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Manet et Mallarmé : "la plus complète amitié"

D 7 juin 2011     A par A.G. - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Ajout : Le portrait de Mallarmé par Manet (09-11-13).

La main devrait devenir une abstraction impersonnelle guidée seulement par la volonté, oublieuse de tout savoir-faire antérieur.

Stéphane Mallarmé,
Les Impressionnistes et Édouard Manet.

Il y a dans l’exposition Manet, actuellement visible au musée d’Orsay [1], une magnifique petite toile de 27,5 sur 36 cm que le peintre a réalisé en 1876 : le Portrait de Mallarmé.

Manet, Portrait de Stéphane Mallarmé, 1876 Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
Huile sur toile, 27,5 x 36 cm. Paris, musée d’Orsay.


«  Le portrait de Mallarmé par Manet est un chef-d’oeuvre de glissement subtil, de pensée saisie sur le vif », dit Sollers dans La Révolution Manet [2]. Dans le livre qu’il consacre à Manet en 1955, Georges Bataille en parle en ces termes :

[...] le Portrait de Mallarmé, de la même époque que Nana, est après l’Olympia le chef-d’oeuvre de Manet.

Je m’arrête à cette toile extraordinaire qui échappe en un sens au principe de silence dont je parle. L’éloquence de cette image est discrète, mais cette image est éloquente. Ce portrait signifie : il signifie ce que signifie Mallarmé. Malraux dit justement : « Pour que Manet puisse peindre le Portrait de Clemenceau, il faut qu’il ait résolu d’oser y être tout, et Clemenceau, presque rien. » Il n’en est pas de même du Portrait de Mallarmé.

Paul Jamot fut, à l’époque où Manet peignit ce portrait, l’élève du professeur d’anglais Mallarmé ; il fut frappé, quand il le vit, de la ressemblance. Il le dit dans l’ouvrage essentiel qu’avec G. Wildenstein et M.-L. Bataille, il a consacré à Manet. La question, néanmoins, n’est pas là. Pour les plus profondes raisons, ce portrait ne peut être détaché de Mallarmé. Ce regard évasif, en un sens tournant comme une fugue dans la chambre, ce visage que l’absence de fini libère de la pesanteur, cette attention glissante, pourtant puissamment attentive, et ce calme vertige, serait-ce l’émotion de Manet, que Manet traduisit sur la toile ? Il se peut, mais auparavant, ces formes rigoureuses, dont l’essence est l’ondulation du vol et la rapidité de l’oiseau, ces sévères harmonies de bleus pâles s’associent sur la toile à Mallarmé. Le jeu n’est pas seulement celui des formes et des couleurs, qu’exalte un frémissement du peintre : ce jeu est l’expression de Mallarmé.

Cette composition irait-elle contre un principe d’indifférence inhérent aux toiles de Manet ? Nous devons dire plutôt que rien en lui ne heurte le sentiment que nous donnent les chefs-d’oeuvre du peintre — qui nous réduisent à l’honnêteté du dépouillement. Ce qui se passe ne dément pas, ce qui se passe expose cette valeur suprême, qui est la fin de la peinture. Cette valeur est l’art lui-même, en quelque sorte dépouillé, qui succède à ces ombres pathétiques, que le passé voulut mettre en puissance du monde. L’artiste, s’il est Mallarmé, est la présence de l’art, l’absence de lourdeur, rien de plus. Lorsque Manet peignit le Portrait de Mallarmé, pouvait-il détruire la signification du sujet qu’il avait choisi ? Mais le sujet lui-même était la poésie, dont la pureté est la fuite éperdue des ombres, et qui laisse transparaître l’irréel.

Ce portrait est l’un des hasards heureux de la peinture : il en expose à nos yeux la profondeur, dépouillée de vaine richesse. Ce qui transparaît dans ce tableau est cette suprême valeur, qui hante les ateliers depuis un siècle, et qui presque toujours est insaisissable. Valéry associait ce qu’il appela « le triomphe de Manet » à la rencontre de la poésie — en la personne de Baudelaire d’abord, puis de Mallarmé. Ce triomphe, semble- t-il, s’acheva dans ce tableau. De la manière la plus intime.

J’aperçois une sorte de grâce dans la rencontre de ces hommes, l’un et l’autre à la poursuite de la même chimère, l’un sur la toile, l’autre dans le jeu imprévisible des mots. La toile reflétait aisément ce qui réduisait l’homme au caprice peut-être le plus grave, mais en même temps le plus léger. La subtilité d’un jeu ne devait plus représenter que le jeu lui-même, au sommet du subtil. Inutile à cette fin d’y rien changer. Il suffisait dans le même mouvement de charger et de délier le trait du pinceau et de traduire ainsi l’insaisissable. Quelque chose demeure de cette profonde opposition à la fixité d’un sens jusque dans le portrait d’un écrivain anglais, de George Moore. Jamais peut-être la figure humaine n’est plus proche de l’innocence et de la vérité insaisissable de l’huître... Mais si le beau portrait de George Moore est subtil, la subtilité de celui de Mallarmé a certes un élément de plus, où il n’est rien qu’un léger mouvement tournant, qu’aucun glissement ne subtilise. [...]

Georges Bataille, Manet, 1955.

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Le portrait de Mallarmé par Manet

France Culture, Les Regardeurs, 9 novembre 2013.

Le portrait du poète Stéphane Mallarmé peint par Edouard Manet en 1876, ce « curieux tableautin » que Georges Bataille, notre regardeur, nous a décrit dans son livre consacré à Manet (Skira,1955).

Invité(s) :
Stéphane Guégan, conservateur au département des peintures du Musée d’Orsay, grand spécialiste de Manet, qui a été, en 2011, le commissaire de l’exposition "Manet inventeur du Moderne".
Guillaume Leblon, artiste.
Jean-François Chevrier, agrégé de lettres, historien et critique d’art.

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A gauche : Portrait de Clémenceau, 1879-1880. Huile sur toile, 94,5 x 74 cm. Paris, musée d’Orsay.
A droite : Portrait de George Moore, 1879. Pastel, 61,6 x 50,48 cm. Metropolitan Museum of Art, NY. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

***


Edouard Manet et Stéphane Mallarmé

Edouard Manet et Stéphane Mallarmé se rencontrent en 1873. Manet est connu mais insulté, ses tableaux font scandale ; Mallarmé n’a encore rien publié.

Le premier article de Mallarmé sur Manet — Le jury de peinture pour 1874 et M. Manet — date de 1874. Mallarmé y défend le peintre contre « la triste politique » du jury du Salon qui n’a accepté qu’un tableau sur trois et empêche le public « de voir tout ce qu’il y a ». Dans une lettre du 12 avril 1874, Manet le remercie : « Mon cher ami, si j’avais quelques défenseurs comme vous je me f... absolument du jury. »

En 1875, le poète publie Le Corbeau, un "livre-objet" de dix pages (35 x 54,5 cm) où le texte original de Poe, la traduction de Mallarmé et les illustrations de Manet sont, sur le même plan, également mis en valeur, inaugurant « une conception nouvelle entre poésie et peinture » (Isabella Checcaglini).

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Le corbeau (1875)

Texte d’Edgar Poe
Traduit par Stéphane Mallarmé

Cliquer sur la 1ère image




Dans une lettre à la poétesse Sarah Helen Whitman [3] du 31 mars 1877, Mallarmé écrit :

Le Corbeau vous a plu : j’en suis heureux : ce que vous dites de ma prose où j’ai tenté de conserver quelque chose du chant original, me charme ; quant aux illustrations si intenses et si modernes à la fois, je pensais bien que vous les aimeriez, dans leur réalité toute [sic] imaginative. L’ombre de l’oiseau dans la dernière ne me déplaît pas, comme mobile et juste ; mais j’aime moins la présence de la chaise, et comprend que vous avez trouvé le tout trop sommaire. Manet appartient complètement au mouvement artistique contemporain ; et (quant à la peinture) il en est le chef.

Le Corbeau sur wikisource

***


Un an plus tard, en 1876, Mallarmé publie son deuxième livre : L’Après-midi d’un faune. Le frontispice, les fleurons et cul-de-lampe sont à nouveau d’Edouard Manet. Il s’agit cette fois d’une plaquette de seize pages éditée chez Derenne.

La même année, Mallarmé publie un second texte sur Manet — Les impressionnistes et Edouard Manet. L’article paraît dans The Art Monthly Review, traduit par M. Rodinson. Comme l’original de Mallarmé est perdu, on ne dispose que des traductions de la traduction ! La première date de... 1959 (NRF), la dernière est celle d’Isabella Checcaglini dans Stéphane Mallarmé, Édouard Manet (éd. L’Atelier des Brisants, 2006).

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L’après-midi d’un faune (1876)

Texte de Stéphane Mallarmé
avec frontispice, fleurons et cul-de-lampe de Manet

Cliquer sur la 1ère image




***


En septembre 1881, Manet envoie à Mallarmé des illustrations pour les Poèmes d’Edgar Poe traduits par l’écrivain (Portrait d’Edgar Poe, Annabel Lee, La Cité en mer, La dormeuse) et publiés en 1888 cinq après la mort de Manet. Il accompagne son envoi d’un billet :

Mon cher ami, je joins à mes affreux dessins un autographe pour Mlle Mallarmé, il est de circonstance et fera bien en sa collection.

Il les lui avait d’abord refusées, le 30 juillet 1881 en lui écrivant :

Mon cher capitaine, vous savez si j’aime m’embarquer avec vous pour un travail quelconque, mais aujourd’hui c’est au-dessus de mes forces.

puis il s’était ravisé :

J’ai des remords et crains que vous ne m’en veuillez un peu, car j’y songe, c’est de l’égoïsme de n’avoir pas quand même accepté le travail que vous me proposiez, mais aussi certaines choses, que vous m’indiquiez me semblent impossibles à faire, entre autres, la femme qu’on voyait dans son lit par une fenêtre. / Vous autres poètes, vous êtes terribles et il est souvent impossible de figurer vos fantaisies, [...] S’il est possible de renouer l’affaire au retour de Paris, je tâcherais d’être à la hauteur du poète et du traducteur, et puis je vous aurais là pour me donner l’élan (Lettres citées par Wilson-Bareau, Manet par lui-même, Atlas, 1991. [4])
*

Poèmes d’Edgar Poe
Les dessins de Manet (1881)

Cliquer sur la 1ère image

A gauche : Portrait d’Edgar Poe, 1881. 28 x 21,4 cm. BnF, département des Estampes.
A droite : Annabel Lee, 1881. BnF, département des Estampes. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

A gauche : La dormeuse, 1881. BnF, département des Estampes.
A droite : La Cité dans la mer, illustration pour Poe, 1881. BnF, département des Estampes. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

***


« La plus complète amitié »

Manet meurt le 30 avril 1883. Du 5 au 29 janvier 1884, ses oeuvres sont exposées à l’École des Beaux-Arts. Le public lui fait un triomphe. Le 13 janvier, Mallarmé écrit à Verlaine qu’enfin on peut prendre « le temps de parcourir les salles de l’Exposition Manet ; et de considérer un des plus magnifiques efforts d’art qui ait paru. » En 1885, il écrira au même Verlaine :

J’ai, dix ans, vu tous les jours mon cher ami Manet, dont l’absence aujourd’hui me paraît invraisemblable. (Lettre du 16 novembre 1885)

La « complète amitié » ?

[le] talent si beau et la rare dignité littéraire, c’est là ce qui noue, entre hommes même se rencontrant de loin en loin seulement, des liens que je regarde comme la plus complète amitié. (Lettre à Mme Valande du 20 juin 1884)

En 1888, Mallarmé dédie à Manet la première édition des Poèmes d’Edgar Poe : « A la mémoire d’Édouard Manet, ces feuillets que nous lûmes ensemble » [5].

Bataille, en 1955 :

J’aperçois une sorte de grâce dans la rencontre de ces hommes, l’un et l’autre à la poursuite de la même chimère, l’un sur la toile, l’autre dans le jeu imprévisible des mots.

Mallarmé possédait trois oeuvres de Manet : Polichinelle, Lola de Valence et Hamlet et le spectre. Cette dernière lui fut offerte par la famille de Manet à la mort du peintre.

Manet, Hamlet et le spectre, 1877 Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
Pastel, 46 x 50 cm. Burton Agnes Hall, Yorkshire.

*


Le troisième texte de Mallarmé sur Manet ne sera publié qu’en 1897 dans Divagations.

Edouard Manet

par Stéphane Mallarmé

Stéphane Mallarmé, Divagations,
Paris Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle éditeur, 1897 [6]. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Qu’un destin tragique, omise la Mort filoutant, complice de tous, à l’homme la gloire, dur, hostile, marquât quelqu’un enjouement et grâce, me trouble — pas la huée contre qui a, dorénavant, rajeuni la grande tradition picturale selon son instinct, ni la gratitude posthume : mais, parmi le déboire, une ingénuité virile de chèvre-pied au pardessus mastic, barbe et blond cheveu rare, grisonnant avec esprit. Bref, railleur à Tortoni, élégant ; en l’atelier, la furie qui le ruait sur la toile vide, confusément, comme si jamais il n’avait peint — un don précoce à jadis inquiéter ici résumé avec la trouvaille et l’acquit subit : enseignement au témoin quotidien inoublieux, moi, qu’on se joue tout entier, de nouveau, chaque fois, n’étant autre que tout sans rester différent, à volonté. Souvenir, il disait, alors, si bien : « L’oeil, une main... » que je resonge.
Cet oeil — Manet — d’une enfance de lignée vieille citadine, neuf, sur un objet, les personnes posé, vierge et abstrait, gardait naguères l’immédiate fraîcheur de la rencontre, aux griffes d’un rire du regard, à narguer dans la pose, ensuite, les fatigues de vingtième séance. Sa main — la pression sentie claire et prête énonçait dans quel mystère la limpidité de la vue y descendait, pour ordonner, vivace, lavé, profond, aigu ou hanté de certain noir, le chef-d’oeuvre nouveau et français.

Stéphane Mallarmé, Divagations, 1897.

***

Lire : Aux origines de l’art moderne. Le Manet de Bataille

Stéphane Mallarmé, Edouard Manet

Isabella Checcaglini, Mallarmé en anglais : « The Impressionists and Édouard Manet ».

***

[5La deuxième édition (1889) sera dédiée à Baudelaire, le premier traducteur de Poe.

[6Cf. wikisource.

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