont lu, commence au carrefour Vavin, à Paris, devant la statue de Balzac :

Il faut que tu saches que cela se déroule maintenant. Rien ne te sépare de ce qui arrive. En apparence, je reviens progressivement sur le plan ordinaire où s’écoulent les jours. Sauf que je suis encore suspendu au-dessus d’un gouffre, pris dans une alvéole de vertige. Elle ne cesse de surgir, la statue de Balzac : inapprochable, tyrannique, de plus en plus effrayante. Un dolmen à crinière ! Un dolmen dont les yeux crevés me fixent. Son regard plonge dans mes taillis nerveux, dans mes tarentelles. Fait frissonner l’océan sans rivages de l’épouvante. Ah, cette façon de se rejeter en arrière dans la nuit... C’est depuis ce mouvement de retrait que la statue me regarde, comme si la vision devait jaillir d’un spasme. Devant cela, quelque chose tremble en moi ; ne se stabilise pas. Mais qu’arrive-t-il, au juste ? Qu’est-ce qui fait affluer la terreur ? Un voyage. Figure-toi que je viens de faire un voyage. Pendant un certain laps, j’ai disparu. Cela n’a pas duré longtemps, peut-être. Mais pendant quelques minutes je suis passé de l’autre côté. C’est survenu d’un coup, telle une fissure qui s’élargirait brutalement. »

[...] Un éclat de rire me passe au laminoir.
De plus en plus menaçant, le rire de Balzac emplit le carrefour. Le romancier porte une espèce de manteau, replié sur lui, qui tient aux épaules. Cette gangue de bronze, servant de robe de chambre, joue avec son modelé comme avec une arme fatale : on dirait que des couteaux en sortent, des maillets, des piques, des épieux. En un mot, que les reliefs dissimulent des ustensiles à massacre. Mais l’épouvantable est ailleurs. Il réside dans le regard de la statue. Le regard renversé ! A cause de lui, la terre tanguait sous mes talons. En cinq sec, il m’a englouti. Sans ce mauvais ?il, le gouffre ne dévalait pas sur les premières vertèbres cervicales. Ne surgissait pas, tel un rhinocéros en pleine charge.
Car le rhinocéros est sorti de l’oeil de Balzac. Déjà une lièvre dans le regard de l’écumeur d’encre rejette tour son corps en arrière, et l’extirpe du vide au milieu d’un tremblement hilare. A partir d’une telle extraction bouffonne, la statue se forme elle-même. Elle se forme en permanence. Attrapée, la béance du chaos. Enfin atteinte. Et respirée, simplement et continuellement. Refusant les impasses humaines, ces maladies honteuses, Balzac laisse incanter son regard. Elle t’enveloppe comme un trou noir, cette incantation.
Dès lors les lois habituelles de la physique n’ont plus cours. Tu es pris dans un tourbillon, qui absorbe la lumière ; qui déforme l’espace et étire le temps. A chaque fois dévié, l’inégal t’expatrie du sol, de tous les sols. Maintenant le moindre détail jaillit dans l’instant, exonéré de soi. Pour un peu, tu t’établirais dans la non-saisie des choses, dans le point le plus intérieur de l’abîme. Sur la pointe du couteau... Pour un peu, oui. Mais comment se démanteler sans disparaître ?
Chou-hou ! Chou-hou !


Rodin, Balzac, boulevard Raspail. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Balzac siffle, cette fois. Lui, il y arrive. Il habite dans le gouffre, au coeur du coeur. Son cerveau s’engendre sous la forme d’une montagne, et cette montagne ne craint aucun remous. Elle exhibe même son inlassable surgissement, avec une violence d’émondeur. Alors, n’attends pas qu’elle te bichonne, la montagne. Invincible, pourquoi se contenterait-elle de l’illusion de la liberté ? Regarde. L’encolure est pleine de force. Taurine. Ironiques et sensuelles, les lèvres. En plus, elles chuchotent. Laissant filtrer une voix basse et gutturale, elles murmurent. D’abord, je ne comprends rien. Un bredouillis mâchonné, un balbutiement métallique, c’est tout ce que je distingue. Puis quelques mots se faufilent : « Les isolés, dit la voix de Balzac. Les isolés ! Seuls, ils entreront dans la chambre nuptiale... Uniquement eux... Chou-hou ! Chou-hou ! » Vapeurs brumeuses, les sons se perdent dans la nuit. Traînées filantes. Haleine de l’hiver.
Doucement, la statue se détache du socle pierreux. Dégageant une lueur phosphorescente, elle semble affranchie des pesanteurs. Elle a l’air d’une montagne, mais animée d’un seul souffle, à la fois volume et rythme. Elle est le corps même du vide, son prolongement coulé dans le bronze. Rien ne tient devant elle. Une danse à l’épée, on dirait qu’elle produit ça dans l’atmosphère. Elle ouvre la voûte céleste, et provoque l’agonie des conventions. Sa masse agile défie chaque particule d’existence. Or voilà que cette masse se dresse contre moi. Des nombreux replis et ressauts de la statue poussent toujours autant d’armes, en général emmanchées au bout d’une hampe. Avec ses épieux et ses piques, Balzac me coupe en morceaux. Vloff ! Il taille, le viandeur. Il tranche la gorge, chlac ! Attaque la poitrine... Déchirées, les entrailles... Un coup de pique ! Et hop ! Un autre coup, en plein dans la cafetière. Le voilà qui lèche mon cerveau à vif, en se tortillant de rire. Qui se goberge à grandes lampées, avec un rictus de crime. Le cannibale boit mon sang à même la plaie. Emporté par une frénésie obscène, il ronge aussi mes os.
Et moi, vais-je plus mal pour autant ?
Étonne-toi, si tu veux. Mais tout va bien. Affirmer que ces coups de pique m’extorquent les grands aboiements de la souffrance, qui le ferait perdrait une occasion de se taire. Il y a quelques minutes, avant les lames, ça aboyait. Elle se rapprochait, la rambarde de l’inertie fatale. Eh bien, ce n’est plus vrai.
Loin de là !
Oh, il n’y a aucune combine. Balzac et moi, on ne joue pas la comédie. Seulement, depuis qu’il s’échine au carnage de la peur recule. Du moins, est-ce plus facile de la combattre. Plus facile, dans le saisissement, d’aiguiser la concentration.
Si fort, l’effroi.
Il devient si fort qu’il se mue presque en sérénité. Ne pas se laisser distraire. Rejoindre le profond déploiement ; ouvrir d’un coup les fermoirs de l’instant. Ils servent à ça, les coups de pique. Nullement à tuer. Ils frappent mon corps mental, pas l’autre, toujours immobile comme du bois sec, perdu dans les brumes, le cul posé à son aise contre un chasse-roue. Ici la question n’est pas : comment sauver sa peau ? Mais comment être libre, détaché et solitaire sans fléchir... Sans chavirer dans la plus hideuse des peurs... Sans sombrer dans l’inanité...
Solitude... Qui parle de solitude ? Est-ce la voix de Balzac que j’entends à cette minute ? Avec ce fort accent chinois ? Un danger nouveau se profile, impondérable comme le poids d’une colonne verticale de gaz. Une rencontre, il ne manquait plus que ça : mieux vaudrait qu’on me pulvérise à pleins canons. D’autant que la rencontre s’annonce du genre à glacer veines et artérioles. Croiser la route des scarabées du démoniaque, des bousiers de Lucifer. .. Ah ! Ils vont me trouver dans un drôle d’état.
« Le retenir, vite ! énonce brutalement la voix chinoise. Surtout qu’il n’y arrive pas ! Signal d’alarme ! Signal d’alarme !
Il s’enfuit, le flambeur de phrases ? interroge une autre voix, grasse et rauque, qui ressemble à une toux.
Pire », on lui répond. Le scripteur antisocial évolue dans l’élément le plus invivable, dans le Pays de Nulle Part. [...]

François Meyronnis, Brève attaque du vif, Gallimard, coll. L’infini, 2010, p. 24-28.

Lire : François Meyronnis, le scripteur antisocial.
Balzac et les mots à la mode

***

Le Balzac de Rodin au carrefour Vavin. Photo A.G., 10-11-11.
« Ah, cette façon de se rejeter en arrière dans la nuit... » Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


[1Rushes du film Rodin chez Balzac.

[2Rochefort dans L’Intransigeant, 1er mai 1898.

[3Georges Rodenbach, L’Élite, 1899.

[4Charles Chincholle, dans La Petite République, 15 novembre 1898.

[5Source, entre autres : http://www.insecula.com/oeuvre/O0013578.html

[7Balzac, Physiologie du mariage.

[8Balzac, Louis Lambert.

[9Voir plus bas.

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1 Messages

  • Marc’o | - 0:0 1

    Hypothèse optimiste : François Meyronnis n’est peut-être pas un excellent écrivain. (Mais l’hypothèse de mon existence n’est en revanche pas remise en cause, et tout le reste en découle, comme naturellement.)