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Naissance de Sade

Philippe Sollers, La guerre du goût, 1995.

D 13 juillet 2007     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Deux siècles après, voici qu’on ouvre les archives de la famille. Surprise ! Le divin marquis eut un père extraordinaire. Qui — déjà — mariait fort bien philosophie et libertinage...

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Le comte de Sade, père du marquis, à la fois diplomate, philosophe, soldat, libertin, par Nattier.

Un préjugé courant, démocratique et romantique, veut que les hommes de génie n’aient pas eu de père, du moins pas de père remarquable. A cette règle égalitaire, il fallait une exception énorme, renversant les idées reçues. Non, il ne s’agit pas de Jésus-Christ, mais de Sade. Le divin marquis, en effet, n’est pas tombé du ciel, sa naissance a été préparée, il est en tous points le contraire d’un Oedipe. Un Jean-Baptiste le précède, comte, dont les archives, pieusement conservées par son fils, sont à tous égards stupéfiantes. Roman familial ? En voici un, propre à déprimer gravement la névrose des siècles. Sade, le monstrueux Sade, a donc eu un père extraordinaire, à la fois diplomate, philosophe, soldat, libertin ? Un père aimant son fils et aimé de lui ? Traumatisme ! Scandale !

Enchantement, plutôt. Ces lettres de famille, brusquement ouvertes et qui arrivent ainsi, après deux siècles, à destination, sont une mine de révélations pour les historiens et les amateurs de littérature. Tout le dix-huitième siècle s’y déploie, y bat, s’y débat.

Le comte Jean-Baptiste de Sade se mêle de tout et est mêlé à tout : guerre, ambassades, théâtre, galanteries, intrigues. Ses correspondants l’informent constamment du moindre mouvement militaire, de la plus significative agitation des coulisses. Anonymes ou célèbres (parmi eux : Voltaire, le maréchal de Richelieu, d’Argenson), ils écrivent tous comme s’ils devaient être publiés un jour. Ils ont un talent du diable. Parfois, en marge, l’écriture du marquis pour un bref commentaire. Exemple : " Lettre de mon père à l’une de ses maîtresses ". On croît rêver. Celle-là, c’est M de Charolais, dont voici le style à l’égard du comte : " Ne doutez jamais de la délicatesse d’une femme qui sait attendre son amant quatre ans... Bonjour, coquin. "

Jean-Baptiste de Sade a comme ami, entre cent, le maréchal de Saxe (rien que pour la description détaillée des combats et de la stratégie du temps, ce volume est une merveille). Il lui écrit " Faites-moi part de vos amusements. Je souhaite qu’ils soient médiocres pour vous revoir plus tôt... On mange, on chasse, on joue, on couche partout. Mais ce n’est qu’en France qu’on jouit de tous les délices de l’amour, même sans en prendre infiniment. " Le ton est donné. On se parle à toute allure, mais avec précision, de sièges, de tranchées, d’attaques et de contre-attaques. De mariages arrangés et de liaisons tournantes. De bêtises et d’agonies. De promotions et de destitutions. De publications ou de comédies récentes.

Un de ses correspondants, en campagne, écrit ainsi au comte (nous sommes en 1743, le petit Donatien a trois ans) : " Je ne suis pas étonné que le bal vous ait produit quelques bonnes fortunes. Pour moi, je fais grand cas de celles du bas étage : je les trouve beaucoup meilleures. Il y a ici une très jolie petite fille qui vient me voir presque tous les soirs. La conversation n’est pas vive, mais elle n’a que treize ans, sa figure est charmante. La musique est ma plus grande ressource. " En ville, le soir, on joue au cavagnole, au piquet, à la manille, au pharaon, au biribi (sorte de loto).

Le plus étonnant est que la langue est tellement crue, déliée, vivante, qu’elle a l’air de se servir elle-même des corps comme conducteurs ou acteurs plus ou moins doués. On ne respecte rien ni personne. Les grands hommes du temps ? Voltaire ? " Il faut qu’il se batte toujours avec quelqu’un : général ou goujat, tout est égal pour lui ; la brochure d’un polisson qui lui refuse ses hommages le fait s’évanouir. " Marivaux ? Pas mal, mais peut faire mieux. Montesquieu ? Du génie, sans doute, mais trop avare. Les personnages de la pièce, publique ou intime, s’appellent le cardinal de Fleury, Conti, Tencin, Breteuil, Belle-Isle, Bernis. Mme de Pompadour est là, et Crébillon fils. Les variations érotiques de Louis XV n’empêchent pas qu’il soit " le meilleur des rois " (Damiens en saura quelque chose). Les batailles font rage entre jésuites et jansénistes ? Sans doute, mais quelle importance ?

En 1745, le père du marquis écrit cette phrase : " Je jouis de tout et ne m’aveugle de rien. " Une autre maîtresse du comte ? Voici Anne-Charlotte de Salaberry, marquise Romé de Vernouillet. Elle lui écrit : " Vous êtes charmant. Vous parlez toutes les langues avec une égale facilité. Poète, philosophe ou galant : on a toujours du plaisir à vous entendre. " Et aussi : " Je bannis la jalousie : elle rend le commerce épineux et enlaidit celui qui en est tourmenté. Je ne la trouve pardonnable que dans l’excès d’une passion, parce que l’ivresse excuse tout. " L’ivresse excuse tout : c’est déjà Juliette.

Les peintres de l’époque sont Quentin de La Tour ou Chardin, M Clairon chante à l’Opéra. Les lieux disputés sont Fontenoy, Rocoux, Lawfeld. " Les ennemis n’ont pas cru que les Français entreprissent une manoeuvre aussi audacieuse : la témérité de la chose en a fait la sûreté. " Quand le comte de Sade raconte une de ses aventures, il s’exprime ainsi : " Je cessai de parler, j’agis, je triomphai. " La philosophie générale des esprits conséquents peut se résumer par cette notation : " Je ne puis pas souffrir qu’on se serve de la religion pour nuire. " Tous ces interprètes ont lu les moralistes du grand siècle, le clavier fondamental. Ils sont au courant des intérêts de l’amour-propre et de la vanité menant le monde. On ne les étonnera pas, on ne les effraiera pas.

Quand il le faut, les décisions sont vite prises : " Le vicomte de Rohan, dès qu’il a su qu’il avait la petite vérole, a fait son testament, reçu les sacrements, et a fait faire de la musique jusqu’au moment de sa mort. " Bien entendu, dans l’ombre, les dévots enragent. Ils dénoncent, intimident, tentent de terroriser. Comme ils ont l’air extérieurs à la vie, pourtant ! La vie véridique vibre, en douce, dans ce qui est sans doute la révélation la plus forte de cette malle aux trésors : Mme de Longeville, autre maîtresse du comte de Sade. Elle lui écrit : " Rien n’égale votre vivacité que ma tendresse... Adieu, mon Sade. C’est dire tout ce que j’aime de dire " mon Sade ". "

Quant au futur auteur de la Philosophie dans le boudoir, elle l’appelle " notre enfant ", " notre fils ". Il est chez elle en vacances, en même temps que Mme de Vernouillet dont il est amoureux comme un chérubin. Il a treize ans. Mme de Vernouillet dit de lui : " C’est un singulier enfant. " Mme de Longeville, elle, écrit au comte : " Savez-vous qu’il est bien embelli ? Je l’ai débarbouillé avec de l’huile d’amandes douces, car je crois l’avoir fait et j’aimais à l’embellir : cela ne gâte point. " Oui, oui, ce petit aura " autant de courage que d’esprit ". C’est aussi l’avis de son commandant de cavalerie : " Il a une douceur extrême dans le caractère qui le fera aimer de tout le monde. "

Pourtant, un autre témoignage nous assure que le jeune marquis a un coeur ou plutôt un corps " furieusement combustible ". Qu’en pense son père ? Il le dit à sa maîtresse (et n’oublions pas que sade veut dire le contraire de maussade) : " J’ai quelquefois vu des amants constants ; ils sont d’une tristesse, d’une maussaderie à faire trembler. Si mon fils allait être constant, je serais outré. J’aimerais autant qu’il fût de l’Académie. " On connaît la suite.

Philippe Sollers (texte initialement publié dans Le Monde du 16.04.93.)

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