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« Merde, mais c’est du Rimbaud, ça ! »

Les emprunts de Ph. Sollers

D 22 octobre 2012     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Noté sur le pertinent site de Grapheus, cet extrait d’article dont le titre d’origine est « addiction à Sollers ? », mais qui aurait pu, tout aussi bien porter le titre que nous avons choisi, et présent dans le texte.

Grapheus

Dès qu’un Sollers paraît en poche, j’achète. Je poursuis donc l’emplissage de mon rayon "Sollers".

Et toujours je commence ma lecture du "dit" avec un mélange de réticence et d’allégresse. J’y guette les petites leçons de littérature de monsieur Sollers. J’y redoute les miroirs un peu trop narcissiques de monsieur Joyaux.

[...]

Dans les Voyageurs du Temps, le héros - Sollers ou son héros ? de l’autofiction à l’autobiographie fictionnelle, je ne sais jamais où il me perd ? - le héros donc est vieillissant, il fréquente un centre de tir et son "corps le freine"... Il y a aussi une "Bête" et ses "Parasites".

Ça déborde d’érudition : un vrai guide du Routard parisien. La rue du Bach, la rue Sébastien-Bottin, l’église Saint-Thomas d’Aquin, etc. Je ne savais que peu par exemple de Raspail et de son boulevard.

Mais Rimbaud encore.

Ça tient de l’incantation chez Sollers et ce n’est point pour me faire fuir - ( dans Studio, plus de soixante pages nommant le poète sur deux cents soixante et audacieusement le rapt pour un essai, du titre "Illuminations", mais sans article)

Donc à la page 67, le "je" de Sollers entend des phrases et le lecteur, quand il arrive au milieu de la page " loin des vieilles retraites et des vieilles flammes, loin des charniers indescriptibles" se surprend à murmurer : « Merde, mais c’est du Rimbaud, ça ! ».

Eh oui ! C’est bien du Rimbaud "sur ondes ultracourtes, une écoute numérique des Illuminations", lui suggérera le "je" de Sollers.

Alors le lecteur saute sur son vieux Pléiade, celui de 1954 et lit et relit Les Illuminations. Relit encore. Déchiffre le "cut-up" de Sollers et se promet de relever le défi : « Qui fera mieux le dira et ça se saura. »

Il est juste qu’une fin fastueuse répare les
âges d’indigence, et qu’un jour de victoire nous
fasse oublier la honte. Il est bon de marcher sur
le sable rose et orange qu’a lavé le ciel vineux .
Il est normal que survivent de féeriques aristocraties
ultra-rhénanes, japonaises, guaranies,
propres à recevoir la musique ancienne (XXVIII) . L’Europe
s’éveille a peine après le déluge, loin des
vieilles fanfares d’héroïsme, loin des meurtriers
sans nom, loin des vieilles retraites et des vieilles
flammes, loin de ses charniers indescriptibles,
comme si une voix féminine arrivait enfin au
fond des volcans et des grottes arctiques (XXIX).

Quant à cet hôtel, dont je ne dirai pas le nom, ses
fenêtres et ses terrasses sont pleines d’éclairages,
de boissons et de brises riches, ouvertes à l’esprit
des vovageurs et des nobles (XXX). Certes, il v a un
moment d’étuve, de mers enlevées et d’embrasements
souterrains, et la planète est emportée
dans des exterminations conséquentes,(XXXII) mais
cette catastrophe n’empêche pas les voyageurs
d’éprouver la nouveauté chimique et de trouver
en elle leur fortune personnelle. C’est un Vaisseau
s’éclairent sans fin des stocks d’études.
Sur cette Arche, chassés par l’extase harmonique,
un couple de jeunesse s’isole, chante et se poste (XXXIII).


Les Voyageurs du Temps, p. 67.

Les chiffres romains renvoient aux Illuminations « cutées ».

Crédit : grapheus.hautetfort.com/archive/2011/01/index.html

* Sollers en Folio, c’est enrichir son Musée personnel portatif dont parlait Malraux dans Le Musée imaginaire. Quel portrait de quel peintre illustrera Trésor d’amour - on y attend Stendhal -, le roman récemment paru quand il sera édité en poche ? dans six mois, dans un an ? Choix du maquettiste ou de l’auteur ?
(Toujours le choix de l’auteur - NDLR
sortie de Trésor d’amour en version folio est imminente. Annoncée pour le 31/10/2012. Précommande sur amazon. Non, ce n’est pas Stendhal en couverture mais une peinture de Manet, une version de Nana : « Femme de dos face au miroir », 1866.)

Trésor d’amour sur amazon

** Il renouvelle ce genre d’emprunt avec "la Divine Comédie". Mais ce n’est pas du plagiat, n’est-ce pas ! c’est un livre d’entretiens.

*

La Nana de Manet

La « Femme de dos face au miroir », 1866, n’est pas la plus célèbre Nana de Manet. Celle de 1877, intitulée d’ailleurs Nana est beaucoup plus connue pour avoir été refusée au salon de 1877. Voici ce que disait J.-K. Huysman, un critique de l’époque, de la Nana présentée au salon (la filiation entre les deux tableaux est néanmoins d’évidence si forte que ce qui est dit pour l’un peut s’appliquer à l’autre).

Publié dans L’Artiste, du 13 mai 1877.
par J.-K. HUYSMANS

Le tableau de Manet que le jury du Salon de 1877 a refusé d’admettre, à l’unanimité des voix, vient d’être exposé aux vitrines de la maison Giroux. Inutile d’ajouter que, matin et soir, l’on s’entasse devant cette toile et qu’elle soulève les cris indignés et les rires [...]

Le sujet du tableau, le voici : Nana, la Nana de L’Assommoir, [1] se poudre le visage d’une fleur de riz. Un monsieur [2]la regarde. Je déclare tout d’abord que je reconnais, dans cette nouvelle oeuvre de M. Manet, de singulières défaillances, j’y trouve également cette gaucherie d’exécution tant insultée par ces aimables peintres qui soufflent des princesses en baudruche et les suspendent au plafond satiné des boudoirs avec ces étiquettes imbéciles : Premier trouble, Jours heureux, Puis-je entrer ?, Rêverie, mais j’y vois aussi ce qu’aucun des peintres non impressionnistes n’a encore su faire : la fille [3] !

Rendre l’attitude irritante des hanches qui se tortillent, rendre la polissonnerie des regards noyés, faire sentir l’odeur de la chair qui bouge sous la batiste, rendre le luxe des dessous entrevus, exprimer les prostrations, les énervements, la bestialité joyeuse ou la résignation fatiguée des filles, tout cela n’a pu être réussi par ces milliers de peintres que l’école des Beaux-Arts lâche, en des jours de malheur sur le pavé de la capitale.

Mais revenons-en au tableau de Manet. Nana est debout, se détachant sur un fond où une grue passe, effleurant les touffes cramoisies de pivoines géantes ; elle est en corset, les épaules et les bras sont nus, la croupe renfle sous le jupon blanc, les jambes serrées dans des bas en soi grise, brochés sur le coup de pied, d’une fleur éclatante, se perdent, sans plis, dans des mules à hauts talons, d’un violet intense. Nana lève le bras et approche de son visage, sur lequel foisonne sa tignasse couleur de paille, la houppe qui va le nuer et couvrir de sa poussière embaumée par l’ihlang les minuscules points d’or qui mouchettent sa peau.

Comme dans certains tableaux japonais, le monsieur sort du cadre, il est enfoui dans un divan, les jambes croisées, la canne entre les doigts, dans cette attitude de l’homme qui détaille nonchalamment la femme quand lentement elle se harnache. - Il a gardé son chapeau, il est comme chez lui - pour l’instant du moins. - Nana n’a point à se gêner ; son amant ne doit plus rien ignorer d’ailleurs des joies que lui ont promises ses toilettes de bataille, le premier soir qu’il la rencontra. Si je ne craignais de blesser la pudibonderie des lecteurs, je dirais que le tableau de M. Manet sent le lit défait, qu’il sent en un mot ce qu’il a voulu représenter, la cabotine et la drôlesse. Observation profonde : les bas que des personnes peu habituées sans doute aux déshabillés emphatiques des filles, trouvent invraisemblables et durement rendus, sont absolument vrais ; ce sont ces bas à la trame serrée, ces bas qui luisent sourdement et se fabriquent, je crois, à Londres.

L’aristocratie du vice se reconnaît aujourd’hui au linge ; la plus piètre histrionne arbore des toilettes tapageuses, mais la véritable opulence éclate plus dans la dentelle des chemisettes et dans les bas et dans les bottines mignonnement ouvrés, que dans les robes ornées de fanfreluches et les chapeaux surmontés de panaches et d’oiseaux. J’ajouterai encore que la convoitise, que le rêve, que l’idéal des filles du peuple qui, après avoir longtemps piétiné sur le fumier des rues ont pu sauter, un beau jour, sur la plume des lits, est de se tailler des vêtements et de coucher dans cette étoffe. - La soie, c’est la marque de fabrique des courtisanes qui se louent cher.

Nana est donc arrivée, dans le tableau du peintre, au sommet envié par ses semblables et, intelligente et corrompue comme elle est, elle a compris que l’élégance des bas et des mules était, à coup sûr, l’un des adjuvants les plus précieux que les filles de joie aient inventés pour culbuter les hommes.

Il serait puéril de le nier. Les bas d’azur à jarretière citron, les bas cerise, les bas noirs brodés de ramages blancs, les bas à damier cramoisi et soufre, les bas mauve ou fleur de pêcher, diaphanes et laissant discrètement percer le rose de la peau ou épais et dessinant seulement le contour troublant du mollet, sont aussi bien que les pierres serties, que les gazes très claires, que le fard de Chine, le blanc de perle, le bleu myosotis, aussi bien que les pâtes musquées et le kh’ol d’Orient, les poivres longs, les rouges piments, les sauces incendiaires, habiles à réveiller la torpeur des estomacs lassés.

Manet a donc eu absolument raison de nous représenter dans sa Nana, l’un des plus parfaits échantillons de ce type de filles que son ami et que notre cher maître, Emile Zola, va nous dépeindre dans l’un de ses plus prochains romans. Manet l’a fait voir telle que forcément elle sera avec son vice compliqué et savant, son extravagance et son luxe des paillardises.

Ces quelques observations sur les attraits maquillés des femmes m’ont semblé nécessaires pour expliquer les détails du tableau et l’artiste volupté qui s’en dégage. Je passe maintenant à la facture de l’oeuvre même. Ainsi que je l’ai dit plus haut, Manet est loin d’être un peintre irréprochable, mais sa Nana est incontestablement l’une des meilleures toiles qu’il ait jamais signées. Le bras cerclé d’or, la main qui tient la houppe de cygne, une petite main assouplie par les crèmes et armée d’ongles en amande, soigneusement limés, sont, de tous points, charmants, les jambes sont fermes, on sent sous l’enveloppe brillante qui les couvre, la chair et non l’étoupe. Le seul reproche que je fasse à M. Manet, ainsi qu’à la plupart des impressionnistes, c’est l’abus des blancs crayeux, des rouges sales, des noirs brutalement plaqués ; la tête de Nana n’est pas heureuse, l’attache du cou médiocre, mais tout le corps, depuis l’épaule jusqu’aux plantes, est absolument bien. Le monsieur assis, le ’voyant’ est également parfait ; quant aux accessoires, ils sont brossés avec une largeur que les Desgoffe et autres léchotteurs devraient bien lui envier ! Le divan, la robe bleue, jetée, au hasard des plis, sur une chaise, l’azalée qui s’épanouit, rouge, dans son cache-pot, tous les petits meubles du boudoir enfin, sont enlevés avec une vigueur et une bravoure vraiment remarquables !

Telle qu’elle est, avec ses qualités et avec ses défauts, cette toile vit et elle est supérieure à beaucoup des lamentables gaudrioles qui se sont abattues sur le Salon de 1877 ; je me demande si vraiment il faudra, pendant longtemps encore, que pour être admis dans ce temple du bric à brac, un artiste passe par le jugement des messieurs vieillis qui s’imaginent qu’un peintre ’fait distingué’ quand il se garde de rendre simplement l’être humain ou la nature, ainsi que son tempérament les lui a fait voir ?

J.-K. HUYSMANS


D’autres emprunts de Sollers avec Les Poésies de Lautréamont, ici.

Et aussi :

Sollers le citateur

Héraclite et les autres
par Grapheus

Les arriérés d’aujourd’hui, consommateurs colonisés de la bouillie littéraire anglo-saxonne, croient qu’on fait des citations pour briller, remplir la page, s’épargner un effort, alors qu’il s’agit d’un art très ancien et très difficile. Les écrits essentiels en sont pleins, le Talmud, par exemple. Le subtil Walter Benjamin, expérimentateur de haschisch et auteur d’un « principe du montage dans l’Histoire », le définit ainsi :
« Les citations, dans mon travail, sont comme des voleurs de grands chemins qui surgissent en armes, et dépouillent le promeneur de ses convictions. »

Sollers cite donc, et beaucoup. Il affirme encore que « ce ne sont pas des citations, mais des preuves ». Preuve « qu’il n’y a qu’une seule expérience fondamentale à travers le temps  » [4]. Parfois, il cite, mais n’avoue point ses sources. Les citateurs cités mériteraient fort d’être nommés.

Ainsi quand, au détour de la page 127, dans Les Voyageurs du Temps, je rencontre Héraclite que nous savons ne pouvoir lire qu’à travers ceux qui, du fond des siècles, le lurent et le citèrent.

Qu’est-ce que le Temps ? Un enfant qui s’amuse, un royaume d’enfance qui se joue aux dés.

Ici, un certain Hippolyte, auteur de Réfutation de toutes les hérésies.

Là, Diogène Laerce [5]
dans Vies et Doctrines des philosophes illustres, Livre IX, Héraclite, 3.

« II s’était retiré dans le temple d’Artémis, et jouait aux osselets avec des enfants. Aux Ephésiens qui s’étaient attroupés autour de lui, il dit : "Imbéciles, qu’est-ce que cela a d’étonnant ? Ne vaut-il pas mieux s’occuper à cela, plutôt que d’administrer un Etat en votre compagnie ? »

Voilà un homme.

Crédit : Grapheus


[1Le Nana de Zola, suivra en 1880, postérieur à L’Assommoir et aux tableaux de Manet. Thème de la prostitution féminine à travers le parcours d’une courtisane qui va user de ses charmes parmi les plus hauts dignitaires du Second Empire. Le chapitre de la prostitution et la politique court l’Histoire, la petite et la grande, sexuée, depuis que les hommes (et aussi femmes) de pouvoir existent. - NDLR.

[2Pas n’importe qui : "un monsieur", co-noté : de la "bonne société". - NDLR.

[3Co-noté la drôlesse, la fille de joie, la fille des rues, fille de mauvaise vie... - NDLR.

[4L’Étoile des amants, Gallimard 2002, Folio n° 4120, p. 85.

[5Hyppolite et Diogène Laerce,l’un et l’autre, au IIe siècle de notre ère.

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1 Messages

  • A.G. | 25 octobre 2012 - 00:32 1

    Citations, emprunts, preuves, plagiat : encore du chinois ?

    Comme le remarque Rémi Matthieu dans L’éclat de la pivoine :

    On a assez répété, jusqu’à la caricature, que l’industrie chinoise ne savait que copier les productions occidentales. C’est bien sûr exact à un moment donné, dans un contexte donné, et pour des raisons qui ne sont pas que commerciales. Car il est vrai que, dans la culture chinoise, la notion de plagiat n’est pas forcément négative : le verbe xue signifie « étudier », mais aussi « s’inspirer, copier, plagier » (positivement parlant). L’exemple remonte à fort loin : Confucius affirmait ne rien inventer mais seulement transmettre, c’est-à-dire citer. Dans toute la Chine ancienne puis classique, l’idée même de propriété intellectuelle n’était pas reconnue. On citait un texte sans en évoquer l’auteur, on modifiait l’énoncé de son propos sans même le mentionner. Le « copié-collé » (si l’on peut dire) est le mode originel de l’écriture chinoise et de toute la culture lettrée. Chacun étant censé connaître (l’ignorer aurait été une marque d’inculture) l’auteur ou le texte allégué. La plupart des œuvres de l’Antiquité sont des patchworks dont il n’est pas toujours aisé de reconstruire les origines multiples. (p. 211)