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Sartre et les mots

D 21 juillet 2010     A par A.G. - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Jean-Paul Sartre

Qui n’a pas été plus ou moins "sartrien" ? A la fin de l’année 1964, je suis à Paris, au lycée Louis-le-Grand. Sartre vient de publier la Critique de la raison dialectique. Pas un apprenti philosophe un peu curieux qui ne dévore ce gros volume bouillonnant et, encore aujourd’hui, si peu lu. C’est mal écrit, ça part dans tous les sens (la corydrane ?), mais tout le monde s’en fout : c’est passionnant, effervescent (comme ces années-là et celles qui vont suivre). Sartre lui-même raconte aux étudiants qu’il reçoit avec générosité que le style n’a pas d’importance dans son entreprise philosophique.
En janvier 1964, Sartre publie Les mots. C’est admirablement écrit ! Le style de Sartre est éblouissant. La contradiction est là [1].
En décembre 1964, j’assiste au débat célèbre sur le thème « Que peut la littérature ? ». La salle de la Mutualité est archi-comble. Un auditoire de tous âges et enthousiaste (impossible à imaginer aujourd’hui). Sartre y développe ses thèses sur la littérature, des représentants de la revue Tel Quel — Jean-Pierre Faye, Jean Ricardou — lui portent la contradiction. On le sait : Sartre se trompe lourdement, sa conception du langage — « un élément du pratico-inerte » — est déjà dépassée, elle ne survivra pas à la révolution formelle et poétique en cours. Faye et Ricardou, à ce moment-là, ont raison [2]. Pourtant c’est Sartre qu’on écoute, qui entraîne l’approbation ! Pourquoi ? C’est que cette curieuse voix métallique fascine et sonne juste. Paradoxalement, là où certains orateurs donnent l’impression d’être des taxidermistes, Sartre impose une présence, pas seulement intellectuelle (elle est évidente), mais physique, corporelle, qui « dit vrai ». Trois ans plus tard, je (re)découvrirai « Tel Quel » (Pleynet, Sollers, Kristeva) : une autre histoire.
C’est entendu (c’est même convenu) : Sartre s’est beaucoup trompé. Il a parlé, l’un des premiers, de Bataille, de Ponge, de Genet, etc... C’est toujours intéressant, c’est toujours « à côté ». Et pourtant, dans nombre des essais réunis dans ses « Situations », combien de pages admirables (les portraits de Merleau, de Nizan et de Camus, par exemple) !
En 1980, alors que Sartre « s’éloigne », j’irai, comme des dizaine de milliers d’autres qui, peut-être, n’avaient jamais ouvert ses livres, à son enterrement au cimetière Montparnasse.
Quel est le « message » ultime de Sartre ? « Nous sommes condamnés à être libres », « on a raison de se révolter », « penser contre soi-même » (« Je fus amené à penser contre moi-même au point de mesurer l’évidence d’une idée au déplaisir qu’elle me causait. », écrit-il dans Les mots [3]) ?
Un message de générosité et de liberté. Sartre nous manque.

***


Les mots en Pléiade. Présentation de l’éditeur

Les Mots et autres écrits autobiographiques paraît dans la Pléiade. Chez Sartre, l’écriture « personnelle » est longtemps restée souterraine. Héritage social et familial ? « J’appartiens à une période où la littérature personnelle était peu estimée, du moins par les lecteurs bourgeois et petits-bourgeois dont étaient mon grand-père et les gens qui m’entouraient. » Ou volonté, propre à l’écrivain engagé, d’écrire pour son époque plutôt que pour soi ?

Les Mots est le seul livre publié du vivant de Sartre qui relève de l’autobiographie, et encore son appartenance au genre a-t-elle été discutée : les catégories sont toujours trop étroites pour les grands textes. En 1964, lors de sa sortie, on y voit évidemment un récit d’enfance (une enfance à laquelle « Poulou » « n’a rien compris », selon la mère de l’intéressé) et un splendide adieu à la littérature, mais on parle aussi d’un essai, d’un pamphlet, d’un livre de moraliste, d’une analyse critique ou philosophique. Une « espèce de roman », ajoutera Sartre, plus tard. Les Mots, à vrai dire, est sui generis. C’est un chef-d’oeuvre, peut-être le chef-d’oeuvre de l’autobiographie au XXe siècle, et son auteur ne lui donnera jamais de suite. Ce sont des publications posthumes qui viendront révéler l’importance qu’eut pour lui l’écriture autobiographique et la diversité des formes qu’a prises sous sa plume cette veine longtemps réservée aux proches : des carnets de guerre qui sont comme le laboratoire de l’ ?uvre à venir, des lettres en forme d’autoportrait, le journal d’un voyage en Italie, des notes prises dans les années 1950 à la relecture des carnets de guerre, les différentes versions et esquisses qui, composées de 1953 à 1963, aboutirent aux Mots de 1964, les textes brefs demeurés épars et ici publiés pour la première fois — « Importance de la vie privée : je n’ai pas à raconter ma vie de 1930 à 1939, mais on peut imaginer que j’ai vécu, comme tout le monde, et que j’ai compris que l’oeuvre d’art et l’activité artistique ne sauvaient pas » —, sans oublier ces autoportraits partiels, obliques que sont les lumineux « tombeaux » écrits pour les amis, Merleau-Ponty, Paul Nizan : « J’avais cru dès seize ans que nous étions unis par le même désir d’écrire ; je me trompais. Chasseur maladroit, les mots m’éblouissaient parce que je les manquais. Nizan, plus précoce, en avait une pleine gibecière. » Oblicité : le mot définirait assez bien l’oeuvre autobiographique de Sartre. C’est évident à la lecture des portraits de Nizan et de Merleau-Ponty. Ce n’est pas moins clair dans Les Mots, où l’ironie autorise un jeu complexe entre l’enfant dont il est question et l’adulte qui parle et observe : « Je tiens mon passé à distance respectueuse. » C’était déjà vrai du présent dans les Carnets de la drôle de guerre, où le point de vue adopté - « je survis à ma vie » - permettait à l’auteur de se considérer de l’extérieur, de devenir le témoin de soi-même. Les écrits autobiographiques dont ce volume met au jour la trajectoire secrète ne sont donc pas des écrits pour soi. Se peindre, très bien, mais pour se séparer de soi.

Édition établie sous la direction de Jean-François Louette, avec la collaboration de Gilles Philippe et de Juliette Simont.

Ce volume contient : introduction, chronologie, note sur la présente édition. — Les Mots — Écrits autobiographiques. 1939-1963 : Carnets de la drôle de guerre ; La Reine Albemarle ; Retour sur les « Carnets de la drôle de guerre » (Cahier Lutèce, Relecture du cahier I, « L’Apprentissage de la réalité ») ; Jean sans terre ; Portraits (Paul Nizan, Merleau-Ponty) ; Vers « Les Mots » (notes et esquisses). - Appendices : Lettre à Simone Jollivet, Notes sur la prise de mescaline, Lettre à Simone de Beauvoir, Apprendre la modestie, Sartre parle des « Mots », « J’écris pour dire que je n’écris plus ». - Notices, notes et variantes ; index par Jean Bourgault.


Extrait : la fin du livre

« J’ai désinvesti mais je n’ai pas défroqué : j’écris toujours. Que faire d’autre ?
Nulla dies sine linea.
C’est mon habitude et puis c’est mon métier. Longtemps j’ai pris ma plume pour une épée : à présent je connais notre impuissance. N’importe : je fais, je ferai des livres ; il en faut ; cela sert tout de même. La culture ne sauve rien ni personne, elle ne justifie pas. Mais c’est un produit de l’homme : il s’y projette, s’y reconnaît ; seul, ce miroir critique lui offre son image. Du reste, ce vieux bâtiment ruineux, mon imposture, c’est aussi mon caractère : on se défait d’une névrose, on ne se guérit pas de soi. Usés, effacés, humiliés, rencoignés, passés sous silence, tous les traits de l’enfant sont restés chez le quinquagénaire. La plupart du temps ils s’aplatissent dans l’ombre, ils guettent : au premier instant d’inattention, ils relèvent la tête et pénètrent dans le plein jour sous un déguisement : je prétends sincèrement n’écrire que pour mon temps mais je m’agace de ma notoriété présente : ce n’est pas la gloire puisque je vis et cela suffit pourtant à démentir mes vieux rêves, serait-ce que je les nourris encore secrètement ? Pas tout à fait : je les ai, je crois, adaptés : puisque j’ai perdu mes chances de mourir inconnu, je me flatte quelquefois de vivre méconnu. Grisélidis pas morte. Pardaillan m’habite encore. Et Strogoff. Je ne relève que d’eux qui ne relèvent que de Dieu et je ne crois pas en Dieu. Allez vous y reconnaître. Pour ma part, je ne m’y reconnais pas et je me demande parfois si je ne joue pas à qui perd gagne et ne m’applique à piétiner mes espoirs d’autrefois pour que tout me soit rendu au centuple. En ce cas je serais Philoctète : magnifique et puant, cet infirme a donné jusqu’à son arc sans condition : mais, souterrainement, on peut être sûr qu’il attend sa récompense.
Laissons cela. Mamie dirait :
« Glissez, mortels, n’appuyez pas. »
Ce que j’aime en ma folie, c’est qu’elle m’a protégé, du premier jour, contre les séductions de « l’élite » : jamais je ne me suis cru l’heureux propriétaire d’un « talent » : ma seule affaire était de me sauver — rien dans les mains, rien dans les poches — par le travail et la foi. Du coup ma pure option ne m’élevait au-dessus de personne : sans équipement, sans outillage je me suis mis tout entier à l’oeuvre pour me sauver tout entier. Si je range l’impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. »

Jean-Paul Sartre, Les Mots

Les Mots PDF
Philippe Sollers, L’enfant Sartre

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Entretiens de Jean-François Louette

avec Raphaël Enthoven

Les nouveaux chemins de la connaissance, 2 juin 2010.

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Jean-François Louette et Juliette Simont (Radio France)

1ère partie

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2ème partie

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3ème partie

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avec Pascale Casanova

L’atelier littéraire, 16 mai 2010.

Les mots, les Carnets de la drôle de guerre.

L’atelier littéraire

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Vitesse de Sartre

par Philippe Sollers

La grande force et la ruse de Sartre, c’est sa vitesse. Non pas celle d’un « agité du bocal », comme l’a dit cruellement, et en état de légitime défense, Céline, mais plutôt celle d’une boule d’énergie tournant à toute allure devant vous. Vous ouvrez « les Mots », et dès la première phrase c’est parti : « En Alsace, aux environs de 1850, un instituteur accablé d’enfants consentit à se faire épicier. » La suite, on croit la connaître, à condition de la simplifier, d’essayer, en pure perte, de la consacrer ou de la nobéliser. Qui a été le plus lucide sur soi-même et ce vieux pays de notables petits-bourgeois qu’on appelle encore la France ? Personne. Qui a encore très mauvaise réputation aujourd’hui ? Personne. Extrême liberté de Sartre dans tous les sens, même contradictoires. Il manque donc singulièrement à ce pays aplati.

D’où l’importance de ce volume autobiographique où, en plus des « Mots », on retrouve les « Carnets de la drôle de guerre » et le projet abandonné d’un gros livre sur l’Italie (l’incroyable névrose de Sartre à Venise). Tout est vivant, rapide, en reconstruction permanente, l’encre n’a pas le temps de sécher, chapitre suivant, ça roule. Vous n’aimez pas Sartre ? Vous préférez des esprits plus « poétiques » ou plus lents ? Pourquoi pas, problème d’allure. Sartre tourne, il se met sans cesse en cause, on peut être en désaccord avec lui, aucune importance, il écrit sec et précis, pense contre lui-même, se mitraille de tous les côtés, se démonte et se remonte comme une vieille horloge, dévoile ce qu’il appelle son « imposture » enfantine puis littéraire. « Je me demande parfois si je ne joue pas à qui perd gagne et ne m’applique à piétiner mes espoirs d’autrefois pour que tout me soit rendu au centuple. » Gagné.

Une des grandes affaires des « Mots », peu analysée mais qui se révèle mieux avec le temps, est religieuse. Le petit Alsacien Sartre, « enfant du miracle » puisque son père est mort un an après sa naissance, est coincé entre un imposant grand-père protestant et une grand-mère et une mère catholiques. Les hommes protestants sont « naturalistes et puritains », les femmes n’en pensent pas moins. Voici Louise, la grand-mère : « Elle détesta son voyage de noces : il l’avait enlevée avant la fin du repas et jetée dans un train. A 70 ans, Louise parlait encore de la salade de poireaux qu’on leur avait servie dans un buffet de gare : "Il prenait tout le blanc et me laissait le vert." »

Encore mieux : « Cette femme vive et malicieuse pensait droit et mal, parce que son mari pensait bien et de travers ; parce qu’il était menteur et crédule, elle doutait de tout. » Elle est donc incroyante, mais elle rend ses enfants croyants « par dégoût du protestantisme ». Le petit Sartre a été baptisé catholique et mettra longtemps, dit-il, à devenir athée. Son père disparu l’a engendré « au galop » avant de mourir. « Plutôt que le fils d’un mort, on m’a fait entendre que j’étais l’enfant du miracle. De là vient, sans doute, mon incroyable légèreté. Je ne suis pas un chef, ni n’aspire à le devenir. Commander, obéir, c’est tout un... De ma vie, je n’ai donné d’ordre sans rire, sans faire rire ; c’est que je ne suis pas rongé par le chancre du pouvoir : on ne m’a pas appris l’obéissance. » Dans les « Carnets », déjà : « Je hais le sérieux. » Et : « Il n’est pas possible de se saisir soi-même comme conscience sans penser que la vie est un jeu. »

Pas sérieux, Sartre ? Eh non, voilà la surprise. La comédie sociale n’aura pas d’observateur plus implacable, au point de déborder dans la comédie rageuse de l’« engagement ». Il se revisite enfant : « On m’adore, donc je suis adorable. » « Mon grand-père croit au Progrès, moi aussi ; le Progrès, ce long chemin ardu qui mène jusqu’à moi. » Bref, ce petit garçon qui va bientôt éprouver sa laideur comme une « chaux vive » est sage comme une image, adhère aux valeurs familiales, respecte et attend tout des livres, même s’il dérive souvent du côté des illustrés de son âge ou du cinéma : « Aujourd’hui encore, je lis plus volontiers les « Série noire » que Wittgenstein.  » Voyez l’enfant Sartre fixé comme un papillon par Sartre :

« Vermine stupéfaite, sans foi, sans loi, sans raison ni fin, je m’évadais dans la comédie familiale, tournant, courant, volant d’imposture en imposture. »
Procès stalinien : « J’étais un épanouissement fade en instance perpétuelle d’abolition. » En 1975, parlant des « Mots », Sartre a ce propos stupéfiant :

« Je n’ai pas décrit les rapports sexuels et érotiques de ma vie. Je ne vois d’ailleurs pas de raison pour le faire, sinon dans une autre société où tout le monde jouerait cartes sur table. »
Difficile d’imaginer une partie de cartes de cette nature, ou alors, peut-être, en enfer.

Dieu n’existe pas, c’est entendu, mais la religion s’est changée en littérature : « Je pensais me donner à la littérature, quand, en vérité, j’entrais dans les ordres. » Sur « cette longue, amère et douce folie », Sartre est éblouissant. Il sait qu’il n’est ni Baudelaire, ni Flaubert, ni Mallarmé, ni Genet, mais tant pis, la littérature est une maladie dont il se dit guéri, après avoir enfin « pincé le Saint-Esprit dans les caves » et l’en avoir expulsé. Les caves, mais lesquelles ? Celles de Gide et du Vatican ? N’importe, la littérature, c’est la mort. « Entre 9 et 10 ans, je devins tout à fait posthume. » Plus fort : « Je devins ma notice nécrologique. » Plus fort encore : « Rassemblé, resserré, touchant d’une main ma tombe et de l’autre mon berceau, je me sentais bref et splendide, un coup de foudre effacé par les ténèbres. » Finalement : « J’ai désinvesti, mais je n’ai pas défroqué : j’écris toujours. Que faire d’autre ? »

Courage de Sartre : « Je devins traître et je le suis resté, j’ai beau me mettre entier dans ce que j’entreprends, me donner sans réserve au travail, à la colère, à l’amitié, dans un instant je me renierai, je le sais, je le veux, et je me trahis déjà, en pleine passion, par le pressentiment joyeux de ma trahison future. »
Et lucidité d’avouer ceci : « Dogmatique, je doutais de tout, sauf d’être l’élu du doute. »

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On se moque parfois de Sartre, debout sur son tonneau en octobre 1970, en train de haranguer les ouvriers de Renault. On a tort, c’est là qu’il est sublime. C’est lui, n’en doutez pas, que la haine de la pensée voudra toujours liquider. Sartre, avec sa générosité folle, n’a jamais voulu faire partie d’une « élite », et on se souvient de la dernière phrase des « Mots » : « Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. » Là, le Saint-Esprit sourit sur les toits : « Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous » est encore une formulation christique. Quant à « que vaut n’importe qui », on reste rêveur dans un monde qui évolue à toute allure vers le n’importe quoi.

Comme on peut le vérifier dans ses « Carnets », Sartre admirait beaucoup Stendhal. On connaît la fin de « la Chartreuse de Parme » : « to the happy few ». Sartre, lui, a voulu être du côté des un-happy many. C’est son sacrifice étrange, mais c’est aussi sa grandeur. Il écrit ainsi en 1940 : « Un homme heureux est aujourd’hui si solitaire qu’il faut bien expliquer son sentiment : il parle de couleurs aux aveugles. »

Ph. Sollers, paru sous le titre L’enfant Sartre dans Le Nouvel Observateur du 22 avril 2010.
L’Infini n° 111, été 2010.

Sur Les mots lire aussi :
« Tombeau pour la littérature », dans Bernard-Henri Lévy, Le Siècle de Sartre (Grasset, 2000, p. 589)
« Les Mots et moi » par Bernard-Henri Lévy (mars 1990), article publié dans le numéro 29 de L’infini (printemps 1990) sous le titre « Les Mots de Sartre ».
« L’enfance : l’autodémolition ou la puissance des mots », dans Julia Kristeva, La révolte intime (Livre de poche, biblio essais, 1997, p. 246)
et « Contre la littérature », Philippe Forest, art press 368, juin 2010.

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Sartre et « les gens de Tel Quel »

Deux ans après le débat de décembre 1964 — « Que peut la littérature ? » — que j’évoque au début de cet article, Sartre donne, le 15 octobre 1966, un entretien à La Quinzaine littéraire que dirige Maurice Nadeau. Dans le même temps, un numéro de la revue L’Arc lui est consacré [4]. Sartre y répond aux questions de Bernard Pingaud qui a coordonné le numéro. A la fin de l’interview, il s’en prend « aux écrivains de Tel Quel ».
Bernard Pingaud, dans la présentation de ce numéro de L’arc, écrit en note, sans plus d’explications :

« Il va de soi que les auteurs sont seuls responsables des propos qu’ils tiennent ici, et que nous ne prétendons pas donner un échantillon représentatif de toutes les tendances de la pensée actuelle. Je regrette en particulier que le groupe Tel Quel, violemment attaqué par certains, n’ait pu faire entendre sa voix dans ce concert. »

*

« Jean-Paul Sartre répond »

Sous le titre « La littérature et la faim », Sartre répond à la question de Pingaud : « On vous reproche souvent une phrase que vous avez prononcée dans une interview au Monde. Vous disiez qu’aucun livre ne tient devant un enfant qui a faim. Voulez-vous vous expliquer là-dessus ? »

J.P.S « On ne peut pas écrire si l’on ne considère pas que la littérature est tout » et que « en même temps, à moins d’admettre que la faim n’est rien d’autre que le mot "faim", il est bien évident que la réalité, toute réalité conteste la littérature, et que la littérature, d’une certaine manière, n’est rien. » [...] « Il y a une ambiguïté des mots : d’un côté, ils ne sont que des mots, — de la littérature ; de l’autre ils désignent, ils modifient. La littérature doit jouer sur cette ambiguïté. Si vous privilégiez l’un ou l’autre aspect, ou bien vous faites de la littérature de propagande, ou bien vous la réduisez à ce qu’elle ne peut pas être. Je ne crois pas qu’on puisse écrire sans ressentir cette contradiction. Je dirai même qu’elle est le moteur de la littérature. » [...]

Bizarrement, ensuite, Sartre prend l’exemple de « l’homme humilié dans vie privée et qui écrit pour se venger — je pense à Léon Bloy, par exemple — [et qui] sait très bien qu’il ne se venge pas. Et c’est pourtant le désir de vengeance qui le fait écrire. » [C’est moi qui souligne. A.G.].

Puis Sartre conclut :

« Mais si vous maintenez fermement l’ambiguïté, si vous ne sacrifiez ni l’un ni l’autre aspect des mots vous êtes bien parti pour faire de la vraie littérature : une contestation qui se conteste elle-même. Les écrivains de Tel Quel le savent. Seulement, ce qu’ils contestent, c’est le langage en tant qu’instrument de communication et d’expression. Ils aboutissent ainsi à une sorte de positivisme littéraire qui correspond au positivisme des signes [...]. Je vois là une démission. Car si vous supprimez la communication, vous supprimer aussi la littérature qui ne vit que de ce dépassement. » (« Sartre répond », L’Arc n° 30, 4e trimestre 1966, p. 96.) L’intégralité de l’entretien.

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Sollers répond à Sartre dans le n° 28 de Tel Quel (hiver 1967) :

Un fantasme de Sartre

« Dans son numéro du 15 octobre 1966, la Quinzaine publie, sous le titre « Sartre répond », une interview de Jean-Paul Sartre où, par une assimilation hâtive, celui-ci confond dans une même réprobation Foucault, Robbe-Grillet, la linguistique, le structuralisme, Lacan, Althusser et Tel Quel. L’assemblée hétéroclite de ces mots et de ces noms propres aurait comme effet, selon lui, « de démontrer l’impossibilité d’une réflexion historique ». Sartre se donne ensuite carrément comme parlant au nom du marxisme". Enfin, il déclare (mais pourquoi justement cet exemple ?) :

" Je vais prendre un exemple : Sade. L’oeuvre de Sade se situe dans un certain ensemble " archéologique ". Il y a le langage de l’époque et il y a aussi le type de pensée morte qui s’y trouve déposé. Un des thèmes essentiels de cette idéologie est la nature. Le bourgeois du XVIIIe considère que la nature est bonne. Mais Sade, lui, n’est pas un bourgeois. C’est un aristocrate qui assiste au déclin progressif de sa classe. Il sait que les privilèges sont en train de disparaître. Vis-à-vis d’autrui, il se trouve donc dans la position d’un homme qui dispose théoriquement de droits illimités, et qui en même temps ne peut plus les exercer, qui ne peut plus satisfaire son désir individuel d’aristocrate. Telle est la situation initiale. Pour en saisir le sens, il va falloir que Sade la dépasse, au profit d’une synthèse subjective, le sadisme. Le sadisme est une théorie du rapport entre les hommes ; ce que recherche Sade c’est la communication. Mais pour exprimer sa pensée là-dessus, il devra utiliser le langage qui lui est donné. Un siècle plus tard, le sadisme se serait défini comme l’anti-physis. Au XVIIIe, ce n’est pas possible : Sade est obligé de passer par l’idée de nature. Il bâtira donc une théorie de la nature semblable à celle des bourgeois, avec cette seule différence : au lieu d’être bonne, la nature est mauvaise, elle veut la mort de l’homme. Ainsi Juliette s’achève sur l’image d’une homme en train de se branler dans un volcan. " (Je me permets de souligner les dernières phrases.)

Laissons à Sartre la responsabilité de son jugement ultra-rapide sur Sade, encore que l’expression « avec cette seule différence » et le mot « ainsi » prennent ici, de toute évidence, un relief comique. Notons malgré tout, au passage, l’impossibilité où se trouve Sartre de parler réellement d’un texte et le droit qu’il se donne interminablement (comme avec Baudelaire, Flaubert ou Mallarmé) de construire un scénario biographique où le nom de l’écrivain dont il s’occupe prend la fonction d’un personnage de roman bourgeois. Ce qui est grave, voire impardonnable, c’est d’avancer à propos d’un livre interdit une contre-vérité comme celle qui donne sa conclusion tranchante à cette déclaration. On chercherait en vain l’image sur laquelle Sartre affirme que « s’achève » Juliette. Si, parlant de Proust, et emporté par le même enthousiasme fantasmatique, il avait conclu que, fuyant le monde réel, « Marcel » (car Sartre dit « Gustave » ou « Stéphane », il ne déteste pas être familier avec le « personnage » qu’il s’est donné), en parfait bourgeois, s’est enfermé dans le langage et que Le temps retrouvé s’achève par la description minutieuse d’un orgasme esthétique devant la tour Eiffel, il est probable que les protestations ne manqueraient pas. C’est que la bourgeoisie n’a pas besoin d’interdire explicitement le Temps perdu, alors qu’on ne voit pas comment elle pourrait permettre la lecture de Juliette qui s’achève sur tout autre chose qu’une « image » et très précisément sur des propos touchant le rôle que doit avoir la philosophie. Je ne pense pas qu’en poursuivant un discours aussi irresponsable sur la littérature passée et sur celle de son temps, Sartre fasse preuve d’une grande compréhension du marxisme dont on est en droit d’attendre autre chose. Force est de reconnaître, une fois de plus, que c’est l’obscurantisme le plus lourd dont il s’agit ici, révélé par un lapsus qui mériterait de faire date. Cela, au nom de l’histoire, justement.

Philipe Sollers

Suit une longue note :

1. Sartre dit : « Le langage est un élément du « pratico-inerte » une matière sonore (je souligne) unie par un ensemble de pratiques. » C’est là une définition tellement réductrice qu’on se demande s’il est jamais arrivé à Sartre d’entendre parler de Saussure, ou de Freud, voire, plus modestement, de s’apercevoir qu’il rêvait ? Et comment, dès lors, lui demander de lire ? Il travaille sur une « matière sonore », très sonore, d’où peut surgir à chaque instant un volcan, un homme qui se branle, un chapelet de noms réunis au hasard, le mot marxisme, le tout formant, pour reprendre une de ses expressions, un « scandale logique ».

2. Une précision supplémentaire pour ceux qui reprendraient mécaniquement les accusations formulées par Sartre à notre égard dans le numéro de L’Arc (« refus de la communication », « enfermés dans le langage »). Toute la question, quoi qu’en ait Brochier (nous lui signalons en passant que le titre du dernier livre de Barthes, auquel il tente de nous opposer, n’est pas Critique et Objectivité mais Critique et Vérité) porte bien sur la distinction à faire entre signifié et référent. Il n’est pas besoin d’être « saisi par la linguistique comme M. Le Trouhadec par la débauche » pour comprendre que se situe là un noeud essentiel.

Nous disons (ou répétons) donc :

— que c’est Sartre lui-même qui opère la confusion entre signifié et référent ;
— que cette confusion a pour conséquence immédiate une théorie instrumentaliste du langage ;
— que cette théorie est une idéologie, et précisément une idéologie de type idéaliste puisqu’elle vise, en rendant le langage transparent et plat, à méconnaître :
a) la matérialité du signifiant ;
b) son primat sur le signifié ;
— que cette idéologie peut être qualifiée très exactement de bourgeoise (la bourgeoisie n’a jamais dit autre chose), d’obscurantiste (elle s’oppose à la réalité scientifique), et de contre-révolutionnaire (elle ne peut aboutir qu’à un pseudo-matérialisme mécaniste incapable de dialectiser les rapports langage/réel) ;
— que c’est au nom du marxisme qu’il serait possible de dénoncer systématiquement un tel naturalisme bourgeois ;
— que nous visons une communication redoublée et active alors que le langage sartrien se situe d’emblée dans l’espace de la consommation néo-capitaliste, ce qui ne saurait objectivement passer pour un acte en faveur du prolétariat : le code de ce qu’émet Sartre est bourgeois, il ne peut servir que d’obstacle à une montée du marxisme, alors qu’il s’agirait d’ébranler de l’intérieur — par une contestation formelle — le langage de l’idéologie naturaliste de la bourgeoisie ;
— que nous sommes aussi attachés que n’importe qui au « référent ». Mais que dans une période néo-capitaliste la seule position possible consiste non à le neutraliser mais à le désigner dans son opacité et son absence, opacité et absence qui répondent à l’exclusion du prolétariat des superstructures idéologiques. D’où l’importance de tout travail portant aujourd’hui sur l’idéologie — travail auquel Sartre oppose une attitude réactionnaire. Nous laissons d’autre part le pseudo-chinois Trotignon à ses aboiements grotesques de « viet de la pensée » : voilà au moins un philosophe qui aura réussi en quelques pages « d’hommage à Sartre » à souiller, en lui donnant son accord, tout ce que la révolution porte aujourd’hui de réalité.
 »

*


Après les événements de Mai 1968, le ton a changé mais les divergences quant à la conception du langage et de la littérature demeurent.
Sollers, dans « Ébranler le système », un entretien célèbre de juin 1972 paru dans le Magazine littéraire, les précise :

La question de Sartre est en effet très importante. Quels que soient les assauts que la position de Sartre ait subis, et ils ont été nombreux, sa vitalité ne semble pas en avoir été entamée. Il me semble que la question qui se pose aujourd’hui à Sartre est celle de la non-convergence entre sa pratique littéraire et sa pratique politique. Loin d’établir un clivage qui a entraîné une pratique académique, je pense ici au Nouveau Roman, Sartre a maintenu la contradiction entre ces deux pratiques. Je pense pour ma part qu’on en est au moment où on peut vraiment essayer de poser la question de façon dialectique, c’est-à-dire de lier vraiment la transformation formelle et la transformation politique. Si on pouvait dégager un certain terrain dans ce domaine, qui est encore aléatoire, je crois qu’on ébranlerait vraiment fortement tout le système antérieur. Le problème qui se pose à Sartre, c’est : j’ai une pratique politique et en même temps j’écris le Flaubert ; il y a quelque chose qui ne va pas. Sartre maintient le saut qualitatif introduit par le marxisme contre vents et marées sans parvenir à produire sur sa propre pratique d’écrivain une amorce de solution. Je crois que grâce à Sartre et aussi grâce à ce saut qualitatif, avec tous les bouleversements afférents, scientifique et idéologique qu’il suppose, cette sorte de crise générale que résume bien le mot de Mao : « La tendance générale est à la révolution », nous en sommes arrivés à un moment où s’indique une possibilité de liaison dialectique entre transformation du langage et transformation révolutionnaire, pratique, sociale. Ça a été l’horizon de toutes les avant-gardes, l’horizon futuriste-formaliste en Russie, avec Maiakovski, l’horizon surréaliste, avec les questions considérables qui se sont posées et sur la problématique duquel, à mon avis, nous vivons encore trop.

Le Magazine littéraire, juin 1972.

*


En 2007, quarante ans après, Marcelin Pleynet revient sur la polémique du milieu des années soixante et, notamment, le numéro de L’Arc consacré à Sartre. Pourquoi ? C’est que, d’une certaine manière, la question qui oppose une « littérature du fini » à une poétique de « l’infini » — question qu’a réactivée en 2000 l’important essai de Bernard-Henri Lévy, Le siècle de Sartre — n’est pas close.

« Les gens de Tel Quel »

« En 1966 Sollers a publié entre autres « Logique de la fiction » (Tel Quel n° 15), « la pensée émet des signes » (Tel Quel n° 15), « Dante et la traversée de l’écriture » (Tel Quel, n° 23), « Le roman et l’expérience des limites » (Tel Quel, n° 25)... Un ensemble d’essais, « L’intermédiaire », en 1963, et ses romans, « Le Parc », en 1961, « Drame », en 1965. Tout cela se relit aujourd’hui avec le même intérêt et la même fraicheur.

De mon côté je publie Paysages en deux suivi de Les Lignes de la prose, en 1963, et Comme, en 1965. Au printemps 1966, je publierai, dans le n° 25 de Tel Quel, un texte aussi confus que modeste, « Les problèmes de l’avant-garde » où je retiens aujourd’hui encore : « D’avant-garde il ne saurait y en avoir que dans la mesure où se survit à lui-même un monde en proie à sa disparition. »

Ces « Problèmes de l’avant-garde », encore une fois très confusément, mettaient implicitement l’accent sur la question du nihil, sur, comme je l’avais lu quelques années plutôt dans Arguments, sous la signature de Kostas Axelos : le nihilisme qui, « parti de l’Occident, s’étend sur toute la planète... toute question demandant pourquoi ? provoquant dans l’indifférence généralisée, une double réponse "pourquoi pas" et "pourquoi pas l’inverse" ».

C’est avec cela que ce texte, que je ne publierais peut-être pas aujourd’hui, mais que je ne regrette pas d’avoir publié, se débattait. Et c’est, je n’en doute pas, ainsi qu’il fut lu. J’y notais incidemment l’esthétique et la morale essentiellement bourgeoise de l’oeuvre de Sartre [5]... on dirait aussi bien gidienne.

Et quelle ne fut pas ma surprise de voir le milieu universitaire (alors majoritairement occupé par les chiens de garde du PCF) s’alarmer, dans un numéro spécial de la revue L’Arc, consacrée à Sartre, où un agrégé de philosophie, attaché au CNRS et un assistant de recherche à l’École des Hautes Études (inutile de citer leurs noms, ils se confondent avec leur fonction) partaient en guerre contre ma modeste personne en me présentant, très exagérément, comme un « pour qui « universitaire » est synonyme d’homme à abattre » (sic)... ce qui me donnait alors beaucoup d’importance... et plus encore à l’université... il est vrai à deux ans de Mai 68.

Sartre, d’une toute autre envergure, bien entendu, ne s’y trompait pas et, dans le même numéro de L’Arc, il allait à l’essentiel et déclarait, en conclusion d’un bref entretien : « Les écrivains de Tel Quel le savent... ce qu’ils contestent c’est le langage en tant qu’instrument de communication ... », (c’est moi qui souligne). Je dois dire que je ne fus alors, pas peu impressionné de voir le numéro spécial d’une revue consacrée à Sartre se transformer en un débat avec Tel Quel...

C’était ce qui se jouait très essentiellement en ces années. Non pas le Nouveau Roman, ou l’engouement pour le structuralisme... (que Sartre voudra plus tardivement assimiler avec le courant littéraire que représentent « les gens de Tel Quel ») mais un conflit, en fait violemment politique, entre une conception poétique du langage comme « maison de l’être », et une conception instrumentale de la langue où comme le signale Heidegger : « Le langage tombe au service de la fonction médiatrice des moyens — d’échange, grâce auxquels l’objectivation, en tant que ce qui rend uniformément accessible tout à tous, peut s’étendre au mépris de toute frontière. Le langage tombe ainsi sous la dictature de la publicité. Celle-ci décide d’avance de ce qui est incompréhensible, et de ce qui, étant incompréhensible, doit être rejeté. » [6]

Comme le note Bernard-Henri Lévy, Sartre n’ira-t-il pas, dans la Critique de la raison dialectique jusqu’à « assimiler le langage à du pratico-inerte : matérialité, répétition impersonnelle, outil trompeur » ? Il y revient en 1965 dans la Revue d’esthétique et en 1966 dans les Cahiers de philosophie... et symptomatiquement en se situant à chaque fois en contradiction avec « les gens de Tel Quel ». Mais qui sont donc ces gens-là ?

Au moment du Flaubert, donc après Les Mots... Sartre ira jusqu’à déclarer : à quoi bon « perdre son temps à composer de belles phrases » — et encore : « Je pouvais certainement écrire mieux — ce sont des questions anecdotiques » (Vraiment ? mais alors sa haine de Chateaubriand ?)

On peut considérer que c’est sur ce pivot, à partir du moment où surgit la question du poétique, à partir du moment où un écrivain s’engage (tel quel) en parole dans la bonne disposition du temps, la présence, et la chance sacrée de la parole... c’est à partir du moment où s’engage et se clarifie un semblable débat, que le XXe siècle français opère sa révolution. Et on ne devrait pas être surpris si ce débat précède de quelques années la crise qui, dans l’ordre des modes de reproduction du savoir, détermine Mai 68.

Qu’en est-il de ce débat qu’initie « la littérature de Tel Quel » et qui se poursuit bien au-delà des années soixante ? On peut se demander si ce n’est pas aussi en tenant compte de la volonté sartrienne, d’une « littérature du fini » (comme le note Bernard-Henri Lévy) que Sollers, en 1982, décide de poursuivre ce qui s’est joué à Tel Quel, en intitulant sa nouvelle revue L’Infini... Il a bien entendu beaucoup d’autres raisons moins ponctuelles, comme en témoigne, entre autres, le très vaste ensemble d’essais, publiés en 2001, sous le titre Éloge de l’infini (repris en Folio n° 3806).

Il n’en faut pas moins revenir à ce qui, en France, domine le début de la seconde moitié du XXe siècle, et engage Bernard-Henri Lévy à publier Le Siècle de Sartre.

Du débat sur la littérature tel qu’il oppose une conception instrumentale du langage à une conception essentiellement poétique, les enjeux sont déjà, aussi explicitement que possible, exposés dans la réponse que Heidegger apporte, en décembre 1946 (date à laquelle il adresse sa Lettre sur l’humanisme à Jean Beaufret [7]), à L’Existentialisme est un humanisme, que Sartre a publié au début de la même année. [...] »

La Fortune, la chance, Hermann, 2007, p. 28-31.

*


En octobre 2007, dans Un vrai roman, ses mémoires, Sollers écrit :

Sartre ? Il semble devenu indifférent à la littérature, qu’il assimilera bientôt à une névrose (« Les Mots »). Il remarque pourtant positivement un de mes premiers livres « Drame ». Vu seulement en 1972, dans les désordres du temps, deux heures dans son studio. Il me parle à toute allure de son « Flaubert », allume des Gitanes maïs l’une après l’autre, « avant que le Castor n’arrive », me raccompagne sur le palier et me dit : « Bon, alors on se retrouve dans la rue ? » Flaubert ou la rue ? Les deux, sans doute, mais j’ai aussi autre chose à faire.

Un vrai roman. Mémoires, 2007.

***


Archives vidéos

Jean-Paul Sartre sur son tonneau - 1970


Jean-Paul Sartre à Renault - 1970

*


Entretien avec Jean-Paul Sartre

En 1967, Jean-Paul Sartre accorde un entretien exclusif à la télévision canadienne, filmé par Madeleine Gobeil-Noël et Claude Lanzmann. Cet entretien est sorti en DVD en France en 2005.

L’image et le son ne sont pas synchrones. Oubliez l’image, écoutez la voix : éraillée, elle sonne juste.


Jean-Paul SARTRE

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Entretien avec Bernard-Henri Lévy

A l’occasion de la publication de son essai sur Le siècle de Sartre, BHL s’entretient avec Pierre-André Boutang, puis Benny Lévy, ancien dirigeant maoïste de la Gauche prolétarienne et secrétaire de Sartre. Avec ce dernier, il est question de la rencontre entre Sartre et Emmanuel Lévinas.

Documents audiovisuels :
Sartre et Simone de Beauvoir vendent la Cause du peuple
Extrait du film Sartre d’Alexandre Astruc
Enterrement de Pierre Overnay
Enterrement de Sartre


Arte, Métropolis — durée : 20’39" — Archives A.G.)

Lire aussi : Deux Sartre...ou trois ? .

*

Plus sur Sartre.
Michel Winock, Sartre s’est-il toujours trompé ?

***

Voir en ligne : Bibliographie de Sartre chez Gallimard


[1En janvier dernier un ami me demande si je me souviens de l’article que j’avais écrit sur Les mots dans un journal lycéen. Je ne m’en souviens même pas (mais mon ami est catégorique) ! Ce devait être très mauvais mais il ne déplaît pas que le premier article que j’ai sans doute écrit ait porté sur le livre de Sartre.

[2Sur ce débat et ses inévitables malentendus, lire ce qu’en dit Jean Ricardou, trente après, dans Un soir d’automne à la Mutualité, L’Infini 49-50, printemps 1995, p. 218-231. Mais sur le débat entre Sartre et Tel Quel, il faut surtout lire Marcelin Pleynet Le siècle de Sartre, notamment « Les gens de Tel Quel », dans La Fortune, la chance, Hermann, 2007, p. 28 et suiv. (voir plus bas).

[3Gallimard, 1964, p. 204.

[4cf. Archives de La Quinzaine littéraire.

[5En 1973, je ferai de Sartre un personnage du IVe chant de Stanze, col. « Tel Quel », édit. Du Seuil.

[6M. Heidegger, Lettre sur l’humanisme, édit. Montaigne, Paris, 1964. N’en sommes-nous pas toujours là, quant à la conception publicitaire du langage ? Au moment où je dactylographie ses notes (juillet 2006) le Figaro public un article de Roger-Pol Droit qui tend à convaincre qu’il serait vraiment préférable de « se désintéresser activement d’un penser [celui de Heidegger] extraordinairement confus et brumeux... » (sic).

[7Cette « Lettre » paraît pour la première fois intégralement en traduction française dans les Cahiers du Sud (n° 319-320) en 1953. On la trouve aujourd’hui publiée en bilingue aux édit. Montaigne, et en français dans Questions III et IV.

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3 Messages

  • A.G. | 20 mars 2016 - 12:13 1

    En 1891, Georges Clémenceau déclarait : « La Révolution est un bloc ». Le mot sera repris par Waldeck-Rousseau dix ans plus tard, et, un siècle après, par Mitterrand. On peut penser que l’actuel Premier Ministre, Manuel Valls, grand admirateur de Clémenceau, partage cet avis. Il y a une quarantaine d’années, François Furet croyait pouvoir affirmer : « La Révolution est finie ». Dans son dernier livre, L’esprit du judaïsme, Bernard-Henri Lévy semble partager cette idée. Après avoir évoqué ce qu’il appelle « la "conversion" de Sartre » et « le discrédit » de « l’idée de révolution », il écrit :

    « ce démontage de l’idée de révolution par les révolutionnaires mêmes, et, en la circonstance, le plus prestigieux d’entre eux [Sartre], cette démonstration vécue, cette preuve par l’extrême, que la révolution a partie liée, toujours et forcément, avec la barbarie et la mort, constituent un évènement de la pensée proprement sans précédent. » (p. 207. Je souligne.)

    Faut-il refuser en bloc la Révolution et l’idée de révolution ? Sollers, avant de "réhabiliter", dans Mouvement, un Hegel Girondin et révolutionnaire, écrivait il y a peu de temps :

    « La Révolution est un bloc ? Il ne faut pas venir dire ça à un Bordelais. C’est l’une des plus grandes falsifications de l’histoire. Ça n’est pas un bloc. Sauf un bloc de béton, et vous vivez dans une falsification de l’histoire. » (Lieux et formules)

    En a-t-on fini avec la Révolution ? Peut-être faut-il relire Sartre et faire le tri...

    Avec Sartre, la Révolution française n’est jamais terminée...
    Au cours de la table ronde consacrée en juin 2013 à "l’Héritage politique de Sartre", Sophie Wahnich, historienne, directrice de recherche au Cnrs, s’intéresse à Sartre l’historien, au moment où il écrit La critique de la raison dialectique et réfléchit sur la Révolution française. A l’heure où le mot "révolution" est à nouveau actuel, l’historienne dit la nécessité de se repencher sur la pensée sartrienne s’intéressant aux prémices des révolutions. Sartre cherche à dépasser ce qu’il appelle la "vulgate marxiste" en réinvestissant les faits précis du moment révolutionnaire. Il tente alors de produire une dialectique qui affirme que l’Histoire est toujours à la fois l’histoire d’une situation et l’histoire de l’humanité, et que chaque événement porte cette histoire de l’humanité.

    Crédit : ENS


  • A.G. | 22 novembre 2014 - 12:31 2

    19 novembre 1964, naissance du « Nouvel Observateur », fondé par Jean Daniel et Claude Perdriel.

    Au sommaire du numéro 1 de cette « nouvelle série » : De Gaulle, Le Vatican, les Chinois et les Russes (c’est la scission du mouvement communiste international), « Saint Philippe Pétain », les étudiants, Sagan, Leiris, etc. On voit le programme. Quelle époque !
    « Bibliobs » a choisi de mettre en valeur le premier article de critique littéraire. Bernard Franck y écrit sur le « De Gaulle » de François Mauriac. « C’est un chef-d’oeuvre de perfidie, de finesse, de style. Sur Mauriac, sur de Gaulle, sur le métier d’écrivain et ses rapports compliqués avec le pouvoir » écrit Grégoire Leménager.
    Ce qui retient mon attention est pourtant la Une de ce premier numéro. C’est Sartre qui est en première page. Photo. Avec un long entretien : « L’alibi ».
    Deux ans après l’indépendance de l’Algérie, Sartre constate une certaine « dépolitisation de la jeunesse ». Mais, comparé aux années d’avant-guerre, il nuance aussitôt : «  La plupart des jeunes gens que je rencontre aujourd’hui sont infiniment plus conscient des réalités politiques, même s’ils n’appartiennent à aucun parti, que ne l’étaient les gens de ma génération. » J’ai 18 ans (voir le début de l’article ci-dessus)...
    Nous sommes à la veille de Mai 1968.

    La Une du Nouvel Observateur, 19 novembre 1964. Zoom : cliquer sur l’image Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

    Crédit Bibliobs


  • A.G. | 7 octobre 2013 - 17:07 3

    Mais qui est donc Benny Lévy ?

    « Il aurait dû devenir une des figures du roman national. Son nom aurait pu symboliser la sortie de l’aspiration révolutionnaire dans les années 1970, moment clé de l’histoire politique française. Un homme qui est passé de l’agitation gauchiste à l’antimarxisme, de la création de « Libération » à la défense du judaïsme, c’est Cohn-Bendit, BHL, July et Finkielkraut réunis dans un seul corps ! » écrit Eric Aeschimann dans Bibliobs le 6 octobre.
    En 2000, à l’occasion de la publication du Siècle de Sartre par BHL, Benny Lévy s’entretenait avec Bernard-Henri Lévy.