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Un damné de l’écriture (suite) : Toutes ses femmes

suivi de Lorànt Deutsch dans les pas de Céline

D 7 juillet 2011     A par Viktor Kirtov - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Elizabeth Craig, Américaine, danseuse, grand amour de L.-F. Céline et dédicataire de Voyage au bout de la nuit. était belle, séduisante, émancipée. Gen Paul le confirme dans une ’interview vidéo d’archive - document récemment diffusé sur la chaîne Histoire. Céline l’a aimée, l’a recherchée aux Etats Unis, en 1934, où elle était retournée. Il ne réussira pas à la convaincre de revenir. Elle avait vécu avec lui huit ans de 1926 à 1933.
Céline occupé à la rédaction du Voyage, la délaissait trop. Gen Paul, l’ami d’alors et des bordées avec Céline, le peintre de Montmartre, gouailleur, argotique, le trompettiste habitué de la nuit parisienne la sortait.


La fanfare La Chignole à Montmartre. A la trompette à droite, le peintre Gen Paul
En médaillon, Céline aux côtés de Gen Paul en 1942

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Il suffit d’écouter Gen Paul, dragueur affiché, pour comprendre qu’en bon ami partageur, il consolait la belle, lorsqu’elle se sentait délaissée par son Louis, trop pris par son Voyage.
« Avec Ferdine, on fréquentait de la ballerine, on avait le sens de l’esthétique », confie Gen Paul ! L’écouter, donne le sentiment d’entendre des répliques de personnages de Céline. Gen Paul, finira cependant par se fâcher avec son ami, excédé par ses « vacheries » jusqu’à voir en lui un « monstre ». Elizabeth Craig, sa muse la plus emblématique d’alors, au contraire, témoigne de son « immense tendresse  ». [1]
Céline était séduit et l’appelait « L’Impératrice », jeunesse impériale, la grâce de la danseuse. Elle avait 23 ans, il en avait 32. Lire l’article "Céline : Toutes ses femmes", par Jacques Henric, pour mieux comprendre l’importance qu’elle a jouée auprès de l’écrivain.

Qu’est devenue Elisabeth Craig ? On n’entendra plus parler d’elle jusqu’en 1988, date à laquelle l’universitaire américain Alphonse Juilland la retrouvera, quelques jours avant Jean Monnier, qui était sur sa trace également. Il lui consacrera un livre « Elizabeth et Louis ». nous vous le présenterons.

En contrepoint, nous laisseront, à regret, les femmes de Céline - il avait bon goût - « le sens de l’esthétique » - pour suivre un magicien, Laurent Deutsch qui se met dans les pas de Céline. Le comédien conteur va faire revivre les lieux de la capitale ayant compté dans la vie et l’ ?uvre de l’écrivain. Un film documentaire qui sera diffusé à l’automne sur la chaîne Histoire.

Mais tout d’abord, en guise de préambule, un court extrait du Céline par Philippe Sollers que nous avons intitulé : « La chanson de geste de Céline »

La chanson de geste de Céline

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Crédit : Télérama Hors série, juin 2011

Il y a chez Céline une physiologie de l’écriture et une écriture physiologique qui tiennent de la grande poésie.

Je suis allé sur ses pas, au Danemark. Je regardais la mer, non loin d’Elseneur. Hamlet vous fait signe, des fantômes peuvent éventuellement apparaître, hou ! hou !... C’est de la grande dramaturgie, avec ce qu’il faut de comique. Terrible mais drôle ou, pour reprendre les mots de Mallarmé : "Un tourbillon d’hilarité et d’horreur." Nous sommes dans la chanson de geste, au sens le plus fort du terme, la geste, la revendication d’écrire dans une langue vi vante, alors que tout s’écrit alentour dans une langue morte. Ou, pire, une langue étrangère à elle-même, une traduction, un idiome de seconde main. Même des textes écrits en français par des écrivains français le sont dans une langue déjà presque morte. C’est pourquoi Céline affirme : "Ce que je fais n’a rien à voir avec la prose-prose des arriérés naturalistes français ou américains."

Philippe Sollers
Céline, éd. Écriture, 2009.

Céline : Toutes ses femmes

Chevaleresque, Céline ? Pour ainsi dire... L’écrivain s’attache sincèrement à chacune de ses conquêtes. Mieux : les femmes lui permettent de transfigurer son écriture, jusque dans les fameux pamphlets.

Il était beau, le jeune Céline. Les femmes qui l’ont connu en témoignent. Épouse, maîtresses, amies, toutes ont été sous le charme. Un solide gaillard, carrure athlétique, belle gueule d’acteur de cinéma, dont l’allure virile était tempérée par une séduisante nuance de féminité, annonçant une fragilité intérieure et communiquant au personnage une sorte d’aura romantique. La grâce, quoi !

Reportons-nous aux photos de lui datant des années 1920-1930, on comprend que beaucoup de femmes aient craqué. Et puis il y a les yeux. Ah ! ces yeux et ce regard du Louis Destouches, des yeux d’un gris-bleu très clair, avec des nuances de vert. Écoutons sa fille, Colette : « Ce qui impressionnait d’abord, c’était son regard, intense, inquisiteur et subjuguant. Ses yeux bleus, impossible d’y couper, l’impression de ne plus rien avoir à soi. Quand j’étais petite, ses yeux se posaient sur moi avec une douceur et une chaleur que je n’ai pas oubliées. Ils exprimaient une grande tendresse ... »

Si le visage fatigué, amaigri du Céline âgé, tel qu’on peut le voir dans les divers enregistrements télévisés qui ont été faits de lui, ne conserve rien de la prestance, de la mâle beauté ni de la douceur un peu hautaine des années de l’écriture du Voyage, les yeux, ces mêmes yeux bleus, sont toujours là, illuminant le visage, lui restituant sa jeunesse. C’est probablement avec cette douceur, cette chaleur, cette tendresse, évoquées par sa fille, que le regard de Céline se posait sur les femmes qu’il a aimées, qui l’ont aimé. Qu’il fût en plus « bien balancé », comme dira sa copine Arletty, ne pouvait qu’ajouter à sa séduction.

Alors, homme à femmes, Céline ? Sûrement pas. Cette horrible expression ne s’applique pas à lui. Céline n’est pas un dragueur, pas un don Juan. C’est un timide avec les femmes, un délicat, un raffiné. Rien à voir avec un Drieu la Rochelle, l’homme couvert de femmes, pris dans les embarras d’une sexualité déjantée. Rien non plus avec un Morand, dont les très misogynes et très répugnantes pages sur les femmes, dans son Journal, n’ont rien à envier, dans le registre de la vulgarité et de la surenchère haineuse, à celles sur les Juifs. Soit dit en passant, à côté de la légitime indignation suscitée par l’antisémitisme de Céline, il est étrange de constater la curieuse mansuétude, voire impunité, dont ont bénéficié d’autres écrivains, antisémites notoires, bons écrivains au demeurant, plus malins, plus propres sur eux, je veux dire l’un sans doute parce qu’il était chrétien, comme Marcel Jouhandeau, l’autre parce qu’il fut ambassadeur et promis à l’Académie française, comme Paul Morand... Paradoxe : c’est d’un de ses pires ennemis, Jean-Paul Sartre, que Céline serait probablement le plus proche par la manière dont l’un et l’autre se comportèrent (performances sexuelles mises à part) avec les femmes qui leur furent attachées.

Pas homme à femmes, Céline, donc, mais homme ayant aimé les femmes, ayant été aimé par les femmes, ou plus justement dit : ayant aimé des femmes, ayant été aimé par des femmes. Relisons le volume des Lettres à des amies, publié par Gallimard en 1979. Premier constat : beaucoup d’étrangères, point commun avec Aragon, et grande différence avec Breton, qui avouait dans une enquête sur la sexualité qu’il lui était impossible de faire l’amour avec une femme noire et qu’il ne supportait pas un accent étranger chez une partenaire sexuelle. Erika Irrgang, rencontrée par Céline en 1932, est une étudiante allemande ; Cillie Ambor, gymnaste, est autrichienne, d’origine juive ; Évelyne Pollet, écrivain, est de nationalité belge ; Karen Marie Jensen, danseuse, est danoise ; la danseuse Elizabeth Craig, probablement son seul vrai grand amour, est américaine.

Toutes, les Françaises comprises - la pianiste Lucienne Delforge, la journaliste Élisabeth Porquerol -, sont très jeunes quand Céline fait leur connaissance. A l’endroit de chacune, il se comporte en amant et en père très protecteur. Les lettres qu’il leur adresse comptent parmi les plus insolites et les plus émouvantes de la littérature épistolaire amoureuse. Céline conseille, morigène, fait la leçon, en appelle à son expérience de médecin. A l’une : « Faites du sport  ».« Pas d’amour sans préservatif, ou alors PAR-DERRIÈRE ». Il se force à jouer les cyniques. Les hommes ? « Exploitez-les, c’est tout », « Devenez franchement vicieuse sexuellement ».

A une autre, après avoir rappelé le souvenir ému qu’il garde de ses cuisses, il reproche, au lieu de parler et penser « pope » comme lui, de se complaire dans l’effusion lyrique, de se laisser bercer par les ritournelles du « parlez-moi d’amour ».

Dès qu’il sent une certaine poix sentimentale envahir le discours, Céline se cabre. Pudeur de sa part. Ce n’est pas le sexe qui est tabou chez lui, mais la roucoulade amoureuse. Sans doute manifeste-t-il aussi un réflexe de défense presque animal contre une tentative de mainmise sur lui, qui mettrait en péril la liberté qu’exigent son travail et sa vie d’écrivain ? Pour couper court et étouffer le départ de feu naissant de la jalousie, il relance sa correspondante sur les plaisirs du sexe, lui une coucherie à plusieurs ou l’incitant à bien « s’amuser » avec d’autres hommes en pensant à lui. « On peut aimer bien des gens à la fois. C’est une vérité qu’on ne trouve guère qu’en mourant  ». lui écriti-il. Ou, en désespoir de cause, il conseille à sa jeune amante d’épouser son prétendant du moment, un « homme noir et poilu » qu’elle pourra faire « cocu » à la première occasion.

«  On peut aimer bien des gens à la fois. C’est une vérité qu’on ne trouve guère qu’en mourant.  »


1. L’Américaine Elisabeth CRAIG, 24 ans - 2. La Danoise Karen Marie JANSEN, aussi danseuse et amie d’Elisabeth - 3. L’étudiante allemande Erika IRRGANG rencontrée en 1932.
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A la romancière Évelyne Pollet, il apportera son aide pour la publication d’un roman qu’elle peine à faire éditer, prenant sur son temps pour lire le manuscrit et suggérer corrections et améliorations. Céline n’abandonne jamais les femmes qu’il a aimées. En dépit de ses dénégations, c’est un sentimental et un fidèle, à sa façon. Et quand il juge qu’il ne peut faire autrement que de rompre et de s’éloigner, il console ainsi son « petit chéri » (la musicienne Lucienne Delforge) : « Je suis bien plus avec les gens quand je les quitte. » Et, pour qu’elle soit sans regrets, il prend soin de se dévaluer à ses yeux. Il lui parle de sa « puante personne  », comme à d’autres il se qualifiait de « cochon  », de vieux « débauché » malade, mettant ainsi en pratique à leur endroit le principe de base du « je à la merde », selon lequel, avant de commencer à écrire, il était recommandé de se couvrir soigneusement de « merde  ».

J’en viens à l’essentiel : les femmes, quel rôle ont-elles joué à leur insu dans l’écriture des livres de Céline ? Dans les lettres que celui-ci adresse dans les années 1930 à son amie autrichienne, Cillie Ambor, des passages devraient retenir l’attention, lesquels, pour ma part, m’amènent à risquer une interprétation sur l’apparition et la montée en puissance des délires antisémites de l’auteur de Bagatelles pour un massacre et sur leur décroissance, voire leur disparition. Début 1933, voilà le même homme, celui qui va bientôt être l’aveuglement même devant la tragique folie dans laquelle l’Europe et le monde vont être plongés, qui fait précocement preuve d’une lucidité politique et d’une intuition prophétique dont bon nombre de ses confrères écrivains, y compris de gauche, sont alors privés. Ses avertissements à son amie juive se font pressants : « Il semble bien que Hitler doive finalement écraser l’opposition comme en Italie  », « Je me demande si vous êtes en sécurité à Vienne, si l’hitlérisme ne va pas envahir aussi l’Autriche [ ... ] Demain l’Europe entière sera raciste [sic] et pour longtemps !  », « Si cet hitlérisme vous envahit, quel abominable tourment alors !  » ... Est-il aventureux de soutenir que là où il y a femme les démons céliniens sont en déroute ? Là où les femmes manquent, la bête immonde se réveille. Femmes à nouveau : la revoilà muselée et réduite à l’impuissance. Pour preuve, l’écriture des pamphlets, notamment Bagatelles pour un massacre et Les Beaux Draps...


Lucette ALMANZOR (A la barre, au centre). Vers 1935, jeune danseuse de 23 ans, rencontrée à Paris.
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On sait que Céline admirait les danseuses et que les femmes qu’il a aimées étaient toutes d’une grande beauté physique. Prenons les premières pages, admirables (eh oui !), de Bagatelles. Les femmes y sont présentes, des danseuses justement. « Dans une jambe de danseuse le monde, ses ondes, tous ses rythmes, ses folies, ses v ?ux sont inscrits !... Jamais écrits !... Le plus nuancé poème du monde !... » C’est ce poème jamais écrit que Céline, lui, écrit. Notamment dans le ballet Naissance d’une îée, qui ouvre Bagatelles. Et puis, après cette quarantaine de pages qui valent celles de romans, les femmes, ces « fées », disparaissent. Plus que des hommes. Catastrophe ! Le poème laisse place à une prose haineuse, ordurière. Trois cents pages de boue ! Et, à nouveau, dans les dernières pages, miracle ! Une femme vient de réapparaître. Nathalie, le guide qui l’accompagna lors de son voyage en Union soviétique. Elle se manifeste à lui par une lettre. Et, soudain, le monstre baisse le mufle, l’hystérique scénographie de la haine cède devant le souvenir ému de cette Russe. Le poème reprend ses droits. Place à la musique, à la danse et à un nouveau ballet. « Musique !... ailes de la danse. Hors la musique tout croule et rampe... Musique édifice du rêve !...  »


Lucette ALMANZOR, jeune vers 1935.
Compagne indéfectible jusqu’à la mort de Céline
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Dans Les Beaux Draps, dont l’écriture et la publication suivent celles de Bagatelles, la bête immonde s’est réveillée, le cauchemar a repris, la haine antijuive se déchaîne, l’exécration ordurière fait s’affaisser l’écriture. L’homme du ressentiment Destouches est une fois de plus en proie à ses démons, l’écrivain Céline, lui, est en coma prolongé. Plus trace de ce fameux style dont il était si fier. Reste un ressassement gâteux qui s’étend sur plus de deux cents pages. Et puis, une fois encore, le miracle : une femme surgit de la nuit, cette fois pas une splendide étoile de ballet, non, une pauvre vieille, comme Céline en a vu défiler au cours de sa carrière de médecin. Elle surgit puis, fuyant le froid de sa maison et la solitude, elle s’enfonce dans la nuit d’une sinistre banlieue. « 86 ans !... comme ça toute seule. Sans chien ni chat... avec sa canne, sa mantille, et puis son falot !  » Dernières pages : le grand Céline est comme ressuscité par la grâce d’une vieillarde dont la frêle silhouette se confond avec le noir de la nuit. « Que tout se dissipe ! ensorcelle ! virevolte ! à nuées guillerettes ! Enchanteresses ! ne sommes plus... écho menu dansant d’espace ! fa  ! mi ! ré ! do ! si !... plus frêle encore et nous enlace... et nous déporte en tout ceci !... à grand vent rugit et qui passe !... »

Les femmes, les déesses, les fées, « coquines-ci, mutines-là !  ». sont revenues, la musique, la danse, la lumière aussi. Le grand vent qui les accompagne a balayé tous les miasmes, toutes les ordures. Tout n’est plus que « charges de joie ».

Jacques Henric
Télérama Hors série : Céline, juin 2011.
Céline entre les femmes et ses démons.

Jacques Henric est écrivain, essayiste et critique, membre du comité de direction de la revue Art Press. Il a publié notamment Louis-Ferdinand Céline (éd. Marval, 1991), Le Roman et le Sacré (éd. Grasset, 1991), La Légende de Catherine M. (éd. Denoël, 2001). Il vient de faire paraître La Balance des blancs (éd. du Seuil, coll. Fiction Cie).

Elizabeth Craig parle de Louis Ferdinand Céline

Alphonse Juilland

Elizabeth et Louis :
Elizabeth Craig parle de Louis-Ferdinand Céline.

Gallimard, 1994, 464 p.

Le livre sur amazon.

Qui était Elizabeth Craig à qui Céline avait dédié ’’Voyage au bout de la nuit’’, cette danseuse américaine dont il disait en 1932 qu’elle lui avait appris ’’tout ce qu’il y avait dans le rythme, la musique et le mouvement’’ ? Quinze ans après il se la rappelait, avec ’’les traits de Molière en femme, et tout en esprit ! tout son génie en même temps’’. ’’Quel génie dans cette femme ! ajoutait-il. Je n’aurais jamais rien été sans elle’’.

Elle a vécu avec lui de 1926 à 1933, et donc les années décisives de la rédaction de ’’Voyage au bout de la nuit’’, de 1929 jusqu’à sa publication en 1932. En 1934, il était allé en Californie pour la convaincre de revenir en France, en vain. Depuis, elle avait disparu de son univers, et par la suite avait échappé à la curiosité de ses biographes.

En 1988, Alphonse Juilland, professeur à l’université de Stanford, se livra à une véritable enquête policière, et il finit par la retrouver. De ses entretiens avec elle et de ses propres recherches est sorti ce livre qui est à la fois un étonnant témoignage sur le Céline de ces années, l’histoire d’une liaison et le portrait d’une femme qui n’était pas indigne de ce que Céline avait dit d’elle.

*

Bardamu et la belle Américaine

Critique de Philippe CUSIN, parue dans Le Figaro littéraire (4 février 1994)

La traîtresse ! L’enjôleuse ! La séductrice ! Il lui a suffi de paraître plus grande (et plus belle ?) qu’elle n’était, de montrer ses jambes, pour capturer Louis-Ferdinand Destouches, alias Céline, alias Ferdinand Bardamu. Elle l’appâte par son air de vierge innocente. Il succombe ! Elle le tient. Il ne la lâche plus, même qu’ils entretiennent une relation aussi charnelle que sentimentale.


Céline et Elizabeth Craig dans les Alpes, 1931.
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Le voici prisonnier, le Bardamu, déjà désabusé sur la nature humaine et pas encore vociférateur. Alors, parce qu’il croit à la vertu de cette créature, parce qu’elle affirme être ignorante et curieuse de tout, il l’entraîne : les claques, la place Clichy, Montmartre. Rencontre à Genève en 1926. Elle devient sa maîtresse. L’amour : 1927-1933. Fin de partie.

Mais l’amant a du génie, elle l’admire un peu, beaucoup, il entreprend Voyage au bout de la nuit. Possédé. La délaisse-t-il ? Non. La trompe-t-il ? Un peu, il est "suractivé", comme on disait à I’époque. Il lui lit des passages qu il traduit en anglais, elle ne possède pas le parler de Lautréamont, elle ne le désire pas. Est-elle jalouse de I’ ?uvre efflorescente ? Peut-être. Elle ne supporte plus rien, elle ne le supporte plus. Alors, comme toutes les femmes de mauvaise foi, elle s’invente un prétexte : "Je me sens vieillir"  ; ou : "Il est trop frénétique". Elle se sauve ! Refuse tout rapprochement, même lorsque Céline, en quête de gloire hollywoodienne (n’a-t-il pas célébré ses producteurs de cinéma ?), se rend aux États-Unis en 1934. Le Voyage triomphe, Céline reste planté, comme auraient dit Bébert et Bardamu. "Sonné", lance-t-il à l’éditeur Denoël. "Une histoire humainement infecte, vraiment américaine, hélas ! "

Qui était-elle donc, cette Elizabeth Craig à qui le Voyage au bout de la nuit (1932) est dédié ? Pourquoi lui a-t-elle fait tant de mal ? Par quel mystère a-t-elle abandonné celui qui vient de révolutionner le roman français ? Un professeur américain de littérature, le très distingué Alphonse Juilland, a résolu toutes ces énigmes en procédant à une enquête littéraire aussi exemplaire qu’unique. En 1988, il a retrouvé Elizabeth Craig, perdue dans le très confortable anonymat petit-bourgeois de la Californie du Sud. Un an avant sa mort. Ce n’était plus qu’une veuve (modèle à peu près courant, comme seuls les États-Unis savent en fabriquer). Pas de Céline, mais d’un personnage sans trop de relief, Ben Tankel, qu’elle avait épousé en 1939, au terme de cinq ans de liaison. Oh ! certes pas le gangster que l’écrivain s’était plu à imaginer. Un homme vulgairement brutal, un peu affairiste, un peu arriviste, pêcheur à la ligne et chasseur. Quasi un raté. Était-il juif ? L’antisémitisme de Céline est-il le fruit de cette déception ? Doit-on également imputer à cette aventure avortée son anti-américanisme subit ?

Médiocrité de Tankel. Routine. Rien de commun avec Bardamu. Plus rassurant. Avec un canapé, des coussins et un napperon, une auto, une télévision et une élection présidentielle tous les quatre ans. Cette ex-danseuse méritait-elle Céline ?


ROBINSON et BARDAMU. Lithographie réalisée par Gen Paul
Crédit photo : Télérama Hors série Céline, juin 2011
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Alphonse Juilland mène donc une offensive à l’américaine. Terriblement efficace. Jamais détournée de son objectif. Grande échelle, détectives privés, épluchage des annuaires et des états civils. Suspense à la Raymond Chandler. Il trouve enfin sa trace. Elle refuse d’abord à lui parler. Il la convainc en gentleman et s’entretient six fois avec elle, la questionnant sur tout, croisant les questions pour surmonter les hésitations de sa mémoire (elle a quatre-vingt-six ans). Il ne craint pas de lui demander les détails les plus indiscrets ("j’ai vécu dans Priape toute ma vie", écrit Céline à Milton Hindus). Il la persuade de lire Voyage, ce à quoi elle n’avait jamais consenti. Se reconnait-elle sous les traits de Lola, l’Américaine de la Croix-Rouge (des pages entières du roman sont consacrées aux femmes d’outre-Atlantique lorsque Bardamu échoue à New York) ? Sous ceux de Musyne à la petite vertu, qui aime tant les Argentins ? Sous ceux de Molly, la prostituée de Detroit, extatique et monstrueusement pure ? Ou est-elle plutôt Sophie, l’infirmière slovaque de l’asile où exerce le héros ?

Aucune des quatre ! Elle perçoit en Bardamu une projection de Céline. Bravo ! Enfin, dit-elle, "ça n’est pas un livre gai". Elle n’a pas tort.

Ce fut un choc dans le microcosme célinien. Il y a l’avant et l’après-Juilland. Témoignage capital, celui qui faisait précisément défaut - , on avait lancé tant de fariboles au sujet d’Elizabeth Craig.


Lorànt Deutsch dans les pas de Céline

Documentaire en préparation pour la chaîne Histoire pour diffusion à l’automne. Le comédien proposera une visite inédite des lieux de la capitale ayant compté dans la vie et l’oeuvre de l’écrivain. Nous avons assisté au tournage.

Par Jean-Christophe Buisson (Texte) et Arnaud Robin (Photos) pour le Figaro Magazine.

Au rez-de-chaussée de la villa Maïtou (en haut), où habite toujours Lucelle Destouches, 99 ans, Céline avait installé son bureau-cabinet médical. Il vécut là dix ans avant d’être emporté par une hémorragie cérébrale le 1er juillet 1961. La veille, il venait de terminer « Rigodon ».
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a a fini comme ça : « Le 4 juillet 1961, au petit matin, sous une pluie fine, Céline est inhumé dans un caveau provisoire au cimetière de Meudon. Il n’y a là que les quelques intimes que Lucette a fait prévenir : Aymé, Nimier, Gallimard, Rebatet. Louis-Ferdinand Destouches avait exprimé sa volonté d’être jeté dans la fosse commune. Pour une fois, Lucette n’a pas eu le courage de lui obéir. Avant qu’on ne referme le caveau, Arletty, sa "payse", a jeté un peu de terre de Courbevoie.  »

Silence.

Relevant la tête, Lorànt Deutsch fixe la caméra. La scène est bonne mais il faudra la refaire. Le son a été « pollué », Le comédien ne l’a pas entendu, mais, au moment où il disait son texte, à une trentaine de mètres derrière lui, entre les sépultures sagement alignées du cimetière des Longs Réages de Meudon, où reposent aussi Marcel Brion, Bertrand Poirot-Delpech et le chef riveteur de la tour Eiffel, une femme a crié : « Céline, c’est le plus grand navet de la littérature française !  » Puis elle a quitté l’endroit sans demander son reste, dans son élégant et fier bustier rose. Céline, l’éternel maudit...

Le conservateur du cimetière, François Lempereur, sourit, philosophe. Il en a vu d’autres. Tous les ans défilent devant la tombe de l’auteur de Mort à crédit un demi-millier de personnes. Des fanatiques, des énervés, des silencieux, des poètes, des jeunes, des vieux, des fêlés. Certains viennent de loin. De très loin. « Un jour, j’ai vu débarquer un Chinois qui arrivait directement de Roissy et repartait le jour même !  » La veuve de l’écrivain, Lucette, en revanche, il ne l’a jamais vue. Elle habite pourtant à deux pas, route des Gardes. Mais, à 99 ans, elle ne sort plus guère de la maison où le couple s’était installé, en 1951, de retour du Danemark. La bâtisse, vieille d’un bon siècle (Labiche y a logé), entourée de pavillons, se situe à l’écart du Meudon chic où Wagner avait achevé son Vaisseau fantôme. Doté d’une belle vue sur son Courbevoie natal, mais très excentré, entouré d’une végétation épaisse et de fils barbelés qu’il avait lui-même fait poser, le lieu était idéal pour cet exilé de l’intérieur qu’était devenu l’infréquentable Céline. Il trouvait là un prétexte supplémentaire pour ratiociner et manifester sa haine du monde moderne. Et sa nostalgie d’une époque disparue, quand Paris était Paris.

Pour lui, Paris était devenu une "boîte à chagrins"


A gauche, Céline et Lucette en 1955.
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C’est cet attachement viscéral de Céline à la ville de son enfance et de sa consécration qu’a voulu célébrer Patrick Buisson, directeur de la chaîne Histoire, à travers un documentaire de soixante-dix minutes qu’il a lui-même écrit. Paris Céline, qu’il s’appellera. Et qui mieux que Lorànt Deutsch, chantre inspiré de la capitale (son Métronome, l’histoire de France au rythme du métro parisien s’est vendu à 1,3 million d’exemplaires !), pour porter ce projet ? Outre des lectures en studio d’extraits de quatre romans de Céline évoquant Paris (Mort à crédit, Vqyage au bout de la nuit, Féerie pour une autre fois et D’un château l’autre), le comédien, qui célébrera à la rentrée l’ ?uvre d’un autre géant de la littérature européenne en jouant Le Songe d’une nuit d’été au Théâtre de la Porte Saint-Martin, a passé quatre jours à arpenter, devant une caméra, les lieux de la mythologie parisienne de Céline. Avant Meudon : le passage Choiseul, près des grands boulevards, le dispensaire de Clichy et ses alentours, la rue Lepic sur la butte Montmartre. « Le Paris que regrette Céline et qu’il a connu entre ses 5 ans et 1944, c’est le Paris des odeurs, des arrière-cours, des prolos, des cocos, des chansons, des enfants  », explique Patrick Buisson. Présent chaque jour sur le tournage, synopsis en main, il suggère ou approuve chaque modification de plan ou de texte. Sincèrement admiratif pour l’implication, la motivation et le talent de Lorànt Deutsch.

L’acteur avoue sans honte avoir découvert Céline il y a une dizaine d’années seulement : « Ce fut un vrai choc car je lisais pour la première fois un livre écrit en partie dans la langue que parlait mon père : l’argot des années 30 !  » Fasciné surtout par « son style qui vous explose à chaque page au visage  », il a accepté avec enthousiasme la proposition de la chaîne Histoire : raconter le Paris de Céline, loin de toute polémique. Ne serait-ce que pour avoir l’occasion de passer quelques heures dans la maison du « grand délirant  », à Meudon.

Murs décrépis, jardin en friche : tout sonne célinien

Si la villa Maïtou a brûlé en partie en mai 1968 (tout un symbole !), ses murs, ses meubles, son désordre, son jardin et son sentier en friche, son atmosphère et la présence d’un perroquet dénommé Toto (comme celui, mort en 1974, que possédait l’écrivain), tout ici sonne « célinien ». Il y a aussi toujours, au rez-de-chaussée, la fameuse cloche qu’il faisait tintinnabuler pour convoquer sa femme, Lucette, installée au premier étage, où lui-même ne rnettait jamais les pieds. Lucette, toujours vivante, là-haut, plongée dans le silence et les souvenirs... Vestale invisible de la mémoire d’un poulbot devenu le plus grand écrivain du XX’ siècle, et qui, après avoir adoré Paris, l’avait haï parce que la ville ne se ressemblait plus, parce qu’elle n’était plus, à ses yeux, qu’« une boîte à chagrins  ». Et ses habitants, comme il l’écrit dans Féerie pour une autre fois, une « populace bâfreuse, soiffeuse, qu’a de la Bastille plein la gueule et de la place du Tertre que-veux-tu m’outre !... tous ces gens sont du diable Vauvert !... Périgord ! Balkans ! la Corse !... pas d’ici...  »

D’ici, de Paris, lui en a toujours été. Même quand il n’en était plus...

JEAN-CHRISTOPHE BUISSON
Le Figaro_Magazine - 2 juillet 2011

Céline en librairie

CÉLINE, d’Henri Godard

Il en va des biographies comme de la science : à force de recherches, on fait des découvertes et, dans le même temps, des progrès. Cette étude très complète, réalisée par l’homme qui a supervisé l’édition de Céline en Pléiade, est actuellement la plus « avancée », Même si elle ne fera pas oublier les trois volumes de François Gibault, plus littéraires, plus vivants, et moins thésards. Gallimard, 593 p., 25,50 ?.
Le livre sur amazon

D’UN CÉLINE L’AUTRE,
sous la direction de David Alliot

David Alliot a recensé en un fort volume tous les témoignages concernant l’auteur de Mort à crédit. En faisant se côtoyer, chronologiquement, parfaits inconnus et illustres écrivains, il apporte un éclairage dégageant enfin une impression de 3D. Un recueil aussi essentiel que la correspondance de Céline (Pléiade), parue il y a un an. Robert Lattont, « Bouquins », 1184 p., 30 ?.
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LA BRINQUEBALE AVEC CÉLINE, d’Henri Mahé

Réédition bienvenue d’un texte bien connu des céliniens et introuvable depuis quarante ans : ces souvenirs du peintre Henri Mahé, ami intime du Céline des premières heures, sont d’une verve exceptionnelle.
· Ecriture, 431 p., 24 ?.
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CÉLINE, L’INFRÉQUENTABLE ?, de Joseph Vebret

En plusieurs entretiens réalisés avec de notoires admirateurs de Céline, Joseph Vebret démontre en douceur l’importance littéraire de l’écrivain, et comment ses positions antisémites ne devraient pas interdire un plaisir de lecture non coupable. Emile Brami, Bruno de Cessole, Philippe Sollers, François Gibault défilent. Mention à Frédéric Vitoux : « Les grands écrivains ne sont pas des gens qui ouvrent des portes, mais des gens qui les ferment.  » Picollec, 206 p., 16 ?.
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CÉLlNE’S BAND, d’Alexis Salatko

Un jeune homme en perdition est hébergé chez sa marraine, dont le mari fut un proche de Céline témoin, sur la Butte, des moments passés avec Gen Paul et Marcel Aymé. Son amitié discrète mais profonde avec l’auteur de Bagatelles pour un massacre, tout comme sa visite au Danemark, est le thème central de ce beau roman du très subtil Alexis Salatko. Robert Lattont, 201 p., 16 ?.
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NICOLAS UNGEMUTH

Aussi lit-on plusieurs révélations. Entre 1926 et 1933, le futur auteur du délirant Bagatelles pour un massacre n’était pas, à l’en croire, antisémite. N’avait-il pas d’excellents amis juifs ? Vérité ou souci de blanchir l’homme qu’elle avait, finalement, aimé ? Surtout, explique Juilland, reprenant fréquemment l’excellente biographie de Frédéric Vitoux (Grasset), "c’est elle qui accompagna, qui contribua peut-être à sa manière à la métamorphose du médecin en écrivain".

Singulier travail d’Alphonse Juilland. Expérimental et très anglo-saxon. L’universitaire possède une éblouissante culture célinienne. Il compte aller aux sources, vérifier et, au besoin, bouleverser les certitudes antérieures. On efface ainsi bien des fables. Livre résérvé aux fanatiques, objectera-t-on. Aucunement. Il est animé par une intense réflexion sur le souvenir, sur sa friabilité, la liquéfaction dans le temps - , tout homme qui meurt est une bibliothèque qui brûle, rappelle Borgès. Ainsi pour Elizabeth Craig. Certes, ces méthodes ne peuvent s’appliquer qu’aux compagnons et amis d’écrivains contemporains. Si un Juilland pouvait se déplacer à travers les siècles et interroger l’entourage de La Rochefoucauld, tous les sous-Roland Barthes n’auraient plus qu’à se reconvertir.

Finalement, de l’ouvrage d’Alphonse Juilland - outre le récurrente question sur le génie de Céline - se dégage une interrogation fondamentale : qu’est-ce que deux destins qui se séparent ?

Philippe CUSIN, Le Figaro littéraire, le 4 février 1994

Crédit : louisferdinandceline.free.fr/


[1D’un Céline l’autre par David Alliot. Préface de François Gibault. Robert Laffont, 2011, 1184 pages
Une somme remarquable avec appareil critique très complet : Un tiers des témoignages est connu du grand public. Un deuxième tiers ne lui était pas accessible jusqu’ici. Le dernier tiers est totalement inédit.

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2 Messages

  • Jacqueline | 24 octobre 2014 - 17:39 1

    Bonjour,

    Je ne suis pas tellement d’accord sur certains propos. Il a vécu aussi à Erpeldange (GDL). La ferme est détruite. J’ai son identité avec moi....

    Je suis une descendance directe de Céline et Céline a été spolié de sa fortune. Détournée au Luxembourg, j’ai décidé de me faire connaître et quand je pourrais je rembourserai le fisc français.Des gens malhonnêtes ont spolié Céline de sa fortune.

    Lorsque je visionne les photos de Elisabeth Craig.... elle ressemble à quelqu’un que je connais très bien ! On m’a menti pendant beaucoup d’années. Pour ma grand-mère maternelle Jacqueline, on ne veut pas m’en parler.

    Jacqueline


  • V.K. | 29 avril 2012 - 18:46 2

    Lucette, ombre et lumière de Céline.
    _ C’est le titre d’une double page que lui consacre le Journal du Dimanche du 29 avril 2012.
    Un demi siècle après la mort de l’écrivain controversé, « Madame Céline » habite toujours Meudon. Fantasque et secrète, elle reste la gardienne des lieux et d’une oeuvre. Visite dominicale par Juliette Demey.

    C’est ici

    Quel rôle a joué Lucette dans la vie de Céline ?
    _

    Elle l’équilibrait. Elle était la femme de silence qui le rattachait au réel, au-delà de la création cauchemardesque. Lucette n’intervenait pas elle-même dans l’écriture, mais il lui lisait des textes. Lorsqu’il a écrit les pamphlets antisémites, par exemple, elle lui a dit qu’il était fou, qu’il ne pouvait pas les publier. Céline vivait enfermé. Il avait un côté halluciné, c’était un délirant qui souffrait de traumatismes depuis la guerre, en proie à de terribles céphalées. Lucette l’a suivi au bout de l’enfer avec un amour, une admiration et une affection absolus. Elle était un contrepoint à son voyage au bout de la nuit, un pôle de grâce et de poésie. Toute l’ ?uvre de Céline est faite de cette parole qui trahit, qui accentue, qui « grossit » la réalité. Dès qu’on parle, c’est l’affabulation, le délire, la médisance... Lucette est une danseuse. Comme les animaux, elle ne parle pas, ne peut mentir, ne s’illusionne pas. Lucette est un miracle de lucidité dans un océan de mensonges.

    Depuis la mort de l’écrivain, qu’a-t-elle fait de son ?uvre ?
    _

    Elle a toujours respecté ses volontés.

    Ainsi, il ne voulait pas que ses pamphlets, qu’il considérait comme des écrits de circonstance, soient de nouveau publiés. À son sens, ils avaient fait trop de mal, étaient trop décalés au regard de l’histoire moderne. Lucette s’est toujours tenue à ce souhait. Lorsqu’elle disparaîtra, ce sera différent. On ne pourra sûrement pas faire l’économie d’éditions critiques de ces pamphlets. Par ailleurs, Lucette a permis l’édition posthume de Rigodon,un livre en réalité inachevé. Elle a aussi ouvert des correspondances inédites, fait connaître le contenu des archives de Céline... J’ai plus de soixante heures d’entretiens avec elle ! J’en ferai peut-être un livre un jour, mais je ne publierai rien de son vivant. Je préserve son silence.

    PROPOS RECUEILLIS PAR Juliette Demet


    Louis-Ferdinand Céline et son épouse Lucette, devant leur maison de Meudon en 1957.
    François PAGE / PARIS-MATCH. ZOOM, cliquer l’image