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La France moisie

Le Monde du 28.01.99

D 4 décembre 2006     A par A.G. - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


En 1999, Philippe Sollers écrit régulièrement dans le Monde des livres. Il est aussi "éditorialiste associé" du quotidien. C’est à ce titre qu’il écrit "La France moisie" le 28 janvier. Première page du Monde. Quel article a connu retentissement plus grand ? Des quotidiens, des hebdos (Marianne surtout) ripostent, protestent. Des radios s’en mêlent. Des écrivains, des intellectuels sont sommés de "se positionner". Bernard-Henri Lévy le fait, clairement. Stéphane Zagdanski aussi. Edwy Plenel, alors directeur de la rédaction du Monde, est obligé de s’expliquer (dans Marianne). Régine Deforges, dans L’Humanité, et Daniel Rondeau, dans L’Express, s’en mêlent (ce dernier, ex-maoïste, conseille à Sollers de "relire Marx"). Deux mois plus tard, Régis Debray écrit un article d’une violence inouïe sur Le cas Sollers — toujours dans l’hebdomadaire Marianne [1]. La riposte à l’agression aura lieu dans le numéro 67 de la revue L’Infini (automne 1999). Vous trouverez toutes les pièces de cet épisode (le texte de Debray, la réponse de Sollers, un article de Bernard Sichère) dans ce dossier . Enfin, le 17 avril 1999, un débat oppose, à France Culture, Sollers et Max Gallo (dans l’émission d’Alain Finkelkraut).

« La France moisie » : depuis, l’expression a fait florès !

Sollers l’anti-français ! Pourquoi tant de "belles âmes" se sont-elles empressées de croire ou de faire croire que la France moisie représentait pour Sollers la France entière [2] ? Pourquoi cette hystérie ? Quel point sensible a été touché ?

Trois ans plus tard, nous sommes en avril 2002. La gauche disparaît au premier tour des élections présidentielles. Le second tour oppose Jacques Chirac à Jean-Marie Le Pen. On connaît le résultat. Sept ans après sa première publication, relisons cet article. Daté ? Vraiment ?

A.G., 4 décembre 2006.


La France moisie

Elle était là, elle est toujours là ; on la sent, peu à peu, remonter en surface : la France moisie est de retour. Elle vient de loin, elle n’a rien compris ni rien appris, son obstination résiste à toutes les leçons de l’Histoire, elle est assise une fois pour toutes dans ses préjugés viscéraux. Elle a son corps, ses mots de passe, ses habitudes, ses réflexes. Elle parle bas dans les salons, les ministères, les commissariats, les usines, à la campagne comme dans les bureaux. Elle a son catalogue de clichés qui finissent par sortir en plein jour, sa voix caractéristique. Des petites phrases arrivent, bien rancies, bien médiocres, des formules de rentier peureux se tenant au chaud d’un ressentiment borné. Il y a une bêtise française sans équivalent, laquelle, on le sait, fascinait Flaubert. L’intelligence, en France, est d’autant plus forte qu’elle est exceptionnelle.

La France moisie a toujours détesté, pêle-mêle, les Allemands, les Anglais, les Juifs, les Arabes, les étrangers en général, l’art moderne, les intellectuels coupeurs de cheveux en quatre, les femmes trop indépendantes ou qui pensent, les ouvriers non encadrés, et, finalement, la liberté sous toutes ses formes.

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Histoire de l’affiche de la campagne de 1981.

La France moisie, rappelez-vous, c’est la force tranquille des villages, la torpeur des provinces, la terre qui, elle, ne ment pas, le mariage conflictuel, mais nécessaire, du clocher et de l’école républicaine. C’est le national social ou le social national. Il y a eu la version familiale Vichy, la cellule Moscou-sur-Seine. On ne s’aime pas, mais on est ensemble. On est avare, soupçonneux, grincheux, mais, de temps en temps, La Marseillaise prend à la gorge, on agite le drapeau tricolore. On déteste son voisin comme soi-même, mais on le retrouve volontiers en masse pour des explosions unanimes sans lendemain. L’Etat ? Chacun est contre, tout en attendant qu’il vous assiste. L’argent ? Evidemment, pourvu que les choses se passent en silence, en coulisse. Un référendum sur l’Europe ? Vous n’y pensez pas : ce serait non, alors que le désir est oui. Faites vos affaires sans nous, parlons d’autre chose. Laissez-nous à notre bonne vieille routine endormie.

La France moisie a bien aimé le XIXe siècle, sauf 1848 et la Commune de Paris. Cela fait longtemps que le XXe lui fait horreur, boucherie de 14 et humiliation de 40. Elle a eu un bref espoir pendant quatre ans, mais supporte très difficilement qu’on lui rappelle l’abjection de la Collaboration [3].

Pendant quatre-vingts ans, d’autre part, une de ses composantes importante et très influente a systématiquement menti sur l’est de l’Europe, ce qui a eu comme résultat de renforcer le sommeil hexagonal. New York ? Connais pas. Moscou ? Il paraît que c’est globalement positif, malgré quelques vipères lubriques.

Oui, finalement, ce XXe siècle a été très décevant, on a envie de l’oublier, d’en faire table rase. Pourquoi ne pas repartir des cathédrales, de Jeanne d’Arc, ou, à défaut, d’avant 1914, de Péguy ? A quoi bon les penseurs et les artistes qui ont tout compliqué comme à plaisir, Heidegger, Sartre, Joyce, Picasso, Stravinski, Genet, Giacometti, Céline ? La plupart se sont d’ailleurs honteusement trompés ou ont fait des oeuvres incompréhensibles, tandis que nous, les moisis, sans bruit, nous avons toujours eu raison sur le fond, c’est-à-dire la nature humaine. Il y a eu trop de bizarreries, de désordres intimes, de singularités. Revenons au bon sens, à la morale élémentaire, à la société policée, à la charité bien ordonnée commençant par soi-même. Serrons les rangs, le pays est en danger.

Le danger, vous le connaissez : il rôde, il est insaisissable, imprévisible, ludique. Son nom de code est 68, autrement dit Cohn-Bendit.

Résumé de sa personnalité, ces temps-ci : anarchiste mercantiliste, élite mondialisée, Allemand notoire, candidat des médias, trublion, emmerdeur, Dany-la-Pagaille. Il a du bagou, soit, mais c’est une sorte de sauvageon. Personne n’ose crier (comme dans la grande manifestation patriotique de l’époque anti-68) : "Cohn-Bendit à Dachau !", mais ce n’est pas l’envie qui en manque à certains, du côté de Vitrolles ou de Marignane. On se contentera, sur le terrain, de "pédé", "enculé", "bandit", dans la bonne tradition syndicale virile. "Anarchiste allemand", disait le soviétique Marchais. "Allemand qui revient tous les trente ans", s’exclame un ancien ministre gaulliste de l’intérieur [4]. Il n’est pas comme nous, il n’est pas de chez nous, et cela nous inquiète d’autant plus que le XXIe siècle se présente comme l’Apocalypse.

Le moisi, en euro, ne vaut déjà plus un kopeck. Tout est foutu, c’est la fin de l’Histoire, on va nous piller, nous éliminer, nous pousser dans un asservissement effroyable. Et ce rouquin rouge devenu vert vient nous narguer depuis Berlin ? C’est un comble, la famille en tremble. Non, nous ne dialoguerons pas avec lui, ce serait lui faire trop d’honneur. Quand on est un penseur sérieux, responsable, un Bourdieu par exemple, on rejette avec hauteur une telle proposition. Le bateleur sans diplômes n’aura droit qu’à quelques aboiements de chiens de garde. C’est tout ce qu’il mérite en tant que manipulateur médiatique et agent dissimulé des marchés financiers. Un entretien télévisé, autrefois, avec l’abbé Pierre, soit. Avec Cohn-Bendit, non, cela ferait blasphème dans les sacristies et les salles feutrées du Collège de France [5]. A la limite, on peut dîner avec lui si on porte le lourd poids du passé stalinien, ça fera diversion et moderne. Nous sommes pluriels, ne l’oublions pas.

L’actuel ministre de l’intérieur [6] est sympathique : il a frôlé la mort, il revient du royaume des ombres, c’est "un miraculé de la République", laquelle n’attendait pas cette onction d’un quasi au-delà. Mais dans "ministre de l’intérieur", il faut aujourd’hui entendre surtout intérieur. C’est l’intériorité qui s’exprime, ses fantasmes, ses défenses, son vocabulaire spontané. Le ministre a des lectures. Il sait ce qu’est la "vidéosphère" de Régis Debray (où se déplace, avec une aisance impertinente, cet Ariel de Cohn-Bendit, qu’il prononce "Bindit").

Mais d’où vient, à propos des casseurs, le mot "sauvageon" ? De quel mauvais roman scout ? Soudain, c’est une vieille littérature qui s’exprime, une littérature qui n’aurait jamais enregistré l’existence de La Nausée ou d’Ubu roi. Qui veut faire cultivé prend des risques. On n’entend pas non plus Voltaire dans cette voix-là. Comme quoi, on peut refuser du même geste les Lumières et les audaces créatrices du XXe siècle.

Ce n’est pas sa souveraineté nationale que la France moisie a perdue, mais sa souveraineté spirituelle. Elle a baissé la tête, elle s’est renfrognée, elle se sent coupable et veut à peine en convenir, elle n’aime pas l’innocence, la gratuité, l’improvisation ou le don des langues. Un Européen d’origine allemande vient la tourmenter ? C’est, ici, un écrivain européen d’origine française qui s’en félicite.

Philippe Sollers, Le Monde du 28 janvier 1999.
(repris dans L’Infini 65, au printemps 99, puis dans Eloge de l’infini, 2001, p. 714)

L’autre France de Ph. Sollers dans cet entretien : « Ma France »

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Tel Quel

Marcelin Pleynet note dans son Journal à la date du 27 janvier 1999 :

Mercredi 27 janvier

Sollers publie, pour Le Monde, en première page, sous le titre « La France moisie », un article qui alerte l’ultime reconversion culturelle soft des gardiens du placard « stalino-vichyste ». La France moisie : « elle était là, elle est toujours là ; on la sent peu à peu remonter la surface. Elle vient de loin, elle n’a rien compris, ni rien appris, son obstination résiste à toutes les leçons de l’Histoire... » Cet article à la une du Monde ne peut que faire événement dans la mesure où il expose à partir de l’historialité révolutionnaire (Mai 68) de la pensée « politique » (du style), bref de la singula­rité, dynamique et dévoilante du français, la médiocrité réactionnaire, visible, lisible, dans le mode d’être pour n’être pas, de ressentir plutôt que de sentir, bref ce qu’en un autre temps on disait la « bêtise au front de taureau ». Qui ne va pas manquer de foncer sur ce drapeau qui n’épargne aucune des trois couleurs. L’événement ne consiste-t-il pas d’abord à faire remarquer que l’intolérance répressive et toujours religieuse de la médiocrité et de la bêtise peureuse « se tenant au chaud d’un ressen­timent borné » se trouve conventionnellement établie aussi bien « dans le salons, les ministères, les commissariats, les usines, à la campagne comme dans les bureaux ». J’ajouterai dans les musées, dans les maisons d’édition, dans la presse... On n’en fini­rait pas. Sollers souligne, me semble-t-il, que si l’intolérance répressive et toujours religieuse de la médiocrité et les conventions peureuses de la bêtise sont d’extrême droite à droite, elles ne sont pas moins d’extrême droite à gauche. J’ajouterai que ce qu’on pourrait appeler le mitterrandisme a parfaitement réussi la synthèse des moi­sissures du pétainisme et du stalinisme ; qui pour le fond n’ont rien de contradictoire. Il faut relire les dernières pages du Journal de Drieu la Rochelle pour com­prendre que l’aliénation à l’intolérance n’a pas de parti. Face à l’effondrement de l’Allemagne nazie, Drieu se demande s’il ne sera pas tout aussi efficace en devenant stalinien ? Tel ministre de François Mitterrand n’a-t-il pas été à la fois employé à Vichy, espion au service de l’Union soviétique et homme de gauche au service d’un gouvernement socialiste (ce qui aujourd’hui encore pour beaucoup ne paraîtra pas absolument incompatible) ? Que reste-t-il de tout cela aujourd’hui ? Quatorze années de mitterrandisme, c’est-à-dire le temps qu’il faut pour informer, déprimer, former, déformer au moins une génération. Il est vrai que dans les dernières années François Mitterrand (conscient de ne pas appartenir à l’histoire que prépare l’Europe ?) a honnêtement tout fait pour que la machine implose et qu’il a réussi, mais imagi­nez la dépression, la levée passive des subjectivités moisies, le paquet de ressenti­ments !
Au seuil d’un monde, la nouvelle Europe, et d’un nouveau millénaire, qui n’aura plus rien à faire de cet ancien clergé, Sollers aura été le premier à passer la frontière et à se déclarer, en voltairien qu’il est, « écrivain européen d’origine française ».
Relire le Traité sur la tolérance de Voltaire en tenant compte des religions de la IIIe République (Auguste Comte, etc.) et de leurs conséquences... Les curés et les clergés artistiques, poétiques et littéraires, qu’ils soient déclarativement de droite ou de gauche (c’est le même), aujourd’hui ne portent plus de soutane (disparus la fau­cille et le marteau), ils n’en sont pas moins curés pour autant.

Marcelin Pleynet, « Tel Quel », L’Infini 66, Eté 1999.

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Coupures de presse

Le Monde, journal « ouvert », publie deux critiques de l’article de Sollers...

Une tradition rance

« L’Intelligence en France est d’autant plus forte qu’elle est exceptionnelle », affirme Philippe Sollers dans son réquisitoire « La France moisie » (Le Monde du 28 janvier). Aurait-il donc un doute pour s’employer à ce point à médire de ses concitoyens « d’origine » ? Somme toute, les Français sont tous moisis, à part lui. Le tout neuf, le frais, le sain(t) homme !
Neuf ? Pas tant que ça. Il dit sentir le retour de vilaines odeurs de moisissures nationales. Puisqu’il a les narines en éveil, il devrait flairer son texte. Il y humerait des relents suspects. Selon lui, la France « supporte très difficilement qu’on lui rappelle l’abjection de la Collaboration ». A cet égard, au moins, Sollers est très français. Rafraîchissons-lui la mémoire olfactive. Sa diatribe francophobe rappelle celles des intellectuels partisans de la Grande Europe d’alors. Ceux-ci cultivaient dans des termes voisins un semblable mépris : les Français n’étaient qu’un ramassis de pleutres, de rabougris, démolis au Pernod, ramollis à force de congés payés, des rentiers peureux, des résistants en pantoufles, des patriotards attardés, pétainistes aussi gâteux que « le Vieux », incapables eux comme lui d’élever leur esprit à la dimension européenne, seul espace susceptible de les sortir de leurs bornes villageoises et, grâce à l’union avec la puissante Allemagne, de sauver la faible France du déclin, de régénérer sa population de conservateurs demeurés, accrochés à une histoire en décombres. La France indépendante, c’est fini ! L’Avenir, c’est l’Europe !, s’écriaient ces prophètes, en fin de compte, de malheur.
L’Europe d’aujourd’hui n’est certes pas en tout la même. Elle n’est pas fondée sur la race, mais plutôt sur l’argent. C’est un progrès. Mais il ne faudrait pas creuser beaucoup sous les idéaux dont on la pare pour découvrir des arrière-pensées de protectionnisme racial à l’encontre des foules jeunes et colorées du tiers-monde. On n’entre pas dans ce club européen pour peuples du troisième âge sans montrer... patte très blanche. « La France moisie a toujours détesté, pêle-mêle, les Allemands, les Anglais, les juifs, les Arabes, les étrangers en général »... Il y a du vrai. Et il est également vrai que maints Français, et non des moindres, ont cultivé jusqu’à l’aveuglement, parfois la trahison, l’anglomanie, la germanomanie, la russomanie, l’américanomanie, tout plutôt que la francophilie. L’horreur !
La préférence nationale (quoique répandue presque partout, en Allemagne, en Angleterre, en Israël, dans les pays arabes, bien davantage qu’en ce pays moisi) est discutable. La préférence étrangère systématique n’en est pas éclairée pour autant et donne un coup de vieux à la littérature. C’est une tradition bien de chez nous. On ne s’aime pas, on déteste son voisin, écrit Sollers en s’adonnant à fond à ce désamour, à cette détestation ressassée. C’est une tradition française très ancienne à laquelle il obéit.
Le malheureux, s’il croit qu’on se dénationalise comme ça ! C’est même une sorte d’endémie qui date d’avant Céline, d’avant Péguy, d’avant Jeanne d’Arc peut-être, et dont l’un des symptômes est un crachotement inextinguible anticompatriotique.
Curieusement, il est rare que cette préférence étrangère aille jusqu’à partir et s’installer ailleurs. L’attachement acariâtre à la France a des charmes secrets, sans doute, et procure trop de sournoises jouissances pour s’en priver. Sollers choisit de prendre ses distances avec cette France honnie en se déclarant écrivain européen d’origine française. On ignorait l’existence d’une langue européenne et que l’écrivain qu’il est écrivait dans une autre langue que sa maternelle... Et puis, tant qu’à faire, à l’ère de la 3e mondialisation, il eût dû se dire planétaire plutôt que de se limiter à un enfermement continental.
En fin de compte, il sert assez maladroitement sa cause. Il est de ceux qui finiraient par faire croire que pour construire l’Europe, il est primordial de mettre la France au pilori jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Bernard Lhote, Le Monde du 06.02.1999.

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Bizarre, son Péguy...

Il arrive à Sollers de radoter, de ressortir ses vieux clichés devenus rances. Le coup de l’âge, quoi ! Lorsqu’on ne vérifie plus ses automatismes de pensée et ses conforts de propagande. A vouloir faire jeune, on accuse ses rides. Surtout lorsqu’on court derrière Cohn-Bendit, cadet de 68.
A cette époque, Péguy était bien enterré sous la dalle de la révolution nationale, recouverte de mousse et de lichen. Que ce fût du côté de la gauche chrétienne marxiste ou de la gauche athée trotskiste ou maoïste, l’affaire semblait classée : Péguy, c’était Pétain. La honte de la famille. Au mieux un dérisoire fantoche puant la naphtaline.
Sollers a gardé cette odeur-là dans les narines et, avec sa négligence de grand seigneur libertin, n’est pas allé y voir de plus près depuis trente ans. Aussi fait-il toujours de Péguy le symbole de Vichy et, plus largement, d’une France de frileux, de trembleurs, de xénophobes, de racistes.
Parlons plutôt de Céline, dit-il. Voilà un novateur, un subversif, quasiment un émule de Voltaire et un disciple des Lumières. L’égal de Sartre, Joyce, Genet, Giacometti. Quelqu’un qui fout le bordel et ne sent pas la sacristie.
Eh bien, parlons-en justement. Que pensait Céline de Péguy en 1941 ? Ainsi qu’il l’écrivait à son ami Doriot, « Péguy représente admirablement le jeune Français selon tous les voeux de la juiverie. Une parfaite "assurance tout risque". L’abruti à mort. Si calotin, si dreyfusard, prôné par Mgr Lévy ! » La même année, que disait Maurras à son confident Massis ? « Dans la mesure où cet illisible peut être lu, et elle est grande — c’est l’appoint de la déclamation du théâtre, de la conférence —, il est très dangereux, parce que sa tête est Révolution. »
En 1943, à Paris, un apôtre frénétique de la collaboration franco-allemande, Jean Variot, adjurait les Français de ne pas succomber aux sirènes péguystes : « Dès que Péguy est sorti de son admirable poésie, ce fut pour se mettre au service des plus authentiques machinations d’un socialisme destructeur, décomposé par la juiverie. »
Doit-on rappeler à Philippe Sollers, dans un dernier rapprochement entre Péguy et Céline, que le premier est parti « pour la dernière des guerres et le désarmement universel  » et qu’il est mort sur le front à la tête de sa section, tandis que le second a fui dans les fourgons nazis pour aller ruminer sa haine délétère à Sigmaringen ?

Jean Bastaire, Le Monde du 6 février 1999.

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Partage des tâches : BHL, Zagdanski et Plenel (directeur de la rédaction du Monde) réagissent dans Marianne (8 et 15 février).

Bernard-Henri Lévy : Encore l’Idéologie française

Une prétendue gauche, une très vieille droite, ce sont les deux faces d’une même médaille.

Marianne : Le texte de Sollers dans « le Monde » ne vise-t-il pas, après tant d’autres, la gauche républicaine ? Dans votre esprit, comme dans celui de Sollers, le véritable ennemi aujourd’hui serait-il la gauche républicaine plutôt que l’extrême droite ?

B.-H.L. : C’est à Sollers qu’il faut poser la question ! Il appelle « France moisie » ce que j’appelais, il y a presque vingt ans, « idéologie française ». Alors « gauche républicaine », dites-vous ? Tout dépend de ce que vous entendez par là. Si c’est, par exemple, ce fameux Mouvement des citoyens qui n’est ni un « mouvement » ni spécialement « citoyen », peut-être bien, oui, qu’il est justiciable du procès instruit par Sollers. Une prétendue gauche, une très vieille droite, ce sont l’avers et l’envers de la même médaille, ce sont les deux ailes de la même réalité : ce que j’appelais, encore une fois, l’« idéologie française ». C’est un corps idéologique qui a une main droite et une main gauche ; c’est Maurras et Esprit ; c’est Mégret et Chevènement. Le texte de Sollers est un texte d’écrivain. Il est vif, cinglant et, d’ailleurs, formellement très réussi. On peut dire, il me semble, que c’est tout ça qu’il vise, même s’il ne nomme explicitement personne. J’ajoute, soit dit en passant, qu’il a été dans le temps parmi les très rares défenseurs de l’Idéologie française, attaquée par presque tout le monde. Vous voyez : tout ça est assez cohérent.

Marianne : Les formules choisies dans l’article ne datent-elles pas d’un autre temps ?

B.-H.L. : C’est ce que disaient les sartriens aux hussards après guerre. En gros : « Vous vous prétendez jeunes, vous nous jouez l’air de la jeunesse insolente et irrévérencieuse ; en réalité, vous sentez la poussière et la naphtaline de la France pétainiste, rance et aigrie. » C’est le procès fait par Sartre à Nimier, à Blondin... Il y avait quelque chose en effet de glauque dans cette France prétendument renaissante. Et la vraie jeunesse de l’esprit était du côté de Sartre. Aujourd’hui : elle est du côté de Sollers.

Marianne : Pour vous, il y a donc toujours les mêmes deux France ?

B.-H.L. : Les deux France, toujours, oui. Le pétainisme était déjà une forme abâtardie et perverse du péguysme. Le vrai socle est là. Il y a, en effet, en France un socle idéologique qui emprunte ses harmoniques — pour aller vite — à Péguy, Barrès, Bernanos — trois grands écrivains, surtout Péguy —, qui ont eu à certains moments de leur vie des positions morales admirables, mais qui constituent une espèce d’humus qui se déploie à travers tout le siècle, aujourd’hui encore, et qui produit des effets désastreux. Je crois qu’on n’en est pas sorti.

Marianne : Le débat sur ces deux France doit-il toujours reproduire éternellement les mêmes querelles ?

B.-H.L. : Moi aussi, je rêve d’une France apaisée où ce genre de débat prendrait une forme civilisée ou serait, du moins, définitivement arbitré. Mais c’est la France moisie dont parle Sollers qui, hélas !, ne désarme pas. Regardez, là, ce coup-ci, d’où sont concrètement venues les hostilités. C’est Chevènement attaquant, sans sommation, la tête de liste des Verts ! Quand on est ministre de l’Intérieur, on n’appelle pas Cohn-Bendit « Cohn-Bandit ». On ne dit pas « anarchiste allemand ». On évite « élites médiatisées ». On peut polémiquer contre Cohn-Bendit, c’est même l’objet de la campagne qui s’ouvre ces jours-ci. Mais croyez-vous que dire « Cohn-Bandit », c’est ouvrir le débat de fond ? C’est un acte de guerre caractérisé. Et ce sont des mots qui, je vous le répète, sont presque inquiétants dans la bouche du « premier flic de France ».

Marianne : Chevènement appartient donc définitivement à la France d’en face ?

B.-H.L. : Il serait parfaitement démontrable que Chevènement est fondamentalement un idéologique maurrassien. Il a les réflexes d’un maurrasien, il a l’idéologie d’un maurrassien : lorsqu’il se pense « de gauche », lorsqu’il s’en prend à l’argent, au grand capital, à l’impérialisme, comme il l’a fait plus jeune, il est encore et toujours maurrassien. Mais laissons Chevènement, vous voulez ?

Marianne : A lire ce qu’écrit Debray, ces dernières années, sur la place de la République, sur l’économie, sur le gaullisme, etc., on peut se demander si vous ne le rangez pas, lui aussi, dans la France moisie...

B.-H.L. : Longtemps, j’ai entretenu un dialogue avec Régis Debray. Mais je suis très perplexe face à ses dernières prises de position : la République portée au pinacle, l’éloge des blouses grises et de la police républicaine, la politique réduite à la police. Parce que c’est ça : il y a un courant aujourd’hui en France qui prétend réhabiliter la politique, alors qu’il ne fait que la remplacer par la police (la police des corps, la police des âmes, la police des banlieues). Si la politique s’y réduit, alors la déception sera terrible, y compris chez ceux qui réclament de la police. Ils réclament de la police tout en attendant aussi de la politique. Il y a des intellectuels aujourd’hui qui n’ont plus qu’une définition policière de la politique.

 Marianne , février 1999.

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Pauvre France... moisie

par Stéphane Zagdanski

Sollers a écrit une phrase inadmissible, scandaleuse et folle : il évoque la « voix caractéristique » de la « France moisie ». Cette voix-là, on l’entend, ou pas. Question d’oreille absolue depuis l’enfance. Enfant, Sollers a entendu les nazis vociférer dans la chartreuse familiale, les aviateurs anglais chuchoter dans la cave où ses parents les accueillaient, les juifs de Bordeaux gémir en attendant la déportation derrière les murs de leur synagogue.

Puis Sollers a entendu le silence organisé en France autour de ce précipice vocal. Un silence obscur et humide, comme les parois d’un puits recouvertes, en effet, d’une étrange moisissure langagière. La métaphore de Sollers est donc imparablement vraie.

Imaginons, pour déplacer le débat, un écrivain né bien après ce puits. Il aurait eu 5 ans en Mai 68, et l’oreille absolue formée dès l’enfance par les récits en franco-yiddish d’une grand-mère polonaise imitant la voix du flic français venu rafler sa fille. Un tel écrivain entendrait spontanément la vérité dans un texte de Sollers et le mensonge dans ceux de ses ennemis. Il serait capable, grâce à ses propres expériences, d’expliquer comment, pourquoi et par l’intermédiaire de quelles cordes vocales s’est exprimée cette moisissure depuis un demi-siècle. Il pourrait écrire pour l’an 2000 un traité entier, scandaleux et fou, sur la question. Le titre pourrait être, par exemple : Pauvre France !

Stéphane Zagdanski, 15 février 1999.

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Votre terrorisme intellectuel

par Edwy Plenel

Rien n’autorise qu’on dénie à Sollers l’authenticité de sa colère. Sinon le dépit et les préjugés.

Ainsi donc Marianne convoque Philippe Sollers devant son tribunal. Et, parce qu’il a publié le coup de colère de l’écrivain, le Monde est invité à rendre compte de sa complicité avec ce crime de lèse-France. N’ayant pas pour habitude de nous défiler, nous déférons volontiers à la convocation. Mais — que le tribunal nous pardonne — notre défense sera de rupture, comme l’on disait en ces temps lointains de guerre d’Algérie et de porteurs de valise où, déjà, l’idée de la France partageait nationalistes et internationalistes.

Car il ne sert à rien de plaider : la cause est entendue, le procès joué d’avance, le verdict bel et bien rendu. Le précédent numéro de Marianne ressemble à la Gazette du Palais. L’article de Sollers ? « Une déclaration de guerre à la France [...], un totalitarisme intellectuel d’un autre âge », écrit Bernard Morrot dans la page « Notre opinion ». « Un texte ignoble, inouï de haine rance », renchérit Jean-François Kahn neuf pages plus loin, au cas où les attendus du jugement nous auraient échappé. Curieuse justice que celle où l’on délibère après le prononcé de la peine. Nous ne sommes ici conviés que pour des demandes en grâce. La lettre-circulaire adressée par Marianne à certains contributeurs de ce numéro le dit bien : « L’article de Sollers constitue-t-il à vos yeux une forme de terrorisme intellectuel ou relève-t-il du jeu normal du débat d’idées ? » En d’autres termes : le condamné Sollers a-t-il commis, selon vous, ce crime que lui a définitivement imputé un tribunal mariannesque ?

La guerre à la France, nous connaissons l’antienne, cher Morrot. C’est à peu près ce qu’écrivait Dominique Jamet, aujourd’hui collaborateur épisodique de Marianne, quand il proposait au début des années 80 de fusiller comme un traître Jean-Marie Tjibaou, l’indépendantiste kanak. C’est aussi ce qu’écrivaient la plupart des éditorialistes patentés quand Gilles Perrault, en pleine guerre du Golfe, osa déclarer : « Cette guerre n’est pas ma guerre, cette France n’est pas ma France. » Le Monde s’honore d’avoir défendu l’un et l’autre : leur droit, tout comme celui de Sollers aujourd’hui, d’avoir leur idée de la France.

Mon propos, je le sais, manque d’ironie et de légèreté. Mais il est parfois des sujets dont on ne blague pas. D’ailleurs, Sollers lui-même, ce libertin, ce joueur et cet esthète que vous abhorrez tant, n’était pour une fois pas drôle du tout dans sa « France moisie ». Sa colère était grave, presque solennelle. Et son objet bien tangible. Car, artificiellement montée comme blancs en neige, l’affaire Sollers n’a d’autre but que de faire oublier son point de départ : la stigmatisation violente (La Hague), la disqualification méprisante (Jean-Pierre Chevènement), bref la promotion d’un homme, Daniel Cohn-Bendit, en bouc émissaire des peurs françaises. Le scandale, ce serait Sollers et non pas ces dérapages pour le moins discutables.

C’est ce renversement qui m’intrigue : cette transformation de la victime en coupable (après tout, il l’a bien mérité, hein, ce provocateur allemand, mondialiste, conformiste, libéral-libertaire, etc. !). Tout comme m’attriste cette propension de Marianne à décréter, chaque lundi, que qui ne pense pas comme elle est immanquablement un terroriste intellectuel, un lyncheur médiatique, un politiquement correct, un penseur unique, un raciste retourné, et j’en passe. On ne discute plus, on disqualifie par avance. Cette façon de ne pas débattre au nom, évidemment, du débat d’idées me fait irrésistiblement penser à cet « esprit réduit à l’état de gramophone » qu’évoquait Orwell en imaginant un temps où les staliniens, fussent-ils du centre, cher J.-F.K., et leur bien-pensance survivraient au stalinisme.

Aussi est-il décevant de voir un trotsko-péguyste estimable comme Daniel Bensaïd céder à cette vindicte. Trotsky ne m’est certes pas inconnu, et Péguy m’est cher — comme quoi l’on peut goûter les colères de Sollers sans partager ses goûts. Or c’est bien Trotsky qui, proclamant avec André Breton « toute licence en art », s’interdisait de faire la police de la littérature au nom de valeurs sociales. De même que le socialiste-libertaire Péguy — oui, libertaire, et dont les colères auraient fait pâlir nos censeurs — préférait « un fatras vivant à un ordre mort ». Que l’on discute Sollers, soit. Qu’on lui dénie l’authenticité de sa colère — une colère d’écrivain, fidèle à lui-même —, non. Rien n’y autorise, excepté le dépit ou les préjugés.

Alors, oui, la France peut faire débat sans qu’il y ait offense, selon que l’on choisit son salut temporel ou son salut éternel — Péguy toujours.

Edwy Plenel, Marianne, 8 Février 1999.

*


Un homme de bonne compagnie

La chronique de Régine Deforges

Il ne le sait sans doute pas, mais j’ai de l’affection pour Philippe Sollers. J’aime les articles brillants ou ironiques qu’il publie çà et là, quelquefois ses romans. C’est un homme de commerce agréable, à la conversation primesautière, tour à tour érudite, familière et cocasse. Il est ce qu’autrefois on appelait un homme de bonne compagnie. Aussi quand, l’autre jour, j’ai lu en première page du "Monde", un article signé de lui et intitulé "La France moisie", ai-je été traversée de sentiments divers : passèrent la stupeur, la colère, la consternation, la tristesse enfin. Pour cette raison, j’acceptai d’abord le principe, à la demande de Jean-François Kahn, de livrer ma réaction à cette parution ; la lecture des dix pages que Marianne a consacrées à "l’événement", m’a retenue de m’expliquer sur ce sujet dans les colonnes de cet hebdomadaire. Je dirai plus loin pourquoi.

Auparavant, je reviens au papier de Sollers que j’ai relu attentivement. Il me semble avoir été écrit dans un moment d’exaspération — encore que, répondant à Delphine Peras, de l’Evénement, Sollers ait indiqué : "C’est un article qui essaie de prendre les choses de loin. Un article assez calme, je crois, qui porte un diagnostic sur l’Histoire. Si on a pu y voir de la virulence, c’est du côté du style : mon article est plutôt bien écrit, le problème est probablement là. Comme disait Flaubert," je crois à la haine inconsciente du style"." Foutre ! comme se serait exclamé le marquis de Sade si cher à notre homme de lettres, ce n’est pas la modestie qui l’étouffe. Je l’imaginais plutôt assis à sa table de travail, tremblant de rage à la vue des propos outranciers, injurieux avec lesquels est accueilli Daniel Cohn-Bendit, lors de ses déplacements ou de ses réunions politiques en France. Là, Sollers a sans aucun doute raison de s’insurger contre ces dérives langagières et de fortement l’affirmer. Je comprends son aversion pour cette France frileuse, raciste et xénophobe, "assise une fois pour toutes dans ses préjugés viscéraux". Mais, d’où vient cette méchante hargne qui lui a fait écrire cette énormité, voyant en tous ces Français, forcément moisis des années quarante, des nostalgiques de l’Occupation ? "Elle (la France) a eu un bref espoir pendant quatre ans mais supporte difficilement qu’on lui rappelle l’abjection de la Collaboration." Assurément pour mieux enfoncer le clou, Sollers ajoutera dans l’Evénement : "ces quatre ans à rayer de notre Histoire, qui lui ont plutôt plu, 1940-1944".

Or, ce qui n’est pas supportable, en définitive, c’est qu’à la une du Monde — ou ailleurs — soit soutenu qu’une moitié des Français regretta la défaite de cette Allemagne nazie qui, elle au moins, aurait su faire régner l’ordre et la sécurité, valeurs supposées si chères à nos "compatriotes moisissants". Cela sous-entend-il que ces Français-là auraient aussi consenti à envoyer dans des camps artistes "décadents", écrivains contestataires, homosexuels, juifs — cela va sans doute de soi — et autres communistes ? De ces communistes qui, toujours selon Philippe Sollers, se montrèrent d’ailleurs tout aussi "moisis" que les autres : "Pendant quatre-vingts ans, d’autre part, une de ses composantes [7], importante et influente, a systématiquement menti sur l’est de l’Europe, ce qui a eu pour résultat de renforcer le sommeil hexagonal. New York ? Connais pas. Moscou ? Il paraît que c’est globalement positif, malgré quelques vipères lubriques."

Que tous les Français n’aient pas été résistants, on le sait. Que l’immense majorité d’entre eux n’aient pas collaboré, on le sait aussi, mais il faut donc sans cesse le dire et le répéter, tant on rencontre encore à cet égard, en France, de masochisme ou de volonté de dénigrer. Oui, il y eut des salauds, des traîtres aussi, comme au cours de toutes les guerres ; quelques-uns ont payé, d’autres pas et il en serait même qui, dit-on, se seraient retrouvés ministres voire parmi les cercles amicaux de certains présidents de la République. Regrettable, sans aucun doute, et le mot est faible !

De là, pourtant, à nous dresser ce portait défaitiste et nostalgique de quelque XIXe siècle — "Moi, je dis que la France moisie était à son aise au XIXe siècle, sauf en 1848 et au moment de la Commune de Paris" — d’une moitié de nos contemporains, il y a un abîme. Comme l’écrit Jean-François Kahn, "quelque chose se réveille, ces temps-ci, qui est très vieux, très sale et très rance". Et il n’a sans doute pas tout à fait tort. Pourtant, sa réponse à l’article de Sollers, d’une virulence à peine contenue mais avec laquelle je me trouve en accord sur certains points, en appelle avec excès à convoquer un tribunal afin d’y juger l’écrivain. D’autres souvenirs non moins déplaisants, non moins dérangeants reviennent alors. Une chance pour notre Bordelais qu’il n’ait pas écrit pendant la guerre : nul doute que, parmi ses confrères au temps de l’épuration, on eût demandé sa tête ; même si n’est pas Robert Brasillach qui veut. Je plaisante, naturellement.

Le sujet n’est pas drôle, m’objecteront tout de suite les bouches pincées et, comparer Sollers à Brasillach, voilà qui est trop. D’ailleurs, il ne me serait pas venu à l’esprit d’établir un parallèle sérieux entre l’un et l’autre : Brasillach ne s’était-il pas rendu coupable d’articles appelant à la haine et dénonçant tous ceux qui n’adhéraient pas à la politique de Vichy ? Notre "écrivain européen d’origine française", quant à lui, n’a fait que crier sa colère et, finalement, sa déception éprouvée face à l’attitude réactionnaire "d’une France qui déteste pêle-mêle les Allemands, les Anglais, les Juifs, les Arabes, les étrangers, en général".

De là à le juger comme on l’aurait fait d’un écrivain collaborationniste, il y a un abîme !

Régine Deforges, L’Humanité du 16 février 1999.

*


Sollers, philippiques

Par Rondeau Daniel

Il est amusant de jeter Péguy et Bernanos dans la fosse commune de la France moisie, mais la vérité n’est pas dans cette plaisanterie.

Philippe Sollers publie son journal de 1998, L’Année du Tigre. Journal de l’année, journal de guerre, dit-il ; et il n’a pas forcément tort. Vous connaissez le mot de Gide : "Tant de gens qui écrivent, et si peu qui lisent." La situation ne s’est pas arrangée depuis la sortie des Caves du Vatican (" Moisissure, écrit Sollers à propos de ce livre, Gide, le diable moisi").

Pour l’attaque à découvert, comme dirait Sun Tse, Sollers possède un avantage : Le Monde est sa Grosse Bertha. L’Année du Tigre étant sous presse, il publie un article dans le quotidien du soir, "La France moisie" ; d’une certaine façon, la dernière salve de son journal 98 et le premier feu de sa publication.

La France moisie est celle des peurs increvables qui défigurent notre pays. Un de nos plus vieux amis vient justement de réveiller malgré lui ces angoisses au bois dormant. C’est un feu follet avec le sens du concret. Il est resté fidèle à son sourire, sa parole ne le trahit (presque) jamais. Flash-back : 68, les visages sont jeunes, romans et rêves se glissent au petit matin dans les avenues du monde réel. Poil de carotte à l’avant du flot, Dany Cohn-Bendit est l’homme qui rit. La gauche moscovite fait vite les frais de ses éclats de rire. Les staliniens français commencent à tousser. Est-ce grave, docteur ?

Cohn-Bendit est de retour. Une élection européenne, c’est autre chose que Mai 68, et puis la jeunesse s’est enfuie, mais ce n’est pas déshonorant, au contraire. Les vieux sages de la République, s’ils existent, regardent disparaître sur le fleuve du temps les cadavres de quelques vieilles lunes. Comment disions-nous ? Elections, pièges à cons... Face au meilleur des Allemands, Jean-Pierre Chevènement et Charles Pasqua sortent les fourches de la grange Beauvau, les distribuent aux chasseurs et aux syndicalistes de la Hague, avec un lot de pancartes : "Dany ! Bandit ! Tais-toi et sors d’ici !" C’est à cet instant précis qu’il faut s’imaginer l’entrée en scène de l’écrivain tigre, qui s’écrie : "Feu sur le quartier général de la France moisie !"

Que disait le poète chinois Mao Zedong ? "Un se divise en deux." Nous savons qu’il y a deux France, et ce n’est pas nouveau. C’était déjà ainsi du temps de Jeanne d’Arc (1429 : première conversation avec Charles VII). L’une est le ver qui mange le fruit ; prête à tout, bouches d’égout et faux serments, et même à subir, pourvu qu’on lui foute la paix. L’autre est le fruit, fleur, pulpe et petit noyau des courages et des phrases qui inventent leur temps. Notre histoire se parle en deux versions d’une même langue. Dis-moi ce que tu parles. Abîme ou rédemption ? Hurlements de Sollers : Rédemption ! rédemption ! Mais le voici déjà à la manoeuvre.

L’offensive de Sollers fait deux victimes de trop : Péguy et Bernanos. Bavure d’un homme qui aime déborder ? Non, leur cas était déjà réglé dans son journal. Pour un esprit farce et toujours jeune, il est amusant de jeter Péguy et Bernanos dans la fosse commune de ce qu’on appelle la France moisie, peut-être. Mais la vérité n’est pas dans cette plaisanterie. A Paris, au moment de l’Affaire, l’Ecole normale supérieure est l’un des bastions dreyfusards. Lucien Herr et Charles Péguy sont aux postes de commandement. Péguy : "Une seule injustice, un seul crime, une seule illégalité [...] suffit à déshonorer un peuple." Quant à Bernanos, en juin 40, il y a déjà longtemps qu’il a fui la France munichoise et s’est installé, avec sa honte et sa colère, dans une ferme de deux cents vaches, au Brésil. "J’ai gagné du même coup, dit-il alors, le droit de ne plus me dire homme de lettres, mais vacher." Le vacher est l’un des seuls écrivains à voir, à comprendre et à dire. Si les mots ont un sens, à deux moments tragiques de notre histoire, Dreyfus et juin 40, la même chose, au fond, Péguy et Bernanos résistèrent aux bien-pensants par l’heureux mystère de leur talent, de leur courage et de leur solitude.

(A propos de vachers et d’hommes de lettres : "Il manque à Sollers le sens du tragique, le goût du va-tout, des grandes folies, du désespoir. C’est déjà un homme de lettres" [Journal, de Jean-René Huguenin, compagnon de jeunesse de Sollers, février 1959].)

Et si la guerre, ou plutôt l’idée qu’il s’en fait, était la meilleure ennemie de Philippe Sollers ? Le bombardement tous azimuts le pousse vers le convenu, les philippiques à la bergamote, le délire auto-pub, le sautillement, un situationnisme de poupée gigogne. Ce n’est pas une vie quand on est écrivain. Le souffle vient vite à manquer, pour les vrais combats.

Naturellement, Sollers sait tout cela. "Superficiel, coupable, écrit-il, voilà les deux masques parfaits pour notre époque. Si vous ne les prenez pas vous-même, on vous les tend." Il y a des matins où il a la sagesse de congédier ses masques. Ils sont rares, parce que l’écrivain a horreur de sortir du film. C’est un homme aimable, qui décroche la grimace de son visage rond. Il regarde le ciel, il écoute la radio, il rit tout seul en pensant à la marche du monde, il se souvient de ses Venise, il chantonne, il prend des notes pour son Journal. Sur la musique ("Bach, cinquième évangéliste" [8]), sur la littérature ("Mélancolie ? Vous n’avez pas assez écrit, c’est tout"), sur la peinture. Discrètes victoires.

Pour revenir à sa France moisie, et à son obsession du renfermé XIXe, je lui conseille de relire Karl Marx : "Le malheur des Français, et même des ouvriers, ce sont les grands souvenirs." Le problème n’est pas, bien sûr, comme le voudrait Marx, de les briser, mais de savoir ce qu’on en fait.

Daniel Rondeau, L’Express du 4 mars 1999.

*


Le débat entre Philippe Sollers et Max Gallo

Après avoir republié, deux mois plus tard, La France moisie dans le numéro 65 de L’Infini (mars 1999), Philippe Sollers était invité par Alain Finkelkraut à débattre avec Max Gallo lors de l’émission Répliques. C’était le 17 avril 1999 [9].

Max Gallo avait écrit dans Marianne du 8 février :

« Une bêtise sans équivalent, vraiment ?

Le texte de Sollers n’est pas intéressant par son auteur, mais par son titre : « La France moisie », et par l’état d’esprit dont il témoigne. C’est l’expression de la rancoeur, du mépris, de la bêtise et, finalement, de la haine de la France qui taraude une partie de la classe intellectuelle. On aimerait que Sollers s’interroge sur les responsabilités de ceux qui comme lui dénoncèrent, au moment du maoïsme triomphant, des hommes comme Simon Leys, l’auteur des Habits neufs du président Mao, avant, quelques années plus tard, de rallier Edouard Balladur, en lequel il voyait sans doute le souverain des années 90 [10]. Lorsque Sollers évoque une « bêtise sans équivalent » en parlant de la France, son amertume témoigne d’un véritable déni de la réalité historique : la France a été la seule à juguler le fascisme dans les années 30, grâce au Front populaire ; elle a ensuite résisté à l’occupant allemand par la formation d’un front uni rassemblé autour du Conseil national de la résistance ; elle a inventé la laïcité, concept dont on redécouvre l’intérêt aujourd’hui, etc. Sollers ne voit plus tout ça. Et le Céline qu’il vénère n’est-il pas aussi un homme fasciste et antisémite ? Son texte n’est qu’une suite d’affabulations haineuses. C’est le cri du coeur de quelqu’un d’isolé. »

Sollers, "l’isolé absolu" ? L’expression est de Roland Barthes. C’est le titre du film d’André S. Labarthe réalisé avec Sollers un an auparavant [11].

L’émission :

*


Pas d’autocritique. Le 1er avril 1999, Sollers écrit dans Le Nouvel Observateur...

Echec aux ruminants moroses

On a beau traiter ce foutu Mai 68 de « révolution mondaine », elle est là, la culture de gauche, et pas ailleurs.

Peu de mots ont résonné plus pathétiquement, ces temps-ci, que ceux du vieil empereur ubuesque Boris Eltsine à propos du Kosovo : « Moralement, nous sommes supérieurs aux Américains. » Traduisons : quand l’économie est au plus bas, le moral s’effondre, et la morale arrive. On pourrait reprendre cet exemple au sujet d’une partie de la gauche française. L’unité est de surface mais la confusion règne. Un intellectuel de gauche, qui avec d’autres a permis naguère l’élection de Chirac, déclare sans rire, dans « le Figaro », que Cohn-Bendit est un « homme de droite ». Les communistes, malgré l’effacement opportun de la faucille et du marteau, dénoncent violemment la position de la France contre le sinistre Milosevic. L’ombre décomposée de l’ex-URSS pèse ainsi encore très lourd dans les têtes. Un spectre vient d’ailleurs, de temps en temps, déranger tout le monde sous forme de scandales financiers : celui de Mitterrand, qui pendant quatorze ans (c’est long) a incarné l’équivoque nationale, synthèse hyperfloue de passé vichyssois, de réflexes soumis à l’empire russe et de libéralisme marchand généralisé. Difficile de s’y reconnaître. La gauche se voit ainsi confrontée à ses vieux démons : populisme, nationalisme, moralisme. Le déprimisme s’ensuit, et on en a des exemples tous les jours. Or c’est là, justement, que la vieille droite « anticapitaliste » reprend espoir et rêve d’une restauration globale. Après tout, une nouvelle Jeanne d’Arc pourrait éventuellement sauver le pays, avec la bénédiction républicaine et cléricale, très dix-neuviémiste, de Michelet et de Mgr Dupanloup. On oublie trop que les deux forces principales qui ont modelé les intellectuels français au XXe siècle ont été l’Action française et le stalinisme. Le stalinisme a disparu ? Pas sûr, il est structuré comme une seconde nature. L’extrême-droite est faible ? Encore moins sûr, elle a des racines profondes qui peuvent lui permettre de détourner à son profit la misère du temps. Au jour le jour, on voit ainsi réapparaître l’emprise d’une culture réactionnaire au sein même de la tradition de gauche. Cohn-Bendit, parti très tôt dans la campagne européenne, en fait l’expérience : il veut parler raisonnablement, on veut l’enfermer dans le fantôme de 68, ce foutu 68 qu’on a beau traiter de ringard ou de « révolution mondaine » (sic) et qui n’en reste pas moins la date-clé de deux façons inconciliables de considérer l’existence. La culture de gauche ? Elle est là, pas ailleurs, ou alors restons dans l’irréalisation dépressive. La question est plus religieuse qu’on ne croit, et la question, en France, est liée à un clergé intellectuel qui n’accepte pas (ou très mal) la perte de ses privilèges d’autrefois.
Ecole, Famille, Identité nationale ? Mais oui, la crise est là, elle est irréversible. Retour du puritanisme ? Bien entendu, ouvrez les yeux. Petite philosophie des petites vertus ? On en vend à la pelle. Romans du malheur de vivre ? Le programme mélancolique se déploie. Là-dessus, une bonne prédication incessante de type apocalyptique (fin de l’histoire, fin de l’Hexagone, et pourquoi pas fin du monde) sera du plus bel effet. Ajoutez au ragoût quelques pincées de spiritualisme tous azimuts et vous m’en direz des nouvelles. Le cliché le plus ancré dans une France qui veut oublier Voltaire est que le talent, l’insolence, le style seraient « de droite ». N’en déplaise aux ruminants sombres de tout poil, il serait temps de les faire basculer généreusement à gauche. Continuons donc à demander l’impossible, c’est ce que nous avons de plus sûr.

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du jeudi 01 Avril 1999.

*

[1Marianne, 5 avril 1999. Sauf erreur, cet article n’est pas repris sur le site officiel de Régis Debray.
Note d’après-coup : Mais il est désormais repris dans Modernes Catacombes. Hommages à la France littéraire, Gallimard, 2013. Avec un avant-propos alambiqué en forme de discrète autocritique. Alice Granger revient très longuement sur le sens profond de cette « guérilla » Debray-Sollers dans son compte-rendu du livre de Régis Debray. Cf. L’extrait en pdf .

[2Lire Les deux France.

[4Charles Pasqua.

[5Lire de Daniel Cohn-Bendit la Lettre ouverte à Pierre Bourdieu après que ce dernier a refusé un débat contradictoire sur Arte en décembre 1998.

[6En 1999 : Jean-Pierre Chevènement.

[7De cette " France moisie ".

[9Notons que, histoire d’enfoncer le clou, Sollers republiera une troisième fois La France moisie dans Un vrai roman, Mémoires (octobre 2007).

[10Contresens ! Cf. Balladur tel quel.

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3 Messages

  • A.G. | 16 mars 2012 - 11:08 1

    Dénoncer sous l’Occupation est visible ici.

    Algérie, notre histoire est visible ici.


  • A.G. | 12 mars 2012 - 12:32 2

    Deux facettes : la guerre d’Algérie, la Collaboration.

    Algérie, notre histoire

    Mardi 13 mars, Arte, 20h35

    Avec l’historien Benjamin Stora, qui a grandi à Constantine, le réalisateur Jean-Michel Meurice, appelé en Algérie de 1960 à 1962, confronte l’histoire de la guerre à la subjectivité de sa mémoire. Une chronique sensible où résonne la voix des vaincus.

    « J’étais à l’école d’officiers de Cherchell. J’apprenais à faire la guerre, c’est-à-dire à tuer de toutes les manières possibles. Mais on ne nous disait jamais pourquoi ni qui étaient ces fellaghas. » En 1960, alors qu’il a 20 ans, le réalisateur Jean-Michel Meurice est affecté en Algérie. Comme 1,5 million d’appelés du contingent durant les presque huit années que durera cette vaste « opération de maintien de l’ordre », selon la dénomination officielle jusqu’en 1999. Cinquante ans après, escorté par Benjamin Stora, désormais spécialiste de la question algérienne, mais alors gamin de la communauté juive de Constantine, il confronte les replis subjectifs de sa mémoire à l’histoire de la guerre d’indépendance. Exhumant les souvenirs d’une insouciance lézardée, d’une candeur apolitique qui se fissure au gré des événements et l’amène à se poser la question de la légitimité de sa présence. Spectateur privilégié du ­chaos grandissant, il raconte le basculement, en avril 1961, de centaines d’officiers du côté des putschistes décidés à renverser de Gaulle, finalement acquis à l’indépendance. Évoque le déchaînement de la violence les derniers mois.

    Film singulier à la première personne, le documentaire est gros de ressentiments non digérés, des promesses non tenues aux harkis, aux pieds-noirs, aux soldats. Fort d’un montage habile et d’une bande-son qui joue parfois à l’extrême le contraste entre l’époque yéyé et le ratissage des douars, il entrelace les propos du réalisateur et le contrepoint historique et humain de Stora, dialogue avec l’écrivain Pierre Guyotat (1) et son ami, l’ancien parachutiste Philippe Durand-Ruel. Emaillant son film d’extraits de longs métrages (2) et d’archives d’actualités, Meurice, tout en dévidant sa petite musique mémorielle, donne corps au terrible sentiment de gâchis face à cette « guerre injuste et inutile ».

    (1) Tombeau pour 500 000 soldats.
    _ (2) Avoir 20 ans dans les Aurès, de René Vautier ; Adieu Philippine, de Jacques Rozier ; Au biseau des baisers, de Guy Gilles.

    Extrait :

    *

    «  Il y a eu la version familiale Vichy... »

    Dénoncer sous l’Occupation

    Mercredi 14 mars, France 3, 20h35

    Les Français ont massivement dénoncé sous l’Occupation. Des centaines de milliers de lettres, le plus souvent anonymes, sont parvenues aux services répressifs allemands et français. Des milliers de renseignements téléphoniques ont été communiqués. La délation et la peur de la délation ont gangrené les rapports sociaux sous le gouvernement de Vichy. Pour preuve, après 1944, le délit de dénonciation sera le plus poursuivi par les cours de justice de la Libération. Délateurs, dénoncés, policiers, agents d’administration, témoins, des hommes, des femmes livrent leur expérience de la dénonciation, posent des mots sur leur histoire, sur leurs choix après soixante ans d’omerta. Les archives de la délation sont exhumées : plus de 1600 dossiers de délation traités par la Cours de justice de Paris à la Libération.


    Dénoncer sous l’Occupation (extrait) par telerama

    Avis du public sur le documentaire "Dénoncer sous l’Occupation"

    *


  • A.G. | 3 mars 2012 - 11:44 3

    La Lettre volée

    Épuration : l’aveu

    Par Eric Fassin

    À dénoncer l’excès rhétorique, on ignore l’essentiel : l’épuration, c’est la réponse à l’Occupation. Comparer l’élection éventuelle de François Hollande à la Libération, pour Nicolas Sarkozy, c’est donc comparer lui-même son régime à celui du Maréchal Pétain.
    ___________________________________________

    En décembre 2010, quand Marine Le Pen, pour dénoncer les prières de musulmans dans l’espace public, évoquait l’Occupation, on s’indignait volontiers de la comparaison : n’est-il pas abusif d’en revenir toujours aux heures sombres de notre histoire ? Et des journalistes de lui décerner un « point Godwin », comme à quiconque brandit à tort et à travers les références à la Seconde Guerre mondiale. La lucidité médiatique n’allait pourtant pas sans aveuglement : au moment de succéder à Jean-Marie Le Pen à la tête du Front national, la fille ne venait-elle pas de renverser sa rhétorique ? Loin de minimiser, à l’instar de son père, la gravité de l’Occupation, Marine Le Pen l’associait en effet avec l’Islam pour mieux stigmatiser cette religion « étrangère ».

    Aujourd’hui, quand Nicolas Sarkozy répond aux attaques de François Hollande contre « l’État UMP » en affectant d’y voir une menace d’« épuration », les médias ne manquent pas de dénoncer son dérapage. Il est vrai qu’on est loin de la Libération : la proposition du candidat socialiste revient, au moins, à défaire le « système des dépouilles » mis en ?uvre de manière sauvage, et non transparente, par le président sortant, et au plus à appliquer en France un « spoils system » à l’américaine, qui a en tout cas l’avantage de signaler, parmi les nominations, lesquelles sont politiques. Pour l’UMP, sans doute était-il de bonne guerre (si l’on ose dire) de s’inquiéter d’une « chasse aux sorcières », comme pendant le maccarthysme des années 1950 ; mais, à la différence de l’épuration des années 1940, avec ses femmes tondues, pour reprendre une formule chère au Parti socialiste, « il n’y a pas mort d’homme ».

    Reste qu’à dénoncer l’excès rhétorique, on ignore l’essentiel : l’épuration, c’est la réponse à l’Occupation. Comparer l’élection éventuelle de François Hollande à la Libération, c’est donc aussi comparer le régime actuel à celui du Maréchal Pétain. On sait bien sûr que nombre de critiques du sarkozysme n’hésitent pas à évoquer le spectre de Vichy pour dénoncer la politique d’immigration et d’identité nationale, et ses prolongements xénophobes et racistes contre les Roms ou l’Islam. On n’ignore pas non plus que, sous Nicolas Sarkozy, l’État français n’hésite pas à poursuivre des citoyens qui se risquent à une telle comparaison.

    En revanche, on remarque moins que la comparaison est sans cesse mobilisée par nos gouvernants eux-mêmes. Par exemple, c’est Éric Besson lui-même qui, au moment d’accepter le portefeuille de l’Immigration, évoquait le souvenir de Marcel Déat...

    Ainsi, le « dérapage » du chef de l’État, lorsqu’il parle d’épuration, c’est comme « La lettre volée » : comment mieux cacher l’essentiel qu’en le mettant en évidence sur la table où chacun peut le voir, et où nul n’y prête attention ? Or cette nouvelle d’Edgar Poe a fait l’objet d’une relecture par la psychanalyse lacanienne : le langage montre et masque en même temps.

    Les propos du chef de l’État français trahissent un inconscient politique. D’un côté, l’UMP préconisait récemment des sanctions contre Serge Letchimy, député de la Martinique, pour avoir rappelé à l’Assemblée nationale l’histoire à laquelle faisaient écho les provocations du ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, sur l’inégalité des civilisations. D’un autre côté, aujourd’hui, c’est le président de la République lui-même qui évoque le spectre de Vichy — comme un retour du refoulé. Toutefois, au lieu de prendre conscience de cet inconscient si loquace, soit d’un lapsus révélateur au moins autant que d’un dérapage, les commentateurs autorisés, et même parmi les Socialistes, semblent rester aveugles à son aveu. Drôle de guerre politique...

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    Ce nouveau « syndrome de Vichy » est discuté plus longuement dans mon ouvrage à paraître le 22 mars, Démocratie précaire. Chroniques de la déraison d’État (La Découverte). Il est abordé également dans le quatrième chapitre (« Plus jamais quoi ? 1945-2012 ») de l’essai du collectif Cette France-là, Xénophobie d’en haut. Le choix d’une droite éhontée, à paraître à la même date chez le même éditeur.

    Blog Éric Fassin