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L’Hexagone est ainsi fait...

D 9 juillet 2024     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Hommage à Baudelaire (L’Infini 61, printemps 1998)
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L’histoire des rapports contrastés entre intellectuels et écrivains reste à faire. C’est une histoire passionnée, confuse, souvent souterraine, dont les enjeux sont en général sous-estimés, voire censurés. Rappelons simplement ce qui se passait, il y a trente ou quarante ans : Sartre écrit sur Genet et Flaubert ; Heidegger sur Hölderlin ; Derrida sur Artaud ; Foucault sur Bataille ; Lacan sur Joyce ; Deleuze sur Kafka ou Lewis Carroll. Partout des diagonales et des transversales de contamination, des franchissements de frontières.

Même chose avec les artistes, Giacometti, Picasso, Bacon. La société, qu’elle soit capitaliste ou totalitaire, voit alors d’un très mauvais oeil cette propagation réciproque entre penseurs et poètes, philosophes et peintres, psychanalystes et romanciers, linguistes et artisans du verbe.

Le foisonnement qui s’ensuit est révélateur : un décloisonnement s’opère, le cinéma s’en mêle, la musique enfouie se découvre (Stravinski, Berg, Webern), l’université et les vieux pouvoirs culturels sont mis en question, une explosion va se produire, et elle sera d’autant plus choquante que son déclenchement viendra « d’en haut », en contradiction avec les analyses sociales ossifiées. « D’où parlez-vous ? » Très bonne question, qu’on fera vite taire. Chacun, n’est-ce pas, doit retourner à sa place, les intellectuels à leur compétence ou à leur prédication morale, les écrivains ou les artistes à la promotion des valeurs. On a eu peur un moment. Retour à l’ordre. Ne circulez plus, on vous dira où vous êtes.

C’est le moment technique où l’espace public devient massivement médiatique. Finis les séminaires bondés, à entrée libre, où tel ou tel penseur invente un discours souvent appuyé sur la littérature et l’art. Finie la prétention, émise par certains, que la littérature, depuis toujours, pense autrement que la transmission routinière de l’enseignement. Qu’il y ait davantage de pensée dans l’oeuvre d’Artaud ou de Joyce que dans un cours classique de métaphysique a été ressenti comme un véritable danger, une terreur. Les intellectuels ont failli à leur mission, ils se sont laissé enchanter par de pernicieuses sirènes.

Ils doivent revenir au réglage collectif, abandonner les aventures en dehors de leur discipline, plus de dérapages, plus d’embardées. Les écrivains, eux, sont priés de s’en tenir à leur cas individuel.

Tout le monde ira à la télévision, soit, mais chacun de son côté, les idées à gauche, les imaginaires à droite. Pas de mélange, surtout, cela pourrait désorienter le spectateur, brouiller les cartes politiques, indisposer le marché. L’intellectuel doit redevenir un « ingénieur des âmes », et l’écrivain un symptôme passager promis au classement sociologique hâtif. On doit penser pour rassurer, écrire pour inquiéter un peu, mais sans conséquences. La société n’a pas besoin de penseurs s’intéressant aux marginalités ou aux délires, ni d’écrivains qui se mettraient à réfléchir.

Bref, les frontières sont rétablies, la douane fonctionne. On a eu chaud : l’Ecole normale était en folie, le Collège de France un rendez-vous de types bizarres, la Sorbonne un vrai foutoir. Une petite revue trimestrielle, sans publicité, paralysait la création en France [1]. Malheureusement, ce mouvement d’agitation a gagné les universités américaines, on se demande comment. Mais il est en régression, la normalisation progresse.

Un intellectuel doit être utile, rassembleur, peu importe qu’il soit de gauche ou conservateur. Un écrivain, lui, doit être seul. S’il dépasse un peu la mesure, il aura intérêt à être absent ou aphasique, à défaut d’être mort. Tout contact entre intellectuels et écrivains ressemblerait à une reconstitution de ligue dissoute. L’intellectuel est fragile : trop d’expérience vécue pourrait le déstabiliser, l’énerver, l’entraîner dans des régions où il perdrait pied, le rendre semblable à un défroqué se jetant dans le sexe ou la drogue.

L’écrivain, en revanche, est une denrée précieuse, une névrose singulière en voie de disparition : sa fonction est de nous émouvoir, de nous faire rêver, de préférence de façon mélancolique et souffrante. Encore une fois, évitons les mélanges. On a trop vu où ils conduisaient.

Que s’est-il passé entre André Breton et Lévi-Strauss, à New York, pendant la seconde guerre mondiale ? Une rencontre féconde, un éclairage nouveau. Comment se fait-il qu’un grand écrivain réfractaire comme Guy Debord ait dit davantage de choses vraies sur la société globale de notre temps que tous les intellectuels marxistes ? Pour quelle raison Freud s’intéressait-il à ce point à Sophocle, à Shakespeare, à Dostoïevski ? Pourquoi Sartre, remontant des manifestations de rue, s’enfermait-il dans son studio avec Flaubert ? Que cherchait Foucault, à ses débuts, en fréquentant de jeunes écrivains intéressés par son Histoire de la folie et son livre sur Raymond Roussel ? Et Derrida, voyant souvent les mêmes, au moment où Mallarmé surgissait à ses yeux ? Et Barthes ? Et Lacan ? Conversations, dîners, promenades, lectures, vies parallèles intenses... Personne n’était encore installé, les rôles n’étaient pas définis, l’Histoire avait besoin, semble-t-il, de cette effervescence.

Désormais, il paraît que l’Histoire est close, qu’il n’y a plus d’idéologies, que la pensée, par conséquent, doit être prudente et modeste, alors que le bruit et la fureur sont partout, et que l’idéologie est la substance même de tous les discours. En réalité, bien sûr, tout continue, mais dans l’ombre, sans demander la permission de personne.

Le clergé institutionnel ne demande qu’à s’aveugler et ses relais médiatiques, par définition, sont sans cesse en retard (on les vexe beaucoup en le leur disant car ne sont-ils pas tout-puissants ?). Des contacts se nouent, des amitiés se maintiennent, des questions qu’on n’attendait pas se posent en dehors de l’information et de la lecture des journaux. Qui pense quoi en ce moment ? Qui écrit quoi ? Le système de contrôle prétend le savoir et le prévoir, mais rien n’est moins sûr, comme d’habitude.

Des intellectuels se mettent à lire des auteurs très modernes ou très classiques de la même façon. Des écrivains réfléchisssent à leur condition, se moquent de leur image, utilisent les moyens techniques sans se lamenter, passent à travers le mensonge économique, sont très attentifs à l’immédiat et à la persistance de leurs désirs. Ils voyagent, n’ont pas d’embarras nationaux, trouvent que leur époque, dans sa difficulté, est peut-être la plus excitante de toutes. Plus on veut les contraindre, plus ils s’imaginent libres et découvrent que c’est possible. L’argent est roi ? L’argent n’est rien. L’édition est de plus en plus commerciale ? Plus elle nivelle, plus la singularité est recherchée. L’inhabituel, l’unique, voilà les nouveaux sujets de pensée.

L’intellectuel, de son côté, est fatigué de la situation de ronronnement qu’on lui offre. Il se ressaisit, se décale, retrouve sa curiosité. Il sent que la mutation en cours, avec ses dévastations et sa misère, est un défi qui lui est personnellement adressé. Il recherche une nouvelle entente, comme l’écrivain une nouvelle écoute. On aura tout fait pour briser leur alliance : peine perdue.

Philippe Sollers pour Le Monde (10 février 2000) [2].

« Avez-vous le sentiment d’un divorce entre les intellectuels et la gauche, socialiste notamment ?

Au risque de choquer un certain ombre de professionnels de l’intel­lectualité, je ne me considère pas d’abord comme un intellectuel, mais comme un écrivain. Je pense que la fonction presque cléricale de l’intellectuel, liée au mouvement et aux avant-gardes, est une figure qui n’est même pas en crise mais en cours de dissolution. Il n’y a plus comme autrefois une alliance mécanique, disons, dans une grande tradition laïco-cléricale.

Quels sont les sujets qui peuvent faire rêver les électeurs de gauche désormais ?

Avant toute chose, le désir de ne pas voir revenir la droite.

C’est son problème, non ?

C’est le problème. Quant au discours d’autrefois sur le socialisme­ une-idée-neuve, etc., je crois qu’il est dépassé. La politique est beaucoup plus modeste et beaucoup moins romantique. C’est une affaire de gestion. Ce n’est pas par hasard s’il est tant question des fonds spéciaux. Tout à coup l’argent se met à avoir une importance décisive : qu’est-ce que c’est que cet argent ? Où va-t-il ? Comment est-il distribué ? Cette distribution est-elle équitable ? Qu’il y ait moins de rêve et plus d’expertise ne paraît pas mauvais en politique. Ce qui risque d’être déprimant pour les intellectuels traditionnels, c’est le fait que leur discours ne soit pas à la mesure de problèmes très concrets.

La politique n’aurait-elle donc plus besoin des intellectuels ?

Les politiques n’ont pas forcément besoin des intellectuels comme on le leur a tellement dit. Si on considère que la politique doit avoir un certain sérieux, c’est plutôt une bonne chose. Si elle a besoin de nous pour combattre tout ce qui peut être régression, répression, fermeture, crise d’identité nationale, d’accord, pourvu que l’on renonce à une dimension utopique qui s’est révélée mensongère et qui n’a pas été suffisamment établie comme mensonge. Nous ne sommes pas encore sortis du XIXe siècle. Moi, cela ne me gêne pas du tout que la politique devienne quelque chose de très pragmatique. Je crains beaucoup que l’ordre du rêve démagogiquement manipulé dans un pays majoritairement de droite avec une structure monarchique déguisée réveille des pulsions erratiques — ce dont Chirac joue. Il faut voir ce que la droite joue pour savoir où la gau­che en est plutôt que de se demander ce que la gauche pourrait faire comme si la droite n’existait pas.

Quels sont les nouveaux thè­mes qui interpellent les intellectuels qui aiment la politique ou qui s’en mêlent aujourd’hui ?

L’écologie, par exemple. Ça m’intéresse de savoir où en est la couche d’ozone et l’effet de serre, la montée des mers, etc. Il y aussi les problèmes sociaux et économiques qui montrent que l’on s’oriente vers un affrontement droite-gauche classique. Un discours de vérité sur le chômage m’intéresse et je le trouve plutôt à gauche qu’à droite.
A gauche il y a aussi une différence assez nette entre ceux qui ont plus envie d’Europe que d’autres. Mais est-elle criante ? Il y a une pesanteur anti-européenne de la gauche française et de son histoire. Soit vous pensez qu’elle ne peut être surmontée et vous filez vers l’hexagonalité, soit vous pensez qu’elle est en cours de déconstitution et de refonte. C’est mon avis.

Que vous inspire la naissance, dans les années 1990, d’une nouvelle forme de contestation, cristallisée sur la lutte contre la mondialisation ? Et du succès d’une extrême gauche qui refuse d’appeler à voter Jospin au second tour ?

Il s’agit quand même de manifestations ou archaïques ou violentes qui peuvent, à la faveur de manipulations spectaculaires, servir de faire­ valoir à l’organisation technique du marché mondial. Si la gauche critique, la gauche de la gauche, la gauche pure et dure, la gauche qui emploie toujours le même type de langage "travailleurs, travailleuses", etc., les Arlette et les Krivine... si tout cela devait aboutir à l’élection de Chirac, ce serait quand même monumental ! J’ai quelques craintes sur le sujet en raison des pesanteurs historiques d’une culture politique rouillée. Pour ne pas dire moisie. »

Philippe Sollers, Le Monde du 29 septembre 2001.
Propos recueillis par Ariane Chemin et Nicolas Weill.

Note 1 : Quelques mois plus tard, c’est l’élection présidentielle, la gauche est divisée, Jospin n’est pas au second tour, Le Pen y accède pour la première fois, Chirac est élu avec 82% des voix au second tour.

L’Hexagone est ainsi fait

Les philosophes et les intellectuels sont marrants : il suffit de les mettre à la question littéraire (et surtout poétique) pour observer leur affolement immédiat. Ils en rêvent, ils savent que c’est là que ça se passe dans le temps, ils tournent autour, ils en rajoutent, ils turbinent. Sartre, bien sûr, avec Baudelaire, Mallarmé, Genet ; Foucault avec Blanchot ou Raymond Roussel ; Lacan avec Joyce. Barthes finit du côté de Proust et de Stendhal et laisse croire qu’il va écrire un roman ; Althusser passe à l’autobiographie après avoir assassiné sa femme ; Derrida met les bouchées doubles avec Artaud ; Deleuze multiplie les incursions ; Badiou se veut écrivain (hélas), bref, ça brûle. Aujourd’hui, morne plaine, mais il est vrai que les philosophes et les intellectuels se sont désormais rangés dans le sermon politique et moral.

[...] L’Hexagone est ainsi fait : si vous n’êtes pas de gauche, vous devez être de droite. Si vous n’êtes ni de droite ni de gauche, et pas non plus du centre, si vous n’êtes pas enregistré à l’extrême gauche (et encore moins à l’extrême droite), vous n’êtes plus qu’un citoyen fantôme, un humanoïde fictif. Disons les choses : la gauche me pèse, la droite m’ennuie. Heureusement qu’il y a eu, dans ma biographie, mon épisode « maoïste », baleine que l’on me ressort, non sans lassitude, de temps en temps. Sur le fond, et ce n’est pas faux, il paraît que, pour échapper au bruitage, j’ai cherché refuge au Vatican. Là, en effet, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme, et, pour moi (chut ! à l’extérieur !), volupté. Les forces de l’esprit m’environnent, je vous quitterai sans regret.

Un dernier mot sur la politique, tellement sur­ évaluée en France. Mitterrand a fait quatorze ans, et Chirac douze. En tout, vingt-six ans de sacralité immobiliste, sauf dans le domaine technique de la communication (explosive). Je n’aimerais pas être aujourd’hui un jeune homme de 26 ans. Mais je peux comprendre qu’un nouveau président bonapartiste de 52 ans, récemment élu, ait envie, du moins dans un premier temps, en siphonnant énergiquement la droite et la gauche, de se dégourdir les jambes. De toute façon, désormais, pour la planète entière, les affaires sont les affaires, ça suffit comme ça.

Philippe Sollers, Un vrai roman. Mémoires, 2007, folio, p. 250-251.

Note 2 : On se dit parfois qu’il suffit de changer les noms, mais toute ressemblance avec l’actualité serait pure coïncidence.


[1Tel Quel.

[2Philippe Sollers signait ses articles en tant qu’"éditorialiste associé". Le début de l’article se trouvait en première page. Cet article a été republié dans L’infini 70 (été 2000) sous le titre Intellectuels et écrivains.

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