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Sade dans la vie

Philippe Sollers, La guerre du goût, 1995.

D 13 juillet 2007     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


A l’occasion de la publication de la belle biographie de Sade par Maurice Lever, Donatien Alphonse François, marquis de Sade, Philippe Sollers écrit, dans Le Monde du 28 septembre 1991, un article qui sera repris dans La guerre du goût (Gallimard, 1995).

Voici comment le marquis de Sade apparaît en 1772, à trente-deux ans, aux témoins de " l’affaire de Marseille " qui lui vaudra d’être une première fois condamné à mort et exécuté en effigie puisqu’il est en fuite : " Taille moyenne, cheveux blonds, jolie figure, visage rempli, frac gris doublé de bleu, veste et culotte de soie couleur souci, plumet au chapeau, épée au côté, une canne à pommeau d’or à la main. " Il est sur le terrain, en somme. Sa passion est le corps humain, celui des autres et le sien ; ses tableaux seront les livres les plus intraitables et les plus inspirés jamais écrits sur la jouissance que peut provoquer cette substance.

Mais laissons parler le préfet Dubois, qui a eu la chance, avant de les faire brûler, de lire les dix volumes manuscrits des Journées de Florbelle ou la Nature dévoilée, écrits trente-cinq ans plus tard, en 1807, par le vieux prisonnier de Charenton devenu obèse : " On accumulerait les épithètes les plus épouvantables qu’on ne caractériserait pas cette infernale production. " Ce monstre d’écriture est pourtant issu d’une des plus anciennes familles de France, qui compte en son sein Laure, l’inspiratrice de Pétrarque. Voici ses armes : " De gueules à l’étoile de huit rais d’or chargée d’une aigle éployée de sable, membrée, becquée, onglée, diadémée de gueules. " Tout un programme, dont le moins qu’on puisse dire, donc, est qu’il a été vertigineusement détourné.

On croit tout savoir de Sade, par réaction automatique et abstraite, effrayée ou vaguement idolâtre. Mais le temps fait son oeuvre, les découvertes concrètes s’accumulent, l’histoire dissout les fantasmes et le rend, lui, de plus en plus visible et plus mystérieux. Ainsi, nous ne savions rien de son père Jean-Baptiste, amateur de littérature, libertin achevé sous Louis XV, franc-maçon reçu en même temps que Montesquieu à Londres. Le voici ressuscité dans ses intrigues et ses liaisons multiples, adorant son fils et aimé en retour par lui.

Sade ? L’anti-OEdipe radical : " Uniquement formé du sang de nos pères, nous ne devons absolument rien à nos mères. " Peut-on imaginer, surtout aujourd’hui, déclaration plus scandaleuse ? Déjà, voici quelqu’un d’incompréhensible, hors nature et hors société. Elevé par les maîtresses de son père, Donatien-Alphonse-François de Sade apparaît d’emblée à ces femmes vives et spirituelles (il suffit de lire leur correspondance) comme un " singulier enfant ". " Le drôle d’enfant ! " : telle est aussi l’expression spontanée de sa belle-mère, la présidente de Montreuil, sa grande persécutrice au nom des familles devenant de plus en plus matriarcales et bourgeoises, comme c’est sans doute leur destin chimique, de haut en bas et de bas en haut. La présidente a-t-elle désiré sourdement son " petit gendre " ? On ne peut s’empêcher de le penser devant un tel déploiement d’énergie face à un homme qui non seulement, malgré ses débordements, se fait aimer de sa fille (elle lui écrit : " Mon bon petit ami que j’adore mille fois "), mais qui, en plus, lui emprunte son autre fille, chanoinesse de vingt ans, pour un voyage en Italie qui risque de la rendre immariable. Des aventures avec des actrices, des bordels, des débauches cruelles à blasphèmes, des perversions en tous genres, soit : cela peut toujours s’étouffer. Mais deux filles, deux soeurs ! Quelle mère s’y résoudrait ? D’autant que celles-ci sont consentantes, actives. Lettre de la femme du marquis : " Ce qui la pique le plus [sa mère, Mme de Montreuil], c’est de voir que mes idées et propos viennent de moi et non de Mr de Sade qu’elle pensait qui me soufflait comme un perroquet. "

Enfermé à Vincennes puis à la Bastille, Sade écrit à sa femme les lettres les plus étourdissantes de virtuosité qu’on ait jamais lues, pleines d’imprécations, de revendications, de plaintes, mais aussi d’humour, de tendresse. Comment l’appelle-t-il ? " Ma lolotte ", " jouissance de Mahomet ", " tourterelle chérie ", " porc frais de mes pensées ", " aiguillon de mes nerfs ". Et elle qui, pourtant, a été témoin des orgies du château de La Coste : " Rien ne me fera changer que le bien de mon mari. C’est mon unique but, l’univers ne m’est rien sans cela. " C’est à elle que Sade confie, le plus naturellement du monde, sa philosophie de base : " Je respecte les goûts, les fantaisies. Quelques baroques qu’elles soient, je les trouve toutes respectables, et parce qu’on n’en est pas le maître, et parce que la plus singulière et la plus bizarre de toutes, bien analysée, remonte toujours à un principe de délicatesse. Je me charge de le prouver quand on voudra : vous savez que personne n’analyse les choses comme moi. " Et encore : " Ce n’est pas ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres. " [1]

La Bastille engendre, à travers Sade, les Cent Vingt Journées de Sodome ; la lettre de cachet se retourne en écriture cachée ravageante. Sade, à la lettre, fait sauter les coulisses et les caves de tous les pouvoirs. " Détenu sous tous les régimes ", pillé, diffamé par la presse et par l’opinion (peut-être parce qu’il n’a jamais été criminel jusqu’au bout), bouclé et jamais jugé, on peut dire que c’est la société elle-même, dans son insondable hypocrisie et ses formes toujours changeantes, qui a été sadique avec Sade. " Il n’y a plus que de la cruauté sans profit... Pourquoi ceux qui me persécutent me prêchent-ils un Dieu qu’ils n’imitent pas ? " Le formidable déni de justice dont il est l’objet nous renseigne à ciel ouvert sur le vrai trafic des arrangements collectifs.

Un point capital : il n’est plus possible, romantiquement, surréalistement, de faire de Sade, pendant la Terreur, un militant enragé, ultra révolutionnaire. " Rien ne lui répugne davantage, écrit justement Maurice Lever, que l’égalité des jouissances, le mépris de la culture, le terrorisme légal. " La participation de Sade à la Révolution est on ne peut plus ambiguë, pour ne pas dire comique. Ainsi de la " farce patriotique " sur fond de têtes tranchées, pour célébrer les mânes de Marat et de Le Peletier. " L’auteur des Cent Vingt Journées, dit encore Lever, n’a pu prononcer de telles inepties sans un ricanement noir et glacé - tout intérieur, bien entendu - qui n’appartient qu’à lui. " Il se mêle étroitement aux événements ? Il agit, il parle, il en rajoute ? Sans doute, mais il est suspect par définition. Va-t-il dénoncer les Montreuil, ses persécuteurs d’Ancien Régime ? " Un mot de moi, et ils étaient malmenés. Je me suis tu : voilà comment je me venge ! "

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Paris, an VIII
An VIII : Cet an a commencé le 23 septembre 1799 et s’est terminé le 22 septembre 1800.

C’est en pensant à Sade que Robespierre va attaquer l’athéisme comme " aristocratique " et tenter d’instaurer le culte de l’Etre suprême (ce qui nous conduit d’ailleurs à conclure que tout athéisme qui n’est pas aristocratique n’en est pas un). Et voici une énigme résolue : si l’on n’a pas trouvé Sade le 8 thermidor à Picpus pour être mené à la guillotine sur ordre de Fouquier-Tinville, c’est tout simplement qu’il a trouvé dans l’actrice Constance Quesnet - surnommée par lui Sensible - une complice idéale permanente (toujours ces femmes qui aiment Sade !), laquelle a pu emprunter de l’argent et payer. La corruption se pratiquait beaucoup, bien entendu, sous le masque de l’épuration vertueuse : elle n’a peut-être jamais si bien fonctionné que sous l’Incorruptible lui-même, ce qui permet de mieux comprendre ce mot du marquis : " Ma détention m’a ruiné. "

La Présidente, Robespierre, Napoléon : voilà la trinité refoulante qu’on pourrait dire virtuelle en tout temps. Ses employés, fonctionnaires de censure, sont ceux que Sade appelle " les scrutateurs, les abréviateurs, les commentateurs, les réformateurs ". Quelle dérision de voir l’un des plus grands écrivains français écrire à Fouché, en réclamant une fois de plus d’être " libre " ou " jugé ", cette formule terrible : " Toutes les lois de la raison sont méconnues en ce qui me concerne. " Sade, dans le théâtre aliéné de Charenton, n’est plus, selon l’expression du sinistre Barras, qu’une " anomalie au milieu de l’espèce humaine ".

Anomalie extrême parce qu’il a écrit Justine et Juliette, mais surtout, rien ne réussissant à le briser, parce qu’il continue sans fin à écrire, malgré les surveillances constantes, les délations, les vexations, les perquisitions, " les bêtises, les platitudes ". Il ne cède pas sur son désir, il utilise chaque occasion de plaisir, et même s’il se plaint (et pour cause), nous savons aussi qu’il s’amuse.

Les manuscrits sont saisis et détruits ? Tant pis, c’est comme s’ils existaient dans une autre réalité, au-delà des murs et des pages. Deux personnes l’ont rencontré vers la fin de sa vie à Charenton, un soir de spectacle donné par les fous sous sa direction. Un journaliste se rappelle " un vieillard à la tête penchée, au regard de feu... Il me parla plusieurs fois avec une verve si chaleureuse et un esprit si varié qu’il me fut très sympathique ". Et puis une jeune actrice, débutante à Paris, M Flore : " Il avait conservé de grandes manières et beaucoup d’esprit. "

Philippe Sollers (initialement publié dans Le Monde du 28.09.91.)

Lire aussi : De la main de Sade


Maurice Lever.

L’historien de la littérature et des mentalités Maurice Lever, spécialiste du marquis de Sade, est décédé le 27 janvier 2006 à Paris à l’âge de 70 ans.
Né en août 1935 à Neuilly-sur-Seine, Maurice Lever, avait intégré le CNRS dans les années 1950 en tant que spécialiste de la littérature française des XVIIe et XVIIIe siècles.
Il a consacré ensuite plusieurs années de recherche au marquis de Sade et a publié, en 1991, une biographie remarquée intitulée " Donatien Alphonse François, marquis de Sade " (Fayard).
D’une grande érudition, attiré par les marginaux de l’histoire, Maurice Lever est également l’auteur des " Bûchers de Sodome " et d’une étude consacrée à la naissance du fait divers intitulée "Canards sanglants".
En 1999, il avait livré une biographie en trois volumes de " Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais " (Fayard), à l’occasion du 200e anniversaire de la mort de l’écrivain.
Il avait également consacré un autre livre à Sade et à Anne-Prospère de Launay, la belle-soeur du marquis mais aussi sa maîtresse et dont les Lettres ont été retrouvées et éditées par le collectionneur Pierre Leroy avec un Avant-propos de Philippe Sollers (Gallimard, 2003).

Je jure au marquis de Sade, mon amant, de n’être jamais qu’à lui...

de Maurice Lever

Résumé du livre.
Rien d’aussi sulfureux n’a jamais été publié sur la liaison du marquis de Sade avec sa jeune belle-soeur, Anne-Prospère de Launay, âgée de dix-sept ans et chanoinesse bénédictine. Après vingt années de patientes recherches, Maurice Lever a découvert enfin les lettres échangées entre les deux amants, enfouies jusqu’ici dans les archives de la famille Lesquen, descendants du marquis de Sade par les femmes. Liaison passionnée, scandaleuse, orageuse, où se jouent les aspirations du marquis à la rédemption par l’amour. Espoir brisé par sa propre infidélité, que la jeune femme ne pourra pardonner, et qui entraînera la rupture définitive. Abandonné à ses propres démons, l’auteur de Justine ne verra d’autre issue que dans la mort. Sa tentative de suicide demeure à ce jour la plus obsédante énigme de cette âme en déshérence. Outre cette correspondance, paraissent ici pour la première fois six lettres du marquis à sa femme, révélant ses aspirations à la pureté, ainsi qu’un ardent désir de rachat.

Le livre lu par Olivier Le Naire, L’express (15-12-2005).

Comment ce livre a-t-il pu passer inaperçu malgré son titre étonnant : « Je jure au marquis de Sade, mon amant, de n’être jamais qu’à lui... » ? La phrase est tirée d’une des lettres de la chanoinesse Anne-Prospère de Launay au Divin Marquis, dont elle fut la belle-s ?ur mais aussi la maîtresse. Une correspondance découverte par Maurice Lever, qui retrace la plus sadienne des relations. Lorsqu’elle signe cette déclaration avec son sang, Anne-Prospère, qui porte déjà l’habit, a 17 ans et Sade 29. Leur liaison, vite connue de Renée Pélagie, marquise de Sade et s ?ur d’Anne-Prospère, est sulfureuse, incandescente, avec son grisant parfum d’interdit. Une chute de l’ange au c ?ur des obsessions de Sade, qui préfigure le personnage de Justine, symbole de la pureté immolée sur l’autel de la déchéance.

Un désir de rédemption
Et avec Sade la déchéance n’est jamais loin, comme l’attestent ces lettres. Compromis dans une affaire de prostitution, le marquis, malgré les efforts de son épouse et de sa maîtresse, est condamné à mort et part se réfugier à Venise avec sa jolie belle-s ?ur... qu’il trompe joyeusement. Quand, de nouveau, il échoue en prison, en 1772, Mlle de Launay décide de mettre fin à leur liaison. Dans une missive inattendue, Sade envisage alors sincèrement de se suicider. Valmont vaincu par Mme de Tourvel !

Parmi ces trésors commentés par Lever - qui éclairent l’une des ?uvres les plus dérangeantes jamais écrites - on découvre aussi d’étonnantes lettres du marquis à sa femme, des extraits du « portefeuille » où Sade, déboussolé, manifeste un désir de rédemption. Et cette phrase qui aurait pu lui servir d’épitaphe : « Galilée fut persécuté pour avoir découvert les secrets du ciel ; des ignorants furent ses bourreaux. Je le suis pour avoir révélé les mystères de la conscience des hommes et des sots me tyrannisent. »


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