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Le miracle de Lascaux

ou la naissance de l’art

D 19 septembre 2010     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Georges Bataille dans la grotte de Lascaux Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

La découverte de Lascaux

La caverne de Lascaux fut découverte par un jeune homme de dix-huit ans, Marcel Ravidat (1922-1995). C’était le 8 septembre 1940. Soixante dix ans après, un de ses camarades, Georges Agniel (les deux autres étaient Jacques Marsal et Simon Coencas), raconte :

Q : Vous souvenez vous des circonstances dans lesquelles l’entrée de la grotte a été découverte le 8 septembre 1940 ?

R : « A ce moment là, j’allais passer mes vacances à Montignac que je connaissais comme ma poche. Le 8 septembre, Marcel Ravidat, l’aîné de notre bande, se promenait dans les bois avec son chien lorsqu’il s’est soudain mis à courir après un lapin qui était entré dans un trou. En jetant des pierres pour essayer de faire sortir le lapin, il a entendu que c’était creux au-dessous. Comme cela se situait à 500 mètres des ruines du château de Lascaux, il a cru que c’était une sortie du souterrain du château. »

Q : Que s’est-il passé au cours de la journée du 12 septembre 1940 ?

R : « Il est revenu quatre jours plus tard avec un coutelas pour agrandir le trou et en remontant, il nous a rencontrés tous les trois. Il nous a dit : « Vous tombez bien, je crois que là-haut j’ai trouvé la sortie du souterrain du château. » Alors, on est remonté tous les quatre là-haut et on a agrandi le trou et Marcel est descendu le premier. »

Q : Quelle a été votre première impression lorsque vous êtes arrivés de la grotte et que vous avez vu toutes les peintures ?

R : « On est descendu tous les trois derrière lui et avec notre lampe à huile on a avancé. Il n’y avait aucun obstacle. On a traversé une salle et puis, arrivés au bout, on s’est trouvé devant la paroi et on a vu qu’il y avait plein de dessins. On a tout de suite compris que c’était une grotte préhistorique. On s’est dit : « On le garde pour nous » et c’est ce que l’on a fait pendant une semaine. On y venait tous les jours, on y cassait la croûte. Jusqu’au jour où les parents de Jacques (Marsal) lui ont demandé : « Que fais tu ? Tu rentres plein de poussière. » Il a alors vendu la mèche et puis on est allé voir notre ancien instituteur, Léon Laval. On lui a tout raconté. Au départ, il n’a pas voulu nous croire. Et puis, on a réussi à le convaincre et il est monté là-haut avec une petite lampe et on est descendu avec lui. Quand il est remonté, tout le pays l’a su. »

Propos recueillis par Julie Fraysse (source : DNA-AFP)

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Le miracle de Lascaux

Très tôt, Georges Bataille s’émerveille de cette découverte. En 1955, il lui consacrera un livre « La peinture préhistorique. Lascaux ou la naissance de l’art » [1].
On y lit :

« Autrefois, la véritable naissance de l’art, l’époque à laquelle il avait pris le sens d’une éclosion miraculeuse de l’être humain, semblait beaucoup plus proche de nous. L’on parlait de miracle grec et c’était à partir de la Grèce que l’homme nous paraissait pleinement notre semblable. J’ai voulu souligner le fait que le moment de l’histoire le plus exactement miraculeux, le moment décisif, devait être reculé bien plus haut. Ce qui différencia l’homme de la bête a pris en effet pour nous la forme spectaculaire d’un miracle, mais ce n’est pas tellement du miracle grec que nous devrions désormais parler que du miracle de Lascaux. »

« Lascaux ne cessera jamais de répondre à cette attente de miracle, qui est, dans l’art ou dans la passion, l’aspiration la plus profonde de la vie. »

« Ce qui est sensible à Lascaux, ce qui nous touche, est ce qui bouge. Un sentiment de danse de l’esprit nous soulève devant ces oeuvres où, sans routine, la beauté émane de mouvements fiévreux : ce qui s’impose à nous devant elles est la libre communication de l’être et du monde qui l’entoure, l’homme s’y délivre en s’accordant avec ce monde dont il découvre la richesse. Ce mouvement de danse énivrée eut toujours la force d’élever l’art au-dessus des tâches subordonnées qu’il acceptait, que la religion ou la magie lui dictaient. Réciproquement, l’art de l’être avec le monde qui l’entoure appelle les transfigurations de l’art, qui sont les transfigurations du génie. Il y a dans ce sens une secrète parenté de l’art de Lascaux et de l’art des époques les plus mouvantes, les plus profondément créatrices. L’art délié de Lascaux revit dans les arts naissants, quittant vigoureusement l’ornière. »

Georges Bataille, Lascaux ou la naissance de l’art.

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Philippe Sollers rappelait en 2009 certaines coïncidences étranges :

«  Simultanément, vous avez un certain nombre d’éclaircies dans la texture même du temps : Nag Hammadi [2], Qûmran, mais aussi la grotte de Lascaux, que j’ai vue très jeune, et qui a été pour moi une véritable révélation. » [3]

Et il écrivait, dans « Tremblement de Bataille », en 2002 :

«  En réalité, Bataille veut insister sur les figurations les plus énigmatiques, celle de la préhistoire (il est quand même celui qui aura su parler aussi justement de Manet que de la grotte de Lascaux). Ce qu’il a à dire de bouleversant est plus proche des peintures du paléolithique que de l’affadissement stéréotypé de nos jours. Ainsi de cette scène du "puits" sur laquelle il revient sans cesse : un bison blessé et rageur, un homme à tête d’oiseau s’effondrant le sexe dressé, un oiseau posé sur un bâton, un rhinocéros massif qui s’éloigne... Qui est descendu là-bas une fois est marqué à jamais par ce cri de silence. Bataille, lui, dans une caverne comme dans un bordel, continuait à voir le ciel étoilé. »

Philippe Sollers, Tremblement de Bataille, 2002.

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Bataille parle à plusieurs reprises de la « scène du puits » dans Lascaux ou la naissance de l’art.

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Lascaux. La scène du puits

L’homme du puits

« L’homme du puits de la caverne de Lascaux est en même temps que l’une des premières figurations connues de l’être humain l’une des plus significatives. Assez exceptionnellement, elle est peinte (d’autres, du même temps, sont sculptées, en ronde bosse ou en bas-relief, ou gravées, si elles ornent des parois). Elle est du moins tracée à gros traits de peinture noire. Elle est de lecture facile (nous pouvons l’interpréter sans discussion), mais sa facture raide, enfantine, est d’autant plus choquante que le bison peint avec elle est d’exécution réaliste (du moins est-il vivant dans tous les sens). L’abbé Breuil a vu dans cet homme un mort « renversé sur le dos », devant le bison blessé perdant ses entrailles : le « mort », ithyphallique, est pourvu d’une tête très petite, « qui ressemble à celle d’un oiseau à bec droit ». Cet homme et ce bison ne sont pas simplement juxtaposés, ils n’ont pas été peints indépendamment, comme le furent la plupart des figures pariétales. Le rhinocéros lui-même n’en peut que bien arbitrairement être dissocié. Le bison, le rhinocéros, l’homme et l’oiseau sont faits du même trait s’empâtant d’une même peinture noire et brillante, ayant une apparence givrée. Nous sommes en présence d’une scène, dont nous ne pouvons, il est vrai, rien dire qui ne soit conjectural, sinon que le bison est blessé et que l’homme est inanimé : bien que simplement incliné, cet homme est étendu, ses bras sont écartés, les mains ouvertes. Au-dessous de l’homme est un oiseau dessiné d’un trait qui, n’étant pas moins puéril, est moins gauche : cet oiseau sans pattes est perché, comme un coq de clocher, à l’extrémité d’une sorte de tige.
Les conjectures qu’a suscitées cette scène exceptionnelle sont différentes et peu conciliables. J’y reviendrai longuement (p. I39), mais j’insiste dès maintenant sur un caractère indéniable de cet ensemble : la différence dans la représentation de l’homme et de la bête. Le bison lui-même relève il est vrai de cette sorte de figuration du réel à laquelle convient le nom de réalisme intellectuel. Par rapport à la plupart des figures animales de Lascaux, nous n’avons là que le schéma naïf et intelligible de la forme, non plus l’imitation fidèle, naturaliste, de l’apparence. Le bison néanmoins semble naturaliste en face de l’homme, également schématique, mais outrancièrement maladroit, comparable aux simplifications des enfants. Beaucoup d’enfants traceraient l’analogue de l’homme, pas un n’atteindrait la vigueur et la force de suggestion de l’image du bison, qui exprime la fureur et la grandeur embarrassée de l’agonie.
Ainsi l’opposition paradoxale des représentations de l’homme et de l’animal nous apparaît-elle, dès l’abord, à Lascaux.
Dans leur ensemble, les figures humaines de l’Age du renne répondent en effet à cette séparation profonde, comme si, par un esprit de système, l’homme avait été préservé d’un naturalisme, qui atteignait, s’il s’agissait de l’animal, une perfection qui laisse confondu. » (Lascaux ou la naissance de l’art, p.117)

Bataille achève son livre sur les différentes interprétations de la « scène du puits » en laissant en suspens son interprétation personnelle :

« Cette scène est exceptionnelle dans l’art franco-cantabrique. Seul l’art rupestre du Levant espagnol, en partie contemporain sans doute, mais en partie postérieur, en tout cas d’un style distinct, présente comme le puits de Lascaux de véritables scènes : scènes de chasse, voire de guerre, ou, dans un cas, scène de la vie quotidienne : un homme occupé à la récolte du miel est assailli par des abeilles. La scène de Lascaux est d’ailleurs d’une interprétation plus difficile que celles du Levant espagnol : elle a suscité en fait des commentaires contradictoires, dont je me suis réservé de parler en appendice de ce livre.

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L’abbé Breuil en 1954

Tout d’abord, l’abbé Breuil y a vu une scène anecdotique représentant un incident, assez complexe d’ailleurs : ce serait une « peinture commémorative, peut-être, d’un accident mortel au cours d’une chasse ».
L’homme aurait été blessé à mort par le bison. Mais ce dernier, que semble avoir touché la lance figurée en travers de la blessure par laquelle il perd ses entrailles, ne peut pas avoir été éventré d’un coup de lance, qui n’aurait pu avoir cet effet. « La présence du rhinocéros qui s’éloigne à gauche à pas tranquilles... donne l’explication ; il semble s’écarter paisible, ayant détruit ce qui l’inquiétait ». Le « court objet muni d’un fort crochet, à autre extrémité croisillonnée », qui se trouve aux pieds du bison, serait un propulseur. Reste à expliquer le « poteau à base munie d’une barbelure », surmonté d’un « oiseau conventionnel, sans pattes et presque sans queue ». Il rappelle à l’abbé Breuil « les poteaux funéraires des Eskimaux de l’Alaska et des Indiens de Vancouver ».
Sauf peut-être l’interprétation de l’oiseau sur la perche, les hypothèses de l’abbé Breuil sont conformes à la vraisemblance. Elles ont été reprises par F. Windels et par Alan H. Brodrick.
G. Lechler, dans un article de Man (The Interpretation of the Accident Scene at Lascaux, 1951, t. 51), voit dans l’oiseau perché un propulseur semblable à d’autres propulseurs sculptés qui nous sont parvenus. Il ne voit dans les entrailles du bison qu’un quelconque signe inintelligible, auquel il prête la forme d’une lettre hébraïque...
La plus curieuse interprétation, sinon la plus convaincante, est celle à laquelle H. Kirchner a consacré un long article d’Anthropos (t. 47, 1952 : Ein archäologischer Beitrag zur Urgeschichte des Schamanismus). Pour H. Kirchner, il ne s’agirait pas du tout d’un incident de chasse, l’homme étendu ne serait pas mort, ce serait un chaman représenté au moment de la transe extatique. H. Kirchner admet en principe un rapport entre la civilisation de Lascaux et la civilisation sibérienne de nos temps. Ce n’est pas insensé : la Sibérie eut sans doute au Paléolithique supérieur une civilisation analogue à celle de l’ouest de l’Europe, et il se peut qu’elle ait survécu sans changements entiers jusqu’à notre époque. H. Kirchner rapproche la scène du puits de la représentation du sacrifice d’une vache chez les Yakoutes, donnée par Sierozewski (Iakuty, Saint-Petersbourg 1896 ; reproduite dans Lot-Falk, Rites de chasse..., pl. VII, p. 96). Assez curieusement devant la vache, sont figurés trois poteaux surmontés d’oiseaux sculptés, semblables à celui de la scène de Lascaux. Le sacrifice yakoute est en effet en rapport avec le ravissement en extase d’un chaman. Les poteaux servent à marquer le chemin du ciel, par lequel ce chaman conduira l’animal sacrifié. Les oiseaux sont les esprits auxiliaires sans lesquels le chaman ne saurait entreprendre le voyage aérien qui s’accomplit tandis qu’il est inanimé. Cette intervention des oiseaux dans l’extase des chamanes est très générale. Le chaman, en principe, participerait lui-même de la nature de l’oiseau. Il revêtirait parfois un « costume d’oiseau » et la tête d’oiseau que porte l’homme du puits aurait le même sens que le costume. Le costume serait seulement incomplet et la nudité ne serait pas surprenante s’il s’agit d’un exercice chamanistique. La raideur de l’homme — il est en effet raide comme un bâton — serait elle-même caractéristique d’un tel exercice.
Il doit y avoir, pour l’auteur, quelque chose de si séduisant dans son hypothèse qu’il en a oublié le caractère invraisemblable de l’interprétation du bison éventré comme un sacrifice. D’ailleurs, il dut, pour commencer, admettre comme évidente l’indépendance du rhinocéros par rapport au reste de la scène. Or un examen sur les lieux, qu’il ne semble pas avoir fait, montre plutôt la similitude de facture et suggère l’unité de l’ensemble. L’hypothèse de H. Kirchner n’a sans doute qu’un mérite : elle souligne l’étrangeté de la scène. L’hypothèse de l’abbé Breuil est soutenable, mais elle laisse inexpliqué le plus étrange, le masque d’oiseau et l’oiseau. D’autre part, nous pouvons à la rigueur supposer que le rhinocéros a éventré le bison, que le bison a tué l’homme : mais l’explication laisse insatisfait. » (Lascaux ou la naissance de l’art, p. 139)

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Georges Bataille et Albert Skira à Lascaux
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Bataille revient sur « l’énigme déconcertante » de cette scène en 1957 dans L’érotisme, puis, quelques années plus tard, dans Les larmes d’éros, son dernier livre.

La mort au fond du "puits" de la caverne Lascaux

« N’y a-t-il pas dans les réactions obscures — immédiates — au sujet de la mort et de l’érotisme, telles que je crois possible de les saisir, une valeur décisive, une valeur fondamentale ? J’ai parlé pour commencer d’un aspect « diabolique », qu’auraient les plus vieilles images de l’homme qui nous soient parvenues. Mais cet élément cc diabolique » : à savoir la malédiction liée à l’activité sexuelle, apparait-il vraiment dans ces images ?

J’imagine introduire la question la plus lourde, à la fin retrouvant dans les documents préhistoriques les plus anciens, le thème que la Bible illustra. Retrouvant, ou du moins disant que je retrouve, au plus profond de la caverne de Lascaux, le thème du péché originel, le thème de la légende biblique ! la mort liée au péché, liée à l’exaltation sexuelle, à l’érotisme ! Cette caverne, quoi qu’il en soit, pose en une sorte de puits, qui n’est qu’une anfractuosité naturelle — très difficilement accessible — une énigme déconcertante.

Sous la forme d’une peinture exceptionnelle, l’Homme de Lascaux sut ensevelir au plus profond cette énigme qu’il nous propose. À vrai dire, il n’y eut pas d’énigme à ses yeux.

Pour lui, cet homme et ce bison, qu’il représentait, eurent un sens clair. Mais nous devons maintenant désespérer devant l’image obscure que les murs de la caverne nous proposent : celle d’un homme au visage d’oiseau, qu’affirme un sexe droit, mais qui s’effondre. Cet homme est allongé devant un bison blessé. Celui-ci va mourir, mais, faisant face à l’homme, il perd affreusement ses entrailles.
Un caractère obscur, étrange, isole cette scène pathétique, de laquelle rien de ce temps ne peut être rapproché. Au-dessous de l’homme renversé, un oiseau dessiné du même trait, à l’extrémité d’un bâton, achève d’égarer la pensée.
Plus loin, vers la gauche, un rhinocéros s’éloigne, mais il n’est pas sûrement lié à la scène où le bison et l’homme-oiseau nous apparaissent unis dans l’approche de la mort.

Comme l’a suggéré l’abbé Breuil, le rhinocéros pourrait, après avoir ouvert le ventre du bison, s’éloigner lentement des mourants. Mais, clairement, la composition attribue à l’homme, au javelot que la main du mourant put lancer, l’origine de la blessure. Le rhinocéros, au contraire, semble indépendant de la scène principale, qui pourrait d’ailleurs, à jamais, être inexplicable... Que dire ici, de cette évocation frappante, depuis des millénaires ensevelie dans cette profondeur perdue — pour ainsi dire inaccessible ?

Inaccessible ? De nos jours, exactement depuis vingt ans, quatre personnes à la rigueur peuvent ensemble être admises à regarder l’image que j’oppose, qu’en même temps j’associe, à la légende de la Genèse. La caverne de Lascaux fut découverte en 1940 (exactement le 11 septembre). Depuis lors, un petit nombre de personnes ont pu descendre au fond du puits, mais la photographie put faire assez largement connaître une peinture exceptionnelle : cette peinture, je le rappelle, représente un homme à tête d’oiseau, peut-être mort, en tout cas, renversé devant un bison mourant, qui’ s’abandonne à la rage.

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L’abbé Breuil à Lascaux

Dans un ouvrage écrit, il y a six ans, sur la caverne de Lascaux [4], je m’étais interdit d’expliquer personnellement cette scène surprenante. Je me bornai à rapporter l’interprétation d’un anthropologue allemand [5], qui la rapprochait d’un sacrifice yakoute et voyait dans l’attitude de l’homme l’extase d’un chaman, qu’un masque, apparemment, déguise en oiseau. Le chaman — le sorcier — de l’âge paléolithique n’aurait pas différé beaucoup d’un chaman, d’un sorcier sibérien des temps modernes. A vrai dire, l’interprétation ne possède à mes yeux qu’un mérite : elle souligne « l’étrangeté de la scène » [6]. Après deux ans d’hésitation, il me parut possible cependant d’avancer, faute d’hypothèse précise, un principe. J’affirmai dans un nouvel ouvrage [7], me basant sur le fait « que l’expiation consécutive au meurtre de l’animal est de règle chez les peuples dont la vie ressemble en quelque mesure à celle des peintres des cavernes » :

« Le sujet de cette célèbre peinture [8] suscita des explications contradictoires, nombreuses et fragiles) serait le meurtre et l’expiation. »

Le chaman expierait, en mourant, le meurtre du bison. L’expiation du meurtre des animaux tués à la chasse est de règle pour de nombreuses tribus de chasseurs.
Quatre ans ayant passé, la prudence de l’énoncé me semble excessive, L’affirmation, faute de commentaires, avait peu de sens. En 1957, je me bornai à dire encore :

« Tout au moins cette manière de voir a-t-elle le mérite de substituer à l’interprétation magique (utilitaire), évidemment pauvre, des images des cavernes, une interprétation religieuse, plus en accord avec un caractère de jeu suprême... »

Il me semble essentiel aujourd’hui d’aller plus loin. Dans ce livre nouveau, l’énigme de Lascaux n’aura pas toute la place, du moins sera-t-elle à mes yeux le point d’où je partirai. Et c’est à son propos que je m’efforcerai de montrer le sens d’un aspect de l’homme qu’il est vain de négliger ou d’omettre, et que le nom d’érotisme désigne. » (Les larmes d’éros, J.J. Pauvert, 1961 et 1971, p. 23-27)

Dans l’érotisme se joue, depuis les temps les plus anciens, le rapport entre l’interdit et la transgression, le travail et le jeu.

« [...] en même temps, le rire et la mort, le rire et l’érotisme sont liés...
Nous avons déjà vu l’érotisme lié à la mort au plus profond de la caverne de Lascaux.
Il y a là une révélation étrange, une révélation fondamentale. Mais telle sans doute que nous ne pouvons être surpris du silence — du silence incompréhensif — qui d’abord accueillit seul un mystère aussi chargé.
L’image est d’autant plus étrange que ce mort au sexe levé a la tête d’un oiseau, tête animale et si puérile qu’obscurément peut-être, et dans le doute, un aspect risible en ressort. La proximité d’un bison, d’un monstre qui, perdant ses entrailles, agonise, d’une sorte de minotaure qu’apparemment cet homme mort et ithyphallique, avant de mourir, a tué.
Il n’est sans doute pas au monde d’autre image aussi lourde d’horreur comique ; au surplus, en principe, inintelligible.
Il s’agit d’une énigme désespérante, avec une risible cruauté, se posant à l’aurore des temps. Cette énigme, il ne s’agit pas vraiment de la résoudre. Mais, s’il est vrai que nous manquent les moyens de la résoudre, nous ne pouvons nous dérober ; elle est inintelligible sans doute, elle nous propose du moins de vivre dans sa profondeur.
Elle nous demande, étant la première humainement posée, de descendre au fond de l’abîme ouvert en nous par l’érotisme et la mort.

Personne ne soupçonnait l’origine d’images animales, au hasard, aperçues dans quelque galerie souterraine. Depuis des millénaires, les cavernes préhistoriques et leurs peintures avaient en quelque sorte disparu : un silence absolu s’éternisait. Encore à la fin du siècle dernier, de celles qu’avait révélé le hasard, personne n’aurait imaginé l’ancienneté délirante. C’est seulement au début du siècle présent que l’autorité d’un grand savant, l’abbé Breuil a imposé l’authenticité de ces oeuvres des premiers hommes - les premiers qui furent tout à fait nos semblables — mais que l’immensité des temps sépare de nous.
La lumière est faite aujourd’hui, sans que reste l’ombre d’un doute. Un flot incessant de visiteurs anime aujourd’hui ces cavernes émergées peu à peu, l’une après l’autre, d’une nuit infinie... Il anime en particulier celle de Lascaux, la plus belle, la plus riche...

Toutefois, celle entre toutes qui reste en partie mystérieuse.
C’est en effet dans l’anfractuosité la plus profonde de cette caverne, la plus profonde, la plus inaccessible aussi (aujourd’hui, une échelle de fer verticale permet toutefois d’y accéder, du moins permet à un petit nombre de personnes à la fois, d’y accéder, si bien que l’ensemble des visiteurs l’ignore, ou la connaît au mieux par des reproductions photographiques...) ; c’est dans le fond d’une anfractuosité, si malaisée d’accès qu’elle est aujourd’hui désignée sous le nom de « puits », que nous nous trouvons devant la plus frappante, et la plus étrange des évocations.

Un homme, mort autant qu’il semble, est étendu, abattu devant un lourd animal immobile, menaçant. Cet animal est un bison — et la menace qui en émane est d’autant plus lourde qu’il agonise : il est blessé et, sous son ventre ouvert, se délivrent ses entrailles. Apparemment, c’est cet homme étendu qui frappa l’animal mourant de son javelot... Mais l’homme n’est pas tout à fait un homme, sa tête, celle d’un oiseau, se termine par un bec. Rien dans cet ensemble ne justifie ce fait paradoxal, que l’homme ait le sexe levé.
La scène a un caractère érotique de ce fait ; ce caractère est évident, clairement souligné, mais il est inexplicable.
Ainsi, dans cette anfractuosité peu accessible se révèle — mais obscurément — ce drame depuis tant de millénaires oublié : il réapparaît, mais il ne sort pas de l’obscurité. Il se révèle et néanmoins se voile.
De l’instant même où il se révèle, il se voile...
Mais dans cette profondeur fermée s’affirme un accord paradoxal, accord d’autant plus lourd qu’il s’avoue dans cette obscurité inaccessible. Cet accord essentiel et paradoxal est celui de la mort et de l’érotisme.
Cette vérité, sans doute, n’a pas cessé de s’affirmer. Pourtant, si elle s’affirme, elle ne cesse pas d’être dérobée. Tel est le propre à la fois de la mort et de l’érotisme. L’une et l’autre en effet se dérobent : ils se dérobent dans l’instant même où ils se révèlent...
Nous ne pouvions imaginer contradiction plus obscure, mieux faite pour assurer le désordre des pensées.
Pouvons-nous d’ailleurs imaginer lieu plus favorable à ce désordre : la profondeur perdue de cette caverne, gui ne dut jamais être habitée, gui même, aux premiers temps de la vie proprement humaine, dut être abandonnée [9]. (Nous savons encore qu’à l’époque où nos pères s’égaraient dans les profondeurs de ce puits, il leur fallait, voulant y parvenir à tout prix, s’y faire descendre à l’aide de cordes [10]...).

« L’énigme du puits » est certainement l’une des plus lourdes, elle est en même temps la plus tragique de celles que notre espèce est pour elle-même. Le très lointain passé dont elle émane rend compte du fait qu’elle se pose en des termes dont, en premier, l’obscurité excessive est frappante. Mais à la fin, l’obscurité impénétrable est la vertu élémentaire d’une énigme. Si nous admettons ce principe paradoxal, cette énigme du puits, gui répond d’une manière si étrange, si parfaite, à l’énigme fondamentale, étant la plus lointaine, celle que l’humanité lointaine propose à l’humanité pré- sente, étant la plus obscure en elle-même, pourrait être en même temps la plus chargée de sens.

N’est-elle pas lourde en effet du mystère initial qu’est à ses propres yeux la venue au monde, l’apparition initiale de l’homme ? Ne lie-t-elle pas en même temps ce mystère à l’érotisme et à la mort ?

La vérité est qu’il est vain d’introduire une énigme à la fois essentielle, et posée sous la forme la plus violente, indépendamment d’un contexte bien connu, tel cependant qu’en raison de la structure humaine il demeure en principe voilé.

Il demeure voilé dans la mesure où l’esprit humain se dérobe.
Voilé, devant les oppositions qui, vertigineusement se révèlent, dans le fond pour ainsi dire inaccessible qu’est, selon moi, « l’extrême du possible »...

Telles sont, en particulier :
L’indignité du singe, qui ne rit pas...
La dignité de l’homme, qu’ébranle toutefois un rire « à ventre déboutonné »...
La complicité du tragique — que fonde la mort — avec la volupté et le rire...
L’opposition intime de la station droite — et de l’ouverture anale — liée à l’accroupissement... » (Les larmes d’éros, p. 41-45)

***


Aujourd’hui...

Lascaux, un chef d’oeuvre en péril

"L’invention" de la grotte de Lascaux, mot savant pour la découverte des fresques pariétales de la Vézère, en Dordogne, a-t-elle signé son arrêt de mort ? A l’heure de la visite de Nicolas Sarkozy, dimanche 12 septembre, dans la caverne fermée au public, pour fêter les 70 ans de cette "invention", la question est brûlante. Pendant 17 000 ans, les oeuvres sont demeurées intactes dans leur coffre-fort de calcaire. En moins d’un siècle, par sa seule présence, l’homme moderne risque d’avoir tout gâché.

Voilà dix ans que la grotte souffre, malgré un mieux enregistré depuis le début de l’année. Après l’éradication, en 2004, de champignons blancs, elle est à nouveau contaminée par des champignons noirs menaçant ses peintures. Une floraison qui fait suite à d’importants travaux dans la grotte, mais dont on ne connaît ni la cause exacte ni les remèdes.

Une première crise, sévère, due à une prolifération d’algues vertes, avait conduit, en 1963, André Malraux à sa fermeture au public jusqu’en 1976. Sa santé rétablie, la cavité avait été entrouverte pour cinq visiteurs par jour et soumise à un sévère protocole.

A la suite de la fameuse "invention", le 12 septembre 1940, par quatre gamins de 13 ans, alertés par leur chien qui s’était risqué dans un trou, l’afflux du public — jusqu’à 1500 personnes par jour — avait conduit à la catastrophe. Les visiteurs entraient par groupe de cinquante dans cette caverne du paléolithique pour voir les cavalcades éclatantes d’aurochs, chevaux, cerfs "qui sautent, bondissent, tombent à la renverse, se croisent, traversent une rivière la tête haute", aussi fascinés que l’est encore le préhistorien Jean Clottes. En 1955, Georges Bataille considérait ces fresques monumentales comme "la naissance de l’art".

[...] 900 figures sont peintes ou gravées sur les parois et voûtes des galeries courant sur 200 mètres de long, 10 de haut, et sur 13 mètres de dénivelé.

Toute présence humaine dans cet espace confiné, à température constante (12,7 °) et humidité optimale (99 %), le met en danger : les enregistreurs passent au rouge à la moindre alerte. " Si un agent s’attarde près d’une sonde, on a immédiatement un pic de température, explique Muriel Mauriac, conservatrice de la grotte depuis avril 2009. Le système d’assistance climatique fonctionne. On a amélioré le dispositif, les données informatiques sont connues en temps réel. " Le "capitaine", comme elle se définit, a imposé, à bord de ce fragile vaisseau, de strictes consignes pour endiguer le mal. Seul un des trois agents, chargés de la surveillance, fait une brève visite hebdomadaire dans la grotte fermée, tôt le matin, à la fraîche, pour minimiser l’impact.

Un suivi visuel de l’état des parois maculées est effectué, chaque trois semaines, par l’équipe des restaurateurs-conservateurs agissant en binôme. Une campagne de photos cadrées sur les zones sensibles est réalisée deux fois l’an. "Aucun traitement au biocide, comme on s’y était engagé devant l’Unesco (qui a classé la grotte, en 1979, sur la liste du Patrimoine mondial), n’a été délivré", précise la conservatrice. Pour la venue présidentielle, six visiteurs sont annoncés, plus deux responsables. C’est beaucoup. De ce fait, les visites de contrôle ont dû être supprimées, avant et après, pendant huit jours.

Depuis 2009, l’Unesco s’inquiète, au point de menacer l’Etat français de placer la grotte sur la Liste du patrimoine en danger. Francesco Bandarin, patron du Centre du Patrimoine mondial, affirme qu’il garde l’oeil ouvert : "Il y a une grosse alerte sur une situation difficile non maîtrisée."

Pour l’heure, Muriel Mauriac précise que "l’état sanitaire et le niveau de contamination général restent stables. Dans certains secteurs, sur la voûte de la nef, il y a régression des taches. On a encore du chemin à parcourir sur les origines de cette crise. Une campagne de prélèvements est en cours pour comprendre l’activité métabolique de ces champignons. Les résultats seront présentés mardi 28 septembre".

La transparence sur l’état de la grotte est réclamée par le monde scientifique, qui rappelle, après dix ans d’omerta sur la santé de Lascaux, les promesses de la France lors du symposium de février 2009 : un bilan chaque six mois.

"Je trouve inadmissible que des travaux scientifiques puissent être considérés comme secrets", s’indigne Michel Goldberg, biochimiste, professeur honoraire à l’Institut Pasteur, qui préside le Lascaux International Scientific Think Thank (LIST), comité indépendant. Il réclame, avec Pierre Vidal, ingénieur au CNRS, et Paul-Marie Guyon, physicien, qui ont soigné la grotte durant cinquante ans, que les chimistes, biologistes, physiciens, hydrogéologues soient associés à la réflexion. Il est urgent, disent-ils, de poser les vraies questions, de comprendre pourquoi les champignons vont et viennent, de définir une méthodologie.

Yves Coppens, paléoanthropologue, nommé en avril par Frédéric Mitterrand à la tête du nouveau conseil scientifique de Lascaux, s’explique : "S’il manque un expert, on peut l’auditionner." Et de rassurer : "Il n’y a rien de caché. Nos débats enregistrés seront publiés. Une conférence de presse est prévue à la mi-octobre."

Au cours de ce week-end de festivités — films, expositions, spectacles —, les curieux vont grossir le flux des 250 000 visiteurs annuels de Lascaux II, la grotte en fac-similé ouverte depuis 1983, à 200 mètres du site original.

Florence Evin, Le Monde du 12.09.10.

Sur le Web : Lascaux.culture.fr

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Yves Coppens commente sa mission

Le paléontologue français, découvreur de la première femme Lucy, commente sa mission dans les grottes de Lascaux (avril 2010).

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Lascaux, la préhistoire de l’art

un documentaire d’Alain Jaubert (60’, 1995)

Producteurs : ARTE FRANCE, PALETTE PRODUCTION

Les grottes de Lascaux, une caverne considérée jusqu’à présent comme la plus riche et la plus belle des grottes préhistoriques ornées.

Le principe de la série Palettes est bien connu. Cependant, cette fois, c’est bien plus qu’une oeuvre unique qui est analysée, et ce film, de durée double, applique la même méthode à l’ensemble des peintures et gravures de Lascaux ; Mais y a-t-il vraiment un "art" préhistorique ? Qui étaient les peintres de Lascaux ? Des chasseurs, des sorciers, des chamanes, des artistes inspirés ? Comment expliquer la remarquable unité de style de certains ensembles, ou bien les contradictions entre les mêmes figures traitées peut-être à des époques différentes ? Les peintures elles-mêmes ne peuvent qu’étonner et susciter des interrogations : cette façon si particulière de rendre la perspective ou le mouvement, l’utilisation de reliefs naturels, l’application de couleur au crachis, au soufflé, au pinceau, au tampon. Tout cela témoigne d’un savoir raffiné et d’une maîtrise qui nous renvoient à une culture beaucoup plus savante et complexe qu’on ne le pensait jusqu’à présent. La technologie utilisée pour ce film, palette graphique et trucages vidéo, permet de mener une enquête approfondie en images. En comparant diverses hypothèses, en présentant les théories les plus récentes, ce film offre aussi une rencontre avec un lieu mythique et inaccessible qui n’a pas fini de nous fasciner.

Crédit arteVOD.


Lascaux préhistoire de l’art

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Visite virtuelle de Lascaux

« Lascaux et la guerre - Une galerie de portraits »
par Brigitte et Gilles Delluc

« Les réponses érotiques de l’art préhistorique : un éclairage bataillien » par Régis Poulet

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Note du 31 mars 2013

La plus vieille énigme de l’Humanité

Comment ont été réalisés les dessins des grottes préhistoriques ? L’hypothèse iconoclaste de Bernard David et Jean-Jacques Lefrère.

Pour en savoir plus : De Chauvet à Lascaux, une astuce au service de l’art ? Par Etienne Dupuis (pdf)


[1Skira, 1955. Réédité en 1994.

[3Ph. Sollers, Ligne de Risque, fév. 2009.

[4G. BATAILLE, Lascaux ou la naissance de l’art.

[5H. KIRCHNER, Ein archäologischer Beitrag zur Urgeschichte des Schamanismus.

[6Elle souligne aussi le rail que les hommes du Paléolithique Supérieur n’étaient pas après tout si différents de certains Sibériens des temps modernes. Mais la précision du rapprochement est d’une fragilité peu soutenable.

[7G. BATAILLE, L’érotisme, Ed. de Minuit, 1957, p. 83.

[8Célèbre : en ce sens au moins qu’elle a fait couler beaucoup d’encre.

[9Environ 15000 ans avant notre ère.

[10A Lascaux même, un fragment de corde a été retrouvé dans la caverne.

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