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Bataille, le coupable, à Vézelay

suivi de : Le coupable par Ph. Sollers (1971)

D 13 septembre 2007     A par A.G. - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Pour M.

« Dieu n’est pas la limite de l’homme, mais la limite de l’homme est divine. Autrement dit, l’homme est divin dans l’expérience de ses limites. »
Georges Bataille, Le coupable, 28 avril 1943.

« Un nommé Dianus écrivit ces phrases et mourut.
Lui-même se désigna (par anti-phrase ?) sous le nom du coupable. »
Georges Bataille, Le coupable, Introduction, novembre 1960.

A Vézelay

Georges Bataille est né le 10 septembre 1897, à Billom dans le Puy-de Dôme.
Il est mort à Paris le 8 juillet 1962. Il est enterré à Vézelay dans l’Yonne [1].

Cet été, en route pour l’Auvergne, je décide de passer par Vézelay où je suis déjà allé en 1997. La bourgade est écrasée sous le soleil mais un léger vent rend la chaleur supportable. Je remonte la rue Saint Etienne vers la Basilique. Maisons rénovées, boutiques en tous genres : le lieu attire les touristes. De nombreux écrivains y vécurent (Romain Rolland dont la maison est transformée en musée, Max-Pol Fouchet, Maurice Clavel, etc. [2]).
Bataille séjourna une première fois à Vézelay, de mars à octobre 1943 [3], au 59, rue Saint Etienne. La maison se situe à l’endroit où la rue bifurque en deux voies qui mènent à la Basilique. C’est la seule maison de la rue à n’être pas rénovée, elle est apparemment sans locataire (une fenêtre, à l’étage, était cependant ouverte). Au-dessus de la porte d’entrée, un nid et un essaim donnent un sentiment d’abandon. Sur la façade une simple plaque témoigne : " Ici vécut Georges Bataille, écrivain (1897-1962) ". En face, sur la place du Grand-Puits (minuscule), un café dont les touristes ignorent tout de l’écrivain.
Plus haut, la Basilique Sainte-Marie-Madeleine, haut-lieu du « sacré » (on dit que Bataille, seul, en eût les clés quand elle fut fermée). Est-ce pour cette raison que Bataille choisit de s’installer à Vézelay ? Qu’il choisit d’être inhumé dans le petit cimetière situé derrière en contrebas ? Ou bien parce qu’il reconnut dans tel motif de la Basilique, ce que, quelques années plus tôt, il avait écrit :

« Mme Edwarda, nue, tirait la langue » ?

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Et Mme Edwarda, nue, tirait la langue
La Basilique de Vézelay

La tombe est simple et grise. Quelques cailloux posés en ellipse par des admirateurs de passage, un petit bouquet de fleurs fanées. Là aussi une seule inscription : « Georges Bataille. 1897-1962 ».
En la voyant on ne peut s’empêcher de penser à ces mots de Bataille :

Il refusa que sur la tombe on écrivît ces mots : je touche à la fin le BONHEUR EXTRÊME.
La tombe elle-même, un jour, disparaîtra. [4]
*


Bataille à Vézelay

Bataille arrive à Vézelay en mars 1943 en compagnie de Denise Rollin et son fils âgé de quatre ans. Il est malade, il souffre d’une tuberculose pulmonaire.
Il raconte l’arrivée dans la maison : « des voiles de crêpe noir séchaient aux arbres du jardin ensoleillé. » Il y voit « un lugubre « présage » ». Pourtant, malgré le « malheur », la « chance »....
Bataille a retenu une maison sur la place de la Basilique pour Jacques Lacan et Sylvia Bataille (dont il est séparé depuis neuf ans). Ceux-ci ne viendront pas. En avril c’est une jeune femme de vingt-trois ans qui s’y installera : Diane Kotchoubey de Beauharnais.

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Diane Kotchoubey.

Elle est accompagnée de sa petite fille. Elle vient d’être libérée d’un camp d’internement situé près de Besançon : il lui faut du repos. Elle décide qu’elle ira «  là ou le « hasard » voudrait que tombe une épingle piquée dans une carte dépliée devant elle. L’épingle désigne Vézelay dont elle ignorait alors jusqu’à l’existence » [5]. Le hasard veut encore qu’un couple de sa connaissance lui recommande la lecture de L’expérience intérieure que Bataille vient de publier. Elle le lit et en est bouleversée [6]. Elle a pu croiser Bataille dans Vézelay mais ne sait pas qui il est. Il faudra que le mari de Denise Rollin, venu voir son fils, les présente pour qu’elle le rencontre.
Une liaison naît alors (tandis qu’une autre se termine) qui durera jusqu’à la mort de Bataille.

Diane Kotchoubey quitte Vézelay en septembre 1943, Bataille en octobre. Ils y reviendront et habiteront la même maison de 1945 (début juin ?) à mai 1949.

*


Le coupable (« par anti-phrase ? »)

Rappeler ces évènements n’aurait qu’un intérêt anecdotique si Bataille, lors de ces deux séjours, ne se trouvait dans une situation singulière : il est sans emploi — il est cette « négativité sans emploi », qu’il oppose au « sujet-travailleur » de Hegel — : la première fois parce que son état de santé l’a obligé à quitter son poste de la Bibliothèque nationale (qu’il ne reprendra pas), la seconde, parce qu’il a cru pouvoir vivre des maigres rémunérations que lui procureraient ses livres. « Je n’ai pas de repos, n’ai plus d’occupations. Je suis pauvre, dépense de plus en plus. ».
Bataille écrit alors certaines des plus belles pages — des plus brûlantes — de son oeuvre : la fin du Coupable [7], puis L’Alleluiah, catéchisme de Dianus en 1946 (qui sera joint à la réédition du Coupable en 1961), Méthode de méditation en 1947, ou encore Haine de la poésie (republié en 1962 sous le titre L’impossible), mais aussi : La part maudite, essai sur la « consumation » et « l’économie générale » auquel il travaillait depuis 1930. Qu’il s’agisse là des oeuvres parmi les plus importantes de Bataille et, pourquoi ne pas le dire, des pages les plus fortes qu’un penseur ait écrit au XXe siècle, on n’a sans doute pas encore vraiment commencé à le mesurer (encore moins à en mesurer les effets).
Ce sont ces pages qui éclairent — qui illuminent — la biographie (et non l’inverse).

C’est de mars à juillet 1943 que Bataille écrit la fin du Coupable [8]. De ce livre, il dira en février 1961 :

Je dois dire que Le coupable est le premier livre qui m’ait donné une sorte de satisfaction, anxieuse d’ailleurs, que ne m’avait donnée aucun livre et qu’aucun livre ne m’a donnée depuis. C’est peut-être le livre dans lequel je suis le plus moi-même, qui me ressemble le plus... parce que je l’ai écrit comme dans une sorte d’explosion assez rapide et assez continue. » [9]

Carnet, journal intime, essai, méditation (tout cela à la fois), le livre comporte quatre parties : L’amitié, Les malheurs du temps présent, La chance, La divinité du rire.

LA DIVINITE DU RIRE comporte cinq chapitres et est commencée en janvier : L’échéance est là. De mars à juillet, Bataille écrit les quatre autres : L’envie de rire, Rire et tremblement, La volonté, Le roi du bois [10].

Le coupable ne ressemble à rien de connu (qu’on puisse littérairement ou philosophiquement identifier) :

Ce que j’ai à dire est tel que son expression est plus importante pour moi que le contenu. La philosophie, en général, est une question de contenu mais je fais appel, pour ma part, davantage à la sensibilité qu’à l’intelligence et, dès ce moment, c’est l’expression, par son caractère sensible, qui compte le plus. D’ailleurs, ma philosophie ne pourrait en aucune manière s’exprimer dans une forme qui ne soit pas sensible : il n’en resterait absolument rien. [11]

Il y a un style de Bataille, « passionné », « noir » (« mais je ne crois pas être plus noir que Nietzsche » dira-t-il) et comment, en effet, ne pas être ému par ces phrases — magnifique « méditation poétique » :

Comme la mouche malheureuse, obstinée à la vitre, je me tiens aux confins du possible et me voici moi-même perdu dans les fêtes du ciel, soulevé par un rire infini. Mais LIBRE... (mon père me répétait souvent — alarmé de la « mauvaise tête » en moi — « le travail, c’est la liberté »)... émancipé de la servitude par la CHANCE.
Hier, l’immense bourdonnement des abeilles montant dans les marronniers comme un désir d’adolescent vers les filles. Corsages dégrafés, rires d’après-midi, le soleil m’illumine, il m’échauffe, et, riant à mort, il éveille en moi l’aiguillon de guêpe.

Vézelay, le printemps, une rencontre improbable, L’ENVIE DE RIRE, la CHANCE, la GLOIRE.

C’est la guerre. Mais, dès 1939 :

Je suis moi-même la guerre. [12]

et :

Je n’écris pas pour ce monde-ci (survivance — expressément — de celui d’où sortit la guerre), j’écris pour un monde différent, pour un monde sans égards.

Ces phrases témoignent. Elles annoncent des livres, une pensée, un temps à venir.
C’est le moment de les relire.

*

Philippe Sollers a toujours marqué (plus qu’à tout autre écrivain ?) son admiration pour Georges Bataille. En 1971, à Orléans, son intervention s’appelait — précisément — Le coupable. A ma connaissance, elle n’a pas été republiée. C’est fait (voir plus bas : [Le coupable]).

oOo


« L’ENVIE DE RIRE » (extraits).

« Toujours j’ai reculé l’échéance : j’avais peur d’être ce que j’étais : LE RIRE MÊME ! » (1er mars)

« Personne ne sait ce qu’est la nage. Les méthodes sont contraires à la nage : chacune d’elles la désapprend. » (5 avril ?)

Le 13 avril 1943, Bataille est donc à Vézelay depuis un peu plus d’un mois. Il écrit :

« Toujours même absence d’harmonie, de raison. Tantôt heureux, buvant, riant. Plus tard à la fenêtre, sans souffle, sous le clair de lune baignant la vallée, la terrasse aux lignes de buis. Un peu après, jeté à terre, sur le carreau froid de la chambre, implorant la mort à voix basse.

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La terrasse
A.S. Labarthe, Bataille à perte de vue, 1997.

Les fleurs si belles dans les bois, l’épuisement de la guerre (oppressant), les désordres divers, les besognes, la nourriture, toutes choses me paralysent, me bousculent, m’annulent.
Avec la chute du jour cesse l’agitation angoissée : je vais sur la terrasse m’étendre dans la chaise longue. Des chauves-souris tournent, filant comme aveugles, elles sortent du bûcher, de la chambre où nous nous lavons, rasant les toits, les arbres, les visages. Le ciel est pur et pâlit, des hauteurs en ondulations s’étendent au loin, par-delà le calme des vallées. Je décris soigneusement, avec insistance, ces lieux où j’imagine passer l’année : la maison étroite au milieu des toits délabrés se hérissant, se dominant les uns les autres, une longue bande de terrain que divise une allée de buis forme terrasse : cette terrasse, au-dessus des remparts du village, domine l’étendue des forêts des collines. [13]
Après une longue détente, l’ absence du ciel étoilé me fit rire. » (Le coupable, Oeuvres complètes, Tome V, p.339)


« le TRAVAIL, la CHANCE » (écrit du 15 au 19 avril 1943) :

« Je ne pourrais trouver ce que je cherche dans un livre, encore moins l’y mettre. J’ai peur de rechercher la poésie. La poésie est une flèche tirée : si j’ai bien visé, ce qui compte — que je veux — n’est ni la flèche ni le but, mais le moment où la flèche se perd, se dissout dans l’air de la nuit : jusqu’à la mémoire de la flèche est perdue.

Rien à mes yeux n’est plus embarrassant que la réussite. Dans la réussite, il faut bien impliquer l’approbation des données naturelles, et dans l’approbation quelque équivalence de Dieu, qui rassure et satisfasse.
Il est vrai : le rire est une réussite si bizarre. L’action, le souci, répondent aux données naturelles : dans le rire est levé le souci : l’armature éclate qu’avait mise en ordre l’action.

Pourtant, réussir est résoudre un problème. L’existence s’impose à moi comme une énigme à résoudre. La vie, je l’ai reçue comme une épreuve à surmonter. J’ai grand mal à ne pas m’en faire un fabuleux récit. Tout est difficile : il faut dénuder l’énigme, lui retirer le caractère humain. Même s’il est vrai qu’un piège soit tendu, que tout vienne de machinations, ce serait présomption de ma part de l’imaginer tel. L’apparence est l’absence de raison d’être : la possibilité d’une raison s’introduit comme un doute sur l’absence de raison, c’est tout. Le reste est fatuité, vertige, désespoir famélique ou dévot.

Je ne puis avoir de respect pour Jésus, bien au contraire un sentiment complice, en haine de l’apathie, des visages éteints. Le même désir de mouvements aisés, brûlants, qui paraissaient impossibles. Peut-être aussi ? la même ironie naïve (une confiance éperdue, s’abandonnant, mêlée de lucidité malade).

Cela jette un pénible jour sur la condition humaine que Dieu naisse du sentiment de notre misère. Nous ne pouvons supporter la détresse. Le sentiment de l’absence de Dieu se lie à l’horreur des béatitudes.

Et toujours moi  ! mon temps, ma vie, en ce moment, ici : suis-je le vent agitant les épis ? un chant d’innombrables oiseaux ? l’abeille m’aperçoit, des nuages aveugles...

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Bataille vers 1943.

Ma joie inintelligible, le fond du coeur, l’araignée nègre... Les coquelicots des champs, le soleil, les étoiles, puis-je être plus, autre qu’un cri dans les fêtes du ciel ? Je descend en moi-même : j’y trouve un deuil éternel, la nuit... la mort... et le désir du deuil, de la nuit, de la mort.
Mais la peine, l’amertume, le TRAVAIL [14], les villes sans fêtes, les êtres courbés, l’aboiement des ordres (la haine), les servitudes qui sont des sentines ?
Comme la mouche malheureuse, obstinée à la vitre, je me tiens aux confins du possible et me voici moi-même perdu dans les fêtes du ciel, soulevé par un rire infini. Mais LIBRE... (mon père me répétait souvent — alarmé de la « mauvaise tête » en moi — « le travail, c’est la liberté »)... émancipé de la servitude par la CHANCE.

Mais le travail, la liberté, la chance, ce n’est que l’horizon terrestre de l’homme. L’univers est LIBRE, il n’a rien à faire. Comment la chance — ou le rire — pourraient-ils s’y trouver ? La philosophie — prolongeant la chance au-delà d’elle-même — se situe dans la différence entre l’univers et le « travailleur » (l’homme). Contre Hegel : Hegel a poursuivi l’identité du sujet-travailleur avec l’univers de son objet.

Hegel élaborant la philosophie du travail (c’est le Knecht , l’esclave émancipé, le travailleur, qui dans la Phénoménologie devient Dieu) a supprimé la chance — et le rire [15].

(Riant à ma façon , j’ai senti dans la contraction du rire je ne sais quoi de douloureux, d’agonisant. C’était terrible et délicieux. C’était sain .)

Faute de malchance, il ne peut y avoir de chance dans l’univers (l’homme se révèle ainsi l’univers à lui-même). Mais l’homme — ou la chance — n’accède pas à lui-même de plain-pied. La chance le décourage : il la divinise (la nie, la crucifie, la cloue à la nécessité). Le besoin d’ assurer la chance, de l’éterniser, est la malédiction de la chance d’os et de chair, l’apothéose de son ombre portée. La chance est d’abord reçue comme une déroute, un mouvement d’effroi lui répond, suivi d’un refuge dans les larmes : puis lentement, terriblement, les larmes rient.

Parallèlement à la douloureuse « métamorphose des larmes » s’est poursuivi, laissé comme un sédiment par l’agitation des eaux, le travail de la raison. Le Dieu théologique est à l’interférence de ces mouvements.

Hier, l’immense bourdonnement des abeilles montant dans les marronniers comme un désir d’adolescent vers les filles. Corsages dégrafés, rires d’après-midi, le soleil m’illumine, il m’échauffe, et, riant à mort, il éveille en moi l’aiguillon de guêpe.

Chaque être est inséré dans l’ordonnance du monde (l’instinct des animaux, les coutumes des hommes), chacun emploie le temps comme il convient. Moi pas, « mon » temps, d’habitude, est béant, béant en moi comme une blessure. Tantôt ne sachant que faire et tantôt me précipitant, ne sachant où commence, où finit ma besogne, m’agitant fébrile et désordre, à demi distrait. pourtant, je sais m’y prendre ... Mais l’angoisse est latente et s’écoule en forme de fièvre, d’impatience, d’avarice (peur imbécile de perdre mon temps).

J’approchais du sommet... tout est brouillé. A l’instant décisif, j’ai toujours autre chose à faire.

Commencer, oublier, ne jamais « aboutir »... selon moi, la méthode est la bonne, la seule à la mesure d’objets qui lui ressemblent (qui ressemblent au monde). »

Le 19 avril, cette question : « Mais quand, comment mourrai-je ? ce que, sans doute, d’autres sauront un jour et que jamais je ne saurai. »

Puis, toujours le 19 avril, Bataille revient sur son arrivée au 59 rue Saint-Etienne (passage biffé et non repris dans la version publiée) :

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Ici vécut Georges Bataille, écrivain (1897-1962)
Phot. A.Gauvin. 4 août 2007.

[« Quand venant de Paris nous entrâmes dans la maison, des voiles de crêpe noir séchaient aux arbres du jardin ensoleillé. Ce lugubre « présage » m’a serré le coeur (me rappelant les longues banderoles noires d’I., annonciatrices de mon malheur.
Le premier jour où nous avons couché dans la maison, la lumière faisait défaut dans la cuisine où nous dînions. A la nuit tombante, la tempête du vent atteignit une violence inouïe, les arbres du jardin agités comme des loques et tordus dans les hurlements du vent. La nuit acheva de tomber, la lumière s’éteignit dans la maison. Je trouvais dans l’obscurité une bougie de Noël et des allumettes. Je soufflai la bougie quand la lumière se ralluma : au même instant, pour la seconde fois, l’électricité s’éteignit. Je n’avais plus d’allumettes... Après un temps d’obscurité, la lumière revint enfin.
Ces petites difficultés me réconfortent et même me séduisent. Le calme dans la tempête est le sens le plus fort de ma vie : les déchirements du dehors m’apaisent. Je ne crains rien, me semble-t-il, qui ne vienne de ma dépression profonde.
 »] [16]

« Un paysan dans sa vigne laboure et jure contre un cheval : ses menaces criées font passer dans la campagne printanière une ombre néfaste. Ce cri en rejoint d’autres : un réseau de menaces assombrit la vie. Comme les jurons des charretiers, des laboureurs, les prisons, le travail à la chaîne enlaidissent tout : les mains, les lèvres charbonneuses avant l’orage...

Je n’ai pas de repos, n’ai plus d’occupations. Je suis pauvre, dépense de plus en plus. Je le supporte mal (m’en tire de moins en moins). Je vis « à la petite minute », ne sachant pas, souvent, que faire l’instant d’après. Ma vie est le mélange de tout, du jouisseur et du toton, du luxe, des épluchures. » (p. 340-342)


« LA GLOIRE » (écrit du 20 au 22 avril) :

« Je hais l’angoisse qui : a) me fatigue ; — b) me rend la vie à charge, me laisse incapable de vivre ; — c) me retire l’innocence. L’angoisse est culpabilité. Le mouvement du temps demande la puissance et le repos. La puissance se lie au repos. Dans la sexualité, l’impuissance naît d’agitations excessives. L’innocence est d’ailleurs une idée abstraite, l’absence de culpabilité ne peut être négative : elle est gloire . Le contraire à la rigueur : l’absence de gloire est la culpabilité. Coupable signifie sans accès à la gloire [17].

[...] J’écris à l’aube. Comme si le coeur m’allait manquer.

Dans la mesure où quelque possibilité de gloire ne me fascine pas, je suis un déchet misérable.

Je surmonterai même de mesquines difficultés, l’inviabilité, l’impuissance. J’ai un peu peur d’un rire qui me déchirerait d’une horrible joie, si folle que je pense au couteau d’un meurtre.

Le plus amer est pour moi le malentendu qui défigure le mot de « gloire » [18].
Mais nul ne peut nier ce qui lie l’existence humaine à ce que désigne le mot. Il est vain de hausser les épaules : les mensonges dont le mot fut l’occasion n’altèrent pas le sentiment que nous avons. Il faut aller au fond, où se révèle la vérité physique.

Toute la terre a parlé, vécu de gloire, et non seulement de gloire armée. Le soleil est glorieux, le jour est glorieux. Ce qui est glorieux ne peut être lâche. Il ne s’ensuit pas que la gloire se réduise à la dorure d’entreprises inavouables. Elle est là où s’affirme la vie : il dépend de la chance, ou de la volonté des hommes, qu’ils l’affirment de l’une ou de l’autre façon.

Ne plus abandonner la gloire aux lubies d’hommes futiles, qui la morcèlent comme des enfants leurs jouets, puis en battent monnaie, en font une foire à l’encan. Retirée d’une circulation comique ou sordide, il subsiste d’elle une flamme juvénile, consumant l’être, l’animant d’un mouvement fier, l’accordant au désir des autres .

Une fidèle réponse au désir de tous est glorieuse quoi qu’il arrive. Mais la vanité tirée de la gloire en est la flétrissure.

J’enseigne la morale la plus heureuse, et pourtant la plus difficile. D’autant qu’on n’en surmonte pas les difficultés par l’effort : il n’est pas de menace ni de fouet qui vienne à l’aide du « pêcheur ».

J’ai peu d’espoir. Ma vie m’épuise... J’ai du mal à sauver mon humeur d’enfant (l’enjouement du rire). La confiance et la naïveté sont cruelles, elles évitent de voir l’effort tendu sous la menace. Personne à travers mes difficultés ne persisterait. Je pourrais préférer la mort. Au bout de mes forces nerveuses...

Je ne m’oppose pas moins que Hegel au mysticisme poétique. L’esthétique, la littérature (la malhonnêteté littéraire) me dépriment. Je souffre du souci de l’individualité et de la mise en scène de soi (à laquelle il m’arriva de me livrer). Je me détourne de l’esprit vague, idéaliste, élevé, allant à l’encontre du terre-à-terre et des vérités humiliantes. [...] » (p.343-345)

oOo


LE COUPABLE

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L’amitié
Le coupable : texte retravaillé par Bataille (extrait du film de A.S. Labarthe).

" Ce qui peut être coupé, le coupable "

Le 19 mars 1971, Philippe Sollers fait une intervention à Orléans [19]. Elle s’appelle Le coupable. Le texte est publié dans le numéro 45 de Tel Quel (printemps 1971). Ce numéro comprend aussi Sur la contradiction, analyse minutieuse par Sollers de l’essai de Mao Tsé-toung de 1937 [20]. L’intervention de Sollers commence, précisément, par les phrases qu’écrivaient Bataille le 22 avril 1943. Elles restent alors — comme aujourd’hui ? — d’actualité car, si le contexte, en 1971, a changé, " le mysticisme poétique ", " l’esprit vague, idéaliste " font retour après mai 68 tandis que le tranchant de la pensée de Bataille s’affirme peu à peu. La psychanalyse impose sa marque (Lacan a publié les Ecrits en 1966 mais, curieusement, Bataille est absent de l’Index des noms cités) : il faut aussi s’en démarquer.
Comme il vaut mieux lire deux fois qu’une, reprenons donc :

" Je ne m’oppose pas moins que Hegel au mysticisme poétique. L’esthétique, la littérature (la malhonnêteté littéraire) me dépriment. Je souffre du souci de l’individualité et de la mise en scène de soi (à laquelle il m’arriva de me livrer). Je me détourne de l’esprit vague, idéaliste, élevé, allant à l’encontre du terre-à-terre et des vérités humiliantes. "

Le dépassement du discours où le sujet s’expose comme contradiction insoluble : introduction de ce que Bataille appelle l’hétérologie. Le clivage du sujet ne se "décrit" pas, ne s’analyse pas seulement, mais se joue. En ce sens, distinction à faire, radicale, entre "expérience intérieure" telle que l’entend Bataille et psychose. Distinction laissée en suspens par Lacan à la fin Du traitement possible de la psychose : l’expérience "intérieure" n’a pas de "dernier mot", elle n’est nullement "articulée avec cinquante d’ avance (je souligne [21]) par la théodicée à laquelle Schreber est en butte." De cette expérience, Madame Edwarda n’est pas plus "l’extrémité singulière" qu’aucune autre région du texte de Bataille, ce qui implique qu’il est d’autre part impossible de faire d’Edwarda le symptôme privilégié, isolé, (sans préface, par exemple), de cette écriture, sauf à vouloir s’identifier à elle, hystériquement, comme envers de la prétention à maîtriser. La psychose (Schreber) laisse en blanc l’instance de son retour d’adresse : l’analyste est donc appelé à surgir dans la forclusion qui la détermine en tant que discours. L’opération héhérologique ne prend pas son départ d’une cause en moins (spaltung), mais d’un redoublement à effet de plus . La cause-en-moins, trou dans le signifiant, introduit un supplément de symbolique dans le réel. L’effet-de-plus opère une refonte du symbolique vers un trou dans le réel. Place de la castration et du sujet contradictoire en tant que dehors.

Si l’hétérologie est dépassement du discours et de son déchet, elle est inséparable d’une contradiction traversant le langage. " Le développement du langage en tant que pensée... est nécessairement dialectique. Les propositions du langage se produisent de façon contradictoire : leur fixité s’éloigne du réel, et seul leur développement contradictoire a chance de s’y rapporter. Seule une "dialectique" a le pouvoir de subordonner le langage — ou le royaume de l’irréel — à la réalité qu’il évoque. " Dans une conception non métaphysique du langage, ce dernier, comme contradiction, se rapporte au mouvement de la matière toujours déjà avant la pensée qui met le sujet, de ce fait, en position dominée par cette contradiction même. La configuration analytique peut exposer l’ordre de cette domination jusqu’à sa limite (psychotique). La "littérature" aura été la forme calme de la représentation verbale de cette domination (qui peut être livrée au calcul ). C’est pourquoi la "littérature" pour Bataille, doit être sacrifiée à une expérience où la position du sujet se joue entièrement, sans métalangage, dans ce qui l’a toujours travaillée comme autre d’elle-même, par l’inclusion de son négatif.

" Le néant, qui n’est pas, ne peut se séparer d’un signe...
Sans lequel, n’étant pas,
il ne pourrait nous attirer.
"
Ou encore : " le signe du vide (l’ordure)... Le sexe est lié à l’ordure : il en est l’orifice... ".
" Dans la transe, le vide n’est pas encore vraiment le vide, mais la chose, ou l’emblème du néant qu’est l’ordure. L’ordure fait le vide en ce qu’elle écoeure. Le vide se révèle dans l’horreur que l’attrait ne surmonte pas. Ou qu’il surmonte mal. "
" L’irremplaçable particularité est le doigt, qui montre l’abîme et en marque l’immensité. Elle est elle-même la révélation provocante du mensonge qu’elle est... La particularité est celle d’une femme qui montre à son amant ses obscoena. C’est l’index désignant la déchirure, si l’on veut l’étendard de la déchirure. "

Madame Edwarda n’est donc réductible ni à une formule, ni à une pulvérulence sous-jacente dont le texte formerait la "surface". La scène qui s’y fait voir trouve sa ressource dans ce qu’il faut y souligner positivement sans détours : la place de la castration du sexe féminin, ses "guenilles", sa "plaie vive". Impossible de prendre la méditation fictive qui continue - par d’autres moyens (mais aussi volontaires) - une mise en question du discours philosophique, pour un ensemble de voix hallucinatoires. Autrement dit : la fonction de la jouissance sexuelle dans l’opération hétérologique revient à affirmer d’un trait répété la castration dans le réel en parvenant à se diviser dans un passage par le langage qui fait de la jouissance un "élément" de la mort. " Ni la poésie, ni le rire ni l’extase ne sont des réponses, mais le champ de possibilités qui leur appartient définit l’activité liée aux affirmations d’une pensée négative. " L’écriture de Bataille a la castration pour objet  : on ne saurait donc, sauf à la psychotiser ou l’hystériser, la lui donner comme sujet . Se définit ainsi un bord extérieur qui dévoile (déchire) le fond discursif. A la "représentation de l’inachèvement" correspond une technique de la représentation comme inachevée.

" N’est-ce pas l’univers mal fini qui baille entre tes jambes ? "
" les conjonctions de chenilles nues des sexes, ces calvities et ces antres roses, ces rumeurs d’émeutes, ces yeux morts "
" les doigts glissent dans la fente où la nuit dissimule "
" l’intensité du contact est fonction d’une résistance... De là dérive un caractère fondamental : ces contacts sont hétérogènes "
" la suppression s’effectue - provisoirement - dans le temps d’une communication fulgurante "

A toute fixation en "dieu" ou "néant" — aux antipodes de la formation de compromis que représenterait le recours aux mythologies —, l’opération hétérologique (matérialiste et dialectique) substitue comme tel l’ impossible — dont la figure est le sacrifice  —, c’est-à-dire, écrit Bataille, " ce qui ne peut être saisi ", " ce que nous pouvons toucher sans nous dissoudre ". Elle est donc liée indissolublement à un ensemble de pratiques sexuelles, effectives, dans le réel . Elle est impensable sans ces effectuations qui sont comme la garantie que la déchirure dépasse la "fusion" (que la contradiction ne se ramène pas à la différence). " Mise en action et mise en question s’opposent sans fin, d’un côté en tant qu’acquisition au profit d’un système fermé, de l’autre en tant que rupture et déséquilibre du système. "

" la négativité est ce double mouvement de mise en action et de mise en question. "

Entre ce double mouvement — méconnaissant ses pratiques — se développent des interférences  :
" Ce qui s’appelle esprit, philosophie, religion, se fonde sur des interférences... Chaque interférence est un moyen entre l’homme et la nature : une réponse à l’énigme en même temps qu’un système de vie (pratique) fondé sur la culpabilité est le frein du double mouvement. Par des interférences, les hommes tendent de retrouver l’accord avec la nature et font alors obstacle à tels d’entre eux qui poursuivent le double mouvement (l’interférence est douce, elle est réactionnaire) [22]. "

Ce qui suppose pour atteindre une mise en question infinie , l’agencement d’une mise en action si complète que " la mise en question du système au profit duquel elle aurait lieu n’aurait plus de sens ". Précisément, une hétérologie fondée sur la contradiction objective (récusation des mythes comme "interférences" et solutions imaginaires des contradictions).

Dans ce champ disparaît toute substance isolable : " la vie n’en est pas moins accumulation et perte de force, constante compromission de l’équilibre sans lequel elle ne serait pas. "

L’hétérologie reconnaît la pulsion de mort en ceci qu’elle ne réintègre pas la castration dans un ordre symbolique - comme fonction du phallus. Soient : deux positions : ou bien la réappropriation phallique de la castration ; ou bien le sacrifice du phallus dans la castration : la seconde, intégrant la première (alors que la réciproque n’est pas vraie) implique la dialectique de la jouissance effective liée à l’horreur : c’est le dehors du discours.

L’opération hétérologique est à distinguer de toute réassurance mythique, religieuse, spiritualiste, mystique, surréaliste, de quelque nature qu’elle soit . Elle n’est pas non plus simple opération de langage (littérature, poésie, etc.). Pas non plus "exigence révolutionnaire" (bien que rien n’empêche sa liaison à la révolution sociale). Pas non plus simplement "érotique" (rien à voir avec la perversion). Pas un "économisme" (supplément de dépense à la consumation). Elle est la coupure négative de tous les niveaux où pourrait s’homogénéiser le discours (et, donc, le sujet) : ce qui peut être coupé, le coupable [23]. L’analyse est la science du clivage du sujet. L’opération hétérologique en marque l’expérimentation dialectique à travers des pratiques. Elle est ce mouvement " maintenant chaque opération possible dans ses limites ", elle vise le lieu où " sévit la contradiction définitive ". Hors-discours : " Jamais la vaste épave humaine ne cesse de dériver le long d’un fleuve sourd au bruit de nos discours : soudain, elle entre dans un bruit de cataracte... "
Rien de général ne saurait maîtriser ou imiter l’opération hétérogène (en ce sens, elle remplace, ayant toujours été son autre, la philosophie). Elle part de, et arrive à, un " défaut d’ensemble " : " réel sans unité... composé de fragments successifs ou coexistants (sans limites invariables) ".
" La particularité est nécessaire à la perte et à sa fusion.Sans
la particularité... il n’y aurait rien de "délivré".
"

L’opération hétérologique ne se laisse pas régler par le langage en ceci qu’elle en pratique précisément non l’envers ou la projection d’identité - mais le négatif insistant, la consumation : non pas seulement la saturation ou l’excès mais aussi la perte (dans le trou du réel et la mort).

" En puissance, il s’agit encore d’un langage, mais dont le sens — déjà l’absence de sens — est donné dans les mots qui mettent fin au langage. Ces mots n’ont de sens, du moins, que dans la mesure où ils précèdent immédiatement le silence (le silence qui met fin) ; ils n’auraient de sens plein qu’oubliés, tombant décidément, subitement, dans l’oubli "
" Kierkegaard donne à Job un droit, celui de crier jusqu’au ciel. Je hais les cris. Je veux les conditions de l’"arpenteur" [24], ce jeu qu introduit du possible dans l’impossible. Dans ce jeu, du moins, la parole et les catégories du langage ne règlent rien. "
" J’écris pour m’être emparé du secret... Il m’aurait échappé si j’avais moins souvent retiré les robes des filles. "

L’opération hétérologique est un point de rupture et de communication : de communication seulement en ce sens contradictoire que c’est d’être la négation relative de la communication que le langage passe pour en être l’instrument. Communication, chez Bataille, doit donc s’entendre du point où cesse la communication usurpée par le langage cette usurpation étant dénudée par le langage rapporté à la répétition de la contradiction entre la "plaie vive" et la jouissance qui s’y renverse sans mots.

" S’il se livre en moi-même un combat, c’est pour être en un point la frange d’écume où la contradiction des vagues éclate. "
" A qui désire m’entendre, trois ressources sont nécessaires : l’insouciance de l’enfant, la force du taureau (si décevante dans les arènes), le goût qu’un taureau ironique aurait de s’appesantir sur sa position ".
" Rien que de pauvre en matière de pensée, de morale, si n’est pas glorifiée la nudité d’une jolie fille ivre d’avoir en elle un sexe masculin. "

L’opération hétérologique — si elle est langage —, c’est en tant que, sur son trajet de dissociation et de chute, elle trouve, dans l’écriture, un crochet  :

" Je n’écris pas pour ce monde-ci (survivance — expressément — de celui d’où sortit la guerre), j’écris pour un monde différent, pour un monde sans égards. Je n’ai pas le désir de m’imposer à lui, j’imagine y être silencieux, comme absent. La nécessité de l’effacement incombe à la transparence. Rien ne m’oppose aux forces réelles, aux rapports nécessaires : l’idéalisme seul (l’hypocrisie, le mensonge) a la vertu de condamner le monde réel — d’en ignorer la vérité physique. "

Philippe Sollers, Tel Quel 45, printemps 1971.

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Georges Bataille (1897-1962)

Une émission du dimanche 3 juin 2007.
Avec Christian Limousin, enseignant, écrivain, guide à Vézelay, Francis Marmande, Jean-Jacques Pauvert, Michel Surya. Et les voix de Michel Leiris, André Masson, Patrick Walberg et Michel Fardoulis-Lagrange.

La présentation était accompagnée, sur le site de France Culture, d’une riche bibliographie (aujourd’hui disparue). Bibliographie où l’on pouvait s’étonner cependant de ne voir cités ni le nom de Philippe Sollers ni les Actes du Colloque de Cerisy, « Pourquoi Artaud, Pourquoi Bataille » (1972), publiés chez UGE 10/18 [il est vrai épuisé] [25].

Une vie une oeuvre. 1h 28.

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Tombes de Georges Bataille

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" Il refusa que sur la tombe on écrivît ces mots : je touche à la fin le BONHEUR EXTRÊME.
La tombe elle-même, un jour, disparaîtra. " (G. Bataille)

Phot. A.G., Vézelay, 4 août 2007.
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" Dernier plan : les Oeuvres Complètes entassées sur l’humus. Une tombe de papier. La deuxième tombe. "
Bataille à perte de vue (Le carnet). LimeLight. Ed. Ciné-fils. Les films du bief (avril 1997).

« Comment ne pas admirer l’ironie noire qui a baptisé "Oeuvres complètes" un ensemble de textes qui célèbre le triomphe de l’inachevé.
Dieu merci : cette tombe ferme mal.
 »
(André S. Labarthe, Bataille à perte de vue, 1997.)

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[1Bataille vécut son enfance à Reims où il y a une dizaine d’années quelques lecteurs passionnés fondèrent une association éphémère que je proposai d’appeler "Bataille l’impossible" et qui donna quelques conférences. Pour le centenaire de sa naissance, elle demanda mais ne put obtenir de la Municipalité qu’on apposât une plaque sur la maison où il habita : au 67 ter, rue du Faubourg-Cérès, actuellement rue Jean Jaurès.
De cette époque, on retiendra l’horreur que lui inspirait son père malade et, plus tard, abandonné, la première expérience des désastres de la guerre et ce que, déjà, il en écrivait dans le premier texte connu de lui : Notre-Dame de Rheims (1918) (voir ici).

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Le père, " en un même homme l’aveugle et le paralytique "
Bataille est à gauche, son frère Martial à droite
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Notre-Dame de Rheims
Le premier texte connu de Georges Bataille
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Déjà la guerre
" Et le 19 septembre c’était un déchirement d’obus où la mort frappait les enfants, les femmes, les vieillards : l’incendie crépitait et rageait de rue en rue ; les maisons s’effondraient ; on mourait écrasé sous les décombres, brûlé vif. Puis les Allemands incendièrent la cathédrale. "

[2Mstislav Rostropovitch enregistra dans la basilique de Vézelay l’intégrale des "Suites pour violoncelle seul" de Bach pendant l’hiver 1990-1991.

[3Peut-être y passa-t-il plus tôt car des carnets mentionnent " Vézelay, 24-1-43 ".

[4Cité par Sollers dans L’acte Bataille, Cerisy, juillet 1972, TQ n°52.

[5Michel Surya, Georges Bataille, la mort à l’oeuvre, 1987 (1992, Gallimard, pour la réédition).

[6Il est intéressant de noter l’importance que L’expérience intérieure semble avoir eu vingt-trois ans plus tard à l’occasion d’une autre rencontre. Dans Mémoire Julia Kristeva raconte celle qu’elle fit de Philippe Sollers en mai 1966. Un seul livre est évoqué à cette occasion :

Nos premiers entretiens avec Sollers, dans le bureau du 27, rue Jacob, aux Deux magots puis à La Coupole, et au Rose-Bud (Montparnasse devint très vite notre quartier) étaient pleins de passion intellectuelle. Je nous revois en train d’épiloguer sur L’expérience intérieure de Georges Bataille, auteur encore maudit et que Sollers venait de me faire découvrir. (L’Infini n° 1, hiver 1983).

Au colloque de Cerisy (1972), l’intervention de Kristeva s’appellera " Bataille, l’expérience et la pratique " (repris dans Polylogue, 1977).

[7Le coupable a été commencé le 5 septembre 1939. Il est écrit en grande partie en même temps que L’expérience intérieure qui constituera le premier volume de La somme athéologique, Sur Nietzsche, volonté de chance, publié en 1945, en étant le troisième.
Bataille avait projeté d’autres volumes. Ainsi, en 1954, L’expérience intérieure était republiée avec ce plan de publication :
Somme athéologique
I. L’expérience intérieure
II. Le Coupable
III. Sur Nietzsche
IV. Le pur bonheur (à paraître)
V. Le système inachevé du non-savoir (à paraître)
D’autres plans suivirent, puis furent abandonnés. En 1961, la republication du Coupable ne reprendra que le plan des trois premiers volumes.
La somme athéologique restera inachevée et de nombreux écrits de Bataille qui devaient l’intégrer resteront même inédits jusqu’à sa mort.
Pouvait-il en être autrement ?

[8Le 21 juin, Bataille écrit à Raymond Queneau :

[...] j’aurai prêt dans un mois (mettons au plus tard deux mois) le manuscrit entier de L’Amitié. On peut changer le titre au besoin. "

puis, suite à une suggestion de Queneau, le 5 juillet :

Entendu pour le changement de titre. L’Amitié deviendra Le Coupable (sans aucun sous-titre). J’aurai un peu de mal à faire taper d’ici. Il me semble que tout sera prêt dans six semaines, donc vers le 15 août. Tu peux utiliser le nouveau titre dès maintenant : je ne vois pas de raison de le changer [...]. " et, enfin, le 18 août : " Je t’envoie par le même courrier le manuscrit du Coupable. Il y manque l’avertissement et un appendice que tu recevras directement de la dactylographie. [...] Tu verras, si tu parcours le manuscrit, un certain nombre de passages scabreux. Je te donne carte blanche pour supprimer ce qui n’irait pas. Je me suis décidé à mettre les passages et à te demander d’en juger, car, à la fin, je n’y comprend rien. En tous cas, cela m’est presque indifférent qu’il y ait des coupures. Au contraire, je serai ennuyé que le livre en soit empêché de paraître. Je t’écris avec la satisfaction d’avoir noué un paquet, travail important, surtout par le côté point final et je suppose que le thermomètre atteint 40. Ici la scarlatine et la gale font rage : je touche du bois pour ajouter que nous ne sommes ni galeux ni fiévreux.

L’avertissement et l’appendice seront envoyés le 8 septembre dans un second envoi.

Georges Bataille, Choix de lettres 1917-1962, (Gallimard, 1997).

[9Extrait d’un entretien enregistré en février 1961 et reproduit dans le film d’André S. Labarthe : Bataille à perte de vue, 1997.

[10"Roi du bois" est le titre dont se paraient les prêtres de Nemi. Le prêtre-roi de Nemi s’appelait Dianus, pseudonyme qu’avait adopté Bataille dans l’article intitulé L’Amitié — paru en avril 1940 dans Mesures et qui devait donner son titre au livre qui s’appellera finalement Le coupable — et qu’il reprendra aussi dans le Catéchisme de Dianus.
Le culte des arbres dans l’histoire religieuse européenne et ses vestiges dans l’Europe moderne jouent un rôle clé dans Le rameau d’or, livre de James George Frazer consacré à "l’étude des prérogatives des rois primitifs et des tabous qui les frappent", Bataille le rappellera dans la Conférence Le pouvoir qu’il fit à la place de Roger Caillois au Collège de sociologie le 19 février 1938. Cf. Georges Bataille, L’Apprenti Sorcier. Textes, lettres et documents (1932-1939), Editions de la Différence, 1999. Voir aussi : OC. Tome VI, p.374.

[11Février 1961.

[12Acéphale, juin 1939.

[13Description de Vézelay. C’est sur cette terrasse que fut prise cette photo :

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Georges Bataille et Diane
A Vézelay, sur la terrasse (vers 1948)

[14"TRAVAIL", "CHANCE", ’LIBRE" : c’est Bataille qui écrit ces mots en majuscules.

[15Hegel est la figure philosophique par excellence à laquelle Bataille se "confronte" (à travers la lecture qu’en fit Kojève). Ce qui veut dire qu’il le prend au sérieux jusqu’à un certain point :

" Souvent Hegel me semble l’évidence, mais l’évidence est lourde à supporter. " (p.351)
" L’effort de Hegel apparaît néfaste et même laid devant l’allégresse et l’équilibre de Goethe. Hegel au sommet du savoir n’est pas gai..."
" je ne suis délié, désinvolte et, pour mieux en rire, goethéen , qu’ au-delà des misères hégeliennes. "
Mais, pourtant : " J’aurais dû, sans Hegel, être d’abord Hegel " (OC, T.V, p. 353).
ou encore : " je suis plus que toute autre chose et sans l’être de bout en bout, hégélien. " (Discussion sur le péché, 1945, OC, T.VI, p.348)

Sur le rapport de Bataille à Hegel, il faut relire Jacques Derrida, De l’économie restreinte à l’économie générale. Un hégelianisme sans réserve. (L’écriture et la différence, coll. Tel Quel, 1967, p.369). Cf. Bataille lecteur de Hegel (et de Kojève).

[16Oeuvres complètes, Tome V, p.557.

[17Souligné par moi. A-t-on vraiment lu ces phrases ? AG.

[18Relisant ce passage, j’écoute le Gloria en ré majeur RV 589 de Vivaldi : Bataille n’approuverait-il pas ?

[19Bataille fut nommé conservateur de la bibliothèque municipale d’Orléans en 1951. Il y restera jusqu’en 1962. Muté à la Bibliothèque nationale, il ne pourra y prendre ses fonctions, en raison de sa mort le 8 juillet.

[20Il comprend également : Lautréamont politique de Marcelin Pleynet.

[21C’est Sollers qui souligne. D’une manière générale, les passages en caractères gras et italiques sont en italiques dans le texte publié dans Tel Quel.

[22Le coupable, OC, p.384-85.

[23C’est moi qui souligne. A.G.

[24Plus loin : " L’angoisse est la vérité de Kierkegaard, et surtout celle de l’"arpenteur" (de Kafka) " (OC, p. 293).

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5 Messages

  • A.G. | 19 juin 2012 - 19:54 1

    Vendredi 29 juin à 18h30

    _ Soirée conférence : Bataille à Vézelay par Christian Limousin

    L’année 2012 marque le cinquantenaire de la disparition de Georges Bataille (célébration nationale). Comment ne pas le célébrer à Vézelay où il vécut, écrivit et où il est enterré. Après la manifestation L’Eros et le sacré en 2002, Christian Limousin reparlera de celui qui... constitue "La part maudite" d’un Vézelay frileusement replié sur ses certitudes catholiques.

    La part maudite est un des livres majeurs que Bataille a écrits alors qu’il vivait à Vézelay, sans oublier le Coupable, le 19 avril 1943, alors qu’il en termine la rédaction, Georges Bataille écrit : « Mais quand, comment mourrai-je ? ce que sans doute, d’autres sauront un jour et que jamais je ne saurai ». L’écrivain ne cessera jamais son questionnement devant la mort. Infos ici.

    Lire aussi : Vers une colline athéologique, entretien avec Christian Limousin (cf. Revue des deux mondes, mai 2012).

    Samedi 7 juillet 2012 - 22h

    Soirée Georges Bataille , à l’invitation du collectif Lire Bataille : Bernard Noël et Christian Prigent lisent leurs textes en lien avec l’ ?uvre de Georges Bataille.
    _ Lieu : Centre Jean Christophe, 89450 Vézelay.

    Voir aussi : Programme des manifestations Georges Bataille


  • A.G. | 19 octobre 2007 - 18:08 2

    " Bataille ? Venant de temps en temps, l’après-midi, dans le petit bureau de « Tel Quel ». S’assoit, parle à peine. Très étrange rencontre avec Breton, au café du coin. Pour moi, grand signe. De tous les personnages rencontrés, c’est lui, et de loin, que j’admire le plus. "

    Un vrai roman.


  • A.G. | 13 septembre 2007 - 22:54 3

    « Mais on peut percevoir, c’est vrai, une émotion particulière, il me semble, chaque fois que Sollers évoque Bataille. » Oui.

    De qui d’autre en effet Sollers aurait-il pu écrire : « Je revois Georges Bataille entrant autrefois dans le petit bureau de la revue Tel Quel, et s’asseyant dans un coin. Je suis peu enclin au respect. Mais là, en effet, silence. Sans fin. »  ? (cf. Scènes de Bataille)

    On peut effectivement commencer par  Le coupable . Parcourant L’éloge de l’infini, je tombe par hasard sur ça :

    « Impossible d’enfermer Bataille : il aura été un des esprits les plus libres et les plus insaisissables d’un temps de grande servitude (rien de plus émouvant que de relire Le coupable , commencé en septembre 1939, pendant la guerre, et poursuivi, dans une solitude pauvre et illuminée au milieu de l’effondrement général). » (Bataille, L’éloge de l’infini, p.489)

    ou : « Le coupable de Bataille est daté du début de la guerre, de fin 39. Quand vous lisez ça en situation, vous vous demandez ce qu’un type tout seul à la campagne pense de ce qui est en train d’arriver, ça n’est pas communicable. C’est un très grand livre. » (Solitude de Bataille, L’éloge de l’infini, p. 783)

    ou encore : « Et la contribution de Bataille à l’histoire du XXe siècle ? Eminente. Prodigieuse... Que d’avancées ! La part maudite, Le bleu du ciel... très importants. La façon de s’opposer au fascisme, c’est Bataille. Pas en mots, pas en déclarations bien-pensantes et humanistes, pas avec des pansements. Non : au fond. » (idem, p.796)

    Après on peut aussi lire le Sur Nietzsche puis relire Une vie divine . M. N. (M. Nietzsche), là - et là seulement - y a été approché personnellement (et pas "philosophiquement").

    Rappel (par quoi je commençais) :

    « Dieu n’est pas la limite de l’homme, mais la limite de l’homme est divine. Autrement dit, l’homme est divin dans l’expérience de ses limites.  »
    Georges Bataille, Le coupable, 28 avril 1943.


  • mille coups de D. aboliront le hasard | 13 septembre 2007 - 20:11 4

    Bataille est-il l’écrivain le plus admiré de Sollers ?

    Difficile de le dire : Voilà quelqu’un qui n’aura pas été avare d’admirations. Quelles sont ses plus grandes ? Rimbaud, Nietzsche, Joyce, Dante ? Avec Céline et Proust ? Sade et Casanova ? Bataille, justement ?

    (Mais il y a Genet, Hemingway, Faulkner, Kafka, Baudelaire, Sévigné, Saint-Simon, Pascal, Augustin, Montaigne, Cervantes, Shakespeare, Voltaire, Lucrèce, Homère...)

    Avec les époques, et malgré une grande fidélité de fond, les perspectives changent, certains noms passent à l’avant-plan qui étaient dans l’ombre, d’autres semblent s’effacer.

    Mais on peut percevoir, c’est vrai, une émotion particulière, il me semble, chaque fois que Sollers évoque Bataille.

    Je vais me remettre à Bataille !

    (Par où commencer ? Le Coupable, donc ?)


  • V.K. | 13 septembre 2007 - 09:11 5

    Votre Bataille mérite les honneurs ! Vous en avez déjà composé l’hymne. Et ces photos inertes, qui continuent à vivre par delà le temps et la mort. Trésor de guerre ! ...Vézelay son point d’arrivée. Là, où d’autres partent pour un autre bout de chemin... Relai, cercle... temps linéaire ou circulaire chinois...

    Bataille puis Sollers puis Haenel (?) ... Non, pas lui, pas ces deux là ! s’écrie Marc’O, pas celui des Ecritures, celui des commentaires
    Marc’O à la différence de Paulo, celui des Ecritures, n’a pas vécu semble-t-il son expérience radicale entre Jérusalem et Damas, mais combien l ?ont-ils vécue ? Ils ne sont pas légion, mis à part le centurion romain.

    Mais non Marc ?O, il ne te sera pas sommé de passer sous nos fourches caudines, non tu ne seras pas passé par le sabre non plus . Paulo s ?est arrêté de sabrer après sa chevauchée sur le chemin de Damas. C ?était, pourtant, « il y a » longtemps :

    « ?Soudain une lumière venue du ciel
     ?une voix qui lui disait :
    _ - Saül, Saül (Il est appelé par son nom, il n’en revient pas !)
    _ Pourquoi me persécutes-tu ?

    _ - [Saül-Paulo] Qui es-tu ?

    _ - Relève-toi
    _ Va
     »

    Ses soldats, eux, n ?ont rien vu, rien entendu ? et continué leur chemin.
    _ Il ont continué à sabrer ...C ?est dire qu ?« il n ?y a pas » de morale à cette histoire ! Le ciel était pourtant bleu.