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Actualité de Tristram Shandy

Philippe Sollers - Cécile Guilbert -

D 3 mars 2008     A par A.G. - C 4 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Celui que Nietzsche, dans le fragment 113 du deuxième volume de Humain, trop humain, qualifiait d’« écrivain le plus libre », d’« écrivain le plus libre de tous les temps », Laurence Sterne, a fait l’objet, il y a quatre ans d’un livre éponyme, de Cécile Guilbert, livre qui renouvelle la lecture de Tristram Shandy, en mêlant avec beaucoup d’allégresse « le récit, l’essai, la biographie et la fiction. »

En ouverture du long chapitre consacré à ce qu’elle appelle « La défense Tristram-Yorick » et avant de faire la « Théorie d’une exception » et d’ « Une tête en liberté », Cécile Guilbert, dans un dialogue imaginaire entre Sterne et elle-même, évoque, parmi d’autres "personnages" (le Duc et le Conspirateur : Saint-Simon et Guy Debord, auxquels elle a déjà consacré un livre), une autre figure, celle du « Bordelais » qui, évidemment, n’est pas difficile à identifier.


« La défense Tristram-Yorick »

Je cite des extraits :

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Laurence Sterne par Sir Joshua Reynolds (1760)

« Qui va là ?
— Moi, je, Laurence Sterne... l’incomparable pasteur qui a envoyé sa soutane aux mites et s’est débaptisé dès qu’il a tâté de l’encrier... ainsi défroqué et renommé, recomposé à neuf dans mon corps verbal, vous pouvez bien m’appeler Tristram ou Yorick (je m’appelle assez bien moi-même de ces deux noms quand la fantaisie m’en prend) mais je vous le dis tout net : je préfère de beaucoup que vous m’appeliez l’auteur. N’est-ce pas de ce vocable souverain que j’ai signé la dédicace de mon livre au très honorable M. Pitt ? Comme disait l’autre, je est un autre et j’en suis l’auteur.
— Comme vous êtes grand !
__ Oui, et ce n’est pas peu dire...
— Alors, c’est bien vous l’auteur du génial Tristram Shandy et du sensible Voyage sentimental ?
— Oui, mais l’auteur surtout du SHANDEISME !
__ ? ? ?
Le shandéisme, qu’on objecte ce que l’on veut à cela, dilate le coeur et les poumons, et, comme toutes les affections de même nature, forçant le sang et les autres fluides vitaux de notre corps à circuler à leur aise dans leurs vaisseaux, fait tourner longtemps et allègrement la roue de notre existence. (TS, IV, 32) [...]

— Vous pouvez développer ?
— Certainement... Le SHANDEISME prouve l’absolue liberté qu’un écrivain de ma trempe conquiert dès qu’il se débarrasse ab ovo de tout ce qui prétend se mettre à sa place pour écrire son livre : biographie, bibliographie, parentèle, société... Tout ce que démange le vers rongeur de l’origine, la faribole de la matrice, la foutaise de la cause... Ah, la CAUSE [1] ! cause toujours oui ! c’est comme l’oeuf... voilà l’ennemi... biologique ou symbolique, même combat ! D’ailleurs, je propose à partir d’aujourd’hui l’acronyme suivant : l’OEuf Est Une Foutaise [2], et vous me le recopierez cent fois... [...]

... Pour le dire savamment (car je suis pédant pour rire à mes heures), JE ME SUIS AUTOENGENDRE A TRAVERS LA CREATION D’UNE OEUVRE ABSOLUE COMME AUTEUR ABSOLU DE MOI-MÊME... Oui, moi, écrivain, suis non seulement l’unique géniteur d’un livre qui s’élabore sur la ruine de toutes les foutrasies déterministes, mais j’ai aussi recréé à neuf ma biographie, en empruntant tantôt le masque purement littéraire d’un bouffon shakespearien nommé Yorick, tantôt en coiffant le bonnet d’un autre "fou" nommé Tristram. Telle est en vérité la théorie et la praxis de l’opération centrale appelée SHANDEISME qui, croyez-moi, n’est pas donnée à n’importe quel plumitif venu et reste, à ma connaissance inégalée. Si la seule règle qu’un grand artiste consent à suivre consiste à s’ériger en exception, alors j’en suis une, et d’une puissance atomique !
— Sans doute, mais vous ne figurez pas dans la théorie qu’a écrite sur ce sujet le Bordelais...
— En effet, et c’est très étrange... alors que je concentre à moi seul l’entier faisceau de ses dadas, je n’ai jamais compris pourquoi il n’évoquait jamais mon cas. Mais d’un autre côté, son silence assourdissant permet à d’autres de le faire... comme vous, l’Andalouse, puisque j’ai ouï dire que vous prépariez quelque chose... [...]

A propos du Bordelais, j’ai appris récemment que ce dernier vous avait causé quelques soucis...
— Vous êtes bien renseigné.
— Puis-je vous en demander la raison ?
— Oh là là... too much complicated... calomnies... complots... rumeurs... Paris quoi ! mais ne vous inquiétez pas, je m’en tirerai...
— Surtout si vous écrivez sur moi ! je porte bonheur ! Mais pour revenir à sa Théorie des exceptions, je trouve la définition qu’il donne de l’exception artistique absolument impeccable : « C’est l’individu extrême ; l’élément indivisible qui affirme être la seule réalité vraie, la pointe du réel. Loin de justifier le flux biologique d’où il sort, il cerne du dehors, le marque, le juge, l’anéantit, l’oublie... » [...] » (L’écrivain le plus libre, p.125-129)

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Notre belle « Andalouse » a parfaitement raison : Laurence Sterne ne figure pas parmi les « Exceptions » dont Sollers nous a livré la « Théorie » en 1986 (Folio essais n°28).
Une lecture attentive de la revue Tel Quel révèle cependant que Sollers a lu Tristram Shandy très tôt et qu’il parle de Laurence Sterne en des termes dont, déjà, l’actualité - pour reprendre le titre de son article - est étonnante.

Quand ? En 1961. Dans une Note de lecture à l’occasion de la sortie d’un livre de Henri Fluchère - spécialiste de Shakespeare et de littérature anglaise - Laurence Sterne : de l’homme à l’ ?uvre.
Qu’est-ce qui intéresse alors Sollers, jeune écrivain de vingt-quatre ans qui n’a publié qu’un seul roman (Une curieuse solitude) ? Le XVIIIe, « le grand roman baroque d’une grande époque de la pensée », sa ponctuation et..., déjà, la question du Temps [3].

Voilà : c’est dans Tel Quel n°6, publié en septembre 1961 [4].

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Actualité de Tristram Shandy

« Glasses can make an inch seem a mile.

I leave it to future ages to invent a method

for making a minute seem a year. »

LAURENCE STERNE

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Laurence Sterne par Louis Carrogis (’Louis de Carmontelle’), 1762

Henri Fluchère dont on connaît la compétence dans l’examen critique de l’oeuvre de Shakespeare, vient de publier dans la Bibliothèque des Idées, un volumineux et passionnant essai sur Laurence Sterne [5]. On ne peut qu’en recommander la lecture à tous ceux que la littérature anglaise du XVIIIe intéresse (il est surprenant que Sterne, moins encore que Swift, cet inconnu, soit si peu apprécié en France). Les amateurs du Voyage sentimental et de Tristram Shandy sont nombreux et presque, dirait-on, constitués en société secrète. Ernst Jünger raconte comment, après une blessure de guerre éprouvée alors qu’il avait Shandy dans sa poche, il a été reçu parmi cette soociété distinguée. C’est, il faut le croire, que la littérature de cette époque possédait un double visage ; ue vivacité, une allégresse qui n’empêchait pas mais devaient masquer sa philosophie et ses significations. On s’aperçoit, en lisant l’essai de H. Fluchère, que jamais conception du roman n’a été mieux concevable, qui nous propose un art très élaboré dans son apparente improvisation. L’essentiel de ce très beau livre est consacré à une interprétation de T. Shandy, travail constamment précis, audacieux qui fait enfin justice de la réputation de facilité et d’incohérence faite à Sterne par les ennemis du génie lorsqu’il n’est pas, ou ne veut pas sembler laborieux. Rien de plus tonique, rein de plus magistral que cette littérature de plein jeu, inimitable, où l’écrivain n’accepte pas moins que son esprit comme sujet principal. Et d’ailleurs, quoi de plus moderne ? Sterne disait : « J’écris la première ligne, et je fais confiance au Tout-Puissant pour qu’il me donne la seconde. » On lui fait grief, tant les critiques se plaisent à manquer d’humour, de cette plaisante façon de définir une méthode avant tout formaliste, libre, mais fondamentalement structurée. Partant de Locke, mais radicalement nominaliste, Sterne ne pousse pas ses conséquences jusqu’à l’idéalisme intégral d’un Berkeley. Il se contente d’écrire le grand roman baroque d’une grande époque de la pensée. Si actuel est ce livre que H. Fluchère peut écrire, en conclusion d’une étude sur le Temps, dans Tristram Shandy :

« Capter pour le lecteur l’essence concrète de la vie d’une conscience en saisissant sur le vif, au mépris de toutes les conventions esthétiques ou philosophiques, l’activité de l’esprit en présence du monde environnant, voilà pour Sterne l’objet même de sa tâche d’écrivain. Entre les deux couvertures d’un livre, il veut, par l’exercice du langage, sauver du néant la foule d’idées et d’émotions qui témoignent de la valeur absolue d’une existence : celle du narrateur, et, par contre-coup, la sienne. La volonté lucide avec laquelle il mène cette entreprise exclut toute accusation d’incohérence, et surtout, d’analogie forcée avec l’attitude romantique qu’on lui impute parfois, à cause d’une préférence marquée (mais non décisive) pour la notation et l’analyse des émotions... La vérité ne serait-elle pas plutôt qu’il écrit pour se regarder vivre, et se survivre, transcendant ainsi son existence par une victoire idéale sur le Temps ? C’est bien ici que l’homme s’identifie avec son ouvrage : le contenu de la durée vécue (et révécue) dans une conscience humaine immobilisée par l’écriture à jamais, avec tous les effets qu’elle en saisit tandis qu’elle objective au passage des mots, tels sont, pourrait-on dire, le sujet et l’action véritable de Tristram Shandy.
Ainsi Sterne se libère-t-il des servitudes du Temps implacable qui pesaient sur ses contemporains. On comprend mieux qu’il ne s’astreigne pas à "raconter une histoire" ou à peindre des pesonnages en fonction de la conduite que leur assigne une intrigue préalablement connue du conteur. Cette étrange autobiographie qu’est son livre ne relève pas de l’historicité, à peine de la mémoire, pourrait-on dire, car il est très remarquable qu’on n’y rencontre pas une seule fois le verbe "se rappeler". Lorsque l’homme qui écrit entre 1759 et 1766 rapporte des évènements du passé, il n’invoque pas sa mémoire, et c’est sans effort qu’il passe d’un moment du Temps à un autre — c’est que le passé est toujours présent dans l’opération de l’esprit qui consiste à le cocher en mots sur la page blanche. La reconstruction n’est dons soumise à aucune contrainte de confrontation entre le Temps vivant et le Temps mort, d’où émane toujours un sentiment de tragique impuissance, qui s’étale le long des régions indécises reliant la nostalgie au désespoir. Sa liberté de passer de l’objectivité à la subjectivité, de se servir de la remémoration en affectant de l’ignorer, de remplacer les péripéties par les arguties, de substituer au temps romanesque la durée propre du narrateur, sans oublier celle du lecteur. Ce jeu, certes, ne passe pas — ou passe très rarement — les limites du diverstissement, car, faut-il le redire, Sterne ne se propose pas d’écraser l’homme sous le poids du mystère du Temps. Mais il préfigure, dans les limites mêmes de son dessein de divertissement, les techniques évoluées qui permettront aux romanciers contemporains de saisir l’essence tragique de la prison temporelle dont ils s’efforceront (d’ailleurs en vain) de rompre ou d’écarter les barreaux. » [6]

Cette conclusion est sans doute trop pessimiste. Le roman n’a jamais été si fort et si faible. Faible, lorsqu’il veut absolument survivre en tant que "roman". Fort, s’il réussit à dépasser sa nature pour retrouver la notion de livre où esprit et réalité viennent se composer largement. L’exemple n’est pas inutile de Sterne qui montra tant d’agressive désinvolture et de refus à se conformer, à tout genre littéraire préétabli (qu’on étudie, par exemple, sa ponctuation [7]). Evidemment, Joyce est passé par là. Mais nous aurons peut-être encore des surprises : « Let me go on — écrivait Sterne — and tell my story my own way. »

Philippe Sollers, Tel Quel n°6, été 1961, p.55-56.

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L’Ecrivain le plus libre

« Qui va là ? - Moi, je, Laurence Sterne... l’incomparable pasteur qui a envoyé sa soutane aux mites et s’est débaptisé dès qu’il a tâté de l’encrier... ainsi défroqué et renommé, recomposé à neuf dans mon corps verbal, vous pouvez bien m’appeler Tristram ou Yorick mais je vous le dis tout net : je préfère de beaucoup que vous m’appeliez l’auteur. Comme disait l’autre, je est un autre et j’en suis l’auteur. »
Est-il possible de préméditer un best-seller ? D’être une star médiatique et d’avoir du génie ? Le succès repose-t-il toujours sur un malentendu ? Telles sont quelques-unes des questions posées par le destin emblématique de Laurence Sterne (1713-1768), pasteur anglais libertin, écrivain excentrique, inoubliable auteur de « Vie et opinions de Tristram Shandy » et du « Voyage sentimental » admirés dès leur parution à travers toute l’Europe.
Mais au-delà de cette incroyable " success-story " littéraire et des interprétations convenues depuis plus de deux siècles, L’écrivain le plus libre entend surtout mettre en lumière les véritables ressorts secrets du génie sternien : dynamitage ludique du roman familial, réactivation offensive des auteurs classiques, subversion jouissive du temps, invention de l’" autofiction vécue ", satire sexuelle.
Empruntant les voies successives du récit, de l’essai, de la biographie et de la fiction (notamment à travers un long dialogue drolatique de l’auteur avec le spectre de Sterne), ce livre montre pourquoi Sterne a pu être qualifié par Nietzsche d’ « écrivain le plus libre de tous les temps », et prouve qu’on peut encore l’être.

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Entretien avec Cécile Guilbert

Ce que Shandy nous dit n’a rien de triste. Parution de « L’Écrivain le plus libre », troisième exercice d’admiration de Cécile Guilbert.

« L’Écrivain le plus libre » est un ouvrage savant. Mais il ne s’agit pas ici à proprement parler d’érudition, encore que Cécile Guilbert connaisse sur le bout des doigts tout ce qui s’est écrit sur Laurence Sterne des deux côtés de la Manche. Non, il se trouve seulement qu’à force de fréquenter ceux qui ont lu tous les livres, notre exégète en est arrivé à la conclusion que la chaire est un peu triste. C’est dans l’art de la composition qu’elle use de toute sa science, ce qui nous vaut une organisation en " chapitres tantôt activés, tantôt désactivés ", et, au tiers du livre, la singulière invitation faite au lecteur « désireux de poursuivre la lecture de la biographie de Laurence Sterne » de se reporter « directement à la page 237 ».
Tenante du titre de l’essayiste la plus libre, elle s’efforce de reprendre son bien au roman et confie d’ailleurs en passant qu’un précédent essai sur Saint-Simon (« Saint-Simon ou l’encre de la subversion », Gallimard, 1994) avait débuté sous forme d’une fiction, dont le personnage principal tenait le milieu entre l’auteur des « Mémoires » et... Guy Debord (lui-même objet d’un « Pour Guy Debord » en 1996). Brouillage des genres, variations typographiques, iconographie décalée, irruption du corps de l’auteur étudié dans le corps du texte étudiant, crâne identifié comme celui de Laurence Sterne exhibé en page 56 et utilisé par la suite en manière de bélier pour enfoncer les trompe-l’oeil d’une prétendue modernité littéraire. Liberté grande, décidément.

« L’Écrivain le plus libre » est un ouvrage très complet, mais parlons tout d’abord de ce qui n’y figure pas, à commencer par l’origine de votre intérêt pour Laurence Sterne...

Cécile Guilbert : J’ai eu tout d’abord un intérêt de simple lectrice pour Sterne, dont j’ai découvert « Tristram Shandy » dans l’ancienne traduction de Charles Mauron. J’ai été captivée mais en voulant approfondir cette lecture j’ai découvert qu’il n’existait à peu près rien sur lui en français, ni études ni biographies, même s’il s’agissait d’un écrivain culte dont parlaient de nombreux autres écrivains. Au fil de mes recherches, il m’est apparu non seulement que Laurence Sterne méritait qu’on parle de lui mais qu’il présentait un intérêt particulier pour l’époque contemporaine, qu’il pouvait en quelque sorte servir de combustible pour ranimer les débats d’aujourd’hui autour de la fiction.

Qu’est-ce qui vous a séduit d’emblée chez cet écrivain ?

C.G. : La légèreté, la drôlerie, l’humour et l’absence de névrose. Le gai savoir, l’idée d’utiliser la pensée comme quelque chose de libérateur, plein d’allégresse, et non pas comme un étouffoir. C’est une idée qui me tient à coeur en tant qu’écrivain, celle qu’on peut s’arracher au biologique, au familial, à la névrose en tout cas, c’est ce qu’il faut tenter selon moi. Bien entendu, c’est quelque chose qui ne m’est pas apparu d’emblée, mais s’est imposé lecture après lecture, où je découvrai chaque fois du nouveau.

Avez-vous tout de suite décidé de la structure si particulière de votre essai ?

C.G. : Non. Ce qui m’est venu tout de suite, et qui peut être considéré comme une forme d’arrogance, c’est l’adresse inaugurale, le coup de fouet au lecteur. J’avais comme on dit envie de secouer le cocotier, d’ailleurs j’aime bien me castagner, j’aime l’énergie qui passe dans les pamphlets même s’ils ne sont pas toujours réussis. Et puis cela permettait d’inscrire mon propos dans l’époque, de ne pas le circonscrire au dix-huitième siècle. Je voyais la partie autobiographique, scindée en plusieurs chapitres, comme une manière de devoir envers le lecteur, une simple obligation de situer un peu le personnage et de raconter sa vie. Mais le coeur de l’affaire et du livre, ce qui est devenu la conversation avec le spectre de Laurence Sterne, m’a donné beaucoup plus de mal. Pour exposer les nouvelles significations de « Tristram Shandy », dégagées du pacte d’interprétation traditionnel, c’est-à-dire d’un côté l’humanisme et de l’autre le post-modernisme (fascination pour l’avant-garde, pour l’objet littéraire, etc.), j’avais dans l’idée d’écrire un essai universitaire plutôt classique. Mais à l’usage, il s’est avéré que tout ce que j’écrivais dans cet esprit s’effondrait par rapport à ce que je citais du texte de Sterne, enjoué, endiablé, dans le style de la conversation. Et puis un jour, précisément le 2 août 2003 ainsi qu’indiqué dans le livre, j’ai eu l’idée du dialogue avec Sterne. Faire revenir celui-ci de l’éternité complétait bien mon dispositif et permettait en outre une vue d’ensemble de la littérature, une dimension rhétorique et polémique.

À propos de polémique, vous n’entrez pas du tout dans les débats autour de la nouvelle traduction, souvent discutée, de « Tristram Shandy » ...

C.G. : La nouvelle traduction de Guy Jouvet est non seulement pleine de vie, mais elle permet aussi de mieux comprendre pourquoi Laurence Sterne était considéré comme un prince de l’humour, ce qui apparaissait beaucoup moins évident dans l’ancienne version de Charles Mauron. J’ai été un temps très enthousiaste pour le travail de Jouvet, jusqu’à ce que je discerne moi aussi une certaine tendance à la surtraduction, au point que certains ont parlé d’adaptation. Il n’empêche que l’aventure est belle, et l’effort louable plus particulièrement en ce qui concerne le rétablissement de la ponctuation originale on sait l’importance du tiret chez Sterne ou la restitution des mots-valises. Et puis Jouvet lève de fort beaux lièvres dans l’appareil critique [8].

Toujours à propos de polémique, vous n’y allez en revanche pas de main morte dans votre adresse au lecteur au sujet du roman...

C.G. : Oui, je m’amuse de ce que j’appelle le totem-roman. Le roman est certes le genre qui permet la plus grande liberté, une forme susceptible d’accueillir toutes les autres formes, poésie, dialogue, pensée ou fragment, mais l’étiquette sert aujourd’hui à promouvoir une marchandise littéraire. Tout le monde écrit des romans, il faut absolument en écrire, moyennant quoi on assiste à une avalanche de saloperies qui paraissent sous ce nom et constituent une forme d’escroquerie.

Mais qu’est-ce qui vous irrite particulièrement dans le roman contemporain ?

C.G. : Le subjectivisme forcené qui consiste à penser que si on étale ses tripes ou son intimité, on va forcément écrire quelque chose d’intéressant. Sans aucune médiation de la pensée dans le langage. Je veux bien qu’on écrive ses sensations, ses histoires, mais encore faut-il trouver une langue, une forme qui les fassent accéder à autre chose que le ressentiment ou la complainte névrotique. Dans la littérature, il y a avant tout du sens et de la pensée. C’est sur ce point qu’achoppent bien des débats contemporains et je crois pour ma part que le terme générique le plus intéressant serait celui de " fiction ".

On est là très loin de l’entreprise de Sterne, une entreprise que vous qualifiez de " subversive ", un adjectif bien galvaudé de nos jours...

C.G. : Lorsque je cite la phrase de Guy Jouvet selon laquelle « Tristram Shandy » représente « l’entreprise de subversion la plus phénoménale de toute l’histoire littéraire », c’est en référence à une opération très précise. Celle qui a consisté pour Laurence Sterne à créer un personnage fictionnel ou plutôt autofictionnel puisqu’il s’agit d’un double de l’auteur, le prêtre Yorick auquel il prête tous les traits de sa personnalité (Sterne était pasteur), à infuser dans « Tristram Shandy » un sermon véritablement prêché dans la réalité avant de se réengendrer en attribuant ses propres sermons à Yorick, un personnage lui-même issu de Shakespeare. Voilà où se trouve la subversion, il ne s’agit pas de prétendre que Sterne a écrit un brûlot. C’est affirmer la primauté absolue de la littérature par rapport à tous les déterminismes sociologiques auxquels on adore réduire les écrivains. Proust avait énoncé une loi qui ne souffre pas d’exception quand on écrit vraiment, à savoir que le livre est le produit d’un autre moi que le moi social. Il faut croire que la réaffirmation de ce principe garde aujourd’hui quelque chose de subversif puisque tant d’écrivains, et le marketing littéraire avec eux, semblent avant tout soucieux de produire un décalque sociologique aussi plat que possible.

Au risque de la sociologie, comment s’inscrit votre propre expérience de romancière dans cette réflexion sur le genre romanesque ?

C.G. : Avec « Le Musée national » (Gallimard, 2000) je peux du moins me targuer de ne pas avoir signé une projection autofictionnelle, d’avoir consenti un effort de création ex nihilo. Mais j’ai ressenti cette pression générale du milieu que l’on pourrait résumer en disant qu’en France, on n’est pas écrivain tant qu’on n’a pas écrit un roman. Et j’ai voulu m’essayer à ce genre, qui est bien entendu aussi celui de la liberté absolue, même si j’ai ménagé des espaces de liberté dans « L’Écrivain le plus libre ». Manière de contredire la fatalité des essais momificateurs, académiques qui figent le savoir dans une non-langue. Je ne crache pas pour autant sur l’érudition, qui m’a beaucoup servie pour mon livre.

Vous établissez des rapprochements très féconds, et parfois très inattendus entre Sterne et d’autres écrivains Jarry, Lautréamont, Nabokov, sans parler de Saint-Simon et Debord, les deux autres auteurs auxquels vous avez consacré un essai. Est-ce que vous discernez un esprit " sternien " chez des contemporains plus immédiats ?

C.G. : Du côté des Espagnols, certainement. Vila Matas, par exemple, dont la littérature est souvent axée sur le jeu autour de la littérature. Très peu par chez nous. En France, quand vous ranimez des écrivains classiques, vous tombez facilement dans le genre bon élève, écrivain cultivé, très droitier, Figaro, suivez mon regard... et puis, sur un tout autre versant de la littérature contemporaine, celle qui est à la mode, celle qui a le vent en poupe, celle qui bat les estrades médiatiques, il existe une haine de la littérature et de l’histoire de la littérature. Il y a chez ces gens-là une volonté farouche d’être des fossoyeurs, de liquider ce qui est aussi le moteur de l’écriture... si je n’avais pas lu, je n’aurais sans doute jamais écrit. On est coincé entre cette inculture revendiquée, à laquelle j’oppose les références à la bibliothèque chez Sterne, et le côté BCBG sans rien trouver entre les deux.

Si vous deviez ne donner qu’une raison pour lire Laurence Sterne ?

C.G. : Parce que ça rend heureux.

Eric Naulleau, Le matricule des anges, n°55 juillet-août 2004.

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Laurence Sterne dans le texte

Les premières éditions

Le texte anglais des 9 volumes

Sites divers

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Frontispice du volume I
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[1Sur la CAUSE, voir la Note 3 de notre article : Mozart avec Sade.

[2Cf. Sollers, Portrait du joueur.

[3Cécile Guilbert revient longuement sur cette question dans le chapitre A mort la mort de son livre (p.170)

[4Le numéro contient par ailleurs des textes de Hölderlin (Retour), Heidegger (Eclaircissement), Pound (Canto IV), Ponge (Pour Fenoza) et un essai de Jean Bottéro sur Le plus vieux poème biblique : Le chant de Débôrà (Déborah dont on se souvient que c’est le prénom de la femme du narrateur dans Femmes). Sacré numéro !

[5Henri Fluchere, Laurence Sterne : de l’homme à l’ ?uvre. Biographie critique et essai d’interprétation de Tristram Shandy, Paris, Bibliothèque des Idées, Gallimard, 1961.

[6C’est moi qui souligne les phrases qui marquent certaines des préoccupations constantes de Sollers depuis près de ... 50 ans. A.G.

[7Laurence Sterne utilise abondamment le tiret —. Signe de pontuation que reprendra Sollers dans Drame (1965) et Nombres (1968). Cécile Guilbert fera de même dans son essai de 2004.

[8Sur les traductions de Charles Mauron et de Guy Jouvet, voir Qui a peur de Tristram Shandy ? ainsi que le point de vue de Mathieu Lindon :

Comment ça s’écrit
Ce que Shandy

Tristram Shandy étant un roman incroyable, les éditions Tristram (qui tiennent leur nom du livre) ont voulu en publier une traduction incroyable. Non sans mal, mais avec un plein succès.

Laurence Sterne a fait paraître les neuf volumes du livre de 1760 à 1767, connaissant immédiatement un triomphe public. Le roman est à la fois drôle et érudit, n’ayant de désinvolte que l’apparence. Il débute neuf mois pile poil avant la naissance du narrateur qui va donc raconter des centaines de pages durant ce qui se passait avant qu’il existe. Et il s’est surtout passé une inattendue ébauche de conversation entre sa mère et son père occupés à préparer la naissance de dans neuf mois. « Dites-moi, mon ami, je vous prie, dit ma mère, n’avez-vous pas omis de remonter la pendule ? » « Est-ce qu’une femme, depuis la création du monde, est-ce qu’une femme a jamais interrompu un homme avec une question aussi stupide ? », dit le père. Tristram Shandy (littéralement, précisent les éditeurs, « Tristram Tête-Fêlée ») est l’histoire d’une éjaculation on ne peut moins précoce. Le narrateur déroule toute l’histoire et les opinions de sa famille, en particulier l’oncle Toby, brave homme entre tous mais ancien soldat maniaque des fortifications. Le roman, « ce parfait livre du dessouci », n’est fait que de digressions, à la fois philosophiques et humoristiques (et souvent les deux), un peu dans la lignée de Don Quichotte et dans laquelle s’inscrirait ensuite Jacques le fataliste et aussi bien Ulysse.

N’existaient de ce chef-d’oeuvre que des traductions françaises assez anciennes quand Guy Jouvet s’est mis à la tâche. Tristram publie en 1998 le premier tome, sur quatre prévus, de son travail. Il ne s’agit pas d’une simple traduction mais d’une véritable et originale édition critique, puisque les notes représentent exactement la moitié du volume. « En dialogue direct avec le texte qu’elles commentent, elles apportent un éclairage qui permet de mesurer toute la portée du roman et développent au fur et à mesure sa compréhension profonde », écrivent alors les éditeurs. Ce premier tome marche bien et on attend le deuxième, mais il n’arrive pas. Emporté comme par une espèce de contiguïté consanguine avec le roman, Guy Jouvet semble incapable de donner un texte définitif de son édition critique aux éditeurs, comme pris par ce flux de la digression qui serait l’essence même de Tristram Shandy. De sorte que le livre publié aujourd’hui n’est pas le deuxième tome de l’édition commencée en 1998 (qui viendra plus tard), mais une édition intégrale qui reprend la totalité du texte de Sterne, y compris ce premier tome déjà paru, en présentant une édition critique plus conventionnelle par la taille (il n’y a qu’une vingtaine de pages de notes de fin de volume).

La traduction de Guy Jouvet est elle-même tout à fait originale pour diverses raisons. Il écrit dans sa préface, avec la passion qui est dans tout son travail : « Ainsi Hobby-Horse ("dada", "califourchon"), tout Tristram Shandy, tout Sterne est dans ce mot. Traduisez le mot, image-mère, par "chimère", et vous n’avez plus ni livre ni auteur. (...) Ainsi encore, la PONCTUATION : supprimez le TIRET shandéen, omniprésent dans l’ouvrage, et vous n’avez plus qu’une chansonnette de variétés à la place d’une partition de Mozart.  » (Le livre est maintenant bourré de tirets énormes, comme l’a voulu Sterne.) Exemple dans le corps du texte quand il est question d’une sage-femme et de son diplôme professionnel (le nom du docteur est en anglais Kunastrokius) et où la part sexuelle du roman n’est pas passée sous silence : « Le docteur Cunnusbranlius, ce grand homme, ne prenait-il pas, dans ses heures de loisirs, le plus intense des plaisirs qui se puisse imaginer à démêler les toisons ou autre parchemins velus frisant sur les Pays-Bas des bougresses, puis à en arracher les poils morts avec ses dents, quoiqu’il eût toujours des pinces dans sa poche ? Mieux ! Allons au bout, Monsieur, et osons le mot : les plus grands sages de tous les siècles, Salomon lui-même ne faisant pas ici exception, - n’ont-ils pas eu leurs DADAS, leurs TURLUTAINES, - leurs califourchons ? - Qui d’entre eux n’a pas eu son cheval-jupon préféré, son joujou favori, sa passion dominante, sa folie douce, sa naïve toquade : chevaux de course, collections de monnaies, de médailles, de jetons, de coquillages... ? Qui n’a caracolé sur un bâton, battu tambour ou soufflé dans la trompette ? » La fin du livre est : « Doux J-s !, fit ma mère, qu’est-ce que c’est que toute cette histoire ?
Une chaponnade en trop et une RATACONNICULADE en moins, fit Yorick ; l’histoire sans queue, mais non sans tête, d’un taureau flapi du bas, d’une vache qui n’avait pas eu d’andouille après souper, et d’une femme peut-être trop tôt vannée en sa grange - et une des meilleures que j’aie jamais entendues dans le genre.
 »

Dans Abrégé d’histoire de la littérature portative, son premier livre traduit en français (chez Bourgois) l’écrivain espagnol contemporain Enrique Vila-Matas invente une sorte de société secrète d’écrivains et d’artistes, de Ramon Gomez de la Serna à Marcel Duchamp, qu’il caractérise comme étant composée de « shandys », faisant un substantif du nom propre. Il prétend que Valery Larbaud imposait une formule pour les impétrants qui n’était autre qu’une citation de Tristram Shandy : « Le sérieux est un continent mystérieux du corps, utilisé pour cacher les défauts de l’esprit. »

Liberation, 26 février 2004

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4 Messages

  • Alma | 20 mars 2009 - 01:38 1

    Dans Femmes, le narrateur fera intervenir le Diable en rêve pour introduire Sterne et pour dicter au passage ce que doit être le roman... Je cite :
    « Cette fois, le Diable me rend visite en personne. Il me parle.
    " Me voilà assis, ce deuxième jour d’août 1766, en gilet pourpre et pantoufles jaunes, sans bonnet ni perruque."...
    Tu l’as reconnu ? Laurence Sterne.
    Il est là pour toujours. Il fait beau. Il écrit.
    Le roman est ici chez lui.
    Tu dois le ramener à cette légèreté sans contrainte. Assez de nihilisme ! De maussaderie ! De dérobades plus ou moins poétiques ! Lever du jour ! Soleil ! » (Femmes, p. 304-305)
    Et, ce n’est pas rien, c’est le Diable lui-même qui aura en définitive réglé l’affaire du titre du roman en cours d’écriture : « Il me lance :
    " Bon ! Eh bien, garde Femmes, puisque tu y tiens ! Mais je t’aurai prévenu ! Très mauvais pour la sortie de ton livre ! Ne compte pas sur moi ! N’oublie pas que je dirige les médias, les supports ! "
    Il disparaît. » (p. 307-308)
    La facétie valait d’être notée, m’a-t-il semblé...


  • anonyme | 4 mars 2008 - 10:36 2

    Le Bordelais cite quand même une phrase de Sterne en épigraphe de son Coeur absolu :

    "De chaque lettre tracée ici, j’apprends avec quelle rapidité la vie suit ma plume."

    N’est-ce pas là déjà beaucoup ? Sans même songer à l’insistance de Sollers sur le choix de ses épigraphes (comme sur celui des couvertures de ses livres en édition de poche) ?


  • A.G. | 3 mars 2008 - 18:41 3

    Oui ! A signaler l’article de Jacques Henric sur ce dernier livre de Cécile Guilbert dans le numéro 343 de mars d’ art press


  • D.B. | 3 mars 2008 - 18:32 4

    Et pour son actualité : actuellement aux éditions Grasset

    "Cécile Guilbert
    Warhol spirit
    Cécile Guilbert est essayiste et critique. Collaboratrice régulière de France Culture et de plusieurs magazines (Figaro, Revue des deux mondes, Senso, Citizen K) elle a publié, entre autres, des ouvrages sur Saint-Simon, Guy Debord, Laurence Sterne et un roman, Le Musée national, (Gallimard).

    Qui était vraiment l’artiste américain d’origine tchèque nommé Andy Warhol (1928-1987) ? Un prophète ? Un imposteur ? Un monstre ? Un crétin ? Un sage ? Un théologien paradoxal ? Le plus véridique artiste du XX° siècle ? Il se prétendait lui-même " machine ", " surface " ou " miroir " : c’est dire que toute enquête à son sujet se révèle périlleuse. Et c’est ce péril (d’extase ou de dénigrement) que Cécile Guilbert a su magnifiquement conjurer ici.
    Car ce livre prend à revers tout ce qui a pu déjà être dit ou écrit sur l’illustre peintre-photographe-écrivain-mannequin que fut Andy Warhol. C’est un " Tombeau " - au sens de genre littéraire - qui lui est ici dressé : son obsession de la mort s’y prête, ainsi que le triomphe contemporain du nihilisme. De ce catholique militant et pratiquant, Cécile Guilbert propose une contre-expertise toute de fragments et de subtilité warholienne.
    Ni biographie, ni essai, ce texte, enrichi de nombreuses reproductions, s’attache à éclairer toutes les dimensions d’une ?uvre kaléïdoscopée. "