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Sade contre l’Être Suprême

Edition Quai Voltaire, mai 1989.

D 13 juillet 2007     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Première édition, 1989. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

En 1989 une lettre inédite du Marquis de Sade était publiée par les éditions Quai Voltaire.
Dans un avertissement, l’éditeur précisait : « Cette lettre inédite et extrêmement curieuse du Divin Marquis avait été confiée par Apollinaire à Maurice Heine, puis, par ce dernier, à Gilbert Lely [1]. Celui-ci nous l’a transmise peu avant sa disparition, avec l’instruction de ne la publier qu’en 1989, pour le bicentenaire de la Révolution française. Sa volonté, aujourd’hui respectée, fait de lui, naturellement, le dédicataire de cette mise à jour.
Nous avons simplifié au maximum l’appareil critique, d’autant plus qu’un certain nombre d’archives (notamment celles du Vatican) nous sont encore en partie inaccessibles. Le destinataire ne peut être que le cardinal de Bernis, exilé à Rome, et mort en 1794. La date de la lettre est, d’après nous, le 7 décembre 1793 au soir. En effet, le marquis fait allusion au supplice de Mme du Barry qui eut lieu le jour même. Or on sait qu’il fut arrêté le lendemain 8 décembre (18 frimaire an II à dix heures du matin). Cette arrestation est d’ailleurs indirectement liée à Mme du Barry, puisqu’elle a porté sur la "correspondance Brissac". Sade, en 1791, avait demandé une place pour lui et les siens dans la garde constitutionnelle du roi dont le commandant général était le duc de Cossé-Brissac, amant de la comtesse du Barry (cf. Cl. Saint-André, Madame du Barry, Paris, 1909). Le duc avait été massacré, lors d’un transfert de prisonniers, par la populace de Versailles. On sait qu’armé seulement d’un couteau et d’un bâton, il se défendit en héros. Quant au marquis, il commence donc la série des internements successifs sous la Terreur : Madelonettes, Carmes, Saint-Lazare, Picpus (où il il se retrouve en compagnie de laclos). Il n’aurait dû sortir de Picpus que pour être exécuté : accusation signée Fouquier-Tinville devant le tribunal criminel extraordinaire et révolutionnaire en date du 26 juillet 1794 (8 thermidor an II). Le fait qu’il ait échappé à l’appel de son nom le conduisant à la mort est resté mystérieux. Dans la liste des condamnés, il porte le numéro 11. Il est accusé notamment d’ "intelligences et correspondances avec les ennemis de la République" et de "s’être montré le partisan du fédéralisme et le prôneur du traître Roland" (autrement dit d’avoir appartenu au parti girondin). Le marquis, ce soir-là, dernier de sa liberté relative, se sait-il menacé ? On peut le penser. D’où l’importance particulière de ce document, dont l’actualité frappera sans doute plus d’un lecteur. »

La lettre du marquis est longue, nous n’en reproduisons que la fin.

Je vous envoie cette lettre par un courrier sûr (vous serez étonné de son identité). Quoi que vous appreniez de moi par la suite, ne doutez pas qu’elle n’exprime ma véritable pensée. J’ai dû me masquer beaucoup, ces temps-ci, mais je crains que cela n’ait servi à rien : le ratissage des suspects est devenu systématique. Il est pourtant évident que je ne m’occupe pas du gouvernement des sociétés. Je laisse ce soin à ceux pour qui la corruption qui se dit vertu est devenue un vice, le plus constant, le plus accablant, le plus dur. Mme de Sade me reprochait autrefois, sous la pression de sa mère, de m’intéresser trop à ces choses-là. J’avais l’habitude de lui répondre que le souvenir de ces choses-là, comme elle disait et comme devait dire sa présidente de mère, était ma seule consolation en prison et dans l’existence, l’existence elle-même n’étant de toute façon qu’une prison. Ces choses-là, mon cher Cardinal, je n’y renoncerai jamais, sous aucun prétexte, je souhaite qu’elles puissent être, un jour, la mesure de tous les écrits. Je sais que vous me comprenez, que j’ai votre absolution, que vous imaginez très bien ce que je m’en vais faire tout à l’heure, après avoir cacheté ce mot. Si je suis arrêté, ce qu’à Dieu ne plaise, je vous supplie de mettre tout en oeuvre pour la sauvegarde de mes papiers. Mme Quesnet est sûre [2]. Mon corps n’est rien, il tombera où le hasard voudra, mon ambition est d’ailleurs de disparaître pour toujours de la mémoire des hommes [3] . La nuit est très avancée, maintenant, mes yeux se fatiguent. J’entends, sous ma fenêtre de la rue Helvétius, les chants avinés des coupeurs de têtes. Ils ont leur ration quotidienne, ils auront la même demain. Sentez-vous venir cette communion, cette fusion, cette conjugaison forcenée de tous les cultes ?

Les « droits de l’homme » — décrétés, vous vous en souvenez, « en présence et sous les auspices de l’Être Suprême » — seront sans doute une pauvre défense devant cette marée. Je prends quand même un certain plaisir à vous rappeler l’article 11 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement... » J’arrête là la phrase, car ensuite la limite de la loi revient, ce que je ne veux pas considérer. « En présence », « sous les auspices »... Il a même été question des « yeux du législateur immortel ». C’est à frémir de dégoût.

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Tokyo, février 1999

Gardez mes manuscrits, cher ami, faites-les publier. Ils en consoleront sans doute certains dans la suite des temps. Je dis bien certains, toujours les mêmes, qui ne se résigneront pas à la limitation des droits de l’imagination. Mes nuits, la plume à la main, sont et resteront les meilleurs souvenirs de ma vie ; ah comme elle vole encore cette plume, avec laquelle je défie, en ce moment même, l’horizon borné qui m’enferme ! Comme les lettres sont puissantes quand l’esprit est en feu ! Le flambeau de la philosophie s’allumera toujours à celui du foutre, on ne l’éteindra pas dans les temples, mille êtres suprêmes dussent-ils s’agiter pour en étouffer l’étincelle. Je ne crois qu’à ce que je lis, je veux vérifier chaque phrase. Je n’estime que les livres qu’on veut brûler. On en censurera beaucoup, de façon plus ou moins ouverte, mais il en restera toujours pour rallumer le bûcher qui consumera tous les dieux. Je n’ai qu’un reproche à me faire : celui de n’écrire pas assez. Voulez-vous que je vous dise ma seule certitude ? Seule l’imprimerie est divine. Des récits, des expériences, des variations, des calculs, des résultats dans ces choses-là, voilà ce qu’il nous faut, sans cesse. Telle est ma Torah, mon Évangile, mon Coran, ma Déclaration des droits. Ou plus exactement, et plus modestement, si vous préférez, mon sextant, ma boussole. J’ai appris à écouter chacun et chacune en fonction de ce nord-là. Ils sont obligés de le désigner malgré eux, cela s’entend, leurs moindres mensonges en sont aimantés, la vérité, indéfiniment y respire, transpire et conspire. Votre glorieux prédécesseur, le Cardinal de Retz, avait coutume de dire : « Il y a des matières sur lesquelles il est constant que le monde veut être trompé. » Ces choses-là sont cette matière. Elles est infinie, comme sera infinie la preuve qu’on peut y apporter. Est-ce un hasard si le français est la langue où se déroule cette démonstration fabuleuse ? Est-ce un hasard si c’est le français qu’on veut et voudra bâillonner sur ce point capital ? Si les Français eux-mêmes ont décidés de s’oublier et de se haïr assez pour précéder les autres peuples dans cette dénégation criminelle ? Pauvres Français ! Supprimez-vous donc ! Encore un effort ! Embrassez les théories de Moïse, de Calvin, de Luther, de Mahomet : mettez-vous à l’hébreu, au suisse, à l’allemand, à l’arabe ! Abîmez-vous dans les gargouillis d’Hébert ! J’ai dit que je n’avais pas de patrie, mais enfin quod scripsi, scripsi. Je pense à la La Fayette en écrivant ces lignes, encore un roman contraire à l’Héloïse, donc au goût du nouveau Scylla [4] ; donc à l’Être Suprême ; donc à censurer ces jours-ci : « La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Henri le second... Comme il réussissait dans tous les exercices du corps, il en faisait une de ses plus grandes occupations. C’était tous les jours des parties de chasse et de paume, des ballets, des courses de bagues, ou de semblables divertissements ; les couleurs et les chiffres de Mme de Valentinois paraissaient partout, et elle paraissait elle-même avec tous les ajustements que pouvait avoir Mlle de Marck, sa petite-fille... [5] »

« La grandeur, la magnificence, les plaisirs »... Ces mots me semblent soudain venir d’une autre planète, de Mars, de Jupiter, de Vénus. Vous m’avez souvent demandé si je ressemblais à mon aïeule Laure de Nove, chantée par Pétrarque. J’ai rêvé d’elle à la Bastille. « Pourquoi gémis-tu sur la terre ? m’a-t-elle dit. Viens te rejoindre à moi. » Elle m’a tendu une main que j’ai couverte de mes pleurs ; elle en versait aussi. Ce rêve revient souvent, il est trop facile d’expliquer pourquoi. Une ressemblance ? Jugez-en par ce médaillon que je joins à ma lettre. J’en ajoute un autre. Vous avez eu la bonté de me demander mon portrait : le voici [6]. Il faut maintenant finir, mon cher Cardinal, mon messager frappe à la porte les coups convenus, ne m’oubliez pas dans vos prières, et surtout dans la remémoration de ces choses-là. Promenez-vous, lisez, écrivez, vivez comme le subtil Arétin voulait qu’on vécût en ce très bas monde qui n’a rien de suprême. Et croyez-moi toujours votre non humble et non obéissant non-serviteur, c’est-à-dire votre ami [7] [8].

Sade [9], Sade contre l’Être Suprême . Éditions Gallimard, 1996.

Autres extraits.

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2ème édition
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Gallimard, 1996



Lire aussi : Sade contre l’Être Suprême


[1

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Gilbert Lely. Vie du Marquis de Sade
L’un des meilleurs biographes de Sade. Son livre a été republié avec une préface de Philippe Sollers en août 2004.

" Gilbert Lely (1904-1985) restera comme un des grands poètes érotiques du XXe siècle, admiré d’André Breton, René Char ou Yves Bonnefoy. Eclairant de sa « lampe scabreuse » le surréalisme dans les années trente, au plus proche de René Char lors des années sombres de la guerre, l’auteur d’Arden (1933), de La Sylphide ou l’Etoile carnivore (1938) offre avec Ma Civilisation (1942) son recueil majeur qu’il ne cessera de retailler comme un joyau toujours à polir. Son oeuvre protéiforme présente libres traductions poétiques (Les Métamorphoses (1930) ; La Folie Tristan, 1954), poèmes dramatiques (Solomonie la Possédée, 1979) ou recueils divers (L’Epouse infidèle, 1966). Elle sait allier à une flagrante modernité la reviviscence de l’antiquité ou l’étude du XVIIIe siècle, à la sombre beauté de ses proses l’humour réinventé de l’épigramme. Fin connaisseur de l’histoire de la médecine, qu’il illustre dans la revue Hippocrate, historiographe prenant la suite de Maurice Heine dans la mise au jour de l’oeuvre de Sade, Gilbert Lely est également l’éditeur des oeuvres complètes du divin marquis (1962-64), dont il publie en outre la correspondance inédite. Sa Vie du marquis de Sade (1952-57), sans cesse révisée au fil des ans, continue de faire autorité et s’est imposée comme un véritable monument littéraire. Unissant parfaitement lyrisme et rigueur historique, elle offre une poétique et une politique sadienne au plus loin des clichés, dont devaient hériter aussi bien Philippe Sollers que Pierre Guyotat."
Présentation du colloque consacré à Gilbert Lely à la Maison de l’Amérique latine et à la Sorbonne en octobre 2004 (colloque auquel ont participé Jacques Henric et Marcelin Pleynet).

[2Marie-Constance Reinelle, femme d’un Balthasar Quesnet, a été la compagne du marquis de 1790 à sa mort, en 1814. Sade, dans son testament, tient à lui témoigner son « "extrême reconnaissance pour ses soins et sa sincère amitié. Sentiments témoignés par elle non seulement avec délicatesse et désintéressement, mais même encore avec la plus courageuse énergie, puisque sous le régime de la Terreur elle me ravit à la faux révolutionnaire trop certainement suspendue sur ma tête, ainsi que chacun sait. »

[3Même formule dans le testament, où Sade demande à être enterré dans un taillis fourré de sa terre de la Malmaison, " le premier qui se trouve à droite dans le bois en y entrant du côté de l’ancien château par la grande allée qui le partage ". " La fosse une fois recouverte, il sera semé dessus des glands afin... que les traces de ma tombe disparaissent de la surface de la terre comme je me flatte que ma mémoire s’effacera de l’esprit des hommes, excepté néanmoins du petit nombre de ceux qui ont bien voulu m’aimer jusqu’au dernier moment et dont j’emporte un bien doux souvenir au tombeau. " (Voir Gilbert Lely, Vie du marquis de Sade, Paris, Cercle du livre précieux, 1966 et Mercure de France, 1989.)
On sait qu’au mépris de ses dispositions testamentaires, le marquis fut inhumé religieusement dans le cimetière de la maison de Charenton. C’est ici que se place l’affaire de la disparition de son crâne après une exhumation. Le docteur de l’hospice de Charenton, Ramon, le confie à Spurzheim, phrénologue, disciple de Gall. Celui-ci l’aurait égaré en Amérique (!). Ramon écrit : " Le crâne de Sade n’a cependant pas été en ma possession pendant plusieurs jours sans que je l’aie étudié au point de vue de la phténologie dont je m’occupais beaucoup à cette époque, ainsi que du magnétisme. Que résulta-t-il pour moi de cet examen ?
" Beau développement de la voûte du crâne (théosophie, bienveillance) ; point de saillie exagérées dans les régions temporales (point de férocité) ; point de combativité-organes si développés dans le crâne de du Guesclin) ; cervelet de dimensions modérées, point de distance exagérée d’une apophyse mastoïde à l’autre (point d’excès dans l’amour physique).
En un mot, si rien ne me faisait deviner dans Sade se promenant gravement, et je dirai presque patriarcalement, l’auteur de Justine et de Juliette, l’inspection de sa tête me l’eût fait absoudre de l’inculpation de pareilles oeuvres : son crâne était en tout point semblable à celui d’un Père de l’Eglise. " (Ibid.)
Difficile devant ce texte extraordinaire, de ne pas penser qu’il a été, dans une dernière plaisanterie vivace, mis au point, avant la mort du marquis, par celui-ci et son docteur.

[4Robespierre.

[5Début de La Princesse de Clèves.

[6Le marquis est donc arrêté le lendemain matin, 8 décembre 1793 à dix heures. Voici l’extrait du registre de greffe de la maison d’arrêt des Madelonnettes, Paris, rue des Fontaines :
" François Desade, âgé de cinquante-trois ans, natif de Paris, homme de lettres... Taille de cinq pieds deux pouces, yeux bleu clair, nez moyen, bouche petite, menton rond, visage ovale et plein. "

[7Sade devait être arrêté le lendemain matin, 8 décembre 1793, à 10 heures. Sur le registre de greffe de la Maison d’Arrêt des Madelonettes, Paris, on pouvait lire : "François Desade, âgé de cinquante-trois ans, natif de Paris, homme de lettres... Taille de cinq pieds deux pouces, yeux bleu clair, nez moyen, bouche petite, menton rond, visage ovale et plein" ?

[8Ainsi se termine la lettre de Sade qui, autre mystère, après un séjour prolongé dans les caves du Vatican, finira par tomber entre les mains d’Apollinaire. Il est fort probable que, grâce aux bons soins du Cardinal de Bernis, ces caves abritent toujours d’autres manuscrits de Sade.

[9alias Ph. Sollers.

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