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Roland Barthes par Fabrice Luchini

Barthes, résolument moderne

D 21 décembre 2008     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Barthes, résolument moderne ». C’était le titre de la communication de Julia Kristeva, le 18 novembre 2008, lors d’une soirée d’hommage à Roland Barthes, organisée par le Centre Roland-Barthes, à l’ENS, rue d’Ulm, Paris.

Barthes, résolument moderne dans le spectacle que présente, actuellement, Fabrice Luchini, dans une reprise de son spectacle « Le Point sur Robert » à l’Espace Pierre Cardin [1]. Un exercice où le comédien nous livre ses avis et ses sentiments à travers les lectures d’auteurs qu’il apprécie : Paul Valery, Roland Barthes, Chrétien de Troyes, Molière... C’est la partie Roland Barthes qui retient notre attention, ici.

Fabrice LUCHINI : Le Point sur Robert (interview)

Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes a inspiré Fabrice Luchini pour en faire une partie de son spectacle.

Ecoutez le, interviewé par Laure Adler, dans son émission « Studio Théâtre », sur France Inter [2]. Extrait (les coupures sont matérialisées par une courte pause musicale) :

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On peut aussi écouter ici, Roland Barthes, Julia Kristeva et Eric Marty parler des Fragments d’un discours amoureux.

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Le trio Barthes-Sollers-Kristeva

Barthes, c’est l’être que j’ai eu le plus de mal à voir mourir. L’amitié.

Philippe Sollers, « Rencontres ». Art Press, 1981.

Barthes et Lacan qui ont le même éditeur que Tel Quel seront, jusqu’à leur mort, des amis et des protecteurs efficaces.
Philippe Sollers, Un vrai roman [3].

Roland Barthes était un de ces être rares, peut-être le seul qu’il m’ait été de connaître, qui ne cultivait aucune foi, sans pour autant s’empêcher de croire à ce qui est au fondement de tous les cultes, à savoir l’amour.
Julia Kristeva [4].

Comment ceci a-t-il commencé ?

Nous avons déja suivi le trio lors du voyage en Chine, en 1974, vu Barthes défendre Philippe Sollers dans Sollers écrivain en 1979. Comment ceci a-t-il commencé ?

On comprendra, peut être mieux, la séduction qu’a exercé Barthes sur Fabrice Luchini, en lisant le roman à clés, aisément déchiffrables et très autobiographique, de Julia Kristeva :

Les Samouraïs

Olga est Julia,
Armand Bréhal : Roland Barthes
Hervé Sinteuil : Philippe Sollers
Hervé de Montlaur : Philippe Joyaux

Fin 1965, Olga, 22 ans, étudiante, vient de débarquer à Paris, en provenance de sa Bulgarie natale. Véra, l’héberge :

Le miroir de Vera lui renvoya des cernes encore plus creusés que d’habitude sous ses yeux amandes. Ils s’envolaient en biais au dessus des pommettes saillantes et, lorsqu’elle maigrissait, transformaient l’ovale de son visage en triangle. La fatigue accentuait son air oriental : n’étaient ses cheveux couleur écureuil et cette peau aux reflets rosés, on l’eût prise pour une Chinoise. » [5]

Véra l’initie pour pénétrer le monde littéraire parisien :

« Moi, je vais à l’Ecole d’études supérieures chez Armand Bréhal, le prof le plus chic qui soit, un artiste, tu vois, un musicien du concept. L’autre jour, il a fait parler Hervé Sinteuil sur Mallarmé, tu connais pas ? Sublime » [6]. Elle lui recommande toutefois de commencer son initiation par un autre point d’entrée. Mais Julia ne tardera pas à vouloir vérifier par elle-même ce qui lui est dit sur ce Bréhal.

« [...] Chez Bréhal - elle y alla quand même, pour embêter Ivan -, la salle était encore plus bondée. Elle ne pouvait entendre la voix du maître que depuis le couloir, une voix lente, au vibrato lascif.
- Je n’ai jamais entendu un homme aussi séduisant, confia une blonde en jeans qui se haussait sur la pointe des pieds pour tenter d’entr’apercevoir l’idole. Je crois bien que je l’aime.

[...] Bréhal parlait de Sodome et Gomorrhe : il découpait le texte de Proust phrase après phrase, mot à mot, prenant plaisir à entrechoquer les fragments de ce passage bien connu qui décrit le narrateur dans l’attente navrée de l’insaisissable Albertine : « Moi aussi j’étais pressé de quitter M. et Mme de Guermantes au plus vite. Phèdre finissait vers onze heures et demie. Le temps de venir, Albertine devait être arrivée. » Un sens inattendu s’en dégageait peu à peu, qui n’avait trait ni à l’homosexualité ni aux perfidies de la hiérarchie mondaine, mais à l’oreille douloureuse du jaloux : « Un bruit d’appel » « Tristan « le bruit de toupie du téléphone » « la trompe d’un cycliste » « la voix d’une femme qui chantait » « une fanfare lointaine »...

Épousant les inflexions des mots de Proust, la voix de Bréhal imprimait leur beauté sur les visages tout écoute des étudiants, puis tissait des correspondances à l’aide d’un vocabulaire érudit mais gracieux, pour y déchiffrer l’anamorphose amoureuse du narrateur devenant une femme superficielle. Enfin le souvenir sonore devenait surface colorée « la rose carnation d’une fleur de plage » -, mais c’était toujours la métaphore d’une seule et même sensualité, celle du narrateur irisé d’amour.

Ainsi, disait Bréhal, l’amour serait le temps devenu sensible. Pas du tout une affaire d’organes, ni même d’esprits en feu, mais un pacte de mots basculant en souvenirs perceptibles. Des paroles qui se rappellent avoir été des perceptions de sons, de couleurs, de parfums. Proust amoureux invente une histoire pour faire revivre au narrateur épris d’Albertine ce transport de l’esprit et des sens qui est le véritable élément de la passion. Proust se souvient-il d’Albertine, de Méséglise, de son enfance, ou bien des correspondances de Baudelaire ? Métamorphose mystique de tous les sens confondus en un ...

Les normaliens tassés en rangs d’oignons étaient fascinés.

Il réinterprète Aristote, que dis-je, il le réinvente,

il l’incarne ! chuchotait le lunetteux Cédric. C’est mieux qu’une illustration du cours de l’an dernier sur la Poétique. Bréhal est en train de créer la véritable poétique amoureuse ...

Olga commençait à être troublée. Cette broderie appliquée autour de la musique de Proust pouvait évoquer la tapisserie d’une vieille fille savante. Mais non, on y découvrait les mots manquants d’une passion qu’on avait vécue sans savoir la nommer, ou qu’on n’avait jamais même soupçonnée.

[...] Rien qu’en écoutant Bréhal, on avait l’impression de devenir quelqu’un. Étaient-ils d’accord ? Était-elle d’accord ? La question ne se posait pas : tous étaient séduits. Comme par un entretien philosophique, une indiscrétion réglée, une politesse qui ne prétend ni fonder, ni transmettre. Mais quoi ? Tisser les désordres des individus au gré d’un libertinage dont l’expression parfaite ne pouvait qu’emprunter à la rhapsodie. Ce cours était bien une sorte de rhapsodie.

Impossible de prendre des photos. Plus tard. Cet homme portait en lui une excentricité domestiquée. Il ne semblait pas croire à son existence propre, il la déplaçait dans les textes des autres. Olga sentait obscurément qu’une délectation ainsi partagée ne deviendrait jamais aveu autobiographique. Et que cette soustraction (sa discrétion) avait un goût de mort. Bréhal, fragile et serein, maître gratuit

Elle était attendrie comme lorsqu’on découvre qu’une inquiétante étrangeté n’est au fond qu’une habitude familière, mais infantile et inavouable. Parfum d’un coffre à jouets. Ou frôlement de la paume ouverte sur le sein lorsque le sommeil profond bascule en sensuelle clarté. La voix de Bréhal transformait les mots souples ou tarabiscotés en toucher amoureux. Elle avait envie de l’aborder. Évidemment, il ne fallait pas, elle ne pouvait pas.

- Quelle délicatesse, non ? (Ivan jouait le steward - à moins que ce ne fût le pilote - de l’avion Bréhal.) Viens, je te présente !

Julia Kristeva
Les samouraïs [7]

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Le point de vue de Philippe Sollers

Philippe Sollers a aussi raconté le début de sa relation avec Barthes, notamment dans un entretien réalisé par Jérôme-Alexandre Nielsberg, pour la Revue Contrepoint, le 2 décembre 2002. C’est ici.

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La mort de Roland Barthes

27 février [1980]. Marcelin Pleynet note dans son Journal :
« Roland Barthes, s’est fait renverser par une voiture avant-hier en sortant du Collège de France. Immédiatement transporté à l’hôpital son état de santé est aujourd’hui encore critique. Nous avions échangé quelquzes mots la semaine dernière alors qu’il signait le service de presse de son livre sur la photographie. [...] Il semblait fatigué mais détendu et pensait déjà à l’utilisation de ses prochaines vacances. Distraction ? Fatigue ? [...] » [8] :

24 mars - Marseille

« [...] Roland Barthes est mort ce matin après près de trois semaines d’agonie et l’on ne sait trop quelles circulations autour de ce corps mourant. Je n’ai jamais été un familier de Barthes, tout nous éloignait et d’abord ce qui aurait pu nous rapprocher.[...]
Pleynet s’interroge ensuite : « Qu’est-ce qu’une société de convention autours de la mort ? [...] »  [9]


Julia Kristeva ( Les samourais
 [10]) :

- Armand... accident de la circulation... Si, très grave... En réanimation aux urgences... Je te retrouve à l’hôpital.

Hervé avait sa voix speedée, à peine audible.

Ils étaient tous massés devant l’accueil, énervant le personnel hospitalier qui entendait soustraire le blessé aux mondanités et au tapage médiatique. L’annonce de l’accident de Bréhal à la radio avait ranimé toute l’histoire du séminaire.

On remarquait ceux qui avaient réussi. La crispation intestinale du normalien devenu chef de cabinet ministériel : Cédric. La prétention ecclésiale du psychanalyste débutant : Frank. Les costumes-cravates de Heinz, Roberto et quelques autres qui avaient trouvé de bons jobs à Paris.

On distinguait la détresse de frêles jeunes gens : amants anciens, actuels, potentiels, prétendants abandonnés, impossibles, classiques, romantiques ou faux, mais sincèrement terrorisés, car Armand distribuait sa bonté et chacun, en dette par rapport à sa vie, se sentait agrippé à sa mort. Tous, noyés dans la foule des modestes qui préservaient ou trahissaient la mémoire de Mai et les aventures rhétoriques de Bréhal dans les petits métiers d’enseignants, de pigistes, d’agents de marketing, d’artistes en quête de renommée ou de ces éternels thésards qui n’arrêtent pas de ne pas écrire leur thèse.

Et, bien entendu, Stanislas, de L’Autre, et Hervé, Olga, la famille. Carole n’avait pas pu se lever : « Trop dur, terrassée, on verra demain, après-demain, quand Bréhal ira mieux. »

- Tu crois au hasard, toi ?

- Il avait la déprime.

- Ce deuil de sa mère l’a tué.

- Non, tu n’as pas vu les mauvaises critiques sur son livre. Il était très atteint.

- Les pontes de l’Université n’aimaient pas son enseignement : « Trop mondain, trop public, trop aimé, trop ceci, pas assez cela. » Il le savait, ça l’humiliait.

- Quand même, un accident, c’est un accident.

[...]

Les gens se protègent de la mort en mangeant et en parlant, et parfois disent vrai. Olga se souvenait de ce que lui avait dit tristement Armand, environ une semaine auparavant : « J’ai envie de me mettre la tête dans le plâtre. »

- Bizarre, on ne dit pas ça en français ; on dit « dans le sable », non ?

- On peut tout dire quand on est Armand, avait répondu Hervé. Mais c’est vrai qu’il n’a pas la forme, il prétend qu’il veut se ranger des voitures ...

Il y eut d’abord le ton carabin du médecin chef, qui trahissait l’effort acharné contre la mort. Poumon artificiel, rein artificiel, tout un bloc d’artifices en lieu et place de ce que fut Armand.

- Voyons, ce n’est pas la première fois qu’on soigne un pneumothorax accidenté, la médecine a fait plus de progrès au cours de ces dernières années que la textologie ou la sexologie... quelle était déjà la discipline de votre ami ? Allons, allons ! Qu’est-ce que c’est que cette foule ? On n’est pas à Saint-Germain-des-Prés, ici.

Puis on a vu les prunelles fuyantes et le masque de bois des blouses blanches : signe, chez le corps médical, de ce qu’on appelle panique dans les autres corps. « Comment se sentait-il avant l’accident ? Il ne lutte pas du tout. Consultons un psychiatre, un psychologue, un psychanalyste, pourquoi pas ? »

Les visites en tête à tête. Le plus insupportable : l’absence de voix. La science remédiait aux poumons manquants ou blessés en se greffant sur la gorge et en coupant le souffle. La mélodie d’Armand - tamisée par la maladie de toujours, mais qui n’avait rien de maladif et diffusait une distinction nourrie de livres et de solitude -, ce timbre qu’il aimait appeler le « grain » de la voix, n’étaient plus. Olga repensait à la séduction de Bréhal dans la lumière cyclamen du Rosebud, à sa sieste dans le minibus, face à la mort blanche du Disneyland sous la Grande Muraille de Chine... « Vous nous manquez, on vous attend », murmurait-elle, penchée sur le visage du malade. Mais le corps qui s’était rendu célèbre en formulant une sensualité réfléchie ne répondait plus. Les yeux perlés de fatigue et de médicaments, le visage las, il lui fit un de ces gestes d’abandon et d’adieu qui disent : « Ne me cherchez plus, à quoi bon ... Comme c’est casse-pieds, la vie. »

Rien de plus convaincant que le refus de vivre quand il est signifié sans hystérie : aucune demande d’amour, simplement le rejet mûr, pas même philosophique, mais animal et définitif, de l’existence. On se sent débile de s’accrocher à l’agitation appelée « vie » que le mourant abandonne avec autant d’indifférence. Olga aimait trop Armand, elle ne comprenait pas ce qui le poussait à s’en aller avec cette fermeté douce et indiscutable, mais il l’emportait dans son laisser-aller, dans sa non-résistance retranchée. Elle lui dit quand même qu’elle l’adorait, qu’elle lui devait son premier travail à Paris, qu’il lui avait appris à lire, qu’ils allaient repartir ensemble, au Japon par exemple, ou en Inde, ou au bord de l’Atlantique, c’est formidable pour les poumons, le vent de l’île, et Armand restera au jardin avec les géraniums, ou bien on prendra tous le bateau avec Hervé... Les yeux pâles se remplissaient d’eau, mais BréhaI faisait toujours le même geste d’adieu.

Muet, Hervé tenait la main d’Armand. Que dire à quelqu’un qui veut ne pas vouloir ?

- Armand, mon Armand, écrire cela, la musique de l’air disparu, le désir perdu. Vivre n’a pas de sens, je vous suis, mais écrire n’est pas une vie !

Armand tenait les doigts de son ami, interminable caresse, mais toujours le même adieu détaché.

- Vous avez le droit, personne ne peut vous contraindre. Après tout, vous vous êtes surveillé toute votre vie. Se laisser couler peut paraître un plaisir, comme une anesthésie, dont vous me disiez un jour que vous aviez peur. Mais je ne partage pas les plaisirs mortels. Restez, restons.

Ils croyaient que Bréhal les comprenait, même s’il ne pouvait pas réagir. Les comprenait-il ? — Cette fois-ci, il nous quitte.

Olga pleurait dans la rue.

Hervé avait une étrange façon de consoler. Face à la maladie, aux larmes, à la mélancolie, il maniait d’abord l’agression. Après tout, pourquoi pas : l’agressivité n’est-elle pas une forme de vie, la moins responsable, celle qui marche contre la mort comme on s’appuie contre un mur ? Puis il revenait sur lui-même. Enfin surgissait un apaisement fugitif.

- Je ne comprends pas ton culte de la vie, disait-il avec fureur.

Olga était mise au pilori, stupide représentante de tous ces vivants obstinés.

- Ou plutôt si, je comprends : ton éducation progressiste, volontariste. Sauf que tout le monde va mourir un jour ou l’autre : toi, moi. Armand préfère comme ça : il choisit son heure, libre à lui. Tous ceux qui pleurnichent se moquent bien de Bréhal et ne se lamentent que sur eux-mêmes. Tu n’as pas remarqué comme ses fidèles me regardaient ?

- A peine. Je ne sais pas.

- Comment, à ton avis ?

- Apeurés, peut-être hostiles.

- Peut-être ? Carrément ! Une hypothèse ?

- Elle ne te plaira pas.

- Et pourquoi ?

- L’hypothèse est sociologique.

- Dis toujours.


- Tout Sinteuil que tu sois, tu as des airs de Montlaur qui se mêle aux pauvres. Les gens de ton milieu sont ambassadeurs de France ou directeurs de banque. Il reste, il est vrai, quelques rares écrivains. De droite. Mais les intellectuels d’aujourd’hui sont fils de bouchers, d’instituteurs, de postiers, tout ça. Qu’est-ce que tu fais là-dedans avec tes manières de Montlaur et un discours de gauche par-dessus le marché ?

- Bon, peut-être, mais c’est tout de même trop facile.

Hervé semblait moins tendu.

- Passons. Ce n’est pas le problème en ce moment.

Armand s’en va, c’est clair, personne n’y pourra rien. Il passera un bout de temps au purgatoire. Tu crois que ces nouveaux intellectuels, dont tu imagines si bien la provenance, lui pardonneront le plaisir des sens et des signes, le culte de la paresse, sa prétendue légèreté qui préfère le rythme des mots au message des idées, et j’ai oublié l’essentiel : la timidité de ce non-conformiste, pas militant pour un sou, pas même pour la liberté sexuelle ?

- J’en connais qui ne le mettront pas au purgatoire.

- De toute façon, ils le redécouvriront. Tôt ou tard. Tu sais pourquoi ? Parce qu’il a écrit comme il a vécu : en sursis. Le sursis rabaisse les choses et met de la musique dans les paroles. A condition d’avoir la grâce qui transforme un corps défaillant en instrument de langage. C’est mystérieux, mais ça arrive. Alors le sursis rend les gens stylistes. Même quand ils sont profs de sémantique. Armand était un type malade qui a toujours frôlé la mort : elle freinait ses plaisirs, mais elle lui donnait aussi cette petite fièvre qui module sa phrase pas comme celle des autres. On n’écrit que depuis la mort, rappelle-toi ça - ou de solitude, tu verras toi-même. Allez, petit Écureuil, pleure dans mes bras si cela peut te faire du bien. Mais c’est ainsi, tu le sais : « La mort, cette voix étrange... » Et puis, Armand t’aimait en « bulldozer » - tu te souviens qu’il t’imaginait comme ça au Rosebud ? Alors, est-ce qu’un bulldozer pleure ?

Julia Kristeva

Les Samouraïs [11]

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Suggestions parmi d’autres textes sur Barthes

Julia Kristeva, Barthes, résolument moderne

Julia Kristeva, De l’écriture comme étrangeté et comme jouissance

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Tel Quel & Roland Barthes
par Philippe Forest
 [12]

Les articles de Barthes dans Tel Quel

La littérature, aujourd’hui, TQ 7, Automne 1961
Littérature et signification, TQ 16, Hiver 1964
L’arbre du crime, TQ 28, Hiver 1967
Leçon d’écriture, TQ 34, Eté 1968
Comment parler à dieu, TQ 38, Eté 1969
Ecrivains, Intellectuels, Professeurs, TQ 47 Automne 1971
Réponses, TQ 47, Automne 1971
Situation, TQ 57, Printemps 1974
Untel par lui-même, TQ 61, Printemps 1975
L’obscène de l’amour, TQ 68 Hiver 1976
Délibération, TQ 82, Hiver 1979
On échoue toujours..., TQ 85, Automne 1980

« Dès le numéro 7, [automne 1961.] Tel Quel lance une vaste enquête intitulée ?La littérature aujourd’hui’ . Successivement, des questionnaires seront adressés à Roland Barthes, Nathalie Sarraute, Louis-René des Forêts, Michel Butor, Jean Cayrol et Alain Robbe-Grillet. Chacun d’eux est amené à situer ainsi la place de son travail dans le courant global de la modernité. Si le jeu avait été poursuivi plus avant, nous disposerions d’un panorama de la littérature [française] à l’aube des années soixante comparable à celui qu’avait dressé Jules Huret pour la génération symboliste. » nous dit Philippe Forest [13].

Ce tableau, pour partiel qu’il soit, indique que Roland Barthes était le N° 1 sur la liste des questionnés, témoignant indirectement, de l’intérêt que portait Tel Quel à recueillir sa position.

Plus loin, Philippe Forest, fait état d’un lien plus direct entre Barthes et Sollers, à l’automne 1961 :

« Philippe Sollers publie Le Parc [14], livre controversé qui obtient le prix Médicis. [...] Consulter le dossier de presse du Parc s’avère d’autant plus intéressant qu’on peut lire en parallèle les lettres privées que Sollers reçut lors de la parution de son roman. Roland Barthes félicite Sollers pour le ?swing’ de son écriture. »

Et la liste des articles de Barthes dans Tel Quel concrétise ce rapprochement qui conduira Roland Barthes, Philippe Sollers, Julia Kristeva jusqu’en Chine, en 1974.


[120 décembre au 7 février 2009, et en Tournée en France en 2009.

[2le samedi de 18h10 à 19h.

[3Plon, 200, p.100.

[4« De l’écriture comme étrangeté et comme jouissance », dans La haine et le pardon, Fayard 2005, p.509.

[5Julia Kristeva, Les samouraïs, Fayard 1990, Folio. p. 27.

[6Ibid., p 18-19

[7Ibid., Folio p. 24-25.

[8Marcelin Pleynet, L’Amour, Chroniques du journal ordinaire, Hachette-POL, 1980, p. 16.

[9Ibid. p. 32.

[10Julia Kristeva,
Les samouraïs, Fayard 1990, Folio.

[11Folio, p. 403-408.

[12extrait de Histoire de Tel Quel 1960-1982

[13Philippe Forest, Histoire de Tel Quel 1960-1982, Seuil, 1995. P71-72

[14Philippe Sollers, Le Parc, Seuil, 1995. p. 71-72

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2 Messages

  • Thelonious | 22 décembre 2008 - 17:34 1

    Le Gourde et Nulleau et son incroyable succès, relayé par des des journalistes complaisants ?
    Allez, balayons ces deux gros lourds avec Sollers dans Le Coeur Absolu :
    -" Vous êtes quand même célèbre, dit Liv.
    -Moi ? Mais non.Ou alors en creux, et à peine.Ou encore, vous savez ce que dit Karl Kraus :"Je suis devenu si célèbre à l’envers que le premier qui m’insulte est plus célèbre que moi."
    Pierre Bergé assez émouvant dans sa défense de Sollers, mais celui-ci en a vu bien d’autres, alors un médiocre (ou deux) de plus...


  • A.G. | 22 décembre 2008 - 16:12 2

    « Roland Barthes avait répliqué à ceux qui voyaient dans le "Perceval" de Rohmer de la naïveté là où il n’y avait que l’élan d’un coeur simple : « Vous réconciliez les habiles (c’est à dire les artistes de qualité) avec le peuple ». Il aurait renvoyé au néant les demi-habiles, ceux qui vivent du talent des autres tout en les dénigrant pour se grandir. L’ironie est tombée dans la main de la réaction. Elle est la Doxa. Elle est finalement le triomphe du lieu commun flaubertien. Aujourd’hui, c’est Homais qui ironise ! » (Fabrice Luchini)

    1. Perceval le gallois (1978)

    *

    2. Perceval le gallois (2008)

    *

    Le synopsis du film.

    JPEG - 66.7 ko
    Fabrice Luchini et Arielle Dombasle (dans le rôle de Blanchefleur)

    La 9ème séquence m’intéresse particulièrement :

    « Un matin d’hiver, on aperçoit, non loin du campement, un chevalier perdu dans la contemplation de trois gouttes de sang qu’une oie blessée par un faucon a laissées sur la neige. C’est Perceval. Le vermeil ressort sur le blanc et rappelle au jeune homme le teint frais de son amie Blanchefleur. L’attitude étrange du songeur, immobile sur sa monture et appuyé sur sa lance, étonne les compagnons du roi. Sagremor se flatte d’amener le rêveur à la tente royale, mais d’un simple coup de lance, Perceval le désarçonne. Le sénéchal Ké s’élance, la menace à la bouche, mais il est renversé lui aussi et se brise l’épaule. Seul Gauvain sait se conduire avec tact. Il a compris qu’une pensée noble occupe l’esprit de l’inconnu et qu’elle mérite d’être respectée. Perceval sort doucement de sa rêverie, et les deux chevaliers, reconnaissant entre eux une « accointance » , tombent dans les bras l’un de l’autre. »

    JPEG - 54.4 ko
    André Dussolier dans le rôle de Gauvain
    *

    Reprenons la citation de Luchini :

    « Il [Barthes] aurait renvoyé au néant les demi-habiles, ceux qui vivent du talent des autres tout en les dénigrant pour se grandir. L’ironie est tombée dans la main de la réaction. Elle est la Doxa. Elle est finalement le triomphe du lieu commun flaubertien. Aujourd’hui, c’est Homais qui ironise ! »

    Démonstration.

    1. Pierre Bergé face à Éric Naulleau

    *

    2. La leçon de Fabrice Luchini

    *

    Conclusion.

    Fondamentaux

    Soyons sérieux : jamais le fondamental, en pensée, en art, en littérature n’a eu plus de prix. Les milliards fument, les fonds remontent. Pierre Bergé a eu l’excellente idée de rassembler des préfaces d’auteurs français consacrées à des auteurs du passé (1). Là, vous allez de merveilles en merveilles : Claudel et Giono sur Homère, Tzara sur Villon, Gide sur Montaigne, Jouhandeau sur La Bruyère, Morand sur le cardinal de Retz, Camus sur Chamfort, Gracq sur Chateaubriand, Valéry sur Stendhal, Malraux sur Gide, Proust sur Morand... Voyez Valéry : « Stendhal avait remarqué que les hommes importants, si nécessairement associés à la bonne marche des affaires, sont nuls et muets devant l’imprévu. Un Etat qui n’a pas quelques improvisateurs en réserve est un Etat sans nerfs. Tout ce qui marche vite le menace. Ce qui tombe des nues l’anéantit. » Et Morand sur Retz dans la Fronde : « Sa plume est sublime quand il peint la rue en émoi. Nous n’oublierons jamais : " Le mal s’aigrit ; la tête s’éveilla ; Paris se sentit... L’on chercha, comme en s’éveillant à tâtons, les lois. " »

    Philippe Sollers, Le Journal du mois, 26 octobre 2008.

    (1) L’Art de la préface, Gallimard.

    *