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Sade, encore

Roland Barthes et le principe de délicatesse

D 13 juillet 2007     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Une vie divine (2006, Folio, p.403) :

" Tous les livres du divin marquis sont désormais trouvables en éditions de poche dans les librairies, l’édition la plus sûre et la plus savante, avec notices et reproductions de gravures, étant même disponible sur papier bible. D’où vient que ces pages de feu ne provoquent plus le moindre remous ? C’est que, pour les lire et s’en indigner, il faudrait que la plèbe imagine la possibilité d’une aristocratie redoutable, une survivance terrible qui risquerait de l’éliminer, hypothèse désormais absurde. Tout cela, comme Versailles, le Louvre, Vaux-le-Vicomte, les châteaux de la Loire, c’est du musée sans fantômes. Sade a-t-il existé ? Pas sûr. Vous trouverez même à la pelle des cons et des connes pour vous dire que ce qu’il a écrit est monotone et très ennuyeux. La plèbe a ses plaisirs, elle peut même, parfois, se réclamer vaguement de Sade, ça s’est vu au théatre, au cinéma, ou dans la rubrique étiquetée "littérature érotique". C’est pourquoi il faut lire les livres, le coeur battant, dans leurs éditions originales [...] "

Une vie divine a été achevé en septembre 2005 (30 septembre 118 du nouveau calendrier). Qu’écrivait Sollers il y a vingt ans c’est-à-dire en 1987 ?

Sade encore

Le jour approche peut-être où l’on pourra considérer Sade comme l’un des plus grands romanciers de tous les temps, au lieu d’un cas clinique, d’une monstruosité biographique, d’un vampire totalitaire, et j’en passe. La commémoration de la Révolution française devrait être l’occasion de ce dévoilement. Laissons donc les Capétiens et les jacobins s’étriper verbalement autour de leurs marionnettes abstraites. L’éternel et divin marquis, lui, " détenu sous tous les régimes ", devrait être enfin libéré ces jours-ci, après la mise au rancart de la guillotine - à laquelle, comme chacun s’obstine à l’ignorer, il n’a échappé que par hasard, sa condamnation à mort ayant bel et bien été prononcée par l’aimable Fouquier-Tinville. Un transfert de prison l’a sauvé au dernier moment. De la Bastille royale au couperet républicain, il n’y a eu, pour lui, qu’une marche. Ensuite, l’asile napoléonien et bourgeois, la vie souterraine des grands maudits, et, bientôt, la " Pléiade ". Enfin. Sur papier bible. Rideau. Lisons donc.

Son nom, d’abord : il se trouve que le mot sade, qui veut dire " d’une saveur agréable ", est hors d’usage, malheureusement, depuis le seizième siècle. Il ne nous est resté que son contraire, maussade, dont l’emploi n’a pas de raison de cesser. La lecture de Sade rend la plupart des êtres humains maussades. C’est l’écrivain déprimant par excellence. L’excitation qu’il provoque empêche qu’on lise avec détachement, c’est aussitôt le fantasme ou l’horreur, puis l’abattement, d’où la merveilleuse accusation qui lui est faite, par les hypocrites de tous bords, d’être " monotone ", " ennuyeux ", ce qui est un comble.

En réalité, il faut entrer dans son oeuvre comme dans une forêt enchantée. Ses livres sont des féeries. Comme il l’écrit lui-même, dans une des plus énigmatiques formules qui soient sorties d’un individu : " Tout est paradis dans cet enfer. " L’existence est une illusion d’optique : la littérature est là pour la renverser. Le plus renversant des écrivains : Sade, tant de bonheur dans l’imagination du crime, tant de délices prises dans les replis du vice, tant d’absence de culpabilité, tant d’ivresse dans les détails, voilà, ô maussades, quelle est votre croix à porter. Comment voulez-vous que les syndiqués de la mélancolie et de la vertu lisent cette déclaration sans frémir : " La nature n’a créé les hommes que pour qu’ils s’amusent de tout sur terre, c’est sa plus chère loi, ce sera toujours celle de mon c ?ur. " ?

Je le lis, je le relis, je découvre sans cesse dans ses récits des beautés nouvelles, j’avoue volontiers que je l’ouvre pour me mettre en forme, c’est aussi efficace et immédiat que Mozart. Il n’y a pas si longtemps, un soir, à la radio, je me suis amusé à lire des pages de la Philosophie dans le boudoir sur fond de Cosi fan tutte  [1]. Emoi chez les mélomanes idéalistes, partisans de l’innocence et de la pureté diaphane de leur compositeur préféré. Et pourtant, c’était l’évidence. Même énergie, même sens des ensembles, même art de la conversation continue, même rire sous-jacent, même traversée des corps. Il me semble avoir été un des premiers à dire que, contrairement à la lourde opinion reçue, tout ce qu’écrivait Sade était humour [2].

Inutile d’essayer d’en convaincre les maussades, on entend ou on n’entend pas cette raillerie qui passe à travers le gaspillage des situations, des organes, des supplices, des spasmes, des discours. " Le passé m’encourage, le présent m’électrise, je crains peu l’avenir. " Quelle honte ! Quand nous savons bien que le passé doit nous rendre timides et modestes, que le présent est fait pour nous anesthésier parce qu’il n’est que trop sage de craindre l’avenir ! " Le bonheur tient à l’énergie des principes. " Comment peut-on affirmer cette énormité quand le bonheur, n’est-ce pas, dépend avant tout des autres, de leur opinion, de leur bienveillance ? Et enfin : " L’aliment principal du flambeau de la philosophie, c’est le foutre. " Voyons, voyons. Le foutre est-il ontique ou ontologique ? Sade a écrit un délicieux divertissement, le Philosophe soi-disant , qui mériterait d’être aussi célèbre que le Tartuffe. Disons, pour faire vite : Montaigne, Molière, Sade, Proust, Céline.

Une question : Sade aurait-il pu être possible autrement qu’en français ? Vous l’imaginez en allemand ? Oui, sans doute, mais alors en basculant immédiatement dans la réalité la plus sinistre. Non plus un texte, mais un hurlement noir. Les camps et Wagner remplaçant Juliette et Don Juan ? On voit que l’enjeu n’est pas mince. En anglais ? Plutôt. Shakespeare est un bon exorciste. Faut-il brûler Sade ? a demandé naïvement quelqu’un après le charnier de la deuxième guerre mondiale. Il est toujours temps de vouloir brûler Sade. L’ennuyeux, c’est que la réalité, décidément têtue, a tendance à redevenir folle dès qu’on nie en elle ce que Sade, et lui seul, a su déchiffrer. " Le vice amuse et la vertu fatigue. " Voilà tout. Préférons-nous recevoir l’information froide que des horreurs ont eu réellement lieu ou bien nous amuser du récit interminablement joyeux de l’horreur ? Ce serait inouï que la question se pose en ces termes. C’est pourtant ce que Sade n’arrête pas de nous dire. Cela devait lui sembler urgent.

Urgence qui tient sans doute à ceci : Sade prévoit une reproduction pétrifiée et mécanique des corps, une sorte de gestion de la mort rentable, il veut relativiser à jamais la répétition physiologique s’inventant des idoles et des justifications. A la grande entreprise industrielle de la mort jouant sur le mensonge d’une mort " naturelle ", il oppose l’aveu incessant que le crime est la cause de toute jouissance, fût-elle, le plus souvent, inconsciente. Un des mots qu’il aura le plus écrit est sans doute celui de secousse. La fiction, comme la nature, s’ennuie. Elle n’est supportable que dans ses débordements, quand elle semble " prête à confondre tous les éléments, pour les contraindre à des formes nouvelles ".

Chez Sade, tout n’est que désordre et beauté, luxe, fureur et volupté. D’où l’intégration, par le roman, du théâtre et de la philosophie : la narration doit avaler, en les convulsant, les acteurs comme les raisonnements. L’érudition (celle de Sade est immense) n’est là que pour être brûlée dans le même esprit de relativité générale. Le temps emporte tout, efface tout ? La narration doit lui ressembler, la force romanesque est précisément de l’anti-temps à l’état pur, la plume qui court est faite pour foudroyer, divinement, les apparitions : " La foudre, entrée par la bouche, était sortie par le vagin : d’affreuses plaisanteries sont faites sur les deux routes parcourues par le feu du ciel. "

C’est cette double négativité qui est à l’oeuvre chez Sade, comme s’il avait découvert une mécanique absolument nouvelle d’annulation. Le monde ? " Je voudrais que l’univers cessât d’exister quand je bande. " Mais aussi : " Le foutre éjaculé, l’illusion disparut. " Est-ce que ce dernier aphorisme n’est pas charmant, d’une vérité toute concrète ? En principe - chacun le ressent avec stupeur, - Sade aurait dû devenir fou. Comme Nietzsche, au fond, à qui il aura sans doute manqué la soupape d’évacuation sensuelle, Nietzsche qui n’aura jamais été aussi proche de Sade qu’en notant : " Mieux vaut un monstre gai qu’un sentimental ennuyeux. " On a enfermé Sade, bien sûr, mais il n’a jamais déliré : " Ce n’est pas ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres. "

Le temps : pour le détruire, il y a deux moyens. L’isolement volontaire d’abord, le lieu expérimental coupé de tout (les Cent Vingt Journées) , château ou boudoir, " laboratoire et cabinet à machines " plein de " trappes, de coulisses, de cachots "... En raccourci, en accéléré, on y verra se décomposer les apparences comme dans une réalité empoisonnée par elle-même. Le voyage ensuite (Juliette) : les scènes changent, l’Italie se déploie (Sade est un voyageur attentif : voyez ses descriptions de Rome ou de Naples, quel dommage qu’il n’ait pas connu Venise). Le château : est-ce celui qu’essaiera d’approcher plus tard l’arpenteur de Kafka ? Le voyage : quelqu’un a-t-il fait mieux dans les variations de paysages ? Au croisement des deux espaces : ce qu’on pourrait appeler la femme-récit, l’utopie la plus impossible de Sade. Un ange de volonté lucide, Mme de Lorsange, le sang transformé en or, la Sophie française, ange noir, aussi éloignée de la Sophia allemande et de l’" éternel féminin " que le jour de la raison peut l’être de la nuit du sentiment romantique.

La philosophie française ? C’est très simple : tout y est dédié à l’éducation des femmes. A partir de là, les problèmes sont considérés comme résolus. " La mère en prescrira la lecture à sa fille "... De Sade à Goethe, on peut mesurer la disparition de Sophie, l’avènement de la Sophia émotive et cosmique. Mme de Lorsange va devenir bientôt l’omniprésente Mme Bovary. Plus de châteaux en fête, plus de voyages tordus : la province planétaire. Sade en eût-il été surpris ? Aurait-il été étonné de la destruction sans appel de son "principe de délicatesse" ? Est-il interdit de voir dans la Recherche du temps perdu un rappel obstiné de sa révélation de plein fouet ? " Voluptueux de tous les âges et de tous les sexes, c’est à vous seuls que j’offre cet ouvrage " ... Les voluptueux sont dans l’invisible. La vérité aussi.

Philippe Sollers, Le Monde du 13.02.87.

*

Le principe de délicatesse

Roland Barthes lit un extrait d’une lettre de Sade à sa femme et revient sur le "principe de délicatesse" (2’)

Lire aussi : De la main de Sade

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[1 Mozart avec Sade sur France Culture, 2 au 6 mai 1983 vers minuit (la série d’émissions dura plus de 11h.)
Sollers y convoque, outre Sade et Mozart, Hegel et Nietzsche dont il lit des extraits. Il y lit également des extraits de Femmes, de lettres de Mozart (notamment celle, extraordinaire, qu’il écrivit à son père, en 1778, le cadavre de sa mère à ses côtés) et revient longuement, à travers des éléments autobiographiques, sur les rapports entre le corps, la musique, le son, l’écriture. Et aussi sur le catholicisme de Mozart et les blasphèmes de Sade (notamment l’épisode du Pape de Juliette dont il parle dans Femmes voir article).

Cette idée de confronter Sade et Mozart figurait dans Femmes, publié la même année 1983 :
le narrateur est à Venise avec Louise, une musicienne, il s’apprête à assister à un représentation de  Don Giovanni , ça l’ennuie d’avance :

" On parle tranquillement dans un coin... Je lui développe mon idée sur Sade et Mozart... Leur parallélisme... [...]
" Divin génie ; divin marquis... Cette musique est exactement contemporaine de Juliette... Imagine un peu... L’opéra se déroule en arrière plan... Entre les airs, tout s’arrête et on lit à haute voix des passages de Sade... C’est un de mes rêves... Je crois que ça éclairerait tout...  Juliette et les prospérités du vice , livret de Donatien Alphonse de Sade, musique de Wolfang Amadeus Mozart... Ce qui était impensable à l’époque, pourquoi ne pas le réaliser aujourd’hui ?... On aurait dû y penser dix fois. "
Je tire Juliette de ma poche... Louise me regarde avec stupeur... Pendant qu’éclate le duel entre Don Juan et le Commandeur, je commence à lire à voix basse... [...]".
.
" Jamais le français n’a été aussi beau, si exact... Quelle noblesse ! Quelle élévation des sentiments ! Quel courage !... Quelle science des lieux !... Quelle géométrie !... "
" Elle était assise près de nous, à moitié nue ; sa superbe gorge était presque à la hauteur de nos visages ; elle se plaisait à nous la faire baiser ; elle nous observait et regardait la soucoupe teinte de notre sang. On nous branla d’abord sur le clitoris, ensuite, avec beaucoup d’art, dans le con et au trou du cul ; on nous gamahucha à l’un et à l’autre de ces orifices ; puis relevant et rattachant nos jambes par des cordons qui les maintenaient en l’air, un vit assez médiocre s’introduisit alternativement et dans nos cons et dans nos culs. "
Je vous passe les autres passages ; après tout, je ne sais pas qui vous êtes... [...] "
(Gallimard, p. 537 à 538).

Je tape ce passage sur mon ordinateur en réécoutant l’émission de 1983 : pas de doute, l’idée était et reste lumineuse ! A quand une réédition (même à une heure tardive) ?

En 1987, il y aura aussi ce film-performance de Michel Jakar. La scène se passe le 10 septembre à 21h30 à l’hôtel Lutetia, chambre 111 : Sollers/Sade/Mozart.

Pour en savoir plus : voir article. A.G.

[2

JPEG - 19.1 ko
Man Ray. Portrait du Marquis de Sade, 1938
New York, coll. W. Copley.
Archives Lauros-Giraudon.

Ce "portrait" imaginé par Man Ray se trouve sur la couverture du Livre VII du Séminaire de Jacques Lacan publié en 1986 sous le titre  Ethique de la psychanalyse . Lacan y rapproche le Sade de La philosophie dans le boudoir (1795) de Kant (notamment celui de La critique de la raison pratique, 1788) dans le séminaire du 23 décembre 1959 (De la loi morale) et dans celui du 4 mai 1960 consacré à la pulsion de mort. Dans ce texte c’est le Système du pape Pie VI qui est évoqué (Sade, Juliette, livre IV). Mais c’est en 1963 que Lacan reviendra longuement sur le rapport entre les deux : dans  Kant avec Sade (texte qui aurait dû servir de préface à l’édition de La philosophie dans le boudoir, finalement publié dans la revue Critique et repris dans les Ecrits.)
C’est là qu’il y déclare : " Déjà Kant ici pour un rien nous ferait perdre notre sérieux, faute qu’il ait le moindre sens du comique [...]. Mais quelqu’un qui en manque, lui, tout à fait, absolument, l’a-t-on remarqué, c’est Sade. "

Il y aura pourtant une autre manière de faire entrer, avec humour, Kant, la philosophie, et même La critique de la raison  pure , dans le boudoir, c’est de rencontrer... Nelly ! (cf. Une vie divine, folio, p.58-60.)











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