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Le salut - ou l’ultime rencontre - entre Breton et Bataille

A propos du Portrait de Breton par Moretti, annoté par Sollers.

D 25 mai 2011     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Je découvre le petit récit de Sollers qui accompagne le « Portrait de Breton par Moretti » (voir l’article de V.Kirtov) et qui serait de 1979. Il me semble qu’il faut s’y arrêter car il témoigne de ce qui fut la dernière rencontre entre Bataille et Breton.

Je le rappelle :

«  Breton est entré
dans le café où nous
étions avec Bataille.
Visiblement, il suivait une
femme qui venait de s’asseoir.
Il s’est levé après que je suis
allé lui parler, pour venir saluer
Bataille. Bataille est resté
assis.
 »

«  "Tout un roman" en dix lignes... C’est tout. Un mauvais écrivain en aurait fait un livre » écrit Sollers à propos de Kafka dont il apprécie les récits courts [1]. Véritable petit roman, cette annotation qui associe délibérément Georges Bataille et André Breton dans un portrait qui rend hommage à Breton est importante. Sollers évoque à plusieurs reprises cette anecdote sans doute moins... anecdotique qu’on serait tenté de le croire. C’est dans Solitude de Bataille, l’entretien qu’il accorde à la revue Les Temps Modernes le 23 juin 1998 (cf. « Georges Bataille », n° 602 des TM, décembre 1998 - janvier-février 1999 ; repris dans Éloge de l’infini, folio, p. 786), que Sollers la raconte avec la plus grande précision. Il faut citer le passage dans son intégralité. Il y est question d’un salut (peut-être plus d’un) :

«  L’anecdote, qui dit beaucoup de choses, veut qu’un jour que j’étais au Pré-aux-Clercs avec Bataille, près du bureau de Tel Quel, Breton, que je connaissais (car on le sollicitait aussi, on voulait refaire tout ça, réinterroger tout ça), entre et s’assoit à une table. Je me lève et vais voir Breton qui me dit qu’il est entré dans le café car il suivait une très jolie femme puis me demande : « Est-ce que ça n’est pas Georges Bataille ? » Il va saluer Bataille, ils se serrent la main, avec l’idée de se revoir. Cela a eu une portée très émouvante pour moi, pour les années qui suivirent. »

Nous sommes en 1961. Breton et Bataille ne se sont pas vus depuis longtemps. Ils se saluent (c’est Breton qui «  va saluer Bataille »). Ils ne se reverront plus car Bataille mourra quelques mois plus tard (le 8 juillet 1962). On comprend l’émotion de Sollers (à l’époque, mais aussi plus de trente-cinq ans après).
Mais, dans le récit que fait Sollers en 1998, il y a d’autres indications. S’il insiste sur le fait que Breton et Bataille se saluent « avec l’idée de se revoir », c’est aussitôt pour marquer une distance avec un autre écrivain, Maurice Blanchot :

«  De ce jour-là je me rappelle aussi une remarque très intéressante de Bataille, qui ne disait pas grand-chose mais quand ça sortait, très doucement, ça allait assez loin — une remarque qui pouvait passer pour être très feutrée, sur un ton en même temps ironique —, c’est la suivante, et il faut imaginer le ton de sa voix : « Il est évident qu’on peut difficilement aller plus loin dans la sagesse que Blanchot. » Cette phrase marquait une sorte de distance. »

On sait que Sollers, dans tous ses écrits, s’efforce d’arracher Bataille à l’ombre de Blanchot. Dans le livre de Pascal Louvrier, Georges Bataille, La fascination du mal (éditions du Rocher, 2008, p.184-185), il enfonce le clou :

«  Il y a là, dans le rapprochement entre Blanchot et Bataille, une confusion qui me paraît extraordinairement intéressante à étudier, parce qu’elle est fausse. L’amitié, la "communauté inavouable", tout ça, tout ça c’est faux » (cf. Bataille et « l’homme invisible »).

Bataille avec Breton donc et non Bataille et Blanchot...

Cette « réconciliation » (le « salut ») s’oppose aussi à «  aux tentatives de réconciliation posthumes » entre Aragon et Breton (elles furent et sont nombreuses),— la falsification même.

La suite de l’entretien des Temps Modernes éclaire ce qui se joue là, poétiquement ET politiquement. Se livrant à une forme d’autocritique de certaines des positions prises par Tel Quel ou dans la mouvance de Tel Quel immédiatement après Mai 1968, Sollers poursuit dans des lignes d’une rare amplitude historique (c’est moi qui souligne) :

«  Aujourd’hui, je ferais une correction, une rectification à ce qu’on a fait dans Tel Quel qui a été en effet une tentative de débordement, sur Bataille et sur Artaud en même temps, et qui culmine à Cerisy [2] où les critiques ont été formulées pas seulement contre Sartre, ça allait pratiquement de soi, mais aussi contre Breton. Je dirais que ces critiques ont été excessives et qu’il faudrait reconsidérer avec les dates  [3] l’ ?uvre de Breton dans une perspective beaucoup moins énervée que celle de l’époque. La question avec Sartre a été celle de la poésie : c’est-à-dire Baudelaire, Mallarmé, Flaubert, Genet. Qu’est-ce que Sartre a à dire de la poésie : peu de choses, ou des choses sociologiquement justes mais inadéquates [4]. Tandis que Breton, qu’a-t-il à dire sur la poésie ? Beaucoup de choses en tant qu’il se met en position de témoin et qu’il ne lâche pas le morceau sur cette question, avec une ténacité admirable. Ce qui fait que lorsque ont eu lieu, après 1968, les cérémonies habituelles de réconciliation posthumes entre Breton et Aragon [5], nous nous y sommes opposés, d’un point de vue bataillien, sur le corps, en essayant d’éviter ce piège. C’est une question de la plus haute importance : elle ne touche pas seulement l’utilisation et ce qu’on pense du langage, de la poésie, c’est aussi une question politique. J’aurais donc tendance aujourd’hui à réitérer une sorte d’adhésion profonde à l’action de Breton. Pour la raison suivante : je crois que l’histoire du stalinisme reste à faire, qu’elle n’est pas encore vraiment entamée et que, de ce point de vue, Breton, Bataille aussi mais d’une autre façon, est un témoin capital. Il faut relire La Clé des champs par exemple, où dans une solitude quasiment totale Breton défend l’expérience surréaliste contre le réalisme socialiste, attaque L’Homme révolté de Camus par rapport à son interprétation qu’il juge superficielle de Lautréamont, dit qu’avec le Baudelaire de Sartre on est très en deçà du jeu [6], n’arrête pas d’attaquer Aragon, sa poétisation spectaculaire, fait dans un texte admirable — « Flagrant délit » — l’historique d’un moment extraordinairement important, c’est en 1949, où apparaît un faux Rimbaud, il est alors le premier à dire qu’il s’agit d’un faux et, avec beaucoup de courage, il tient cette position [7].
Sa position à l’égard de Bataille, comme je viens de l’indiquer par l’anecdote précédente, est une correction de ce qu’il a dit en 1930 dans le « Second Manifeste ». Il y revient après la guerre : pour l’élaboration d’un mythe nouveau, dit-il, on doit attendre énormément de Bataille et la poignée de main que j’ai signalée était tout sauf superficielle. Donc j’associerais de nouveau ces deux noms pour éviter les falsifications dont ils sont l’objet. On ne peut pas séparer ces deux vues, pas plus qu’Artaud. Par rapport à quoi les grandes vedettes de la pensée de l’action politique sont à reconsidérer de façon beaucoup plus critique qu’on ne l’a fait.
 »

Breton avec Bataille et pas Breton et Aragon.

La dernière rencontre entre Breton et Bataille a été très importante pour Sollers. Elle « a eu une portée très émouvante pour moi, pour les années qui suivirent. », dit-il au début de l’entretien. Témoin et passage du témoin. En saluant Bataille, Breton « corrige » ce qu’il a écrit trente ans plus tôt. En racontant la scène, Sollers rectifie ce que Tel Quel a pu publier trente ans auparavant [8].

Breton et Bataille figurent parmi Les Voyageurs du Temps (2009).

*

Cette rencontre du Pré-aux-Clercs semble avoir marqué d’autres personnes. Car, dans le même numéro des Temps Modernes, il y a un autre témoignage sur ce qui s’est passé « ce jour-là » : celui de Michel Deguy, membre du comité de rédaction de Tel Quel (pour quelques mois) en 1962, ancien membre de Critique (revue fondée par Bataille après guerre), membre du comité de rédaction des Temps Modernes et rédacteur-en-chef de la revue Poésie. Deguy donne sa version de la scène. Elle diffère un peu de celle de Sollers dont le rôle est minimisé et tandis qu’une femme disparaît :

« [...] je vais parler sur un ton un peu biographique, mon rapport à Georges Bataille a compté à plusieurs reprises. Par exemple, en tant que conseiller de Jean Piel et de Critique pendant un quart de siècle [9]. On ne peut oublier que Georges Bataille vivant était toujours présent dans le lointain, comme une référence, tout comme après sa mort : c’est la revue qu’il a fondée. Il était là, indépendamment des liens familiaux. Je me rappelle, et je m’en souviens d’autant plus volontiers que Sollers en parle dans sa propre interview, de telle ou telle rencontre avec Bataille, comme celle avec Breton au café qui se trouve au coin de la rue Bonaparte et de la rue Jacob, le Pré-aux-Clercs, un endroit où se retrouvaient les gens de la revue Tel Quel. Ainsi Sollers n’était pas seul du tout, comme il le dit, il y avait là Pleynet, moi et quelques autres. Dans mon souvenir, André Breton entrait pour acheter des cigarettes — à l’époque, c’était un bureau de tabac — et non parce qu’il poursuivait une femme. Je me rappelle avec émotion comment ils se sont de loin reconnus, comment Breton s’est approché, puisque Bataille était assis, comment ils se sont parlé avec l’émotion de personnes qui ne se sont pas vues depuis des années et se promettent de se revoir. Ils ne se sont pas revus puisque Bataille est mort deux ou trois mois plus tard. »

Deguy poursuit (ça se passe quelques mois plus tard, c’est une autre histoire, mais, manifestement, elle a laissé des traces) :

« Je peux évoquer aussi comment j’ai été exclu de Tel Quel à cause de Bataille : en charge de la revue pendant le mois de juillet, le mois de la mort de Georges Bataille, la question s’était posée de savoir si on maintenait pour la prochaine livraison des textes inaboutis et non corrigés par lui. Jean Piel et quelques autres [10] m’avaient demandé de surseoir à cette publication et j’avais cru bien de la différer en effet, ce que Jean-Edern Hallier m’avait reproché vivement. Unanimement, tout le comité a ensuite déclaré que j’étais indigne de rester à Tel Quel : ils soutinrent que je ne m’intéressais pas vraiment à Tel Quel, puisque j’étais prêt, au nom de critères d’urbanité, de politesse, etc., à démolir un numéro de revue. C’est un détail, mais la cause seconde et occasionnelle de mon propre renvoi a ainsi été la publication éventuelle de textes de Bataille. »

Les « textes inaboutis et non corrigés » de Bataille dont parle Michel Deguy ne sont autres que les Conférences sur le non-savoir. Elles paraîtront finalement dans le n° 10 de Tel Quel (été 1962) [11].

J’ignore qui sont les « quelques autres » qui étaient présents au Pré-aux-Clercs lors de l’ultime rencontre entre Breton et Bataille... Et, à ma connaissance, Marcelin Pleynet, autre témoin de la scène si l"on en croit Deguy, n’en a jamais parlé [12]. Cela ne manquerait pourtant pas d’intérêt. Poétiquement ET politiquement.
Salut.


[1Cf. Kafka.

[2Colloque Artaud-Bataille, juillet 1972.

[3C’est Sollers qui souligne.

[5Cf. Tac au tac.

[8L’article le plus hostile à Breton et au surréalisme fut sans doute celui de Jean-Louis Houdebine, L’ennemi du dedans (son intervention au colloque de Cerisy), publié dans le numéro 52 de Tel Quel (hiver 1972).

[9Jean Piel, beau-frère de Bataille et directeur de Critique.

[10Mme Bataille et Michel Leiris selon Philippe Forest.

[11Cf. Philippe Forest, Histoire de Tel Quel, Seuil, 1995, p. 112-113.

[12Pleynet entre au comité de rédaction de Tel Quel à la fin de l’année 1962, en même temps que Denis Roche.

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