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Il y a 40 ans le colloque de Cerisy : « Artaud/Bataille »

« Vers une révolution culturelle »

D 8 mai 2012     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


En juillet 1972, se tient à Cerisy-la-Salle un colloque dirigé par Philippe Sollers et intitulé « Artaud-Bataille, vers une révolution culturelle ». Pourquoi ?


POURQUOI ARTAUD, POURQUOI BATAILLE

par Philippe Sollers

Pourquoi ? Pour faire bouger des contradictions. Supposons que certains acceptent ou feignent d’accepter Artaud et non Bataille, et réciproquement ; supposons encore que, chaque fois, ce choix exclusif désigne un non vu spécifique, non vu qui, nécessairement, indiquerait comment Artaud ou Bataille sont ramenés par la conscience à un statut excentrique au lieu de mettre en cause cette conscience en son centre. Imaginons que Bataille, Artaud aient subi, subissent encore, de la part du discours métaphysique ou universitaire, une violence semblable, bref que la tentative, elle-même inévitable, de décharger leur passage, soit monnaie courante. Comment la conscience de cette monnaie pourrait-elle supporter qu’Artaud, que Bataille soient ce qu’ils sont ? Il faut ou qu’ils aient été ; ou qu’ils restent inaccessibles. Or, la seule chose que ne peut comprendre la raison apprise c’est qu’on peut être et avoir été. Nous interrogeons une période de crise et de bouleversements aigus, la moitié du XXe siècle, le fascisme, le stalinisme, deux guerres mondiales, le déplacement de l’histoire de l’Europe vers l’Asie, deux révolutions et même trois, ou encore plus exactement l’expérience pratique que la révolution ne peut s’interrompre, N’oublions pas que ceux qui ont vécu jusqu’en 1960 ne pouvaient pas penser devant eux que cette interruption était impossible dans l’histoire, qu’un jour viendrait, aujourd’hui, où, après un blocage apparent mais un mouvement souterrain, la proposition « la tendance générale est à la révolution » serait une définition réelle. Mais nous parlons de deux expériences qui, comme celle de Nietzsche en lever de rideau, n’ont pas accepté l’évidence, c’est-à-dire un mensonge de la raison. Qui ont maintenu en eux-mêmes et dans une universalité où cet « eux-mêmes » se dissout pour être de fond en comble historique, l’excès, la limite, l’affirmation. Toute notre époque est travaillée par Artaud, par Bataille. Une fois dissipée la supercherie qui faisait d’eux des dépendances exorbitées du surréalisme, après la montée d’une idéologie de décor néo-surréaliste sans rien de commun avec l’exigence qu’avait su conserver Breton, après les efforts dérisoires pour limiter Artaud et Bataille aux faux problèmes du « cas », de « l’exception qui confirme la règle », d’alibis cliniques, biographiques, philosophiques, chacun sait que les questions clés qui se posent, après mai, au camp révolutionnaire dans le champ de l’idéologie tout entière sont, directement ou indirectement, déterminés par eux. La théorie elle-même ne peut plus se faire sans partir d’eux, faute d’être frappée d’insignifiance, le plus souvent nous dirons même qu’elle s’élabore surtout en les délayant. Nous les rassemblons donc, sans ressemblance, mais selon la conviction que leur ennemi est commun.
Non, il ne s’agit pas de socialisme utopique, d’inconscient, de surréalité, de raclage herméneutique, de problème de langage. Il s’agit de deux vieilles taupes beaucoup plus profondes en redonnant ici à ce terme son sens d’activité qui consiste à saper non pas les racines d’une société mais à retourner sa terre même. Tout ce qui se pense encore de la sexualité, du savoir, de la famille, de la parole ou de l’écriture, de la représentation, de la folie, est ici touché. Il s’agit de montrer comment, sans perdre de temps. Artaud, Bataille : deux noms ou plutôt deux gestes qui ont désenfoui et commencé à trancher le noeud assujetti du sujet.
Or, le sujet n’est pas cette inessentialité, cette tache, qui ferait qu’il y aurait d’un côté la science, de l’autre l’idéologie, de telle façon qu’il n’y aurait plus qu’à se faire diviser et régler par l’une et interpeller par l’autre. Il est l’enjeu même de la dialectique et de ce qui lui est arrivé, avec Hegel et depuis Marx et Engels, jusqu’à Lénine et Mao Tsé-toung, aujourd’hui, à la grande frayeur de la religiosité enterrée sous la conception de la science. Enjeu matérialiste, s’il est vrai que Freud a eu l’audace d’en risquer, le premier, la subversion. Or, nous sommes d’accord avec ceux qui aujourd’hui, reprochent à la psychanalyse de s’être mise, pour des raisons théoriques et pratiques, économiques et politiques, au service du conservatisme. Nous sommes d’accord de gauche avec cette position, en laissant ceux qui croient ainsi se débarrasser d’une blessure qu’ils n’ont jamais tolérée, à leurs illusions. On ne revient pas avant Freud, pas plus qu’avant Marx et Engels, ou avant Hegel, mais il y a beaucoup de nouveau maintenant sur terre. Cela signifie qu’on ne peut non plus rester « avec » Freud ou Marx. Qu’il faut, là encore, penser leur impensé au présent, à travers ceux qui ont été réellement après eux, et cela même sans en avoir conscience. Car bien entendu, il ne suffit pas de se déclarer « après » pour être après. Il faut le montrer, souvent de façon indésirable ou opaque, c’est-à-dire l’agir. Qu’introduit Marx dans Hegel, et Freud dans le non-dit de toute philosophie ? Un acte. De même Artaud et Bataille dans tout écrit.
C’est pourquoi en général nous ne « renverrons » pas Artaud et Bataille en arrière d’eux-mêmes, à savoir dans une exposition qui ne serait pas prise de partie. Nous ne croyons pas aux discussions spéculatives, aux rencontres intemporelles dans le monde des esprits et de l’histoire idéale. Si Artaud et Bataille sont là, c’est que le temps historique les a désignés, en urgence, pour y être. Ce n’est pas nous qui calculons, c’est l’histoire, la poussée que ceux dont on fige parfois le nom n’ont que le seul mérite de savoir capter, écouter parce qu’ils la pratiquent où ils sont, sans fond. Ce ne sont pas eux qui font l’histoire mais, sans eux, elle ne serait pas ce qu’elle est, pas plus que la surprise c’est-à-dire l’illimité rusé que, sans fin, elle porte.

*

Dans ses Mémoires, Sollers évoque le colloque en ses termes :

Ceux qui ont participé au colloque Artaud-Bataille de 1972, à Cerisy, se souviennent sûrement, s’ils sont encore vivants et pas complètement abrutis, de l’insolente gaieté de ces journées et de ces nuits folles, intitulées de façon provocante « Vers une révolution culturelle ». Beaucoup d’énergie, de talent, de déchaînement. Les actes ont été publiés, mais l’essentiel est ailleurs : alcools, came, filles transformées en bacchantes, réprobation des murs et des ombres de Gide ou de Heidegger. Impensable avant, impensable après (la répression commençait). Insurrection mémorable : les participants ont dépensé là, en une semaine, des forces et une invention comptables en années. Il faut rire de sa jeunesse, mais il est abject de la mépriser. Qui n’a pas vécu à fond dans le négatif n’a pas droit à la moindre affirmation ultérieure. Comme la France est un pays d’émeutes vite ramenées aux institutions, je continue à préférer la fronde aux sermons.

Un vrai roman. Mémoires, 2007, folio, p. 157.

Et dans un entretien récent accordé à la Revue des deux mondes [1], on peut lire :

Après la mort de Bataille, Tel quel a organisé un colloque à Cerisy-la-Salle, intitulé « Artaud-Bataille, vers une révolution culturelle ». Celui-ci reste fameux par les perturbations qu’il a apportées. Nous sommes, je crois, en 1972 et c’était éblouissant de malentendus. Denis Hollier, à cette occasion, y a d’ailleurs fait une remarquable intervention... Seulement, douze volumes d’oeuvres complètes, au final c’est un étouffoir, à l’instar des vingt-six volumes d’Artaud. Artaud-Bataille ? Oui bien sûr, si vous avez l’oreille vous savez que c’est écrit d’une façon fulgurante. Évidemment nous avons échoué... [rire] Vous pensez bien, la Révolution culturelle... C’était un échec prévisible... Il y a malgré tout des échecs qui sont mieux que des réussites... Ce fut un échec très réussi !

Le grand Bataille, mai 2012.

*

Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Les principales interventions de Sollers (L’état Artaud, L’acte Bataille), de Kristeva (Le sujet en procès), de Pleynet (La matière pense), de Jean-Louis Houdebine (L’ennemi du dedans) ont été publiés dans le numéro 52 de Tel Quel (Hiver 1972, décembre 1972). Le texte de Kristeva a été repris dans Polylogue en 1977, celui de Pleynet dans Art et littérature (1977, Seuil coll. Tel Quel). Les différentes interventions de Sollers ont été réédités en 2006 aux éditions cécile defaut dans Logique de la fiction et autres textes, avec une préface de Philippe Forest. Les Actes du colloque (avec les discussions qui suivirent chaque intervention) ont été publiés en 1973 dans la collection 10/18. On peut encore en trouver des exemplaires disponibles sur la Toile.

Bien qu’il ne soit pas sûr qu’on ait encore mesuré toute l’importance théorique de ce colloque, notamment en ce qui concerne la manière nouvelle dont est posée la question du sujet

(ce «  sujet impossible (ce qui ne veut pas dire imaginaire, irréel, abstrait : au contraire) », ce «  sujet dont nous ne voulons rien savoir : effet et intersection de la matière en mouvement  » dont Sollers parle dans L’acte Bataille :

«  Que se passe-t-il ? La cause externe au sujet l’amène à éprouver, sans pouvoir la maîtriser, l’effet de sa cause déterminante interne, autrement dit à s’y consumer en la consumant. Le sujet devient un jeu qui se dérobe par et dans sa cause à sa cause, la condition (externe) mettant la base (interne) à nu. Bataille donne un nom à cette opération raccourcie : le rire. »

Ou encore :

«  Un sujet qui se mettrait à dire : « Je suis l’infini » aurait immédiatement affaire à la loi, au concept : c’est l’exclusion, l’exécution (dans la sphère de la religion) ou l’internement (dans celle de la science). La religion ou la science ne peuvent pas admettre que disant « je suis l’infini », en réalité ce soit l’infini qui le dise . »)

— ce n’est pas cet aspect théorique que j’ai privilégié dans ce dossier. J’ai choisi de mettre l’accent sur la manière dont a été vécu le colloque par quelques-uns de ces intervenants et la manière dont, « à chaud », peu de temps après, ils ont décrit et analysé ce que, quarante ans après, Sollers appellera « un échec prévisible [...] », mais aussi — la précision est importante et très « bataillienne » — «  un échec très réussi ». Comment mesure-t-on un échec et la réussite d’un échec ? J’ai, pour essayer de le comprendre, « exhumé » quelques textes publiés de 1972 à 1974 dans des publications désormais introuvables : le Bulletin du Mouvement de juin 1971, la revue art press ou la revue Peinture, cahiers théoriques.

Que s’est-il donc passé en ce mois de juillet 1972, vingt-quatre ans après la disparition d’Antonin Artaud et dix ans (jour pour jour) après la mort de Georges Bataille ?

Voici tout d’abord le récit que fait Philippe Forest dans son Histoire de Tel Quel (Seuil, Fiction & Cie, 1995).

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Cerisy-la-Salle, colloque Artaud-Bataille, juillet 1972. De gauche à droite : Jean-Louis Houdebine, Denis Roche, Jacques Henric, Marc Devade, Philippe Sollers (photo Stanislas Ivankow). Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

ARTAUD/BATAILLE : LE COLLOQUE DE CERISY

par Philippe Forest

Du 29 juin au 9 juillet [1972], Tel Quel organise à Cerisy-la-Salle un colloque intitulé : « Vers une révolution culturelle : Artaud, Bataille [2] ». Le choix même de ces références est encore prise de position polémique. Tel Quel poursuit son long et efficace travail de « désenfouissement », épaulant comme il l’a fait depuis toujours le travail de ceux qui entendent voir revenir à la surface ces ?uvres longtemps « maudites ». Soulignons-le encore : dans les années soixante, Artaud et Bataille font figure d’écrivains secondaires, presque de « curiosités » littéraires. La mise en avant de ces deux noms fait également office de « levier » : on retourne l’histoire ordinairement acceptée du surréalisme, installant en plein centre ceux que l’on présente comme deux marginaux, rejetant dans une dérisoire périphérie et Breton et Aragon, et Eluard et Péret.
Mais l’enjeu, à dire vrai, est plus vaste. Rassemblé autour de Tel Quel, il s’agit pour une avant-garde nouvelle d’investir maintenant l’une des scènes de la vie intellectuelle française, ce château de Cerisy où tourne, éclectique, la mécanique des colloques et des conférences. Près de dix ans après sa « décade » consacrée à la littérature nouvelle, une saison après l’importante réunion du nouveau roman, Tel Quel s’installe sur les lieux à son tour pour y jouer une pièce à sa façon. Le thème de ce « happening » est annoncé. Quittant Saint-Germain-des-Prés pour la campagne normande, le Groupe d’études théoriques n’a pas renoncé à son ambition de servir la « révolution culturelle ». Dans la voiture qui les conduit à Cerisy, Henric confie à Denis Roche son sentiment : il va être question moins d’« Artaud le Momo » que d’« Artaud le Mao ».
Philippe Sollers dirige et anime le double colloque. A l’exception de Devade, Rottenberg et Risset, les membres du comité interviennent tous. Se joignent à eux certains des proches de la revue ainsi que quelques pro-telqueliens, spécialistes des ?uvres abordées. Sollers, Pleynet et Kristeva jouissent du privilège de s’exprimer deux fois. Interviendront sur Artaud : Xavière Gauthier, Pierre Guyotat, Jacques Henric, Georges Kutukdjian, Denis Roche et Guy Scarpetta. Barthes, Hollier, Baudry, Houdebine et Wahl parleront de Bataille.
A une ou deux exceptions près, on peut s’attendre à ce que les intervenants officiels tiennent un discours cohérent et qui soit en phase avec les positions élaborées par la revue. Mais les règles mêmes de Cerisy font qu’une telle cohérence n’est pas exigée d’un public qui s’avère fort divers. Les sympathisants de Tel Quel y sont bien entendu en nombre mais également étudiants et universitaires, venus du monde entier, soucieux de mieux connaître Artaud ou Bataille, curieux encore de découvrir les visages qui font Tel Quel. Parmi ceux qui, dans le public, s’exprimeront, on notera ces quelques noms : Bernard Lamarche-Vadel, Sylvère Lotringer, Françoise Panoff, Stanislas Ivankow, Anne-Marie Houdebine, Frans De Haes, Gérard Vallerey, Mary-Ann Caws, Françoise Gaillard ou Jean-Marie Benoist.
Le colloque qui s’annonce est conscient de son impossibilité et ne manque pas de jouer — avec virtuosité et coquetterie — de celle-ci. Le « Artaud » et le « Bataille » que l’on célèbre à Cerisy sont tout sauf des écrivains dont la pensée se prête au jeu réglé et codé des communications universitaires. Avant de parler, Scarpetta souligne l’« inquiétude » de son discours : car il n’est possible ni de parler d’Artaud ni de le taire, ni de le faire entrer dans le cadre d’une parole sûre d’elle-même ni de l’abandonner à une suspecte « mythologie de l’ineffable » [3]. Denis Hollier fait précéder son intervention d’un texte d’une tonalité très bataillienne dans lequel il souligne les risques de toute parole prenant de telles oeuvres pour prétexte :

« C’est pour diminuer ces risques que j’ai écrit hier les lignes que je vous lis. Je les ai écrites poussé, j’imagine, par la crainte de m’affoler devant vous, de devenir fou [4]. »

A la suite de ceux de Sollers qui ouvrent chacune des parties du colloque, tous les exposés — d’une manière ou d’une autre — ne se prêtent aux formes d’un discours attendu que pour mieux tourner celles-ci. En imagination, chaque intervenant a les yeux tournés autant vers le Vieux-Colombier que vers le Collège de sociologie. Ces conférences se veulent celles d’un « non-savoir » au sens que Bataille a donné à ce mot. Il s’agit, pour paraphraser Le Coupable, d’offrir un verre d’alcool à sa pensée. Et puisqu’il faut être toujours ivre, certains s’étourdiront d’un surcroît de théorie, de poésie ou de militantisme. Julia Kristeva abasourdit ses auditeurs, leur livrant en deux temps l’irréfutable esquisse des thèses à venir de sa Révolution du langage poétique. Oubliant Artaud, Guyotat, comme retiré à l’intérieur de lui-même, relate son apprentissage de l’écriture et de la masturbation. Pleynet offre un extrait de Stanze. Henric lève bien haut la bannière de la « pensée maotsetoung ».


Cerisy-la-Salle, 2 juillet 1972. Denis Roche :
« Ce n’est qu’un débat, continuons le con bu. »
(photo Stanislas Ivankow).
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

La plus étonnante des interventions est certainement celle de Denis Roche. Dans son roman, Louve basse, il en reprend le texte et la présente ainsi :

« Mon tour vient le troisième ou le quatrième jour (j’ai fait le trajet en voiture en m’arrêtant à Lisieux pour déjeuner), tout le monde très énervé, rien de concerté, on a beaucoup parlé schize la veille au soir après une séance de travail collectif avortée, tout le monde redescend du grenier et s’installe dans la bibliothèque (200 places ?) où ont lieu les interventions de la journée et j’organise une sorte de tribunal où je juge Tel Quel, façon Tel Quel, président détournateur, amalgamateur, viciateur, Sollers étant en quelque sorte mon coadjuteur et Devade et Henric mes assesseurs (Guyotat étant indisponible à un autre étage ?) : improvisation brutale, tout le monde me regarde, j’apostrophe les uns et les autres, ça n’est pas facile une heure et plus durant. Tout cela sans grande importance peut-être, sinon que je grossis les écarts, ce qui pourra toujours servir le lendemain. Le lendemain donc : quelques instants avant le début de la séance, entrant dans la bibliothèque (les murs sont tendus de filets pour qu’on ne puisse pas voler les livres), je reconnais, inscrits au tableau noir, ces mots : "Ce n’est qu’un débat, continuons le con bu !", phrase reprise de mon intervention de la veille au soir. Au-dessus, tandis que les auditeurs envahissent peu à peu la pièce et choisissent leur chaise, j’écris une phrase d’Artaud : "Ma langue, ma langue, merde !" et je la signe : "aRtaud = Râteau". Plus loin, j’écris : "La Ferme", et en-dessous : "Peinture de Miro, 1921-1922". »

Denis Roche a enregistré le texte de sa communication. Il se tait et lance la bande. On laissera au lecteur le plaisir de se reporter à Louve basse pour découvrir le contenu de son « Artaud refait, tous refaits » [5]. A Cerisy, on passe ainsi du registre de la démonstration à celui de la provocation. Mais l’écart ne doit pas être exagéré : il y a autant de jeu dans le sérieux des uns que de sérieux dans le jeu des autres. Le colloque déroute nombre de ceux qui s’étaient pressés pour y participer. L’énervement gagne une partie des auditeurs. Le spectacle qu’on leur sert n’est pas de leur goût. Ils crient à la mystification. La direction de Cerisy a coutume de mettre à la disposition des intervenants des fiches imprimées sur lesquelles on peut lire : « M... désire intervenir dans la discussion. » Les participants qui souhaitent poser une question doivent les faire parvenir à l’orateur, en se contentant de compléter et d’ajouter leur nom. Après l’exposé de Pleynet consacré à Artaud, Sollers ne reçoit qu’un papier dont il donne lecture :

«  Il y a quelqu’un dans l’assistance qui a fait passer un papier avec M, cinq points, et un point d’exclamation, en barrant l’expression "intervenir dans la discussion", ce qui donne : "Merde ! désire." Il ne faudrait pas croire que cet hommage anonyme soit à prendre exclusivement sous la catégorie de l’agressivité. Il est bien connu que les enfants lorsqu’ils veulent faire un cadeau apportent volontiers leur crotte. » [6]

L’intervention de Roche suscite la stupéfaction. L’une des participantes, déclenchant l’hilarité générale, veut prendre Sollers à témoin de l’absurdité des propos tenus. Elle s’exclame : « Je voudrais bien savoir quel rapport il y a entre Artaud, Miro, des oies, le con, l’amour, la merde, la révolution chinoise et la pensée maotsetoung ? » [7] Puisque Roche a choisi de laisser parler pour lui son magnétophone, on décide, pour toutes les questions posées, de s’en remettre à la bande enregistrée. On pratique la « magnétomancie », moderne « cadavre exquis », rembobinant l’enregistrement, laissant défiler celui-ci et l’écoutant au hasard.
Les débats ne prennent pas toujours un tour si atypique. Il est rare qu’ils ne tournent pas à l’affrontement. On passe des dithyrambes aux insultes : on salue les interventions « historiques » des uns et des autres, on crie à l’imposture. Particulièrement exaspéré par les interventions de Sollers et Pleynet, Dagny Wasmund entreprend de sauver l’honneur de la corporation : « Il y a ici de nombreux universitaires. Vous avez le droit naturellement de vous ficher des universitaires. Mais, si vous le pouvez, acceptez quelquefois leur compréhension. » Françoise Panoff interpelle Sollers lorsque celui-ci refuse qu’on mette Artaud et Claudel sur un pied d’égalité.
L’atmosphère est tendue et contribue à faire de Cerisy une étrange et volcanique expérience collective. Les soirées sont peu studieuses et les nuits semblent avoir été plutôt agitées. Le château normand — habitué à de plus austères congrégations — vit certaines de ses heures les plus délirantes et les plus pittoresques. Rendant compte de ce qui s’est passé à Cerisy, Jacques Henric le notera : il faudrait pouvoir

« parler de l’agitation extra-colloque, en somme de la vie même de cette communauté provisoire qui s’était constituée : la Normandie, un château, la pluie, des groupes, des sous-groupes, des familles, des propos de table, des couples, des soirées, les nuits, les conciliabules, les crises de nerfs, les mises en demeure, les menaces, les confessions, les repentirs [...]. Outre le travail qui y a été accompli, Cerisy constitue également une manière de cure analytique ».

Et, en 1974, Henric le note encore :

« Les effets de cette cure n’ont pas fini de se faire sentir [8]. »
*


Cerisy-la-Salle, juillet 1972.
De gauche à droite : Roland Barthes, Philippe Sollers, Édith Heurgon (photo Stanislas Ivankow). Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Pas de doute : comme le suggérait Bataille dans Le Coupable, il s’agissait bien « d’offrir un verre d’alcool à sa pensée » ! Voici ce qu’écrivait Jacques Henric dans son journal.

JACQUES HENRIC AU COLLOQUE ARTAUD-BATAILLE

FRAGMENTS D’UN JOURNAL TENU DANS LES ANNÉES 70-80

Cerisy, début juillet 1972
(...) Colloque Artaud-Bataille. Une semaine sous la pluie. Ce château, une marmite vite entrée en ébullition. L’agressivité monte d’un cran chaque jour. Curieux public : vieilles rombières abonnées de tous les colloques, passant sans broncher de journées sur l’informatique à des exposés sur les rapports de la science et de la foi chez Teilhard de Chardin ou à de costaudes analyses de sémiologie, profs (l’un d’eux propose, pour respecter la tradition, de réunir tous les présents au colloque afin de décliner identité et titres universitaires), lecteurs de Tel Quel, militants maos, TXTiens, promessiens, Belges, familles d’intervenants... Chaque matin, arrivées une heure avant les autres pour avoir une place, au premier rang, les vieilles dames chics qui boivent avec gourmandise nos citations d’Artaud et de Bataille. Con, cu, foutre, bite, et Dieu est une pute, et Jésus est une lope, et les guenilles de madame Edwarda par-ci, et un bougre d’anus tonsuré par-là..., tout ça miam miam, le troisième âge a de l’appétit. Quelques hauts moments : la lecture du texte de Pierre (Guyotat) narrant les mises en scène de ses masturbations enfantines, Denis (Roche) éructant dans un magnéto : « Encule la Dogonne. » Le soir, rencontres au coin d’un feu de cheminée, tout un petit monde, verre à la main, se demande gravement quelle différence fait Artaud entre le « pet de glotte » et le « pet de dents », et si c’était pas un peu poussé de transformer Artaud le Momo en Artaud le Mao-Mao... Sollers, lui, déchaîné, fait le pitre, joue au piano des airs langoureux, prend des mines de chanteur de charme, adresse mamours et bisous à ces dames qui se trémoussent, et de gros clins d’ ?il complices aux amis.
Dans la journée, après les interventions des uns et des autres, ou plus souvent les interrompant, entrée en action de la frange révolutionnaire du public. Tribunaux du peuple. Sommes sommés de de nous justifier : pourquoi ces réunions mondaines dans un repère de sales bourges alors que la Grrande Rrrévolution Prrolétarienne grronde en Chine, qu’il est urgent de constituer un Vrrai Grrand Parrti Rrrévolutionnaire en France. Sollers sans cesse sur la brèche, doit ferrailler dur, droite, gauche, centre, contre l’amicale des anciens de ceci, le regroupement des nouveaux de cela. Un vrai chef de guerre, le bougre ! Il a la réplique qui fait mouche. Les nuits de déconnage et de beuverie n’entament en rien son énergie. Sa force de récupération m’épate. Et de citer de mémoire Hegel, Marx, Freud, Mao, Sartre, Feuerbach. Les forts en gueule se tiennent bientôt cois mais du coup tout se passe dans les coulisses. Ça agiote, ça conspire. Tout est bon pour déstabiliser Tel Quel et faire capoter le colloque : faux bruits, ragots, mouchardages, pleurs, crises de nerfs, confessions publiques, autocritiques... Les femmes ne sont pas les dernières à balancer des louches d’huile sur le feu. L’honneur de leur homme est en jeu, crénom ! Une hystérique échauffée monte sur l’estrade, relayée par un mythomane qui tient interminablement le crachoir à l’assistance, mais le voilà chassé par un faux psychanalyste qui se lance dans une analyse sauvage du colloque et de ses intervenants, ach ! voici une Allemande au look kapo qui annonce qu’ici, à Cerisy, il y aura crime et « crime RÉEL ». Elle écrit le nom de la victime sur le tableau noir : « Fifi Sollers » (dernier S barré, évidemment). Les passages à l’acte se succèdent. Le camarade Sollers se ramasse le plus gros paquet des pulsions mortifères. Tous les matins, en entrant dans la salle de conférence, on découvre sur le tableau les nouvelles inscriptions de la nuit, pour l’essentiel, des menaces et des obscénités. Chaque journée a son lot de mimodrames, psychodrames, identifications, projections, éjections tous azimuts, moi j’suis lui, lui c’est moi, pousse-toi de là que j’m’y mette, elle a pas dit c’ qu’elle disait mais c’est parce qu’elle voulait dire ce qu’elle n’a pas dit mais qu’elle a quand même dit... Discours empêtrés, subjectivités en effervescence, poussées de névroses. Comment faire taire Sollers, oublier ses interventions, faire déraper Kristeva (rare femme parmi les intervenants, elle essuie elle aussi un joli flot d’agressivité, mais avec un sang-froid !...), comment faire causer Denis, répondre Guyotat qui n’en a pas la moindre envie tellement sont connes les questions qu’on lui pose. On insiste, on le harcèle, il se tait. Climat pesant. On lui propose le soir de remettre ça, un contre-colloque, na ! Qu’il réponde enfin sur les tenants et aboutissants de la masturbation ! Reséances, re-questions, les mêmes, idiotement prétentieuses, jargonneuses, incompréhensibles, re-silence sphinxesque de Pierre, inentamable. Sollers, une nouvelle fois violemment pris à partie, excédé, quitte la salle laissant l’assemblée inquisitoriale en plein désarroi. Denis Roche, du coup, improvise une contre-contre-séance. Très doué pour ce gente de manifestation. Humour à froid, goût de la provocation, son vieux fond dadaïste. Prend à partie la salle et entame une parodie du colloque. Tour le monde dérouille. Ça rit et tousse jaune. Idem le lendemain lors de son intervention officielle, quand, ne répondant à son tour à aucune question qu’on lui pose, il laisse le magnétophone, dont il enfonce la touche au hasard, répondre à sa place.
Repas pris en commun. Le rire hénaurme de Sollers dans cette chaudière sous pression. Peu de sorties à l’extérieur du château. La première tentative fut sinistre : ce bistrot de Coutances, une salle vide dans une ville morte, avec Denis, l’autre Denis (Hollier), Devade, Pleynet, Sollers, Barthes nous parlant d’astrologie et de ses origines huguenotes. Jour suivant, cuite nocturne mémorable. Enfin mis la main sur les bouteilles de vieux calva planquées avant notre arrivée (quelle réputation on avait donc !) par dame Heurgon. La fameuse « réserve du château ». Dans la grande serre servant de salle de ping-pong, partie acharnée entre Sollers et Hollier. A chaque beau revers, un coup d’alcool au goulot pour arroser la chose, Devade et moi, jouant le public, applaudissant et fêtant les points d’une goulée de calva. Puis, déjà bien cuits, décision d’investir le château, façon commando, on traverse le parc à quatre pattes ou en carrément rampant dans l’obscurité, munitions en poche (une bouteille dans chaque). Les colloqueux roupillent. Entrée tonitruante dans le hall. Coups de tête dans les portes, on décroche les photos des célébrités ayant fréquenté ces hauts lieux. Denis Roche nous a rejoints. Chaises renversées, Sollers écroulé sous une table, hurle : « Vous êtes radiés du colloque ! Roche, Hollier, Devade, Henric, radiés du colloque ! » Puis un ordre, qui l’a lancé ? « A...à... l’a...a...tta...aque ! » On se redresse, raides et flageolants, des balais en guise de fusils, Sollers trouve une ombrelle qu’il brandit comme une mitraillette « Sus aux ennemis de classe ! Investissons le premier étage ! ». La vieille dame Gandillac, réveillée, nous poursuit dans les couloirs en nous maudissant : « C’est une honte ! se conduire ainsi ! des gens comme vous ! » On entre dans les chambres. Couples réveillés en sursaut, hébétés. « Mains en l’air !, l’armée du peuple recherche les contre-révolutionnaires infiltrés dans le colloque ! » On mitraille sous les lits. Ta-ta-ta-ta-ta ! On balance des grenades. Boum ! boum ! Le calva nous rend intrépides. « Bande de malappris ! voyous ! » L’ennemi de classe proteste. On reste intraitables, on tire à vue. Second étage, dortoir des demoiselles et femmes seules. Draps tirés, cris, corps qui roulent, tripotages... « Machos ! phallocrates ! » Le tapage dure toute la nuit. Denis Roche, épuisé, a déserté. Le lendemain matin, au petit déjeuner, beaucoup de plaintes. « Quels sont les énergumènes qui ont fait un pareil chahut ? » Sollers, sérieux comme le pape qu’on veut qu’il soit :

«  Mesdames, j’en ai été averti. Quelques trublions du parti révisionniste et le chien de monsieur Guyotat sont à l’origine des troubles. Soyez sans crainte, je vais sévir, ils vont tous, le chien compris, être ra-di-és du col-loque ! »

Soulagement général de la tablée [...].

Jacques Henric, L’Infini n° 49/50
(De Tel Quel à l’Infini), Printemps 1995, p. 137-139.

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art press n° 7, novembre-décembre 1973. Georges Bataille dans la grotte de Lascaux. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Les Actes du colloque sont publiés en septembre 1973. Dans le numéro 7 d’art press (novembre-décembre 1973), Sollers répond aux questions de Jacques Henric [9].

ARTAUD/BATAILLE

une interview de PHILIPPE SOLLERS

Comment, avec le recul, voyez-vous aujourd’hui ce colloque ?

Dès le départ, nous savions que cette intervention serait difficile. Un colloque, c’est une communauté ; une communauté, c’est l’épreuve de tous les résidus merdeux familiaux, et il faut dire que, de ce point de vue, nous avons été servis. Ce qui, toute leur vie, a pesé sur Artaud, sur Bataille était là, comme un nuage de miasmes, incubes et succubes. Tout ce que la cuirasse humaine peut secréter de refoulement, de haine de la jouissance sexuelle, de fondamentalement flic et curé était là, pour empêcher un certain nombre (un très petit nombre), de parler clairement, de façon affirmative, de l’irréversibilité de ces deux expériences. Les neuf-dixième des participants, groupés dans un bêlement hyper-oedipien, ne semblait penser qu’à une chose : empêcher à tout prix qu’il soit question d’Artaud, de Bataille. Il fallait les voir, ces représentants du chuchotement familial, courant d’un couloir à l’autre, d’une chambre à l’autre, pour sauvegarder leurs petits intérêts notariés, notoirement universitaires ou artisanaux, esthétiques. Il fallait les voir, ces soi-disants amateurs de Tel Quel, profs, pseudos-étudiants, débutants plagiaires, cherchant à tout prix, comme d’ailleurs ils s’y emploient depuis des années, à ne rien savoir. Dès le premier jour, écoeurement : il aurait fallu tout arrêter, partir. J’ai failli le faire. Mais ce geste aurait été interprété par l’obscurantisme troucouillard ambiant comme l’aveu d’une impossibilité de parler d’Artaud, de Bataille. Or, en fait, rien de plus possible, de plus simple, de plus évident.

Dans un texte liminaire, vous posiez la question : pourquoi Artaud ? pourquoi Bataille [10] ? Pouvez-vous brièvement reprendre ici l’essentiel de votre réponse ?

Parce que ces deux noms, et ce qu’ils indiquent, n’arrêtent pas de déranger tout le monde, Parce que le spectacle du refoulement déclenché par eux dans ce qui a été leur entourage immédiat et, depuis, dans le discours universitaire, est à lui seul une réponse. Parce que la dénégation dont ils font l’objet (par censure ou sacralisation, ce qui revient au même) finit par former un système cohérent. Des résistances parfois farouches furent opposées au travail en cours, De quels types furent ces résistances ? Deux types principaux de résistances : l’universitarisme, l’esthétisme. A la base de tout cela, la question du narcissisme et de la famille. Résistances de la langue : soit le discours du savoir minimal, dissertation spéculative, soit le n’importe quoi genre gla-gla. Résistances sexuelles : le familialisme débile ou la perversion épicière. Résistances politiques : sur fond de nationalisme et de spiritualisme, une petite-bourgeoisie précieuse, élitiste, contournée, gourmée, violemment, en fait, anti-populaire. Il fallait voir la tête de ces cerveaux mous, pleins des vapeurs et des lambeaux des bouillons philosophiques idéalistes, il fallait voir ces mannequins métaphysiques, lorsqu’il était question, et précisément à propos d’Artaud, de Bataille, de la dialectique, du matérialisme historique, de la Chine. On aurait dit que nous profanions Lourdes en mettant le feu aux béquilles accrochées aux parois de la grotte de la Sainte-Mère. Au fond, ce qui s’élevait de l’assemblée, jour et nuit, c’était une sorte de : « maman, au secours ! »

Vers une révolution culturelle : Artaud, Bataille. L’articulation contenue dans ce titre semble avoir été parfois l’objet d’une incompréhension...

Malentendu : oui, bien sûr, Il y a même eu le marxiste-léniniste-de-service-un-chat-est-un-chat-vous-n’avez-pas-le-droit-de. Quant aux autres (massivement réactionnaires), vous pensez bien que la question de l’asile et de la folie, de la dépense et de l’érotisme, de la langue comme négativité, etc.., était leur dernière préoccupation. Ils s’en foutent. Ils veulent de l’institution culturelle, du beurre à diplôme ou à « écrivain », bref le ronron classique, avec intermèdes style cabaret, à la rigueur. Mais que ça pense en dehors des cadres, et que ça pense révolutionnairement, non. Ce n’est même pas d’incompréhension qu’il faut parler, mais de rejet viscéral, clanique.

Il semble que la question qui traversa l’ensemble des communications et des interventions fut celle du sujet. Qu’est-ce que le colloque a fait avancer sur ce point ?

Une conclusion, en tout cas, s’est imposée : l’ignorance, plus grande que jamais, de ces couches petites-bourgeoises intellectuelles, à propos de la psychanalyse. Rien ne passe. Ou presque. Ou bien, habillé des stéréotypes habituels. Si l’on tient compte que ce qui est fondamentalement en jeu chez Artaud, chez Bataille, au niveau de la langue, de la représentation, de l’effacement du moi, etc... c’est là un barrage insurmontable. Inutile, par conséquent de parler du « sujet », si on n’a pas en vue la percée freudienne-lacanienne ; si on ne veut pas savoir ce qu’est l’interprétation analytique, le transfert, le corps morcelé, etc... Ce que Cerisy a fait avancer, en tout cas, c’est la nuit dans laquelle s’enferment ceux qui refusent l’analyse en faveur de n’importe quel éclectisme philosophico-formaliste, de sous-théoricisme passe-partout. Inutile de dire aussi que Artaud ou Bataille, ce qu’ils ont vécu ou écrit, tout ce petit monde potinier s’en branle. A de rares exceptions près, d’ailleurs, personne n’avait l’air d’en avoir, je ne dis pas lu, mais rencontré une ligne. Comment résumer l’apport de ce colloque ? L’événement a eu lieu. Divers groupes de pression avaient commencé par dire qu’il n’aurait pas lieu. Il leur reste à faire semblant qu’il n’a pas eu lieu, Ce colloque Artaud/Bataille est vraiment nul, non avenu, très mauvais, sans aucun intérêt, scandaleux, intolérable, oui ma chère. Cela dit, les contorsions antérieures et postérieures que nous connaissons vieillissent à vue d’ ?il. On en reparlera dans deux ans (temps du deuil).

Réponses à des questions de Jacques Henric,
art press n° 7, novembre/décembre 1973.

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Peinture 8/9, avril 1974 et son riche sommaire.
En couverture : un dessin de James Bishop (1969).

En 1974, dans le n° 8/9 de Peinture, cahiers théoriques, Jacques Henric revient sur ce qu’il considère comme « un moment charnière non seulement dans la pratique d’un groupe littéraire mais plus généralement dans ce qu’on est convenu d’appeler la vie des idées d’une époque. » « Il y a maintenant un avant et un après Cerisy. »

ARTAUD - BATAILLE Cerisy 72

par Jacques Henric

Vers une Révolution Culturelle : Artaud, Bataille. Ainsi s’intitulait le colloque qu’a dirigé Philippe Sollers du 29 juin au 9 Juillet 1972 au centre Culturel de Cerisy-la-Salle. L’ensemble des communications et des interventions vient de paraître en deux volumes de la collection de poche 10-18. Deux volumes qui vont en déranger plus d’un lorsqu’on sait toutes les pressions qui s’exercèrent, aussi bien avant le colloque que pendant, pour que celui-ci n’ait pas lieu, du moins, en dernier recours, pour qu’il n’ait pas lieu tel quel. Mais pour l’immense majorité des lecteurs, particulièrement pour ce vaste public de jeunes chaque jour confrontés de façon plus aiguë avec les difficiles problèmes de notre histoire contemporaine et qui n’ont pas d’intérêts narcissiques à défendre, dans l’université ou ailleurs, ces volumes vont apporter un considérable matériau de réflexion et de travail. Car ce qui s’est débattu au cours de ces journées ne concernait pas seulement le domaine de la littérature d’avant-garde ; ce sont toutes les questions agitant notre époque : politique, économie, révolution, socialisme, stalinisme, fascisme, savoir, idéologie, famille, drogue, sexe, folie, art, psychanalyse... qui traversèrent ce colloque et y trouvèrent leur éclairage maximum. Au point qu’on peut avancer, ayant suivi ce colloque et venant de lire les deux tomes contenant ses actes, et puisqu’on ne parait pas pressé autour de nous de le faire savoir, que Cerisy 72 constitue un moment charnière non seulement dans la pratique d’un groupe littéraire mais plus généralement dans ce qu’on est convenu d’appeler la vie des idées d’une époque. Il sera difficile, désormais, de penser tel ou tel champ de la pratique, sociale, intellectuelle, politique..., sans faire référence à ce qui s’est joué durant ces 10 jours d’affrontement productif. Beaucoup devront s’y faire : il y a maintenant un avant et un après Cerisy.

Le scandale restera que ce qui a été émis de nouveau, de dérangeant pour l’idéologie dominante massivement représentée à Cerisy, ne l’a pas été à partir d’un lieu de maîtrise. Ce ne sont pas des philosophes qui ont dit leur mot définitif sur la philosophie, des scientifiques sur les sciences, des psychanalystes sur la psychanalyse, ou des politiciens sur la politique ; c’est ce sujet inclassable, insituable, l’écrivain de fiction, qui a osé mettre les pieds dans les plats de ces derniers, mettant en évidence de quoi la soupe de chacun était faite. Aucune instance ne fut dominante et ne programma les discours. On assista, en fait, à partir d’une pratique singulière, l’écriture littéraire, à une traversée de toutes les instances, philosophique, psychanalytique, politique... Ce n’était plus la science qui disait la littérature mais la littérature qui commençait de poser quelques questions incongrues à la science.

Le scandale aura été, aussi, que des discours à caractère plus volontairement théorique (cela pour répondre à une stratégie globale du colloque), ainsi les deux remarquables interventions de Kristeva, se soient élaborés non en fonction de systèmes théoriques déjà constitués, mais en prenant appui sur des expériences radicales comme furent celles, précisément, d’Artaud et de Bataille ; expériences inassimilables par les discours systématiques, sauf à s’y trouver réduites, écrasées, comme ce fut souvent le cas. Et scandale redoublé du fait que ce langage « intra-théorique » tenu ne l’était pas de ce lieu d’absence qui définit habituellement le statut du sujet de la théorie. Le sujet qui parlait faisait l’épreuve de la théorie et était un sujet ouvert aux expériences limites dont il était question. Dès lors, pas étonnant que tout ce qui fonctionnait au cours de ce colloque comme discours de maîtrise se soit senti menacé dans son pouvoir et ait réagi avec la violence dont les débats réunis dans les deux livres donnent idée. Encore faudrait-il, pour fournir une impression plus précise, plus concrète, du caractère farouche, quasi viscéral parfois des réactions de défense-agression qui se manifestèrent à tout moment, parler de l’agitation extra-colloque, en somme de la vie même de cette communauté provisoire qui s’était constituée : la Normandie, un château, la pluie, des groupes, des sous-groupes, des familles, des propos de table, des couples, des soirées, les nuits, les conciliabules, les crises de nerf, les mises en demeure, les menaces, les confessions, les repentirs, etc. Il faudrait dire quelle performance, psychique, nerveuse, et simplement physique ce fut, particulièrement pour Sollers vers qui se cristallisait évidemment toute l’agressivité ambiante, de « tenir » rien que tenir, pendant ces 10 jours. Et il serait sans doute illusoire et dangereux de croire que ces mouvements d’identifications narcissiques, de projections intersubjectives sur le mode familial, ces moments paranoïdes ou hystérisants, ces tentatives répétées de suppression de l’autre ou de sa mise en tutelle, cette subjectivité débordante, ne traversèrent pas l’ensemble des sujets présents, je veux dire chacun de nous, public et « communiquants » aussi bien. De façon prémonitoire, Philippe Sollers, en épigraphe à sa première intervention, avait inscrit au tableau cette phrase de Freud : « La société repose sur un crime commis en commun ». Le colloque, entre autre enseignement, fut une sorte de vérification pratique de cette vérité qui paraît ne pas avoir encore pénétré tous les esprits. Outre le travail qui y a été accompli, Cerisy constitue également une manière de cure analytique ; et si la question qui s’avéra la plus insistante de ces rencontres fut celle du sujet, force est de constater qu’elle ne se posa pas qu’en termes théoriques : elle trouva sur le terrain son épreuve pratique. Les effets de cette cure n’ont d’ailleurs pas fini de se faire sentir. Avec la parution des volumes, ils devraient connaître à la fois un approfondissement et une multiplication puisque c’est un large public qui est dores et déjà concerné.

Après lecture des textes, apparaît d’abord la pertinence avec laquelle a été pensé l’ordre des communications ; cela, dans la perspective de la cure dont nous parlions, aussi dans celle, fondamentale, de la production de connaissance, car il convient de ne pas oublier l’essentiel de ce colloque : la mise au jour d’un savoir nouveau, le bond qualitatif dans le travail gui a été effectué. Le mouvement tactique consistant à faire alterner le plus possible des communications ayant plutôt le caractère et l’efficacité d’un acte, d’une dépense, avec celles de visée plus discursive, plus théorique, a accentué les télescopages à l’intérieur de certains sujets et dans le même temps a donné à l’ensemble des exposés une cohérence et un impact accrus. Un mouvement voulant s’approcher quelque peu de celui que Sollers définissait comme étant l’état Artaud : « ... poudre pure, poudre expansive et animée, innumérable, ondulatoire gazeuse, mais os tout de même si on l’attaque, os en ébullition »... Ainsi, toutes les notions qui ont été avancées, critiquées, éclairées au cours des débats (dépense, négativité, limite, expérience, procès...) avaient d’entrée été posées en acte, pratiquées, dans le texte de Sollers : l’état Artaud. Etat de langue dans son moment fluide et incandescent, « nuit-jour », d’une force dissolvante qui ne laisse en place aucun sujet, aucun concept, aucun système, et qui en quelques pages déploie et interroge tout le brûlant de notre époque : l’enseignement, la prison, l’asile, la sexualité, les baignoires et les électrochocs en U.R.S.S., le racisme, l’assassinat d’Artaud, celui de Jackson, la montée du fascisme dans les couches petite-bourgeoises... L’effet prévisible, vraisemblablement calculé par Sollers, ne s’est pas fait attendre : la méta-famille colloquante, touchée à mort va s’efforcer d’assurer par tous les moyens une espèce de survie, et on sait de quoi est capable une institution, ou un groupe en voie d’institutionnalisation, pour sauvegarder sa sacré-sainte unité. On peut voir ainsi, dès le premier volume Artaud, commencer à se régler le ballet qui va dérouler ses figures stéréotypées jusqu’à la fin du colloque : tentatives réitérées pour qu’il ne soit jamais vraiment question d’Artaud et de Bataille, gestes de recouvrement d’un champ par l’autre, la théorie intervenant comme surmoi, les figures du Père variant selon les sujets et les moments des débats... En somme, impossibilité d’entendre ce qui se disait. Constamment se manifestait la réaction typique de l’universitaire venu avec son bagage de savoir et qui entend bien le fourguer à un moment ou un autre, et avec l’obsession de pouvoir enfin « coller » celui qui parle. D’où ces questions, ces interventions toujours à côté de ce qui vient d’être dit ; l’impuissance à bouger d’un pied de leur terrain mort.

Il n’est, bien sûr, pas possible dans le cadre de ces quelques pages de rendre compte du détail des communications et de tenter un résumé exhaustif du nouveau produit à Cerisy. Retenons néanmoins quelques points essentiels, en rappelant une fois encore que la forme abrupte sous laquelle nous les énonçons ne se soutient que d’être un des moments discursifs du langage destinés, comme une mise, dans un jeu, à être immédiatement relancés.

1

Distance prise à l’égard d’une littérature formaliste qui forclôt l’irruption du sujet et sombre inéluctablement dans une idéologie de caractère ésotérique, occultiste. Le néo-positiviste, féru de linguistique, côtoie ici le cabbaliste. D’une littérature, aussi, de type organiciste, fonctionnant selon le même mode d’investissements d’objets et dont le fondement théorique non-vu est un matérialisme mécaniste, la matière étant conçue comme substance, jamais comme mouvement et procès, son bond qualitatif, passage à la pensée, au symbolique, étant tout simplement ignoré. Quant au soubassement sexuel d’une telle littérature il a son origine, la plupart du temps, dans une attitude fétichiste et des comportements obsessionnels.

2

Mise en cause d’une littérature négligeant le sens, la critique de l’idéologie, du savoir ; d’une littérature « négativiste », seulement destructrice, de caractère subjective et ne s’adressant qu’à des élites, ignorant l’histoire. La poésie, par exemple. De pareils textes fonctionnent eux-aussi au fétiche ; la métaphysique y trouve un terrain propice pour se reconstituer. La fonction sociale de l’art est alors ratée. La problématique du signifiant et du signifié devient une mystique. Mystique de l’écriture, du texte. Opposer à celle-ci la notion d’expérience, proposée par Bataille.

3

Affirmation, dans la pratique littéraire, du rôle des pulsions (cf. Le sujet en procès) refoulées lors de la phase oedipienne et qui travaillent, bouleversent la chaîne symbolique, assurant ainsi le texte comme lieu par excellence de la contradiction. Contradiction entre la présence du sujet et sa perte, sa pensée et sa dépense, son savoir et son non-savoir... Le texte est pensé comme travail sur la langue mais aussi sur les thèmes fictionnels, les micros et les macro-unités. Aucun volontarisme ou utopisme dans celle façon d’envisager le texte littéraire et le sujet qui le produit : il ne s’agit pas de déclarer nuls et non avenus l’Oedipe, la castration, la loi, le symbolique, le sujet unaire ; il s’agit de penser leur traversée, leur subversion. Dialectique incessante : phase paranoïde/phase schizophrénique, limite/excès, unité/hétérogénéité...

4

Interrogation du clivage entre savoir et jouissance, du pouvoir qu’un tel clivage institue. Dialectisation des termes.

5

Nouvelle façon de considérer le lien de la littérature et de l’art aux luttes objectives de notre époque, sociales, idéologiques, politiques.

6

Critique du marxisme traditionnel qui ne fournit pas de théorie du sujet. Nécessité d’un retour à Hegel et référence, incontournable, à Mao-tsé Toung, le premier, le seul parmi les penseurs marxistes à avancer la notion de « pratique personnelle », d’« expérience immédiate », dépassant ainsi la problématique limitée des rapports sociaux et la conception de l’homme comme être social non traversé lui-même par le mouvement de la négativité. C’est sans doute un des points les plus importants qui a commencé d’être mis au jour au cours du colloque, car il devrait permettre, enfin, la connaissance de ce qu’a été le stalinisme (dont ne peut rendre compte une théorie du « procès sans sujet ») et de tous les néo-fascismes en train de naître.

C’est dire que Cerisy n’a pas été le lieu d’un débat limité, poli, entre intellectuels, écrivains, sur la littérature et l’art. C’est l’histoire concrète des hommes, aujourd’hui, qui était en question. Ainsi le rappelait Pleynet dans son texte La Matière Pense : « fléau feu m ?lle orient beyrouth fou peuple navire voile ville guerre (...) cité armée police bûcher mort bras ramille... »

Que les noms Artaud, Bataille, Freud, Mao-tsé Toung... soient convoqués, confrontés, voisinent comme autant d’actes majeurs nous aidant à penser le nouveau, il n’y a que quelques esprits bornés pour ne pas le comprendre et s’en indigner.

JACQUES HENRIC

N.B. La Nouvelle Critique vient de consacrer un compte-rendu gêné, alambiqué, aux deux volumes Artaud/Bataille. Il lui était difficile, devant l’importance du travail accompli au cours de ce colloque, sa diffusion, son impact, de respecter la consigne du silence, comme elle le fait depuis longtemps déjà, pour toutes les publications en provenance de Tel Quel. On reconnaîtra sans peine, à ses initiales, l’auteur de la note, Jean Thibaudeau, qui semble ces temps-ci avoir gagné du galon dans le parti révisionniste en aboyant aux chausses de Tel Quel. Le voici donc une nouvelle fois, commis au rôle de procureur. Bien sûr, pas le moindre début d’arguments dans son réquisitoire. On nous assène que la direction du colloque n’était pas « matérialiste, étant réactionnaire » Pas moins ! Pour ce qui est du cheminement de la pensée, on n’est pas loin des vertus dormitives de l’opium... On déclare « certaines interventions neuves, d’autres répétitives ». On ne saura jamais lesquelles, de tels jugements se fondant non sur le travail, mais sur des ragots de coulisses qui circulent dans les entours du parti révisionniste et d’une certaine mondanité « intellectuelle » parisienne. Etant entendu que pour ces commentateurs paniqués (selon la même logique simpliste qui fait que pour les fascistes il n’y a de bons marxistes que morts), il n’y a de bons telqueliens qu’hors et ennemis de Tel Quel. Ajoutons que les « ex-communistes », pour employer cet élégant vocable, n’ont pas de leçons de communisme à recevoir de Jean Thibaudeau. Et on peut le démontrer.

D’autant que, dernièrement, Jean Thibaudeau serait allé, à l’occasion d’un procès, témoigner en faveur de Jean-Edern Hallier et jurer ses grands dieux que jamais ce dernier n’avait flirté avec l’extrême-droite. Décidément, notre censeur à la mémoire courte. Il faudra, en temps voulu, la lui rafraîchir. En lui conseillant, d’abord, la relecture de certains numéros du quotidien de son propre parti. Surtout en lui remettant sous les yeux la note rédigée en 71 (ce n’est pas si vieux !) par Sollers sur les activités passées d’Hallier, note lue et approuvée par Jean Thibaudeau, et signée, d’une belle, large, lisible signature.

Alors ? Nous dirons qu’à ce procès, si ses propos rapportés par la presse sont exacts (mais ils n’ont pas été démentis), Jean Thibaudeau a commis un faux témoignage. Qu’il est un faux témoin. Qu’à ce titre, nous sommes fondés à tenir ses paroles et écrits — passés, présents, à venir — pour insignifiants.

Jacques Henric, Peinture, cahiers théoriques 8/9, 1er trimestre 1974.

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Georges Bataille est mort le 9 juillet 1962. Le colloque de Cerisy s’achève le 9 juillet 1972. La seconde partie de ce colloque est entièrement consacré à l’écrivain.

BATAILLE

sous la direction de Philippe Sollers
 

10/18 - Union Générale d’Éditions — 8 rue Garancière, F — 75006 PARIS, 3ème trimestre 1973.
 

Table des Matières

Intervention, par Philippe SOLLERS

I. L’acte Bataille, par Philippe SOLLERS

Discussion, avec Mira BACIU, Jean-Louis BAUDRY, Per Aage BRANDT, Eric CLEMENS, Sergio FINZI, Marguerite GIRARD, Denis HOLLIER, Jean-Louis HOUDEBINE, Julia KRISTEVA, Françoise PANOFF, Marcelin PLEYNET, Philippe SOLLERS, Gérard
VALLEREY, François WAHL
 

II. Les sorties du texte, par Roland BARTHES

Cerisy-la-Salle, colloque Artaud-Bataille, juillet 1972.
De gauche à droite : Roland Barthes, Philippe Sollers,Stanislas Ivankow. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Discussion, avec Roland BARTHES, Mary-ann CAWS, Eric CLEMENS, Marguerite GIRARD, Charles GRIVEL, Jean-Louis HOUDEBINE, Julia KRISTEVA, Christian LIMOUSIN, Claude MINIÈRE, Françoise PANOFF, Denis ROCHE, Philippe SOLLERS
 

III. De l’au-delà de Hegel à l’absence de Nietzsche, par Denis HOLLIER

Discussion, avec Jean-Louis BAUDRY, Per Aage BRANDT, Françoise GAILLARD, Marguerite GIRARD, Frans de HAES, Denis HOLLIER, Jean-Louis HOUDEBINE, Julia KRISTEVA, Sylvère LOTRINGER, Pierre MALANDAIN, Françoise PANOFF, Philippe
SOLLERS
 

IV. L’Orestie, par Marcelin PLEYNET

Discussion, avec Jean-Louis BAUDRY, Eric CLEMENS, Françoise GAILLARD, Jean-Louis HOUDEBINE, Marcelin PLEYNET, Guy SCARPETTA, Philippe SOLLERS, François WAHL
 

V. Bataille et la science : introduction à l’expérience intérieure, par Jean-Louis BAUDRY

Discussion, avec Jean-Louis BAUDRY, Pierre MALANDAIN, Eric de MAREZ-OYENS, Philippe SOLLERS, Gérard VALLEREY, François WAHL

VI. L’ennemi du dedans, par Jean-Louis HOUDEBINE

Discussion, avec Jean-Louis BAUDRY, Denis HOLLIER, Anne-Marie HOUDEBINE, Jean-Louis HOUDEBINE, Arthur LEROY, Philippe SOLLERS
 

VII. Nu, ou les impasses d’une sortie radicale, par François WAHL

Discussion, avec Eric CLEMENS, Julia KRISTEVA, Philippe SOLLERS, François WAHL
 

VIII. Bataille, l’expérience et la pratique, par Julia KRISTEVA

Discussion, avec Jean-Marie BENOIST, Per Aage BRANDT, Françoise GAILLARD, Julia KRISTEVA, Françoise PANOFF, Philippe SOLLERS, François WAHL

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Georges Bataille en 1957. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Voici la présentation préliminaire que fit Sollers.

INTERVENTION

Bataille a subi, dans l’histoire, deux types de dénégations de la part de deux idéologies puissantes dont les noms de Breton et de Sartre indiquent l’impact. La dénégation de Breton a porté essentiellement sur le matérialisme de Bataille et quand Breton a, par la suite, c’est-à-dire après la deuxième guerre mondiale, procédé à une autocritique de ses rapports avec Bataille, il est à noter qu’il n’a pu le faire que sous la forme d’un espoir qui consistait à voir dans Bataille le seul qui air les capacités suffisantes pour produire un « mythe nouveau ». La dénégation de Bataille par Sartre, que vous trouvez dans l’article de Situations qui s’appelle Un nouveau mystique, a porté à mon sens sur la question du sujet. Bataille a ceci de particulier, dans son acte, qu’il en fait voir à la philosophie de toutes les couleurs. Dans l’intervention de Sartre par exemple, ce qui me frappe, c’est que Sartre prête à Bataille des couleurs en relation avec l’histoire de la philosophie. Soit : Spinoza a produit un panthéisme blanc, Bataille un panthéisme noir. Soit : Bergson a produit un rire blanc, Bataille, paraît-il, un rire jaune. Etc. Je vous rappelle la conclusion de l’article de Sartre en forme de tir de barrage :

« mais les joies auxquelles nous convie M. Bataille, si elles ne doivent renvoyer qu’à elles-mêmes, si elles ne doivent pas s’insérer dans la trame de nouvelles entreprises, contribuer à former une humanité neuve qui se dépassera vers de nouveaux buts ne valent pas plus que le plaisir de boire un verre d’alcool ou de se chauffer au soleil sur une plage. Aussi, plus qu’à cette expérience inutilisable, s’intéressera-t-on à l’homme qui se livre dans ces pages (ces pages : il s’agit de l’Expérience intérieure), à son âme somptueuse et amère, à son orgueil maladif, à son dégoût de soi, à son érotisme, à son éloquence souvent magnifique, à sa logique rigoureuse qui masque les incohérences de sa pensée, à sa mauvaise foi passionnelle, à sa quête vaine d’une évasion impossible. Mais la critique littéraire trouve ici ses limites, le reste est l’affaire de la psychanalyse. Qu’on ne se récrie pas, je ne pense pas ici aux méthodes grossières et suspectes de Freud, d’Adler ou de Jung, il est d’autres psychanalyses » (décembre 1943) [11].

Je passe sur l’indicible dernière proposition, et je dirai en forme d’affirmation abrupte que Bataille, autrement mais aussi bien que Lénine, est intolérable aux philosophes. La philosophie, pour Bataille, est toujours trop formelle ou scolaire, c’est le mot dont il qualifie Heidegger lui-même. Bataille est intolérable aujourd’hui encore à la philosophie spéculative en ceci qu’il en altère le sujet et chacun sait que les philosophes ne sont jamais ivres et, en tout cas, ne se sentent pas tenus de communiquer en première personne leurs pratiques sexuelles. De même Bataille est intolérable au sujet de la science et même je dirai, aussi bien, au sujet qui veut maîtriser la théorie du sujet de la science. De même il est intolérable aux « écrivains », aux « artistes », c’est-à-dire, de façon diagonale, à tous ceux qui veulent limiter la question du sujet à des investissements persistants d’objets. La formule que nous pourrions employer, c’est que le sujet de la production, le sujet de la résistance, c’est le narcissisme. Découper un texte, le découper dans sa forme, dans sa formalité et finalement dans son conformisme, on sait que c’est le travail de ce qui forclôt la question du sujet et de ce que j’appellerai sa dépense transversale où, reconnaissant le système, le sujet fait l’expérience de son excès. Bataille dit : il faut le système et il faut l’excès. C’est le point qui reste incompréhensible.

*


Trois mois après le colloque, le Bulletin du Mouvement de juin 1971, dans son numéro 4 [12], publie deux entretiens réalisés par Frans de Haes, l’un avec Philippe Sollers (« l’entretien se déroule dehors, c’est-à-dire sous un arbre, avec une bougie, une bouteille de vin »), l’autre avec Denis Hollier. Retour sur Georges Bataille.

ENTRETIEN DE PHILIPPE SOLLERS AVEC FRANS DE HAES


Bulletin du Mouvement de juin 1971,
n° 4, 1er octobre 1972 [13].
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

FRANS DE HAES : Première question : pour Bataille, l’idéalisme naît constamment de l’exclusion du « bas », du refoulement de la « combustion », de la matière hétérogène. Exclusion n’est cependant pas synonyme de négation pure et simple ; elle s’opère au contraire par un déplacement incessant du « bas » vers le « haut » et par une sublimation de l’hétérogène (cf. le « jeu des transpositions » des surréalistes). Ainsi, l’hétérogène « inférieur » (le négatif) est détourné vers l’hétérogène « supérieur » qui, dans un même mouvement, dénie sa base inférieure et surplombe la simple homogénéité. Cette dramaturgie se joue à tous les niveaux (social, philosophique, symbolique, politique et artistique). Comment lire cette dramaturgie dans le tout de l’oeuvre de Bataille ?

PHILIPPE SOLLERS : Ecoutez, je pense qu’il n’y a pas d’oeuvre de Bataille. Je pense qu’il y a une série d’approximations d’un même problème sous la pression des circonstances et selon la conjoncture du rapport des forces. Si l’on commençait à faire de Bataille quelqu’un qui a « exposé » tous les points que vous venez de dire — et en un sens il les a exposés — je crois qu’on se tromperait gravement sur la base d’une certaine opération qui nous pose d’ailleurs un problème qui serait celui-ci : un sujet qui aurait, disons, découvert que son existence est soumise à un certain nombre de codifications, doit donc composer le temps de sa vie avec cette codification et doit donc autant que possible, s’il est décidé à survivre, traiter avec un certain nombre de notions, de catégories, de hiérarchies, d’ordonnances, s’il ne veut pas être exécuté ou disparaître sur le coup. Je crois donc qu’il faut partir, lorsqu’on parle de Bataille, de cette donnée fondamentale que tout ce qu’il dit lui est imposé par un rapport de forces défavorable quant à ce qu’il sait et quant à ce qu’il ne peut pas faire savoir au savoir. C’est pourquoi, dans la plupart des écrits de Bataille, qui sont très différents les uns des autres, qui répondent tous à des situations datées, à des conjonctures différentes, on pourrait trouver un certain nombre de contradictions très flagrantes si l’on voulait exposer le système d’un sujet qui aurait poursuivi toute sa vie la recherche d’un système. Je crois que tout cela est beaucoup plus désordonné, beaucoup plus... (aboiements) difficile à saisir et que, si en un point, Bataille reconnaît l’impossibilité absolue de ne pas se situer dans un système qui est le système de la « survie » et de la « reproduction », ce qu’il énonce est tout simplement un certain type de pratique dérobée qui consiste à reconnaître d’un côté le rapport de forces défavorables par rapport au sujet et à ce qu’il sait mais à ce qu’il ne peut pas faire savoir au savoir, et à la réalité qui l’environne. Autrement dit, il peut se passer dans l’existence sociale et dans la réalité sociale un événement qui affecte tout à coup un sujet. Cet événement est proprement incodable. Dans la masse de ce qui travaille le corps social, il faut supposer que quelque chose brusquement fait irruption dans un sujet. Cela peut donner la folie, qu’on enferme. Cela peut donner un certain nombre de. compromis : l’art, la poésie, etc. Le problème est de savoir ce qui a pu franchir tout un système de défense qui était là et qui en un point laisse passer « par hasard », sans aucune nécessité. de façon totalement incontrôlable, cet événement qui affecte un sujet. Lequel sujet, à partir de là, ou bien maintient le savoir complètement irrationnel que lui donne cette irruption, et se fait en général éliminer assez vite du corps social de la reproduction, ou bien choisit cette tactique et cette stratégie que Bataille a appliqué rigoureusement et qui consiste à reconnaître le savoir, à reconnaître le corps social et à le déséquilibrer sur certains points de façon qui n’entraîne pas tout simplement la mort ou la disparition — c’est-à-dire en se limitant à un certain nombre d’irrégularités non susceptibles d’entraîner une répression définitive. Je crois que, si vous voulez, on ne part pas assez du point de vue suivant dans la récupération systématique mais superficielle d’expériences de ce genre — on ne part pas assez radicalement du fait que tout ce que nous avons à dire à ce sujet doit être dit de façon négative. Bataille n’a rien à proposer de positif en dehors de la certitude qui est sensible dans chacune de ses phrases que, évidemment, c’est lui qui a la certitude. Mais il n’a rien à proposer d’autre qu’un ensemble de dérapages, de glissements qui constituent tout simplement, si l’on choisit d’écrire au lieu de se taire, la façon qu’il y a de... marquer... et bien qu’on est encore en vie... provisoirement... C’est tout.

F.D.H. : Une seconde question et, ici, je crains de revenir de façon un peu névrotique à la question que j’ai posée ce matin : quelle est la position de la castration et de la pulsion de mort dans cette dramaturgie entre hétérogène « inférieur », « supérieur » et homogène ?... Je songe ici à votre intervention à Orléans sur Le Coupable (Tel Quel, 45) où vous avez parlé de la double position qu’on peut adopter vis-à-vis de la castration, c’est-à-dire, si j’ai bien compris, une sublimation et, d’autre part, un affrontement.

Ph. Sollers : Oui. Alors, je vais dire autre chose parce que évidemment si l’on parle de questions un peu fondamentales, bien entendu, on ne peut pas, on ne peut jamais répéter ce qu’on avait déjà dit... Alors, la castration... (rires) ... excusez-moi, mais y en a vraiment marre, quoi ! (rires)

F.D.H. : Je peux peut-être poser la question autrement : vous avez parlé tout à l’heure d’un au-delà de la castration...

Ph. Sollers : Je ne sais pas...

F.D.H. : ... et qui, en ce moment... bon... J.-L. Baudry a parlé de la « mutilation »...

Ph. Sollers : ouais... ouais...

F.D.H. : ... de l’être humain comme « espace orificiel »... Quel est le rapport entre ça et la castration. Est-ce qu’il y a un rapport où est-ce qu’il n’y en a pas ou... comment tout ça se situe...

Ph. Sollers : En ce moment, ce que je ressens, si vous voulez, si j’ai envie d’exprimer la vérité du moment, c’est que l’emploi bavard de « castration », me paraît tout à fait abstrait, irréel et finalement fait pour empêcher quelque chose. Empêcher quoi ? Empêcher que cesse définitivement, que puisse cesser définitivement, un certain chantage. Voilà ce que je ressens à l’heure actuelle... Un certain chantage qui porte sur le sujet afin qu’il ait l’impression que quelque chose lui manquerait, que quelque chose en lui serait « imparfait », défectueux.

F.D.H. : le manque-à-être ? ...

Ph. Sollers : Oui... et qu’au fond il serait tout simplement « un homme ». Je ne sais pas, tout ça me paraît tout à coup assez sinistre, alors que « castration » ça devrait plutôt sonner joyeux, productif...

F.D.H. : ... par rapport, entre autres, au travail de Deleuze et Guattari ?...

Ph. Sollers : Certainement... aussi... oui... Le moment était probablement venu de mettre en question toutes ces grandes machines, tous ces flics sombres de la circulation de la jouissance. Bon... disons que tout est beaucoup plus complexe, enchevêtré, désordonné que cette espèce de carrefour où la loi, la castration, le signifiant, le manque. etc., seraient comme autant de panneaux qui enverraient à des villes d’eau où on pourrait aller en cure attendre que la question se résolve d’elle-même. De toute façon, tout cela n’entraîne absolument, je crois, aucune conviction dans l’expérience réelle que quelqu’un peut faire aujourd’hui de son existence dans l’histoire. C’est-à-dire au fond quoi ? Tout ça me paraît quand même lié à une période archaïque qui méconnaîtrait que depuis quelques années — depuis, disons, une dizaine d’années — l’histoire a eu un sursaut considérable. Je dirai même un sursaut comique ! Un sursaut hilarant par rapport à ce qui s’est passé avant, comme quoi il ne faut jamais trop se presser de penser en son temps. Je parle de la révolution culturelle chinoise aussi bien que de mai 68. Nous avons eu l’occasion de sonder ces moments comme un événement historico-mondial dépassant l’horizon de l’Europe et de l’Occident. Ecoutez, finalement, la causerie sur la castration, etc., est absolument dérisoire et elle ne sert qu’à une seule chose. maintenir les couches petites-bourgeoises dans une problématique extrêmement restreinte... Tout cela me semble avoir pris, pour parler vulgairement, un coup de vieux effrayant. Coup de vieux qui n’est pas chez Bataille parce que précisément Bataille n’est pas réductible à une exposition centrée, systématique. et je vous défie bien aujourd’hui d’ouvrir un livre, par exemple, comme Le Coupable, et de le lire dans ses coupures, ce livre, qui n’est pas un livre, et qui n’a rien à voir avec, bon, disons, les flics d’un système non coupé qui s’énonce de façon en général pâteuse, sous une forme continue pâteuse... Ouvrez-le ce livre, feuilletez-le, ouvrez-le au hasard, au hasard, vraiment au hasard, vous allez voir ce qui arrive : à savoir que ça démarre et ça fonctionne tout de suite, parce que tout ce qui s’y passe est beaucoup plus instantané que n’importe quel discours centré sur un certain nombre de maîtres-mots, qui, finalement, ne renvoient à aucune expérience ni réelle ni subjective, ni historique (aboiements).

F.D.H. : Je voudrais tout de même rappeler ici...

Ph. Sollers : Moi je voudrais souligner comment ce chien aboie bien !

F.D.H. : Oui, c’est magnifique...

Ph. Sollers : Il faut dire aussi qu’on est dans la nuit avec une bougie...

F.D.H. : oui... c’est le réel...

Ph. Sollers : voilà !

F.D.H. : ... quelque chose qui ne peut pas entrer dans l’interview...

Ph. Sollers : ... mais ça y entre quand même !

F.D.H. : ... disons la coupure de l’entretien, de ce qui se passe ici... bon... (rires)... oui... je voudrais tout de même rappeler rapidement un passage de votre texte (Le Coupable) :

«  L’hétérologie reconnaît la pulsion de mort en ceci qu’elle ne réintègre pas la castration dans un ordre symbolique — comme fonction du phallus. Soient : deux positions : ou bien la réappropriation phallique de la castration ; ou bien le sacrifice du phallus dans la castration : la seconde, intégrant la première (alors que la réciproque n’est pas vraie) implique la dialectique de la jouissance effective liée à l’horreur : c’est le dehors du discours. »

Ph. Sollers : Voilà. Alors, écoutez. Il est évident que je suis en ce moment plutôt content que cet entretien se déroule dehors, c’est-à-dire sous un arbre, avec une bougie, une bouteille de vin devant moi dont d’ailleurs je vais peut-être boire une gorgée...

F.D.H. : Allez-y...

Ph. Sollers : ... voilà. Tout ceci pour dire qu’il me semble être important aujourd’hui de marteler cette question du dehors du discours ; la castration peut avoir deux effets et surtout un effet de terrorisation qui consiste à obliger les sujets à penser qu’ils ne peuvent pas sortir du discours.

F.D.H. : Ou verbe fait chair...

Ph. Sollers : Voilà. Le pari insensé, c’est de... (rires) ... c’est bien qu’on rit... de tout ça... c’est de dire que le sujet n’est pas réductible au langage et à l’espace du langage et que finalement il s’agit là d’une lutte politique à la limite. Les grandes machines du manque, de la castration, du signifiant, de la loi, etc., sont machinées et sont activées, non pas d’elles-mêmes, mais par ceux qui ont intérêt... (aboiements) ... voyez-vous et entendez-vous ? ... qui ont intérêt à ce que le sujet reste, se trouve, se perde, se retrouve, uniquement dans une problématique du langage...

F.D.H. : ... c’est-à-dire ceux qui ne tiennent pas compte de l’aboiement du chien...

Ph. Sollers : Oui et il n’y a pas eu que l’aboiement du chien ! Il y a eu le bruit du vélo-moteur, puis il y a la respiration des uns et des autres, puis il y a probablement tout ce que nous n’entendons pas, nous. Autrement dit, qu’est-ce qui a intérêt à faire du sujet une dépendance du langage ? Quand je dis la « jouissance effective  »...

F.D.H. : « liée à l’horreur »...

Ph. Sollers : ... oui — liée ou non à l’horreur, mais enfin qui ne serait pas jouissance s’il n’y avait pas quelque part horreur — je veux dire que ce qui a intérêt à ce que le sujet soit limité à la problématique du langage, c’est ce qui dénie — et c’est une forme de l’exploitation de la catégorie de sujet par toute pensée — que le sujet ne saurait se trouver ailleurs, mais réellement ailleurs, que dans une opération de jouissance et il faut toute l’hypocrisie du discours qui veut s’établir et s’instituer sans avoir à affronter cette question, pour le nier. Il ne s’agit absolument de rien d’autre. De toute façon ce que je dis a l’air un peu insolite mais tout le monde s’en doute et tout le monde s’ennuie dans le langage !

Bulletin du Mouvement de juin 1971, n° 4, 1er octobre 1972, p. 30-32.

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ENTRETIEN DE DENIS HOLLIER AVEC FRANS DE HAES


Georges Bataille en 1961. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Frans De Haes : Que signifie ce que vous avez appelé « le dispositif Hegel-Nietzsche » dans l’ ?uvre de Bataille et spécialement par rapport à l’élaboration de « l’hétérologie » ?

Denis Hollier : Le dispositif Hegel-Nietzsche, c’est d’abord un couple de noms propres qui s’est précisé progressivement dans la pensée de Bataille et qui lui a permis, d’une part, de poser le moment scientifique, philosophique, raisonnable de son discours (c’est Hegel qui intervient à ce moment-là) et, d’autre part, sa transgression qui est figurée par la personne, par la pensée, par toute l’expérience de Nietzsche. Donc, c’est un dispositif qui à mon avis localise dans l’ensemble de l’ ?uvre de Bataille le moment essentiel du retournement, de la transgression du même, de l’apparition de l’autre, dans la mesure où cet autre n’est jamais « en face », séparé de, mais au contraire est toujours ce qui mine l’intérieur de l’identité. Nietzsche, ce n’est absolument pas le contraire de Hegel. Nietzsche, c’est la contradiction de Hegel, c’est ce qui fait que Hegel jamais ne sera simplement Hegel, c’est-à-dire que tout discours qui veut se renfermer sur lui- même (comme le discours de la Raison), tout discours qui veut se clôturer, en réalité s’épuise et s’annule dans cette entreprise. C’est-à-dire que, nécessairement, dans cette volonté de refoulement il y a une provocation au retour du refoulé et si d’une certaine manière Hegel peut être le contraire de Nietzsche, tout le travail de Bataille va consister à montrer que chaque moment refoulé, silencieusement présent derrière Hegel, est en fait incarné dans cette figure diabolique que Bataille double et que, lui, appelle Nietzsche. Nietzsche, c’est à la fois le double (on pourrait dire « Hegel et son double ») et le contraire de Hegel. Celui qui le double dans tous· les sens du terme, c’est-à-dire qui reprend, qui suit le même trajet et qui lui vole son identité. Par conséquent, cette hétérologie que Bataille essaie de construire, de mettre en place, est très exactement l’au-delà de la philosophie, c’est-à-dire l’apparition dans le discours et sa continuité du silence, de la rupture, à la faveur desquels le sujet — disons ici Nietzsche — apparaît dans sa béance, dans son caractère irreprésentable, c’est-à-dire dans son activité.

F.D.H. : Peut-on dire alors que Nietzsche c’est « le monstre dans le labyrinthe » alors que Hegel serait le maître du système ?

D. Hollier : Je crois que d’une part on peut dire effectivement que Nietzsche est le monstre dans le labyrinthe, dans la mesure où Bataille a interprété cette figure du labyrinthe comme recherche de soi. C’est-à-dire que d’après lui le mythe de Thésée, le mythe du labyrinthe, aboutirait non pas à la destruction du monstre. mais à l’identification au monstre. Mais alors il faudrait également dire que le labyrinthe c’est — quoi qu’il ait pu croire et penser — Hegel et que justement, cherchant le fil d’Ariane, c’est-à-dire cherchant la « sortie », cherchant un point stable, un centre, cherchant donc une démarche assurée, — et c’est ce que fait Hegel. c’est ce que fait Bataille lorsqu’il suit Hegel — on tombe justement sur le monstre que l’on devient soi-même, c’est-à-dire qu’il n’est plus question de sortir du labyrinthe. On est soi-même devenu en quelque sorte le labyrinthe.

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André Masson. Illustration pour Acéphale, 1937.

C’est ce que d’ailleurs Bataille dit très exactement lorsqu’il commente la figure d’Acéphale dessinée par A. Masson [14]. Il dit : son ventre est un dédale où je me perds, où je rencontre le monstre et je finis par devenir le monstre lui-même. Je crois que cette figure du labyrinthe et du monstre illustrent d’une certaine manière, schématise le rapport Hegel-Nietzsche. Tout le parcours hégélien se présente comme quelque chose de construit, de rationnel — où on devrait trouver une voie (une espèce de discours de la méthode) — en réalité ça se révèle comme un labyrinthe où on se perd et où, en se perdant, on devient soi-même le monstre que l’on essaie d’éviter.

F.D.H. : La référence à Marx dans les textes de Bataille est plus discrète que celles à Hegel, Nietzsche, Freud et les sociologues. Quelle est la place de Marx dans la pensée de Bataille ?

D. Hollier : Je crois qu’il faut dissocier deux aspects pour répondre à cette question. D’abord la question du nom de Marx, de la lecture de Marx, de l’alliance éventuelle de Bataille avec des courants marxistes et, d’autre part, la pensée de l’histoire et de la politique que Bataille a proposée. Bataille n’a sans doute pratiquement pas lu Marx sinon les textes les plus courants à son époque (Le Manifeste, etc.). Il n’a pas beaucoup lu Engels non plus puisque, lorsqu’il parle de Hegel, il dénonce d’une manière curieuse le « simplisme » d’Engels en ce qui concerne la dialectique de la nature, alors que cette dialectique de la nature — par certains côtés — apparaît aujourd’hui étrangement proche des points essentiels du travail de Bataille sur le plan théorique. Donc, au niveau des textes, très sensiblement, il y a une méconnaissance qui frise l’ignorance. Plus tard d’ailleurs il ne considérera Marx autrement que comme le « disciple » de Hegel ; donc jamais Marx n’aura une place majeure pour lui. Par ailleurs, il se trouve effectivement que sa pratique politique d’avant-guerre et après-guerre était assez nette, en face du stalinisme, en face également de la bonne conscience de gauche qui sévissait en France à cette époque-là. Il a adopté des attitudes d’un marxisme très rigoureux. Par exemple, je songe à un texte intitulé Le Mensonge politique où il s’attaque aux « belles âmes » des intellectuels et des gens qui ne font que penser — et qui, au nom de la pensée, de la « vérité » (qu’ils défendent comme une « valeur morale »), condamnent les pratiques politiques qu’il y a en U.R.S.S. et les différents partis communistes. Bataille, en face d’eux, affirme au contraire le primat de l’action et défend d’une manière absolument paradoxale à l’époque le mensonge politique en tant que tel. Donc, Bataille, après la guerre, bien qu’il ne participe pas directement à une action politique, bien qu’il ne lise pas Marx et ne s’intéresse pas particulièrement à la théorie marxiste, malgré tout, sur le plan des positions en face des événements politiques auxquels il assiste, rejoint assez volontiers des positions extrêmement marxistes. Pour l’expliquer il faut, je crois reprendre d’une manière générale la façon dont il envisage l’écrivain en tant que celui-ci se définit par la transgression, par la production hétérogène. L’écrivain, dit-il, n’a aucun droit. C’est-à-dire que le droit est nécessairement du côté de l’action productive. Cette action productive, constamment l’écrivain la met en question, la subvertit en quelque sorte par sa pratique de la dépense. Donc, de deux choses l’une : ou bien il a une pratique de la dépense effective qui lui fait perdre tous les droits, ou bien, s’il réclame des droits, aussitôt il se place du côté du monde productif qui lui fait perdre toute sa raison d’être transgressive — c’est-à-dire qu’il a à choisir entre la littérature et l’action politique. C’est grâce à cette scission qu’on peut dire que Bataille est arrivé à reconnaître sur son propre terrain le réel politique, le réel historique et à rejoindre paradoxalement un point de vue marxiste.

F.D.H. : Une dernière question. Je partirai d’une phrase de L’Expérience Intérieure : « J’échoue — quoi que j’écrive — en ceci que je devrais lier à la précision du sens la richesse infinie — insensée — des possibles. » La « richesse infinie des possibles » n’est-ce pas la matière hétérogène, disons le dehors qui travaille l’écriture. Quelles sont les conséquences de cette considération pour l’écriture même du livre intitulé L’Expérience Intérieure, c’est-à-dire finalement pour l’écriture de Bataille en général, marquée par une suspension continuelle du discours, par ce que Derrida a appelé le « potlatch des signes » ?

D. Hollier : La question de l’écriture, chez Bataille, ne se présente jamais sur le mode d’une affirmation glorieuse. Je crois qu’il n’y a pas de quoi être fier d’être écrivain. Les mots sont petits, renvoient toujours à cette activité mesquine, qui est justement l’affirmation du moi là où il devrait être détruit et dépensé, qui est ce projet de faire un livre là où on devrait renoncer à tout projet. C’est-à-dire qu’écrire c’est se soumettre à des contraintes qui, par définition, excluent l’infinité des possibles et tout le problème de l’écriture de Bataille est celui-ci : dans cette exclusion inévitable, faire en quelque sorte dominer ce qui est exclu par rapport à ce qui est choisi. C’est-à-dire, dans cet acte mesquin qu’est toujours l’écriture, qu’est toujours la fabrication d’un livre, de faire surgir cet extérieur infini que l’objet, que le mot tentent de faire oublier ou risqueraient de cacher si, justement, il n’y avait pas constamment ce processus de consumation de l’écriture par l’écriture. c’est-à-dire ce processus d’ouverture continuelle du livre qui fait, ’en particulier, que L’Expérience Intérieure n’est, plutôt qu’un livre, une préface à un livre, une préface à une expérience innommable, c’est-à-dire que c’est un livre qui renvoie constamment à son dehors. C’est en quelque sorte, comme Bataille le dit à plusieurs moments, un projet qui échoue, qui échoue d’autant plus qu’il aboutit à un livre, c’est-à-dire qu’il réussit — projet de rompre avec le projet. Il faut toujours lire les textes de Bataille dans ce tourniquet où ils ne cessent d’apparaître dans leur propre effacement et, comme le dit Derrida justement, la trace de l’écriture n’apparaît qu’à la condition que cette apparition soit exactement contemporaine de sa disparition. Dans cette optique-là il ne faut pas oublier que Bataille a été extrêmement fasciné aussi bien par Sade qui avait demandé dans son testament qu’on brûle toute trace, tout souvenir de lui, que par Kafka qui avait demandé qu’on brûle son ?uvre de manière à ce qu’aucune trace ne demeure de son écriture. Il avait été fasciné également sur le plan de la pensée par le phénomène de la scissiparité, c’est-à-dire mode de reproduction où d’une part la vie et la mort coïncident, puisque la cellule initiale disparaît totalement dans les cellules auxquelles elle donne naissance, et que d’autre part cette disparition se fait absolument sans laisser de trace. Autrement dit, la problématique de l’écriture chez Bataille, de la dépense écrite, apparaît très exactement liée à la question du cadavre, dans la mesure où le cadavre est relié chez lui — comme d’ailleurs objectivement pour les sciences de la nature — à la reproduction sexuée. Seuls les êtres sexués laissent un cadavre, c’est-à-dire demandent à être enterrés, ont des restes, laissent des traces et le problème (qui est le problème-clef de L’Erotisme d’ailleurs), c’est de faire en sorte que la reproduction sexuée — qui est liée à la trace, au cadavre — aboutisse. si l’on peut dire, par effacement de la trace, à rejoindre la scissiparité, c’est-à-dire aboutisse à cette identité sans traces et sans restes de la vie et de la mort.

Bulletin du Mouvement de juin 1971, n° 4, 1er octobre 1972, p. 32-34.

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Crédit photo : Philippe Forest, Histoire de Tel Quel, Seuil, 1995.
Georges Bataille, Une liberté souveraine, Textes présentés par Michel Surya, Farrago, 2000.

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Georges Bataille sur pileface

Principaux articles

Le salut - ou l’ultime rencontre - entre Breton et Bataille
Le miracle de Lascaux
Bataille à propos de Camus : Le temps de la révolte
Georges Bataille, Manet et le Portrait de Mallarmé
La littérature et le mal (avec entretien télévisé)
L’affaire Sade : le témoignage de Georges Bataille
Bataille dans « Mozart avec Sade » (V)
Bataille et « l’homme invisible » (Blanchot)
Bataille avant la guerre
Bataille, le coupable, à Vézelay
Scènes de Bataille
D’Edwarda à Madame Edwarda
Tremblement de Bataille (avec des entretiens radiophoniques rares)
L’expérience intérieure
A.S. Labarthe, Bataille à perte de vue (film)
Hommage à Georges Bataille
Bataille a l’oeil.

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[2Actes du colloque publié en deux volumes. Philippe Sollers (éd.), Artaud, Paris, UGE, 1973 ; Bataille, UGE, 1973.

[3Guy Scarpetta, Bataille, op. cit., p. 264.

[4Denis Hollier, Bataille, op. cit., p. 76.

[5Denis Roche, Louve basse, Paris, Éd. du Seuil, 1976 ; rééd. Points Roman, 1990.

[6Philippe Sollers, Artaud, op. cit., p. 151.

[7Denis Roche, Louve basse, op. cit., p. 50.

[8Jacques Henric, « Artaud-Bataille, Cerisy 72 », Peinture, cahiers théoriques 8/9, p. 87. Voir plus bas le texte complet.

[9Denis Hollier publie dans le même numéro un fragment d’un livre à paraître : La Prise de la Concorde (voir dans mon précédent article (Bataille a l’oeil) : « déchets posthumes »).

[10Voir au début de cet article.

[11Le texte de Sartre fut publié dans les numéros d’octobre, novembre et décembre 1943 de la revue Les Cahiers du Sud, puis repris dans Sartre, Situations I en 1947. La « Réponse à Jean-Paul Sartre (Défense de "l’Expérience intérieure") » se trouve dans Bataille, Sur Nietzsche IV (O.C., tome VI, p. 195-202).

Dans un entretien pour la Revue des deux mondes de mai 2012, on peut lire :

REVUE DES DEUX MONDES — Positionner Artaud et Bataille sur un même plan, c’était en quelque sorte faire front contre Breton...

PHILIPPE SOLLERS — Et contre Sartre. J’ai modulé cela par la suite, parce qu’il ne faut pas exagérer contre Breton, qui reste quelqu’un de très important. Il faut relire la Clé des champs, un de ses meilleurs livres. Il y a eu quelques exagérations à l’époque, c’est vrai. Je n’ai pas oublié qu’à la sortie d’Une curieuse solitude, Breton m’a écrit aussitôt : « Vous avez le redoutable parrainage de Mauriac et d’Aragon, mais j’ai porté votre livre à Péret »... Je suis d’ailleurs aller voir Breton rue Fontaine. Il était très ouvert, attentif, généreux.
On a tout dit sur l’affrontement, ou le prétendu affrontement, entre Breton et Bataille. Or je peux témoigner que Breton a tendu, au sens propre, la main à Bataille. Bataille qui, soit dit en passant, se fichait complètement des bousculades de son passé. Il était loin de tout ça. Nous sommes donc au café avec Bataille, Breton entre : « N’est-ce pas Georges Bataille qui est là ? » me demande-t-il. Breton vient serrer la main de Bataille et lui dit qu’ils devraient se revoir. Moment incroyable ! Il ne faut pas oublier les insultes considérables, surtout de la part de Breton, notamment dans le Second manifeste du surréalisme. Breton avait depuis évolué et attendait beaucoup de Bataille. Ils prennent alors rendez-vous... Bataille est mort trois semaines après cette rencontre fortuite, mais, pour moi, de la plus grande importance.

Ces précisions ne sont pas inutiles. Elle permettent de nuancer les critiques formulées contre Breton à Cerisy (notamment par Jean-Louis Houdebine dans L’ennemi du dedans).

Cf. Le salut - ou l’ultime rencontre - entre Breton et Bataille
et Le grand Bataille pour la suite de l’entretien de la Revue des deux mondes. A.G.

[12Il n’y aura, à ma connaissance, pas d’autre numéro. Cf. Tel Quel - Mouvement de juin 71.

[13Au sommaire, on notera la contribution du « noyau marxiste-léniniste » de Lille. L’avouerai-je ? J’en fus membre brièvement avant de le quitter en raison de ses positions dogmatiques, puis d’en être exclu pour mes sympathies pour les intellectuels « démocrates-bourgeois » (Philippe Bonnefis était un ami) et mon comportement « anarchiste » [sic] !

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1 Messages

  • A.G. | 17 mai 2012 - 23:00 1

    Petit rappel :

    Rayonnement de Georges Bataille

    Journée d’étude à l’occasion du cinquantenaire de la mort de Georges Bataille.

    Le vendredi 01/06/2012 - de 13h30 à 20h30

    Petite Salle, niveau -1, Centre Pompidou

    Avec Jean-François Louette, Christine Détrez, Jean-Joseph Goux, Denis Hollier, Jean-Michel Besnier, Sylvain Santi, Jacques Henric, Philippe Forest et Yannick Haenel, Clarisse Hahn et Gisèle Vienne. Informations ici.