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Sade lisible ? Sérieusement ?

D 9 novembre 2011     A par A.G. - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


En octobre 1968, Marcelin Pleynet publie, dans le numéro 34 de Tel Quel, un texte intitulé Sade lisible [1] qu’il commence ainsi :

Que nous le voulions ou non, que nous soyons ou non prêts à le reconnaître, les diverses censures qu’a connues l’oeuvre de Sade, ne nous sont pas totalement étrangères, et je dirai même d’une certaine façon qu’aujourd’hui encore c’est notre plus ou moins grande complicité avec ces divers modes de censure qui conditionne notre lecture de Sade, qui la rend plus ou moins possible. Il y aura bientôt deux siècles que cette oeuvre fait question, deux siècles que notre culture l’écarte. C’est dire qu’il est impossible de l’aborder sans, dans le même mouvement, et d’abord, aborder le code culturel qui la refuse, sans d’abord poser que nous ne sommes que le produit de ce code, et que vraisemblablement, que nous le voulions ou non, nous rencontrerons en cours de lecture, et jusque dans notre volonté de déchiffrement, des complicités avec les divers types de censures contre lesquels nous sommes d’abord tentés de nous élever. Qui avant même d’aborder une oeuvre de Sade n’est pas préparé à questionner la normalité (et la justification, l’objectivité de cette normalité) de son code, de ses codes de déchiffrement culturel, est assuré de se retrouver, à un moment ou à un autre, arrêté dans sa lecture (législative) comme assurément il l’est dans sa vie.


Noëlle Chatelet, Entretien avec le marquis de Sade

Sade redeviendrait-il lisible ? Alors que les éditions Gallimard annonce pour le mois de décembre 2011, la réédition du livre de Simone de Beauvoir, Faut-il brûler Sade ? [2], il est intéressant de voir qu’après les livres de Chantal Thomas — Sade, L’oeil de la lettre (1978), Sade (1994) —, et le livre publié il y a deux ans chez Flammarion, 50 lettres du marquis de Sade à sa femme, avec une magnifique préface de Cécile Guilbert, c’est à nouveau à une femme, Noëlle Chatelet, qu’on doit une relecture des textes du « divin marquis ». Noëlle Chatelet a découvert l’oeuvre de Sade très jeune. Quarante ans après sa découverte, elle a tout relu. Dans l’introduction de son Entretien avec le marquis de Sade, elle écrit :

Même si je continue de penser que lire Sade, dans son intégralité, tient d’une épreuve, d’un effort, je reste persuadée que cet effort n’est pas sans bénéfice.

Essayiste et romancière, elle se rend vite à cette « évidence » (elle ne craint pas d’utiliser ce mot) paradoxale :

l’idée que la forme romanesque devienne le véhicule privilégié d’une parole philosophique engagée et protestatrice [je souligne].
Cette conviction commune à tous les romanciers philosophes du XVIIIe siècle (Diderot, Rousseau, Voltaire, Montesquieu et d’autres) que j’ai faite mienne, en toute modestie, Sade l’aurait-il partagée aussi ?
Je le crois.
Sade, à sa façon, oui, participe de cette aventure intellectuelle des Lumières [idem]. Lui aussi s’est inscrit dans la lignée de ces hommes de sensibilité et de raison que préoccupe le devenir de l’humanité. Comme eux, il va se plaire à « disserter », grâce à des personnages et des situations emblématiques — en dépit de leur violence —, sur les grandes questions du siècle : le despotisme, la religion, la place de l’homme dans la nature et la matière, la relativité des lois, les méfaits possibles de la civilisation, la nécessité d’une remise en cause des morales individuelles et collectives.
— Comment ! Sade, l’auteur de l’oeuvre la plus noire de la littérature, serait un homme des Lumières ?
— Encore une fois, oui ! Et c’est bien là le paradoxe. C’est bien cela qui avait éberlué la jeune lectrice que j’étais. Cela qui m’intrigue encore. C’est bien cette bizarrerie que je souhaite, par ce dialogue imaginaire, faire sentir à ceux qui, de son oeuvre, ne retiennent que la noirceur.
« Le roman, écrivait Sade, est aussi important que l’histoire au philosophe qui veut connaître l’homme, le saisir de l’intérieur [3].
« L’intérieur ». .. Que pourrait signifier ce mot : le caché ? l’enfoui ? le dérobé, le masqué ? le non-dit ? les occultes recoins de l’âme ? le vil ? l’interdit ?
Quoi qu’il en soit, Sade est allé explorer là où l’on ne va jamais [idem], dans les profondeurs innommables, inaudibles pour la raison, là où l’âme humaine pourrait bien dissimuler — et se dissimuler à elle-même — le pire. »

Noëlle Châtelet parle de son livre sur France Info :

« Le libertinage, pour Sade, n’est pas une faute morale. »

suite de l’entretien sur france info (21-09-11)

Lire aussi l’entretien avec Noëlle Chatelet en date du 29 octobre.

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« L’idée que la forme romanesque devienne le véhicule privilégié d’une parole philosophique », « cette conviction commune à tous les romanciers philosophes du XVIIIe siècle » : n’est-ce pas là ce que, de roman en roman, Philippe Sollers entend démontrer depuis 50 ans ?

Dans le Nouvel Observateur du 13 octobre 2011, il parle du livre de Noëlle Chatelet.

Sade au JT de 20 heures

par Philippe Sollers


L’idée est simple et très efficace : demander à une femme d’interviewer le Marquis de Sade, enfermé à Charenton à la fin de sa vie. On est heureux d’apprendre que cette personne d’aujourd’hui, de sexe féminin, Noëlle Châtelet, a lu tous les livres du Marquis, sa Correspondance et des documents divers, sans trembler, vomir, refermer les volumes ou les oublier aussitôt. Elle est philosophe, et elle ose vous dire : « Je mesure, malgré mon aversion naturelle pour toutes les formes possibles de violence, combien la démarche de Sade m’a éclairée. »

Une femme « éclairée » par Sade ? Au secours ! C’est scandaleux, insupportable, effroyable, et un tel aveu tranquille fait rougir tout le féminisme ambiant, et encore plus les intellectuels désormais abîmés dans les bons sentiments. Comme on sait, notre époque est au repli, à l’amour éthéré, à Platon, à la résignation, au respect, au soin et aux droits de l’homme. Pourquoi déranger notre sommeil ? Dans quel but secret ?

Le monstre est donc là, en direct, il répond à toutes les questions par des extraits de ses oeuvres. La forme de l’entretien évite l’écueil des « morceaux choisis », les mots rebondissent dans l’interlocution supposée, ils résonnent au présent, on les écoute. Sade a 73 ans, il mourra dans un an, il se plaint beaucoup de la persécution dont il est l’objet (vingt-sept ans de prison en tout, sans aucun jugement). Pourtant, il ne renie rien de sa pensée impossible. L’intervieweuse est retorse, le pousse dans ses retranchements, lui fait dire des choses énormes, feint perversement de s’indigner pour mieux le relancer. On rêve : la télévision devrait être là, et Claire Chazal, s’entretenant avec l’auteur de l’abominable « Justine », ferait exploser l’Audimat. Ne comptez pas sur Sade pour s’excuser d’avoir commis une « faute morale ». Ecoutez cet écrivain impénitent : « Je suis libertin, je l’avoue ; j’ai conçu tout ce qu’on peut concevoir dans ce genre-là, mais je n’ai sûrement pas fait tout ce que j’ai conçu et ne le ferai sûrement jamais. Je suis un libertin, pas un criminel ni un meurtrier. » Au fond, qu’est-ce qu’on reproche à Sade ? D’avoir écrit des tonnes d’atrocités comme si ça n’avait aucune importance. Contrairement aux pâles dévots qui le trouvent « monotone », Sade est un romancier de génie, doublé d’un inlassable raisonneur. « Il écrit comme un ange », dit de lui une de ses amies. Sade est-il un des plus grands écrivains français ? Oui, bien sûr (impossible de l’imaginer dans une autre langue), mais c’était du temps où l’énergie du français traversait les murs. On les a renforcés, les murs, et maintenant on n’entend plus qu’un lourd et bavard silence.

« Je passe des nuits affreuses : si le sommeil l’emporte un moment, ce n’est que pour être troublé par des rêves effrayants. Le matin ,je suis abattu des douleurs de la veille, l’estomac s’en ressent. D’ailleurs, je suis très resserré, et l’appétit a beaucoup diminué. Il se joint à cela de fréquentes ophtalmies ; j’ai absolument perdu l’usage de l’oeil gauche. »


Le Tribunal d’Apollon, Paris, an VIII,
tome II, p. 193.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

La gentille Noëlle est touchée, elle veut comprendre l’énigme qu’elle a devant elle. « Savez-vous, dit-elle, que votre façon de penser est unique, incompréhensible ? » A quoi le Marquis, nullement décontenancé, répond : « Ma façon de penser, dites- vous, ne peut être approuvée ? Eh, que m’importe ! Bien fou est celui qui adopte une façon de penser pour les autres ! Ma façon de penser est le fruit de mes réflexions ; elle tient à mon existence, à mon organisation. Je ne suis pas le maître de la changer ; je le serais que je ne le ferais pas. Cette façon de penser fait l’unique consolation de ma vie : elle allège toutes mes peines, elle compose tous mes plaisirs dans le monde et j’y tiens plus qu’à la vie. Ce n’est pas ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres. » Et aussi : « Je respecte les goûts, les fantaisies. Quelque baroques qu’elles soient, je les trouve toutes respectables. » Et Dieu dans tout ça ? Ah, non. « Pourquoi ceux qui me persécutent me prêchent-ils un Dieu qu’ils n’imitent pas ? » Mais la société ? « Je ne veux pas faire aimer le vice. Jamais je ne le peindrai que sous les couleurs de l’enfer. » Ceux qui s’indignent sont donc des hypocrites, protecteurs d’un enfer rentable et sourds aux cris qu’il déclenche. L’éducation ? Elle ne sert à rien, les dés sont jetés dès l’enfance. La République ? Une mascarade qui se prétend égalitaire pour étouffer les meilleurs. Comment un être aussi ignorant que l’homme peut-il faire de la morale en ne connaissant rien des mouvements de la matière et des lois de la gravitation ? Un moraliste pérorant devant des milliards de neutrinos invisibles traversant les Alpes à chaque instant est, il faut l’avouer, un spectacle cocasse, sans cesse et pieusement approuvé par l’information. D’où cette formule, pas assez célèbre, de Sade : « Je te pardonnerai d’être moraliste quand tu seras meilleur physicien. » D’ailleurs, c’est tout simple : « Si la nature était offensée de ces goûts, elle ne nous les inspirerait pas. »

La délicate Noëlle a raison d’évoquer les figures féminines aimées de Sade. Sa compagne de la fin, Constance, qu’il appelle « Sensible », et qui l’a tiré du couloir de la mort du Comité de Salut public. Sade devait être guillotiné comme « Girondin », on ne l’a pas trouvé dans sa cellule. « La guillotine sous les yeux m’a fait cent fois plus de mal que ne m’en avaient jamais fait toutes les bastilles imaginables. De toutes les lois, la plus affreuse est sans doute celle qui condamne un homme à mort. » Avec Constance, d’autres figures surgissent : Mlle de Rousset, « Milli Printemps ». Sa belle-soeur, Anne-Prospère de Launay, avec qui il s’est enfui en Italie (cause de la vengeance implacable de sa belle-mère, Mme de Montreuil). Son aïeule, Laure de Noves, célébrée par Pétrarque, qui lui apparaît une nuit dans son cachot. Sa femme, enfin, Renée Pélagie, qui a pris courageusement son parti contre sa propre mère. Les plus belles lettres de Sade lui sont adressées, elles sont souvent délirantes mais toujours émouvantes. Comment l’appelle-t-il ? Écoutez cette musique : ma « charmante créature », « mon ange », « mon petit chou », « ma lolotte », « mon petit toutou », « jouissance de Mahomet », « tourterelle chérie », « ma petite mère », « porc frais de mes pensées », « doux émail de mes yeux », « vaisseaux sanguins de mon coeur », « étoile de Vénus », « âme de mon âme », « miroir de beauté », « aiguillon de mes nerfs », « image de la divinité », « dix-septième planète de l’espace »...

Noëlle ne se lasse pas de cette litanie, elle continue à la réciter à voix basse : « quintessence de la virginité », « écoulement des esprits angéliques », « symbole de pudeur », « miracle de la nature », « colombe de Vénus », « rose échappée du sein des Grâces », « mon fanfan », « favorite de Minerve », « ambroisie de l’Olympe », « charme des yeux », « flambeau de ma vie ». Monstrueux, inhumain, horrible, inqualifiable, ce Marquis de Sade ? Allons donc.

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur, 13 octobre 2011 - N° 2449.

Entretien avec le marquis de Sade, par Noëlle Châtelet, Plon, 146 p., 13 euros.
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Pourquoi le XXe siècle a-t-il pris Sade au sérieux ?

Sans doute faudra-t-il un jour faire comme on l’a fait récemment pour l’oeuvre de Lautréamont/Ducasse [4] : publier en Pléiade les différentes lectures dont l’oeuvre de Sade a fait l’objet depuis deux siècles. Françoise Laugaa-Traut l’a tenté en 1973 dans Lectures de Sade (Armand Colin), à ma connaissance non réédité, qui, outre de nombreux extraits de textes situés dans leur contexte, comporte une bibliographie et une filmographie quasi-exhaustive à cette date [5]. En attendant ce travail monumental, il faut lire l’essai qu’Eric Marty vient de publier au Seuil (coll. Fiction & Cie), Pourquoi le XXe siècle a-t-il pris Sade au sérieux ?. L’écrivain y étudie les différentes lectures dont Sade fut l’objet de 1947 à 1975.

« Pourquoi le XXe siècle a-t-il pris Sade au sérieux ? » Cette question a la force de l’évidence. Elle n’a pourtant jamais été posée aussi clairement et ouvertement que dans ce livre qui explore un des fétiches culturels, philosophiques et politiques majeurs de la séquence moderne dont les acteurs sont ici Adorno, Klossowski, Bataille, Blanchot, Foucault, Lacan, Deleuze, Sollers, Barthes... ou encore Pasolini avec son terrible et magnifique Salò ou les 120 journées de Sodome.

Chacun de ces penseurs, écrivains ou artistes a fait de Sade un personnage fondamental de son aventure intellectuelle qui fut aussi une aventure personnelle.

Le temps est venu d’interroger cette fascination ambiguë qui nous concerne profondément, et peut-être plus que jamais.

Feuilletez le livre.


Eric Marty Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Le 29 mars 2011, sur France Culture, Eric Marty parlait de son livre avec Adèle Van Reeth

... le 22 juin avec Raphaël Enthoven, lors des Nouveaux chemins de la connaissance

... et le 13 juillet 2011, avec Alain Veinstein.

crédit : France Culture.

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Deux critiques du livre

Nicolas Weill pour Le Monde

Avec Pourquoi le XXe siècle a-t-il pris Sade au sérieux ?, Eric Marty, éditeur des oeuvres de Roland Barthes, signe peut-être son livre le plus important. Il s’agit d’une somme mêlant histoire littéraire et réflexion sur les usages de Sade (1740-1814) dans la seconde moitié du siècle passé, chez Blanchot, Klossowski, Simone de Beauvoir, Lacan, Foucault, Sollers, Barthes et Deleuze...


Aline et Valcour.
Gravure de l’édition originale.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

En suivant cette réception, Marty met au jour, tout en la critiquant, une tradition très française qui a fait de Sade une sorte de porte-drapeau de la modernité émancipatrice, occultant une autre tradition, qui voyait en Sade celui qui a préfiguré la face sombre de cette même modernité : le fascisme, le génocide (voir par exemple la Dialectique de la raison d’Adorno et Horkheimer).

Pour Marty, il n’est nullement question de faire le procès d’une période qui s’ouvre en 1947 avec les grands articles de Maurice Blanchot regroupés en 1949 dans son Lautréamont et Sade, et se clôt en 1976 avec le film de Pasolini Salo ou les 120 journées de Sodome [6], très critiqué par certains grands intellectuels français de la période, dont Deleuze et Barthes [7]. Il s’agit au contraire pour lui, en lecteur subtil, attentif aux nuances, de suivre les volte-face au cours desquelles Sade aura été tour à tour adulé et rejeté en philosophe autant qu’en écrivain. D’où un livre tout en nuances, qui sait éviter les écueils de la démolition rétrospective.

L’enjeu de cette reconstitution est de comprendre comment Sade, romancier excentrique, corrosif philosophe des Lumières, sorte d’anti-Rousseau et auteur prolifique d’ouvrages "à ne lire que d’une main", a fini par devenir, aux yeux de nombreux intellectuels français, une icône de la modernité libertaire. Par quel mécanisme une constellation a-t-elle pu prendre Sade "au sérieux" jusqu’à oublier son humour ?, demande Marty. C’est qu’elle l’a adapté pour en faire le père spirituel de ses propres obsessions : la mort de l’homme, la critique des normes, la conscience tragique, le refus de penser l’éthique, le freudisme, la radicalité, etc.

Cela nécessitait de passer sous le boisseau la lecture qui faisait de l’aristocrate Sade un précurseur du fascisme. Tout à leur frénésie de faire de Sade "mon prochain" (selon le titre significatif choisi par l’écrivain Pierre Klossowski en 1947), les théoriciens existentialistes, structuralistes ou sémiologues ont en effet en commun de "dénazifier" la lecture de Sade. De même qu’ils s’accordent à exonérer Nietzsche de toute influence sur l’hitlérisme, ajoute Marty, un brin provocateur.

Philippe Sollers est peut-être celui qui pousse le plus loin l’identification en composant en 1989 une fausse oeuvre apocryphe de Sade, Contre l’Être suprême...

Le prix à payer pour cette acclimatation de Sade à l’ambiance des décennies post-1945 aura été la mise en place d’une mythologie. Celle-ci présente l’auteur de Justine comme une victime absolue. Victime de la censure, enfermé "pour ses idées", en prison d’abord, à l’asile d’aliénés ensuite...

Pourtant, ni Marty ni les "modernes" ne s’arrêtent à cette figure pâlichonne d’un Sade qui anticipait l’hédonisme contemporain. Si Sade est pris au "sérieux", c’est avant tout parce qu’il donne le courage de l’effroi, parce qu’il mine par avance toutes les mystifications, qu’elles soient conservatrices et puritaines dans les années 1950 ou soixante-huitardes et féministes dans les années 1970. Pour un Lacan, par exemple, l’écriture sadienne exprime au plus près un monde dominé par l’instinct de mort. Le "divin marquis" des surréalistes est devenu le porte-plume de Thanatos.

Le Sade des modernes va donc bien au-delà du matérialisme et de l’athéisme du XVIIIe siècle. Dans les années 1960, il est le chantre pervers de la destruction de l’homme et de la nature. Dans un monde où tant d’apocalypses sont d’ores et déjà advenues ou à venir, Sade est notre "prochain" parce qu’il tourne en dérision tout espoir de rationaliser l’univers, toute croyance au progrès. C’est un anti-Hegel, un "antiphilosophe". Les thèmes mêmes de ses écrits, le corps, la jouissance, l’érotisme font de ses textes un réservoir où l’on peut puiser d’une époque à l’autre.

Pourtant, cette fascination atteint ses limites chez la plupart des auteurs qui ont mis Sade au centre de leur pensée. Lacan pointe vite l’ennui que dégagent les monotones descriptions d’orgies. Michel Foucault rejette le Sade héros de son Histoire de la folie (1961) pour s’en prendre au Sade "sergent du sexe". Entre-temps, les intellectuels ont commencé à modifier leur regard sur la sexualité et les perversions. Loin d’être l’outil de la liberté ou de la subversion, la jouissance sera désormais considérée comme l’injonction bourgeoise par excellence, moteur d’une consommation effrénée. Ce tournant, qui est marqué par L’Anti-Oedipe de Gilles Deleuze et Félix Guattari (1972) et l’Histoire de la sexualité de Foucault (1976), bouleverse l’image de Sade : autrefois émeutier par excellence, révolté et anarchiste, il devient idéologue du "capitalisme schizophrénique".

Pour Marty, le pionnier oublié de ce tournant aura été l’écrivain Pierre Klossowski, le premier, dans La Monnaie vivante (1970), à avoir affirmé que la perversion sadienne était en réalité la norme secrète de la société de consommation. Mais l’invité le plus surprenant de ce voyage est le philosophe Emmanuel Levinas. Ici, il n’apparaît pas seulement comme l’horizon d’une pensée qui, enfin débarrassée des oripeaux sanglants de Sade, pourrait tranquillement se mettre à parler d’éthique. Avec audace, Marty suggère l’existence d’un dialogue silencieux de Levinas avec un Sade, dont il n’a pourtant pas parlé et qu’il n’a peut-être même jamais lu.

Sade, dans le mal qu’il célèbre, comme Levinas dans la bonté infinie qu’il appelle, ne convergent-ils pas dans leur effort pour faire éclater les limites d’un humanisme dominateur qui met le "sujet" au centre de tout ? Marty relève ainsi quelques proximités paradoxales. Par exemple quand il rapproche la vertueuse Justine, sans cesse éprouvée par les libertins et toujours plus ferme dans son amour du bien, du Job de la Bible cher à Levinas.

On peut regretter que l’auteur consacre trop peu de pages à expliquer pourquoi la référence à Sade s’effiloche dans les années 1980. Serait-ce que l’absurde et la tragédie, ces espaces où évolue la conscience moderne, auraient déserté la scène intellectuelle ? Avec ce livre, Marty nous donne aussi la nostalgie d’un temps où les infortunes de Justine et la violence de Juliette faisaient penser.

Nicolas Weill, Le Monde du 29.04.11.

POURQUOI LE XXE SIÈCLE A-T-IL PRIS SADE AU SÉRIEUX ? d’Eric Marty. Seuil, "Fiction & Cie".

Signalons également la parution de Dissertation du pape Pie VI sur le meurtre, de Sade, présentation et notes d’Eric Marty (Manucius, "Littéra", 76 p.).

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Maxime Rovere pour le Magazine Littéraire

La littérature n’a pas pour vocation de produire des ouvrages gentiment destinés à une consommation sereine par des amateurs désoeuvrés. Le marquis de Sade, plus que tout autre, a fabriqué des oeuvres écrites pour faire mal. « Personne, disait Georges Bataille, à moins de rester sourd, n’achève les Cent Vingt Journées que malade » (La Littérature et le Mal, éd. Gallimard). Lorsqu’un livre n’est plus destiné à satisfaire le désir mais à l’écarteler, dévoilant ses fondements les plus secrets, ses prolongements les plus affreux, il n’offre à ses lecteurs que deux options. La première consiste à mettre le livre à l’index, à l’enfermer dans l’enfer des bibliothèques, autrement dit à le refouler. La seconde option consiste à contempler en face le sujet qui s’y énonce. Or il a fallu attendre le XXe siècle pour que notre regard croise celui du marquis de Sade. Pourquoi, et qu’a-t-on vu ?


Aline et Valcour.
Gravure de l’édition originale.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Il y a deux manières de présenter la réponse qu’Éric Marty tente d’apporter à cette question. Voici la version simplifiée : la montée puis l’avènement du fascisme et du nazisme ont marqué l’accomplissement, dans le concret de l’histoire, des horreurs que Sade avait décrites comme des possibles du désir. Brutalement surgi sur le devant de la scène, le sujet sadien est alors devenu une question fondamentale. La fascination intellectuelle qu’il a exercée serait donc un effet secondaire de la brutalité historique du XXe siècle. Cependant, dans le détail de l’analyse, Marty fait preuve d’une subtilité qui affine grandement cette réponse. En étudiant quatre grandes périodes de réflexions sur Sade, il dessine un parcours qui n’est pas exempt de contradictions. La première, qui prélude au « sérieux » accordé à Sade, est d’abord le fruit d’un travail d’éditeur : entre 1931 et 1935, Maurice Heine publie pour la première fois Les 120 Journées de Sodome. L’écrivain qui apparaît dans le paysage intellectuel français a alors les traits d’un génie calomnié, d’un révolutionnaire embastillé, bref d’un fantasme, à la fois littéraire et érotique, qui tient autant du cauchemar que de la rêverie. La seconde période s’ouvre d’un coup en 1947 — Sade, année zéro. Klossowski publie Sade mon prochain, et l’article d’Adorno et de Horkheimer, « Juliette ou Raison et morale » (1944), est enfin traduit en français. La question biographique s’éloigne et laisse naître un problème d’ordre conceptuel : pour Adorno, Sade est celui qui a découvert le premier la réification de l’humain. Par rebond, le fondateur de l’École de Francfort montre que la raison bourgeoise, son désir de maîtrise et sa fabrique de prescriptions mènent directement à Sade sitôt qu’ils sont privés de finalité. Ce que Marty résume ainsi : « Sade est le chaînon manquant entre Kant et Auschwitz » (p. 48).

C’est le début d’une lecture qui place l’écrivain entre les mains des philosophes. Dans la France des années 1950, ils s’en servent comme d’un poison contre l’hégémonie de Hegel : à « l’homme intégral » que celui-ci conçoit comme le citoyen de l’État universel et homogène, Klossowski oppose ainsi une version sadienne ; car Sade a découvert, au contact de la Révolution, que « l’homme intégral » est fondamentalement un sujet aristocrate, qui a fait de ses excès une norme. Dans le sillage de cette interprétation, Bataille et Blanchot entreprennent de généraliser la grandeur négative, en opérant la « dénazification » de Sade : de même qu’ils placent leurs lectures au-delà de l’expérience commune de la lecture, ils situent la violence sadienne au-delà de celle d’un simple bourreau. De cette manière, le marquis n’est pas tout à fait intégré à l’espace littéraire, mais il est en tout cas dénoué de l’Histoire.

Le temps est donc venu, au début des années 1960, pour que Foucault, Deleuze et Lacan affrontent Sade afin d’élaborer une nouvelle forme de rationalisme, susceptible de se laisser traverser par la folie, et donc par la figure défigurante de l’auteur de Justine. Éric Marty montre très bien que les hésitations de Foucault, qui voit alternativement en lui l’incarnation de la contestation puis de la société disciplinaire, témoignent de la résistance de Sade aux catégories du philosophe. Quelque chose échappe — et c’est Cela que Lacan tente à son tour de désigner comme un impératif de jouissance, confinant à la cruauté dans son rapport à l’Autre. Deleuze enfin aborde ce terrain à rebours, en préférant au sadisme une version inversée, le masochisme : « Il s’agit, avec Sacher-Masoch, de surmonter la tentation sadienne (tentation d’orgueil) en la dépassant par l’humour masochiste » (p. 277). Dans tous les cas, Sade incarne une forme irréductible d’antipositivisme, indispensable pour renouveler la pensée philosophique.

Marty remarque la grande cohérence des lectures de Sollers, entre Sade contre l’Être suprême de 1989 et ses textes de 1967 ou 1975 : il est à la fois différent et le même. S’en prenant à la Cause (origine, causalité, mère, finalité) et à l’Histoire comme refoulement, Sollers défend le pervers (sujet libre, sans surmoi, actif, désocialisé, heureux) contre le névrosé (sujet aliéné, dépressif, peureux, sournois). Constatant chez ses prédécesseurs un embarras, une « impuissance » à « citer vraiment » et intégralement le texte de Sade, Sollers s’affranchit : « La singularité de Sollers consiste à donner raison à Sade sur tout et en tout, de ne laisser paraître aucune réticence, aucune peur, aucune gêne. Cette adhésion pleine est sans naïveté. » Du coup, il amorce la critique de tout ce qui semblerait s’approcher de Sade pour mieux le recouvrir Rousseau, Robespierre, la Terreur.
O. Renault, art press 377.

Enfin, en 1967, s’ouvre une quatrième période : dans le numéro de Tel quel qu’ils lui consacrent, Barthes, Sollers et Klossowski (encore !) font subir à Sade son tournant linguistique. Le voici désormais fer de lance d’une sémiologie expérimentale. Ainsi, pour Barthes, ce que Sade nie, c’est avant tout la réalité, au profit du langage.

Au terme de cette étude magistrale, un doute plane sur la démonstration. De touches d’ironie en réserves appuyées, Éric Marty a sans cesse suggéré que les théoriciens avaient plus ou moins manqué l’essentiel. Mais le « ratage perpétuel constitué par les "lectures" de Sade » pourrait aussi pointer une tentation, contre laquelle l’auteur lutte lui-même avec courage, consistant à ne reconnaître comme véritablement « sérieuse » que l’incarnation historique de Sade. En commençant avec le film Salo ou les 120 Journées de Sodome (1975), le livre ne rend-il pas immédiatement sensible le lien entre Sade et l’histoire ? À cette lumière, tout se passe comme si Pasolini refermait en 1975 la boucle où se sont égarés les interprètes qui le séparent d’Adorno (1944). Il y a là une ambiguïté peut-être irréductible : l’ouvrage laisse deviner une interprétation inverse à celle qu’affiche le titre ; après tout, il n’est pas impossible que les auteurs du XXe siècle n’aient pas seulement pris Sade au sérieux. Cette dimension, celle de l’humour, montre que Sade est définitivement irréductible.

Maxime Rovere, le Magazine Littéraire.

Lire aussi : Sarah Lacoste, Les vertus heuristiques de Sade.

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Les critiques rendent compte de ce qui fait l’essentiel d’un livre de 440 pages, mais s’attardent peu sur les quinze pages du chapitre III (chapitre consacré à « l’usage du sujet sadien »), intitulées « Écrire Sade par Philippe Sollers ». Or ces quinze pages ramassées, denses, constituent ce qui est sans doute la meilleure lecture qu’on ait tentée sur le rapport de Philippe Sollers à l’oeuvre de Sade, rapport continu, singulier, qui se distingue, en bien des points, radicalement de toutes les autres approches que, de Blanchot à Pasolini, on a pu faire de Sade [8]. Comme l’écrit Éric Marty :

La singularité de Sollers consiste à donner raison à Sade sur tout et en tout, de ne laisser paraître aucune réticence, aucune peur, aucune gêne. Cette adhésion pleine est sans naïveté. Elle a pour contrepoids une critique radicale de tout ce qui n’est pas sadien.

Donner à Sade raison sur tout, oui, mais de quel Sade s’agit-il ?

Extraits

Écrire Sade par Philippe Sollers

« Sade dans le temps »

Parmi toutes les grandes lectures de Sade, celle de Sollers induit un type d’engagement très singulier. Au-delà de l’intensité ou de l’énergie qui alimente cette lecture, il y a ce qu’on pourrait appeler une relation personnelle avec Sade ; relation à la personne et au texte puisque Sollers s’est fait l’auteur, en 1989, d’une oeuvre apocryphe de Sade, intitulée Contre l’Être suprême [9], écrivant ainsi, sous un autre nom que le sien, un « inédit » du libertin philosophe dont il se constitue comme une doublure ou une possible réincarnation.
Plus que toute thèse ou toute interprétation de Sade, l’initiative de Sollers est le signe d’une forme de retournement dans la prise au sérieux de l’oeuvre. Aussi distinct de la réécriture proposée par Pasolini avec Salo que des exégèses du XXe siècle, Sollers, loin de transférer nos obsessions modernes sur la figure de Sade, déplace au contraire celui-ci tout entier dans notre présent, constitue son corps, sa langue, sa chair comme plus contemporains de nous-mêmes que nous ne le sommes. Il n’y a pas meilleure façon d’épurer le « sérieux » sadien de tout puritanisme, véritable vice de l’intelligentsia.
Nul doute qu’aux yeux de Sollers les vrais amis de Sade ne sont pas ceux qui ont écrit sur lui, ces vrais amis ne l’ont peut-être même pas lu, mais l’ont croisé dans leur propre acte créateur : Rimbaud, Nietzsche, Proust, Picasso, Céline, Faulkner, Bacon...
Ce Sollers-là, celui de 1989 qui écrit sous le nom de Sade un pamphlet politique et philosophique, est tout à la fois très différent de celui qui, dans les années 60 et 70, a participé à l’embrasement moderne en faveur de Sade, et entièrement le même. Le message inlassable de Sollers, qui le constitue donc comme perpétuellement autre et même, c’est que nous n’avons pas encore lu Sade, qu’en le lisant nous sommes encore bien loin d’y avoir accès. Lire n’est peut-être qu’un acte incomplet.
L’un des symptômes les plus manifestes du ratage perpétuel constitué par les « lectures » de Sade pourrait bien se trouver dans la cette curieuse impuissance de la plupart de ses commentateurs à le citer vraiment, et cela de Blanchot à Foucault en passant par Lacan dont on se souvient que, contraint, pour les besoins de sa démonstration, de paraphraser la séquence finale de La Philosophie dans le boudoir, il se refuse à l’in extenso, et doit écrire avec une certaine timidité : « V...ée et cousue, la mère reste interdite [10]. Sollers, lui, cite Sade sans ciller et, ce faisant, déjoue l’inhibition qui, en effet, interdit à tous ces grands lecteurs de Sade d’assumer son langage [11]. Sollers peut raisonnablement voir dans ce silence, cette censure qui annule la fureur inhumaine des phrases sadiennes, ne citant de lui que les propos décents, une façon de le faire taire ou de neutraliser «  l’inconvenance majeure » dont pourtant on ne cesse de faire l’éloge [12]. L’expérience de Sollers, plus précisément celle qu’il fait dans les années 80 avec son texte apocryphe, déplace les ambitions de lecture sur un double registre. Sade y est désigné comme notre contemporain capital mais il est simultanément saisi dans la lumière particulière de son siècle, et éclairé par cette lumière. Sollers éprouve alors la nécessité vitale de réécrire Sade dans sa langue propre, dans la langue du XVIIIe siècle, et dans son style unique. Nous sommes alors dans le tourbillon des temps. Nous sommes dans des tensions anachroniques et des entrecroisements qui sont peut-être la forme la plus authentique du temps.
C’est parce que Sade lui-même se situe dans un de ces hiatus temporels fondamentaux que le dernier tiers du XVIIIe siècle a ouverts, que son oeuvre acquiert cette forme particulière de transhistoricité. L’oeuvre est transhistorique pour autant que le fil de son propos est projeté par Sade dans cette unique instance, dont l’Histoire s’alimente, mais qu’elle dénie pour pouvoir régner comme discours : le sexe, la jouissance des sexes, les corps, les corporéités individuelles et collectives. En ce sens, le Sade de Sollers, celui qu’il écrit et réécrit, nous apprend que l’Histoire, ou le discours de l’Histoire, est dans son essence oubli, forclusion, refoulement de sa vérité : c’est ce refoulement qui en fait un véritable monstre.
La singularité de Sollers consiste à donner raison à Sade sur tout et en tout, de ne laisser paraître aucune réticence, aucune peur, aucune gêne. Cette adhésion pleine est sans naïveté. Elle a pour contrepoids une critique radicale de tout ce qui n’est pas sadien. Elle suppose ainsi une critique des Lumières et de la Modernité qui apparaissent toutes deux comme les derniers barrages à l’oeuvre de Sade en raison même de leur apparente proximité. Elle suppose enfin une critique violente du présent ambiant, effroyable, catastrophique, et, dans ce présent, et pour ce qui concerne spécifiquement Sade, une critique de l’Empire universitaire américain, une véritable machine moderne à broyer l’oeuvre de Sade et à la vider de sa puissance de vérité [13]. Sade est français, aristocrate, contemporain de Casanova et du Don Juan de Mozart. [...]

« Tel Quel »

En 1967, en concevant le numéro spécial de Tel Quel consacré à « La pensée de Sade », Sollers se trouvait dans une position totalement inverse à la solitude des années 80. Il se situe alors au coeur d’un mouvement collectif, inspirateur d’une entreprise d’ensemble, et de ce fait participe pleinement à l’Odyssée moderne comme l’un de ses artisans les plus rusés. Son propre texte, intitulé « Sade dans le texte », se trouve en position centrale, précédé de ceux de Klossowski et Barthes, suivi par « L’écriture sans mesures » d’Hubert Damisch et par « L’effet Sade » de Michel Tort.


Lire les extraits du texte de Sollers, Sade dans le texte. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Le texte de Sollers, émanant du principal animateur de la revue, est davantage que les autres marqué par des enjeux : enjeux de territoire intellectuel, enjeux politiques, esthétiques, culturels comme on a pu déjà le constater avec l’autre texte sur Sade que Sollers publie dans le même numéro, « Un fantasme de Sartre », dont il a été question à propos de Klossowski, et qui est essentiellement polémique. Ce sera également le cas d’une autre intervention, la « Lettre de Sade », que Sollers publiera dix ans plus tard, dans le Tel Quel de l’hiver 1975, en partie dirigée contre Lacan, et dont la question qui le résume pourrait être « Comment maintenir Sade vivant ? » ou « Comment faire pour que son texte continue de parler ? ». Il s’agit de sauver Sade de sa neutralisation sous la forme d’un adjectif, réduction dont la psychanalyse clinique est grandement responsable : sadique, sadique-oral, sadique-anal... et qui apparaît comme un processus de conjuration rituelle. Par son titre, et par les deux épigraphes, celle de Benveniste et celle de Nietzsche appelant à une nouvelle herméneutique [14], « Sade dans le texte » peut donner l’impression de se situer pleinement dans le textualisme dominant : textualisme dont les manifestations majeures sont alors la proche parution de Sèméiôtikè de Julia Kristeva, le S/Z que prépare Roland Barthes, la parution en 1969 dans Critique de la première version de La Dissémination par Derrida et qui est en grande partie consacrée à son oeuvre romanesque [15], ou encore le volume collectif intitulé Théorie d’ensemble publié par « Tel Quel » aux Éditions du Seuil en 1968 [16]. Quoi qu’il en soit, les deux épigraphes disparaîtront de la version publiée en volume, et seront remplacées par une unique référence, une citation de Bataille extraite de La Part maudite [17] : « La matière... ne peut être définie que par la différence non-logique qui représente par rapport à l’économie de l’univers ce que le crime représente par rapport à la loi. » C’est un tout autre programme donc, où ce qui est mis au premier plan, c’est le double parallèle entre d’un côté la matière et le crime et de l’autre l’économie et la loi. Le glissement fait signe au moins à deux niveaux. D’une part, il introduit une violence, un rapport polémique contre un matérialisme positiviste en promouvant une similitude entre la matière et le crime, et contre le lacanisme classique en assimilant la loi à l’ordre commun du monde. D’autre part, au sein du matérialisme lui-même, Sollers déloge ce qui pourrait y rester de métaphysique et d’idéalisme en introduisant cette notion parfaitement énigmatique pour le rationalisme, celle d’une « différence non-logique », une différence qu’aucun signifié englobant ne peut prétendre éclairer.

Sans Cause

VOIR MA NOTE DU 5-1-2009

L’apport majeur du texte de 1967 tourne autour de la catégorie de « Cause » dont Sade nous débarrasse, que son oeuvre pulvérise et dont la suppression est le germe même de la liberté impitoyable à laquelle il nous livre. Cause étant à comprendre dans bien des sens comme nous allons le voir. Entendons ici pour aller vite comme ce qui se prétend origine, Bien, finalité, valeur, idée-mère, principe, but, bon motif, causalité, sincérité... Le caractère décisif de l’opération sadienne s’atteste dans le fait que Sollers, vingt plus tard, avec Sade dans le temps, réaffirme toute l’importance de l’effacement et de l’écrasement par le texte sadien de cette catégorie de Cause [18].
Le geste de Sollers n’a ici rien d’un engagement solitaire, il s’inscrit dans le grand processus de déconstruction de l’espace métaphysique, au service d’un matérialisme nouveau qui est alors à l’ordre du jour, et dont l’un des multiples inspirateurs est Louis Althusser. Si le matérialisme althussérien est entièrement sourd à l’oeuvre de Sade, puritanisme oblige [19], Sollers, lui, irrigue ce retour d’un matérialisme aux multiples sources — grecques, chinoises, européennes — de cette liberté sadienne, des corps sadiens, de la jouissance à l’oeuvre dans la matière même de l’univers de Sade [20]. La « Cause » est tout ce qui entrave la possibilité de penser le libre déroulement ou déploiement du temps, des corps, des flux, des liens, de la contingence, des processus aléatoires, du sans fin et du sans origine qui constituent la matière même du monde, comme procès sans sujet selon la très matérialiste et, on l’a vu, profondément sadienne formule de Louis Althusser.
Ce qui différencie Sollers et Althusser, c’est que si ce dernier, membre actif du PCF, maintient encore longtemps — jusqu’au meurtre de sa femme Hélène — sa réflexion dans le jeu étroit des querelles intestines à la tradition marxiste, Sollers, lui, étend cette mise en crise de la métaphysique à des conséquences beaucoup plus vastes et plus hétérogènes, à des objets plus réels que ceux débattus dans les sinistres réunions de cellules ou aux congrès du « Parti ». Parmi tous les objets neufs que le nouveau matérialisme doit investir, Sade est celui qui permet d’ouvrir librement la sphère sexuelle, la sphère des corps et des organes, la sphère de la jouissance, tout ce que la Cause occulte, efface, neutralise. Mais Sade est surtout un allié dans l’identification généalogique de la Cause, de sa puissance dominatrice et asservissante. Il est celui qui permet d’interroger, sans timidité et sans crainte, la Femme, de l’interroger avec une exceptionnelle violence érotique et philosophique — sadiquement en quelque sorte —, et de comprendre les liens profonds qui l’unissent à la Cause dont elle est l’un des plus profonds ferments et instruments, de l’identifier en quelque sorte à la Cause, cette Cause qu’il faut mettre au supplice pour pouvoir s’en libérer.
Le lien entre la Cause et la Femme sera d’ailleurs au centre de l’un des livres majeurs de Sollers, son roman Femmes, paru en 1983, où celui-ci récapitule et repense toute la période précédente, c’est-à-dire la période moderne. C’est au sein d’un processus global de mort, dont elle peut apparaître comme l’un des agents majeurs, que la gémellité de la Cause et de la Femme trouve, grâce à la fiction, une figuration cette fois-ci radicale : il n’y a qu’une Cause, qui est la Cause, et cette Cause, c’est la Femme. Sade est donc celui qui a ouvert la voie, et qui, parce que son matérialisme est particulièrement audacieux — expérience des limites —, permet au nouveau sujet humain qu’il met au monde, une traversée sans cesse réitérée de ce que Bataille a donc appelé, comme on l’a vu, « 1a différence non-logique » : la matière, le corps, la jouissance phallique, le rire, la joie : l’anti-Cause au programme de toute antiphilosophie.
Sade est celui qui permet ainsi de débusquer de multiples figures et de nombreux personnages, par exemple la «  Femme-de-loi », si négative, présente dans la « Lettre de Sade » de 1975 comme la « figure réactive, la matrice de l’écriture sadienne [21] ». Femme-de-loi que Sade défie en plein jour et sans cesse, comme Don Juan, le Commandeur. Femme-de-loi qui «  scelle le secret social [22] ».
La fonction de Sade, dans ce conflit à mort, est de détruire la Cause, de la pulvériser dans l’acte le plus simple qui est sa mise à la lumière, puisque le principe du « tout dire » sadien est ce qui suffit à l’ébranler, et à faire chuter son lourd édifice. L’un des secrets fondamentaux qui, aux yeux de Sollers, participe de manière fondamentale à la puissance de la Cause, c’est la Mère ou plutôt le lien aliéné de part en part entre la Mère et la Fille. Ce lien qu’au cours de sa vie même Sade n’a cessé de vouloir dénouer avec sa propre belle-mère la présidente de Montreuil et ses deux filles qu’il a désirées tour à tour, Pélagie, l’épouse, et sa jeune soeur, Anne-Prospère, qui fut sa maîtresse [23]. Lien qu’il dénoue également dans son oeuvre, comme en témoigne la toute fin de La Philosophie dans le boudoir, où Eugénie supplicie de manière particulièrement extrême sa propre mère, au cours d’une orgie. Percer ce secret, détruire la Cause se fait par une écriture si subversive qu’elle interrompt et détruit le processus de symbolisation entre « la mère et la fille », processus qui est au coeur de la Cause [24].
Avec « Sade dans le texte », le texte de 1967, la question de la Cause est posée sur un mode global, systématique, presque manichéen, où s’opposent deux types de discours. D’un côté la posture névrotique, soustraite au désir et tout entière dévouée à la Cause, de l’autre la position perverse qui s’identifie à ce qu’on a coutume d’appeler alors « la théorie », à l’écriture, au texte, une pensée, une écriture susceptibles de modifier les conditions réelles de la pensée [25]. La névrose est ce qui laisse tout pouvoir à un idéalisme métaphysique et nihiliste, dont la religion, comme parole « instituée », est le représentant dominant et visible mais que toute institution incarne. Le névrosé contre le pervers, c’est-à-dire le sujet aliéné, dépressif, soumis, peureux, timide, sournois, socialisé à l’extrême, triste, contre le sujet libre, vivant, actif, sans mémoire, sans surmoi, désocialisé, heureux. La position « perverse », définie en dehors de toute référence psychanalytique, souvent placée entre guillemets, ouvre le sujet à la possibilité de vivre son propre langage, à vivre ce langage non comme signe d’« autre chose » (la Cause), mais comme signe de lui-même, donc « identique à lui-même [26] ».
Parallèlement au travail de réécriture d’une nouvelle tradition matérialiste, Sollers s’emploie à repenser de part en part la notion de perversion, pour la détacher non seulement de tout arrière-fond clinique mais aussi de son sens courant, celui de l’attitude criminelle qui n’est que la simple figure de la société qu’elle attaque [27]. Il s’agit de faire de la « perversion » une valeur au sens de Nietzsche ou de Bataille : « 1’apathie sadienne » trouve là toute son importance puisqu’elle permet de mettre de côté la représentation du pervers comme celui qui se contente de « la simple satisfaction de ses goûts », de ses manies. Le névrosé est celui qui se maintient dans une économie de langage et de signes qui s’avère au fond incapable de renverser son organisation névrotique.
Le texte de Sollers du Tel Quel de 1967 est pratiquement tout le temps au présent comme si Sade parlait aujourd’hui et dans une actualité brûlante, partie prenante de ce conflit majeur entre névrose et perversion : «  La lutte contre la névrose est désespérée, soit, mais encore faut-il la mener jusqu’à un excès tel qu’elle en devienne comme à jamais victime [28]. »
Aux yeux de Sollers, le matérialisme sadien est matérialisme tout à la fois des corps et de l’écriture ; et de ce fait, loin de pouvoir apparaître comme le support d’une « Cause » détachée de cette matière, le texte de Sade procède d’une traversée qui déploie une scénographie destructrice : « l’écriture de Sade est méditée pour nous traverser corporellement comme elle traverse les corps qu’elle a pour fonction de détruire, introduisant avec elle une radiographie généralisée et terrible [29]. »
Il n’y a donc à aucun moment l’illusion d’une suffisance naturelle du lecteur, et celui-ci n’est jamais l’égal du texte, et cela quelle que soit son aspiration à une actualité, ici et maintenant, de ce qu’il est en train de lire. Pour Sollers, nos jugements sur Sade nous jugent et c’est pourquoi le piège fondamental que constituent ses livres fait de nous — lecteurs — les «  ombres de l’écriture sadienne [30] ». Le piège est donc simple à énoncer, c’est le piège même du fantasme par où nous risquons sans cesse de lâcher la proie de l’écriture pour «  l’ombre de la représentation [31] ». On l’a compris : le risque du texte sadien, risque qu’il faut surmonter, c’est celui d’une lecture névrotique de Sade, d’une lecture à même les images, d’une lecture qui basculerait dans la représentation, dans la mimèsis, et donc une lecture prise dans une « Cause » sadienne. Une lecture matérialiste et perverse de Sade — non névrotique — a pour axiome que l’écriture ne peut jamais se faire totalement lecture, et elle a pour impératif catégorique que le lecteur ne puisse jamais venir à bout du texte, de l’écriture. Et c’est dans cette distinction violente entre lecture et écriture, lecteur et scripteur, texte et fantasme que peut précisément se déployer une matérialité radicale de l’oeuvre, une immanence inépuisable de son dispositif, un incommensurable de son système de parole et de signes.
Cet « impossible » de la lecture, qui est donc « expérience des limites », expérience réussie des limites, est bien différent de celui posé par Blanchot et même Bataille. Il ne laisse pas muet. Il a pour fonction de montrer, à l’inverse des grands prédécesseurs et même des proches amis comme Barthes, l’insuffisance même de l’acte de lire qui, pourtant, a été placé au centre de la praxis moderne. Il a pour fonction de poser la supériorité inaliénable de l’écriture, son irréductibilité ; cette supériorité que Sade, dans l’excès sans limite d’une volonté de puissance à son plus haut niveau, réalise de manière sans équivoque.

« Contre l’Être suprême »

Contre l’Être suprême est donc ce texte apocryphe de Sade écrit par Philippe Sollers. Cette « lettre » attribuée à Sade est donnée comme ayant été écrite sous la Terreur le 7 décembre 1793, la veille de son arrestation, et destinée au cardinal de Bernis alors exilé à Rome. Sade avait été son hôte, en 1775, dans la même ville, alors que le cardinal y était ambassadeur. Il apparaît d’ailleurs dans Histoire de Juliette, lors du séjour romain de l’héroïne au cours duquel elle est reçue par celui qu’elle appelle, à cause de ses activités poétiques, le « chantre du Vaucluse » : « J’avais des lettres pour le Cardinal de Bernis, notre ambassadeur dans cette cour, qui me reçut avec toute la galanterie du charmant émule de Pétrarque [32]. »
Plus loin dans le récit, on le voit dire deux de ses poèmes antireligieux et obscènes, et dont le second va fort loin dans le blasphème pornographique [33]. Ce moment a été précédé d’une fort longue orgie dont Bernis et le cardinal Albani sont les organisateurs dans la célèbre villa que possède ce dernier [34] : orgie dont Juliette profite pour dépouiller Albani de plus d’un million de francs.

Texte apocryphe donc mais qui ne laisse aucun doute sur son caractère « factice » et sur l’identité de son auteur réel [35]. On y retrouve bien sûr la question, radicalement posée, du sujet féminin, sous la figure, déjà repérée, de la « femme de loi », comme ayant partie liée avec la Cause, le culte de l’Être suprême à l’oeuvre sous le régime de la Terreur. Sollers établit une corrélation entre la pulsion à l’ ?uvre au travers de la guillotine et l’aspiration féminine à la castration des hommes : dans le point d’ancrage entre les deux, il apparaît alors que le culte de l’Être suprême dissimule à peine celui dont il n’est que l’artefact : le culte de la Mère [36]. Nous sommes au c ?ur de la Cause.
Plus globalement, le texte est un très violent pamphlet philosophique et politique contre la Terreur : «  Ah Lumières, Lumières, n’étiez-vous donc que la préparation des Ténèbres [37] ? » Cette attaque fortement polémique pourrait apparenter le Sade de Sollers aux critiques des Lumières faites par Adorno ou Arendt. Mais c’est en fait tout autre chose. Sade ne sert pas de prétexte à Sollers pour développer une entreprise de scepticisme ou de pessimisme post-moderne comme Adorno ou une critique du totalitarisme comme Hannah Arendt. La généalogie de la Terreur y est beaucoup plus opaque, et associée à des ténèbres plus obscures que celles de la dialectique de la raison. Le couple essentiel repéré par Sollers est le couple Rousseau / Robespierre, tous deux serviteurs des « Femmes », le premier étant leur «  sacristain mâle », le second, «  éternel jean-foutre », étant leur prêtre [38]. C’est la vérité inversée des apparences historiques : derrière le Scylla de Robespierre, derrière le Saint-Preux de Rousseau, derrière les vertus romaines de la république, c’est en fait «  un culte rendu aux vapeurs de la moindre migraineuse [39] », derrière la mort industrielle de la guillotine, c’est en fait la jérémiade, la mélancolie souffreteuse [40]. Le conflit entre le Pervers et le Névrosé trouve ici ces deux noms propres : Sade contre Rousseau.

L’Histoire et la Mort

En conférant à « l’Être suprême » la place emblématique d’où peut sourdre la barbarie régressive de la Terreur, l’extrême régression psychique, politique, culturelle de cette séquence, Sollers détermine le point de faille du processus historique lui-même, dont la Révolution n’est qu’une des innombrables figures, et contre lequel la position aristocratique de Sade offre un véritable abri.
À la figure hégélienne de la ruse de l’Histoire, figure optimiste au point qu’elle permet de justifier toutes les abjections au nom de la fin idéale (celle de la Cause), le Sade de Sollers oppose un concept contraire, concept entièrement négatif, profondément antihistorique, celui de la Chimère de l’Histoire : l’Histoire est une Chimère inventée par l’Histoire pour la servir, pour se servir elle-même, une sorte de prophétie autoréalisatrice, un leurre dont elle tire son existence [41]. Chimère est à entendre aux deux sens du terme : illusion et monstre. Illusion qui nourrit le monstre, monstre qui se nourrit de cette illusion. Ce n’est pas seulement, comme chez Adorno, la « raison » qui porterait en elle une dialectique démoniaque propre à se détruire elle-même. Aux yeux du Sade inventé par Sollers, c’est l’Histoire comme mythe actif — comme chimère —, comme puissant simulacre ou Moloch impersonnel, qui est en jeu.
L’Histoire est un mythe plus puissant et plus important que la Raison, plus fondamental, et la dialectique qui la constitue comme dispositif est une dialectique plus totalisante que toute autre, visant non à éclairer le réel de l’homme mais à le saisir, à s’en emparer, à l’aliéner et à l’enfermer dans un projet, lui-même historique. L’ambition de ce monstre impersonnel est de porter sa puissance de domination à un sommet inégalé, et qui coïncide avec sa propre disparition, avec sa propre fin, aux deux sens du terme (but et achèvement) comme dans un crime parfait : «  Une fois en place, étayée, adorée, servie par ses nouveaux prêtres, elle [la Chimère de l’Histoire] décide, bien entendu, la fin de l’Histoire [42]. »
Tel est le processus chimérique de l’Histoire, elle est l’Idéologie dans son essence, c’est-à-dire l’Idéologie réalisée, la plus grande des mystifications par l’apparence de réalité collective qu’elle parvient à obtenir aux yeux des hommes, par la pseudo-intersubjectivité qu’elle ne cesse de promettre et de retirer. L’Histoire ne se déploie comme leurre, comme ouverture du Temps et du progrès humain, que dans le dessein, une fois parvenue à ses fins, d’y substituer la domination pure, figée en Totalité hypnotique et immobile, et dont la Terreur apparaît comme l’une des images possibles. Terreur par où l’Histoire, devenue fin de l’histoire, se constitue comme Pouvoir absolu. Tout ce qui constituait alors les outils de l’Histoire, ces mille et un instruments : la raison, l’égalité, la liberté, la fraternité, le peuple, se révèlent dans une inversion radicale : «  Liberté ? Personne n’a jamais été moins libre, on dirait un fleuve de somnambules. Égalité ? Il n’y a d’égalité que des têtes tranchées. Fraternité ? La délation n’a jamais été plus active. Aurait-on décidé de mettre à nu le noeud des passions humaines serrant l’annihilation de tous par tous, qu’on n’aurait pas mieux réussi [43]. »
Cette inversion des valeurs prétendument promues par l’Histoire n’a rien d’une pirouette rhétorique relevant de vieux discours sur l’inconsistance des désirs humains. Son pivot est une figure que nous connaissons bien, la mort, cette mort rencontrée précédemment tant de fois au détour de Blanchot, de Lacan ou de Deleuze. Cette mort est orientée expressément contre le plaisir, elle est «  sérieuse ! Industrielle ! Morose ! Technique [44] ».
Et si la Mort à l’oeuvre dans la Terreur est telle, c’est qu’elle a pour infrastructure, une tour autre aspiration que la pulsion sadienne, l’aspiration à l’Immortalité dont le culte de l’Être suprême n’est qu’un des symptômes de surface. C’est à partir de l’instance politique immanente à l’Histoire, et dans le champ même d’une politique prétendument émancipatrice, que se noue une solidarité profonde entre le culte politique de la Raison, celui de l’Immortalité et celui de la Mort, véritable trinité des totalitarismes modernes dont la Terreur française est l’une des premières séquences.
La Terreur où la mécanisation générale de la mort par la guillotine accompagne, articulée au culte de l’Être suprême, la promesse de 1’« Immortalité » fondée sur le politique, et doit, pour asseoir le processus de domination révolutionnaire, renoncer radicalement au matérialisme dont pourtant elle se voudrait l’enfant. Sollers oppose à Robespierre le matérialisme de La Mettrie, de son Traité de l’âme [45], pas loin du matérialisme de la nature, celui de Lucrèce et Démocrite, très présent dans « Sade dans le texte », et qui oppose à toute métaphysique de la Cause la dialectique immanente du jeu.
L’immortalité — thème profond et central du discours de la Terreur, et qui repose sur une fascination collective pour la mort, pour la mort donnée, affleurant toujours les rives du génocide — est, on l’aura compris, l’élément indispensable pour construire le sujet terroriste dans son dévouement à la Cause, à la Cause de l’Histoire. C’est précisément ce contre quoi le Sade du texte de Sollers, comme Sollers lui-même dans Sade dans le texte, vingt ans plus tôt, s’acharne. La formule sadienne réinventée pour l’occasion par Sollers sonne réellement comme dans Sade : «  N’admettons jamais comme cause de ce que nous ne comprenons pas quelque chose que nous comprenons encore moins [46]. » C’est donc parce que le véritable matérialisme est étranger par essence à toute idée de « Cause » qu’il est incompatible avec l’idée révolutionnaire dont le noyau fondamental est toujours profondément métaphysique.
L’immortalité apparaît ainsi comme le fond essentiel de la Cause, comme ce qui anime la Terreur d’un principe de mort essentiel à son fonctionnement, et qui donc, au contraire de l’orgie, ne peut offrir qu’un « mortel spectacle », celui des exécutions permanentes [47]. L’immortalité touche à la mort de manière fondamentale parce que son projet est l’inaltérable, l’inertie, l’immobilité pure, l’homogène, le perpétuel, et qu’elle ne peut se satisfaire que dans l’édification d’une humanité fondée sur le Même érigé comme fin et comme commencement circulaire de la collectivité humaine. Or, l’homogène, l’inerte, le perpétuel et l’égal sont les nombreux noms de la pulsion de mort.
C’est à cet univers de la Terreur que le Sade de Sollers oppose donc un matérialisme du plaisir, dont le principe est, comme on l’a vu, le « sans Cause », principe d’autonomie aristocratique des êtres, des choses et des sujets, principe de différence non logique. Cette position n’est pas d’ailleurs sans dommages pour la figure de l’intellectuel, et notamment de l’intellectuel moderne qui, par le jeu des anachronismes propre au texte apocryphe, est omniprésent dans le texte du Sade inventé par Sollers. Dans les pages les plus satiriques du pamphlet, Sade explique en effet au cardinal de Bernis ce que furent les propositions pour nommer le nouveau dieu de la Terreur. L’énumération nous parle très directement : «  le grand Autre », «  l’Esprit », «  le Sujet transcendantal », «  la Chose en soi », «  l’En-Soi », «  l’Être », «  le Néant », «  l’Inconscient », «  le Manque-à-Être [48] ». On reconnaît là les grands fétiches théoriques du XXe siècle, auxquels, dans une sorte de pichenette, le Sade de Sollers oppose dans un autre anachronisme un autre mot : «  Et pourquoi ne pas appeler notre divinité "le Poumon" comme aurait dit Molière ? [49] » Les seuls noms propres opposés par Sade à la Terreur sont d’ailleurs, à l’exception de celui de La Mettrie, des noms d’artistes : Fragonard, Michel-Ange, le Bernin, Casanova, Mozart. Le choix par Sollers de viser dans la Terreur son vrai soubassement, l’Immortalité, n’est pas un choix d’opportunité. On se rappelle le fameux testament de Sade tant magnifié par les surréalistes, et que Blanchot aurait pu enrôler dans son obsession d’un « droit à la mort », testament donc où Sade ne souhaitait qu’une chose, une fois mort : disparaître de la mémoire des hommes. Il y a une logique profonde à concevoir un Sade défiant la Terreur sur la question centrale qui est aussi la grande question de l’Histoire, à savoir la question de la mort.

Eric Marty, Pourquoi le XXe siècle a-t-il pris Sade au sérieux ?,
Seuil, Fiction & Cie, 2011, p. 345-361.

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Sélection sur pileface

Sade dans les romans de Sollers : Voilà le Sade

Dans les articles ou essais :
Sade dans le texte, Tel Quel 28, 1967.
Lettre de Sade, Tel Quel 61, printemps 1975.
Sade encore, Le Monde du 13.02.87.
Sade contre l’Être Suprême, 1989.
Sade et l’école des femmes, Les Lettres françaises, janvier 1991.
Sade dans la vie, Le Monde du 28.09.91.
Naissance de Sade, Le Monde du 16.04.93.
Le Sade de Corpet, Le Monde du 24.03.95.
La main de Sade, Le Nouvel Observateur 10.12.07.
Sade au JT de 20 heures, Le Nouvel Observateur du 13.10.11.

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Sade par Man Ray
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Mozart par Lange
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[1Écrit pour servir d’introduction à une traduction italienne de la Philosophie dans le boudoir.

[21ère édition chez Gallimard en 1955 sous le titre « Privilèges ». Faut-il brûler Sade ?, Gallimard, coll. Idées, 1972.

[3Sade, Idées sur le roman.

[5Françoise Laugaa-Traut, Lectures de Sade

Edition originale. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

[6Cf. Salo ou les 120 journées de Sodome.

Les noms cités dans la « bibliographie essentielle » du film : Roland Barthes, Maurice Blanchot, Simone de Beauvoir, Pierre Klossowski, Philippe Sollers.

[8Présent à Lille le 14 novembre 2011, dans le cadre de « cité-philo », Éric Marty, suite à mon étonnement que le nom du seul lecteur et écrivain vivant étudié dans son livre, à savoir Philippe Sollers, n’ait pas été évoqué après deux heures de « débat », a insisté sur l’importance des pages consacrées à Sollers dans son livre.

[9Paru d’abord en 1989 sous le nom de Sade, ce texte a été par la suite endossé par Sollers lors d’une reparution en 1992 aux Éditions Gallimard, puis publié avec Sade dans le temps en 1996.

[10« Kant avec Sade », Écrits, p. 790.

[11C’est Hubert Damisch qui met au jour la difficulté qu’il y a à citer Sade « dans le texte » ; voir son article « L’écriture sans mesure », Tel Quel n° 28, hiver 1967, p. 52, note 1.

[12Voir Sade dans le temps, suivi de Sade contre l’Être suprême, Gallimard, 1996, p.19.

[13Ibid., p. 14-16.

[14La citation de Nietzsche est : « On n’a pas le droit de demander : qui donc est-ce qui interprète ? C’est l’interprétation elle-même, forme de la Volonté de puissance, qui existe (non comme un "être" mais comme un processus, un devenir), en tant que passion. » Celle de Benveniste, extraite de Problèmes de linguistique générale, est : « L’homme ne naît pas dans la nature mais dans la culture. »

[15« La dissémination », Critique, février et mars 1969.

[16À cet ensemble participent Foucault, Barthes, Derrida, Julia Kristeva, Jean Ricardou, Sollers...

[17D’abord repris dans Logiques (Seuil, « Tel Quel », 1968), « Sade dans le texte » est publié dans L’Écriture et l’expérience des limites, Points-Seuil, 1971, avec cette citation. L’identification de la matière au « crime » renvoie à la définition même de la part « maudite » comme excès, exubérance, dilapidation...

[18«  La métaphysique a horreur du vide, les grenouilles vont demander un roi. La Cause voilà le problème » (op. cit., p. 30).

[19Le seul texte parent de Sade cité par Althusser à ce moment-là est Histoire d’O, in Lettres à Franca (7 novembre 1964), Stock/Imec, p. 576.

[20Plus généralement, sur le « matérialisme » moderne auquel Sollers participe, voir son [Sur le matérialisme835], Seuil, « Tel Quel », 1975.

[21Cf. « Lettre de Sade », Tel Quel, printemps 1975, repris dans Théorie des exceptions, Gallimard, « Folio », p. 50.

[22Ibid., p. 51.

[23Sur la liaison entre Sade et sa belle-soeur, voir l’extraordinaire document publié par Maurice Lever sous le titre « Je jure au marquis de Sade, mon amant, de n’être jamais qu’à lui... », Fayard. 2005.

[24Ibid., p. 55-56. Voir aussi Sade dans la vie. in La Guerre du goût Gallimard, Folio, 1996. p. 471. Cette interruption du lien mère-fille pourrait également être interrogée de manière profonde du point de vue des « structures élémentaires de la parenté » dans l’espace symbolique singulier du système nobiliaire français.

[25« Sade dans le texte ». L’Écriture et l’expérience des limites. éd. cit., p. 53.

[26Ibid., p. 52.

[27Ibid., p. 54.

[28Ibid.

[29Ibid., p. 57.

[30Ibid., p. 58.

[31Ibid., p. 57.

[32Histoire de Juliette, t. II, 4e partie, p. 318.

[33Voir p. 359-363.

[34Voir à partir de la page 334. Sur Albani, voir notre chapitre suivant consacré à Barthes.

[35Par exemple la mention du «  brave Thomas B. », avec en note : «  Nom barré, Peut-être Bernart ou Bernard, personne inconnue » (op. cit., p. 70).

[36Ibid.. p. 66.

[37Ibid.. p. 69.

[38Voir p. 66-69.

[39Ibid., p. 69.

[40Ibid.

[41Ibid., p. 66.

[42Ibid., p. 66-69.

[43Ibid., p. 70.

[44Ibid., p. 71.

[45«  L’immortalité de l’âme ! Pauvre La Mettrie, il aura lui aussi travaillé pour rien, lui qui pensait que l’âme et le corps ont été faits ensemble et comme d’un seul coup de pinceau » (Contre l’Être suprême, p. 77).

[46Ibid., p. 30.

[47Ibid., p. 77.

[48Ibid., p. 74-75.

[49Ibid., p. 75.

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3 Messages

  • A.G. | 16 octobre 2014 - 12:00 1

    La Passion de la méchanceté. Sur un prétendu divin marquis. C’est le titre du dernier livre de Michel Onfray. Une "déconstruction" du mythe sadien commencée il y a longtemps (cf. Sade. Déconstruction d’un mythe ? En fait, une liquidation de ce que la littérature du XXème siècle a produit de plus subversif. Les écrivains depuis Apollinaire jusqu’à Bataille et Sollers se seraient-ils à ce point trompés sur Sade (et nous auraient ainsi trompés) ? La question est évidemment plus complexe. Eric Marty y répondait en 2011 dans Pourquoi le XXe siècle a-t-il pris Sade au sérieux ?. A relire.


  • A.G. | 26 février 2012 - 08:10 2

    Suite au livre d’Éric Marty Pourquoi le XXe siècle a-t-il pris Sade au sérieux ?, Alain Finkelkraut a consacré son émission du 25-02-12 à Sade au XX° siècle.

    Invité(s) :
    _ Eric Marty, professeur de littérature française contemporaine à l’Université Paris VII-Denis Diderot
    _ Philippe Roger, écrivain, chercheur au CNRS, directeur de la revue Critique


  • A.G. | 18 novembre 2011 - 16:52 3

    « Sade lisible ? », titrais-je il y a peu, ajoutant un point d’interrogation au titre de l’article que signait Marcelin Pleynet en... 1968. Raphaël Enthoven a eu la malencontreuse idée de lire des extraits des 120 journées sur France Culture en juin dernier. Malheur à lui ! Le CSA n’aime pas Sade. Pour le « journal de 20h », Sollers devra patienter. Question : les images télévisées en boucle de la mort obscène à l’oeuvre dans les guerres, crimes, attentats, catastrophes, etc... ont-elles jamais choqué le CSA ?