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Voilà le Sade

Clairvoyance de S.

D 14 juillet 2007     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le roman philosophique par le citoyen S*** {JPEG}

Un an avant la Révolution française, un Citoyen S***, écrivain, réinvente le roman philosophique et, le premier, le confronte à l’extrême. Titre du roman : Aline et Valcour [1].
Deux siècles plus tard, un autre écrivain qui se fait parfois appeler S. [2], lui rend ses lettres de noblesse.

Dès 1965 Philippe Sollers, dans Le roman et l’expérience des limites [3], prévenait :
« Le roman, le genre littéraire appelé roman, nous pourrions dire ainsi qu’il a survécu longtemps comme fiction inoffensive à condition d’ignorer hypocritement l’évènement le plus considérable de son histoire, et le romancier qui, d’avance, détruisait la laborieuse production des personnages, des intrigues, des niaiseries sociales et psychologiques : cet évènement, le romancier qui lui donne son nom (et qui est d’ailleurs l’auteur d’une Idée sur les romans où nous pouvons lire : " quand les écarts mêmes de l’homme ne lui paraissent plus que des erreurs légitimées par ses études, ne doit-on pas alors lui parler avec la même énergie qu’il emploie à se conduire ? "), cet évènement et ce romancier furent exclus dans la mesure où, à notre avis, ils montraient sous le jour le plus clair et le plus ferme, la tartuferie romanesque de toute culture. Nous voulons parler bien entendu de Sade. Sade est pour nous le feu où jeter, aujourd’hui encore, la plupart des romans. Mais il est à craindre que, malgré les précisions apportées à ce sujet par la pensée de notre époque, le langage de Sade ne soit encore pour longtemps illisible dans sa véritable perspective qui est celle, non pas d’une sexualité pathologique, mais de la volonté de tout dire. »
Avec comme conséquence renversante le fait de savoir si « nous décidons de nous vivre nous-mêmes et quoi qu’il nous en coûte comme fiction. »

*


H, 1973.

« ça les blesse à mort ce testament du marquis sur la montée bourgeoise et petite-bourgeoise voulant être enterré au c ?ur d’un taillis et qu’on sème des glands sur sa fosse pour nier sa trace comme dit-il je me flatte que ma mémoire s’effacera de celle des hommes [4] pour qui se prenait-il celui-là vouloir disparaître sans restes quel culot surtout après avoir répandu partout sa jouissance en plein dans les phrases et en plus sous la forme de personnages féminins pas de pardon non pas de pardon pour celui qui se vante d’incarner à l’avance les intentions de l’histoire pas de quartier pour celui qui a osé écrire je me suis fait un principe de mes erreurs et de ce moment j’ai connu la félicité  »
(H, Seuil, coll. Tel Quel, 1973, p.109)

*


" Voilà la base de tous les romans ", Paradis, 1981.

" 21 janvier 1795 sade écrit ma détention nationale la guillotine sous les yeux m’a fait cent fois plus de mal que ne m’en avaient jamais fait toutes les bastilles imaginables terreur veuve acier boisée tumeur ça pour l’avoir vue il l’a vue coupe-coupe vinaigre en fureur la bourgeoisie duconne en chaleur la jacobine à vapeur l’hébéphrène idiote en sueur bref madame centrale et consoeur la grande rasure à ferveur la ravalution sécateur que faire il ne reste qu’à pousser la chose à son comble d’en écrire le fond d’épaisseur l’une des premières lois de la nature le mal se manifeste en effet d’une manière à peu près égale sur toutes les productions plus les individus sont sensibles et plus la main de cette nature atroce les courbe sous les lois invincibles du mal et voilà d’où vient que les femmes s’y portent avec plus de force et de raffinement que les hommes mais tous sont mauvais parce qu’ils doivent l’être il n’y a d’injuste et d’absurde dans tout cela que les lois humaines dans leur imbécile et vaine prétention n’est-il pas stupéfiant de voir la convention fonder sur des flots de sang le culte de l’être suprême n’est-il pas ahurissant de voir ce défilé de tueurs des épis à la main derrière des boeufs couronnés de fleurs toute société est celle des amis du crime [5] c’est ainsi qu’on gagne ses primes on n’imagine pas ce qu’on obtient des femmes en les faisant décharger il n’est question que de décider l’éjaculation d’un peu de foutre en elles pour les déterminer aux atrocités les plus révoltantes et si celles qui les aiment naturellement voulaient se rendre compte de leurs émotions physiques et des égarements moraux dès lors à quel point ne multiplieraient-elles pas la somme de leurs voluptés puisqu’elles en trouveraient le germe dans les désordres qu’elles pourraient porter aussi loin que l’exigerait leur lubricité toutes les immoralités s’enchaînent et plus on en réunira à l’immoralité de foutre plus on se rendra nécessairement heureux autrement dit ceux qui se mêlent de branler des femmes ne sont pas assez convaincus de l’extrême besoin qu’elles ont alors de faire pénétrer le plaisir absolument par tous leurs pores celui qui veut leur procurer un voluptueuse émission doit donc nécessairement s’arranger pour avoir la langue dans leur bouche pour branler les seins avoir un doigt dans le vagin un au clitoris et l’autre au trou du cul qu’il ne se flatte pas d’atteindre le but s’il néglige une seule de ces circonstances voilà d’où vient qu’il faut être au moins trois pour plonger véritablement une femme dans l’ivresse chiffre sacré pour cette même raison non chiffrée le père dans le cul le fils dans le con le saint-esprit dans la bouche et d’ailleurs allons au fait et peignons en grand d’un mot je vous offre des masses les proscriptions des juifs des chrétiens de mithridate de marins de sylla des triumvirs les boucheries de théodose et de théodora les fureurs des croisés et de l’inquisition les supplices des templiers l’histoire des massacres de sicile de mérindol de la saint-barthélémy ceux d’irlande du piémont des cévennes du nouveau-monde tout cela a coûté vingt-trois millions cent quatre vingt mille hommes froidement égorgés pour des opinions l’homme qui aime le meurtre fomente des opinions afin que l’on s’assassine pour elles cher sade ce n’était qu’un début que dirait-il aujourd’hui que l’affaire crève même les yeux des aveugles foutre tuer baiser dépecer baiser empoisonner mutiler baiser on n’a même plus le temps d’y penser aucune action n’irrite comme le meurtre aucune ne prépare autant de volupté il est impossible de s’en rassasier les obstacles en multiplient le goût et ce goût dans nos c ?urs va jusqu’au fanatisme vous avez éprouvé juliette de quel délice il est dans les débauches et combien il les rend piquantes et délicieuses son empire agit à la fois sur le moral et sur le physique il enflamme tous les sens il les enivre il les étourdit sa commotion sur la masse des nerfs est d’une violence bien plus forte que celle de toutes autres voluptés le complot chatouille l’exécution électrise le souvenir embrase on voudrait le renouveler à tous les instants les écarts n’ont plus de bornes l’atrocité se porte au dernier point parce que le sentiment qui la produit s’exhale en raison de l’augmentation de la noirceur du supplice tout ce qu’on invente alors est toujours au-dessous de ce qu’on désire ce n’est plus que par la longueur ou l’infamie du supplice que l’âme se réveille et l’on voudrait que la même vie pût se produire mille et mille fois pour avoir le plaisir de les arracher toutes je parricidais j’incestais j’assassinais je prostituais je sodomisais puis par les ordres du capitaine on massacre dix hommes pendant que nous branlons borghèse clairwill et moi c’est pour ainsi dire sur leur corps que le souper le plus délicieux nous est offert et là nus barbouillés de foutre et de sang ivres de luxure nous portons la férocité au point de mêler à nos aliments des morceaux de chair détachés par nos mains des corps des malheureux qui sont sur la table gorgés de meurtre et d’impudicité nous tombons enfin les uns sur les autres au milieu des cadavres et d’un déluge de vins de liqueurs de merde de foutre de morceaux de chair humaine je ne sais ce que nous devînmes je me rappelle seulement qu’en ouvrant les yeux à la lumière je me retrouvai entre deux corps morts le nez dans le cul de carle-son qui m’avait rempli la gorge de merde et qui lui-même s’était oublié la bite au cul de borghèse le capitaine lui qui s’était endormi la tête appuyée sur les fesses emmerdifiées de raimonde avait encore sa bite dans mon derrière et sbrigani ronflait dans les bras d’élise les victimes en morceaux toujours sur la table tel est l’état où nous trouva l’astre du jour qui loin de s’étonner de nos excès ne s’était je crois jamais levé plus beau depuis qu’il éclairait le monde il est donc faux que le ciel condamne les égarements des hommes il est absurde d’imaginer qu’il s’en offense 1797 [6] bref éclair sur l’immonde emmonde et sa trombe lassante jouissante harassante vérité pressante altérée vous me copierez 50000 pages sur ce thème vous pouvez vous répéter du pareil au même l’intérêt est toujours du même intérêt suppression du calendrier grégorien mois idiots vendémiaire frimaire brumaire floréal prairial germinal thermidor messidor fructidor défilé voilé d’âge d’or croyance à mamma rotor tu es robespierre et sur cette robe de pierre je casserai les clés de saint pierre l’homme est sujet à deux faiblesses qui tiennent à son existence partout il faut qu’il prie partout il faut qu’il aime et voilà la base de tous les romans que l’on peut donc retourner en montrant que l’homme dans l’homme hait constamment tout partout blasphème à propos de tout voilà le sade " (p.290-293).

*


" Il n’y a pas d’autre inconscient que l’inhibition à lire Sade ", Femmes, 1983.

" Exclamation de S... Dans la séquence sur Saint-Pierre-de-Rome, j’aurais dû me promener avec Sade ! Bien sûr ! C’est la clé de Juliette  ! Ce que personne ne veut voir, me dit-il, c’est que tout le roman est construit autour de cet épisode central... La messe des messes noires ! Comme quoi Sade a bien compris l’essentiel... C’est vrai... Il a senti comme personne qu’il fallait culminer là... Au point juste ! Au lieu même de la négation suprême de la matière ! A l’oméga du parcours ! Faire fulminer le retour du refoulé ! Les cultes abolis ! Les plus archaïques ! Récapituler l’histoire du coït ! Depuis la préhistoire la plus enfouie ! Avec une majesté de dinosaure ! Insatiable ! Ecumant ! Sacrifices humains ! Mayas ! Trip de tripes ! Giclages en plein charniers successifs ! Viscères déployés ! Cervelles éclatées ! Foetus foulés aux pieds ! Tringlages de culs à la chaîne ! Gougnoteries en série ! Décapitations ! Monstruosités lentes ! Pantelantes ! Le plus amusant, c’est la façon dont le mot de l’époque pour désigner le pénis, la queue, la bite, a vieilli... Le vit ... Le vit du Pape ! Démasqué par la philosophie échappée du boudoir pour entrer triomphalement à la basilique ! Aujourd’hui, me dit S., l’église devrait être remplacée par l’Université, la Sorbonne ou paris VIII ; ou, encore mieux, par une salle de rédaction de la télévision, la nuit... Voilà comment vous devez baiser pour passer demain à l’antenne à l’heure de plus grande écoute... Tout évolue... On pourrait garder Juliette... La philosophie en action... Le pauvre Pape mis en scène par Sade n’est autre que Pie VI, Jean-Ange Braschi, né en 1717, mort en France, à Valence, en 1799... Les dates parlent d’elles-mêmes... Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin... Sade fait de Pie VI un blasphémateur, un enculé-enculeur, un fouteur, un dépeceur... Il semble éprouver une rage particulière, le délicieux Marquis, à représenter tout ça sous le baldaquin de Saint-Pierre... Les hosties consacrées posées sur les vits en érection et aussitôt transférés dans les culs forcés des victimes... Quel éloge de la transsubtantiation ! Quel vertigineuse analyse concrète de l’Eucharistie ! Quelle intuition du grand TUBE humain, du serpent digestif lui-même ! Quel prodigieux effort de résistance à l’endroit exact où la péripétie humaine est intrinsèquement dévoilée ! Quelle vision ! Des messes incessantes mêlées à des sacrifices répétés ! Inouï ! Sade, ou la Théologie malgré lui... On immole les corps attachés aux quatre colonnes... Bref, Bernini a beaucoup frappé l’imagination de notre écrivain le meilleur, le plus honnête... Et Rome ! Et l’Italie ! Le Vésuve ! Naples ! Olype Borghèse ! Princesse ! La duchesse Grillo ! Le cardinal de Bernis ! Albani !
Habileté de Sade... C’est le Père supérieur violé par la fillette en fureur... Le Père qui tourne au vert... Le grand Pervers mis à nu par l’échevelée paranoïaque en personne ! Le fin fond du Récit ! Curiosité brûlante ! On s’en doutait ! Même si c’est archi-faux, c’est vrai quand même ! Le Démon en direct ! L’effroyable cynisme imparable !
J’accorde tout cela à S... Il est plein de son sujet... C’est plus fort que Diderot... Plus acharné... Plus révélateur de la tornade qui a secoué la France, puis l’Europe, puis le monde...
" Un homme comme moi ne se souille jamais, ma chère fille, me répondit le Pape. Successeur des disciples de Dieu, les vertus de l’Eternel m’entourent, et je ne suis pas même un homme quand j’adopte un instant leur défauts. "
Sade se fait baiser comme un Pape... Insulter, fouetter, ordurifier, sans perdre un instant sa souveraineté... Il se donne le démon femelle adéquat... Le succube rationaliste de luxe ! Juliette est implacable ! Elle dérobe à la caisse ! Pille le trésor ! Elle arrache les faux-semblants de l’hypocrite ! De l’infâme ! Elle veut une franchise totale, Juliette ! La Vérité ! La virilité ! Caton ! Brutus ! On les voit, ces deux-là, dans le théatre en question ! La gueule qu’ils feraient ! L’Antiquité à poil ! Dans la sodomisation intégrale ! Platon et Aristote en orgie !
Voyons ce que dit Sade du Christ, résumant l’esprit de l’époque et le porte immédiatement à son comble : " Examinons donc ce polisson : que fait-il, qu’imagine-t-il pour nous prouver son Dieu ? Quelles sont ses lettres de créance ? Des gambades, des soupers, des putains, des guérisons de charlatan, des calembours et des escroqueries. " Comme le dira plus tard Goebbels, dans le genre sinistre : " Plus c’est gros, plus ça marche. " Rien n’est plus crédule que l’espèce humaine, surtout quand on lui prêche l’incrédulité ! Logique à suivre... Assez simple, au fond... Vous prenez ce qu’il y a de plus respecté , de plus sacré ; vous foncez dedans froidement... Vous montrez que ça ment partout et toujours... Que ça ne montre que des vertus pour cacher des vices... Ça fonctionne ! A coup sûr ! Tel est le Ressentiment latent ! Vous faites pisser la vésicule ! Déborder la bile ! Comment ça ? A l’héroïne ! A la femme porte-lumière ! A Lucifer ! Elle a des nerfs d’acier ! Rien ne l’arrête ! Le coup de génie est là ! Une femme ravageant la baise ! Comme si c’était possible ! Crédulité surplombante ! L’impossible, donc le réel dont on rêve ! Et dire que Fals [7], je m’en souviens, trouvait que Sade manquait d’humour ! Mais enfin !
" Plus un être a d’esprit, plus il brise de frein ; donc l’homme d’esprit sera toujours plus propre qu’un autre aux plaisirs du libertinage. "
Le "vit" du Pape ! Cadeau du vice à la vertu ! Merci ! Il n’y a que les vrais salopards pour trouver Sade "illisible", "monotone", "ennuyeux"... Quand vous entendez ça , gaffe ! Vous êtes chez les ploucs qui croient que tout ça est réel ! Que le Pape n’arrête pas d’enculer les masses !
" Sade, continue S., est visiblement révulsé, ou feint de l’être, allez savoir, par deux choses... La première : que quelqu’un osé donné un coup d’arrêt à la nature dans ce qu’elle a de plus sacré, l’excitabilité sexuelle... Il ressent ça comme une castration insupportable. Il veut démontrer qu’il n’en est pas question ; que la machine à faire du foutre à travers le meurtre est infinie comme l’espace et le temps - montrant par là-même, précieuse démonstration, qu’à la base de toute sexualité il y a, en effet, le meurtre... La seconde, et nous retrouvons ici le lieu commun des Philosophes, consiste à s’indigner que ce dieu parle des jeux de mots... " L’imbécile de Jésus, écrit-il, qui ne parlait que par logogriphes. " Tout le christianisme - comme le judaïsme, d’ailleurs - est fondé, c’est ça l’horreur, sur de " fades allégories où les lieux sont ajoutés aux noms, les noms aux lieux, et les faits toujours sacrifiés à l’illusion " [8]. C’est l’indication de l’autre monde par dérivation. Plus de limites aux corps, or on ne vibre que sur cette limite... Du coup, cette histoire de Pierre devenu pierre à l’envers de la pierre tombale sur laquelle on jouit, leur paraît une plaisanterie du plus mauvais goût. De quoi s’agit-il ? D’affirmer des noms, des lieux, et surtout des faits... La philosophie est toujours plus ou moins policière dans l’âme. Elle doit récuser l’équivoque, le sexe métaphorisé. Elle coupe. Elle découpe. Pourquoi ? Parce qu’elle ne saurait douter un seul instant de la réductibilité de toutes choses à une mesure simple. Littérale. Ô hystérie ! Et la mesure des mesures, si ce n’est l’Idée, c’est du moins le Sexe. Pas vrai ? L’Appétit ! La Volonte de Puissance ! Allons ! On ne nous la fait pas ! [...]
" Cela dit, ajoute S., le cas de Sade reste incroyable. Quel romancier ! En réalité, sa provocation est si énorme qu’elle demeurera toujours ambiguë. Point d’orgue. Machine infernale. Tant qu’il y aura des corps... Finalement il n’y a pas d’autre inconscient que l’inhibition à lire Sade... Et j’appelle inhibition non pas seulement le fait d’être incapable de le lire par écoeurement ou dégoût, mais aussi celui de le prendre à la lettre. [9] [10] [...] "


" Il me fait écouter le morceau qui est, selon lui, la meilleure bande musicale pour Sade... La casa del diavolo [11], ... Un truc flamboyant dramatique, tout en spirales, de la dernière violence... Boccherini... Méconnu... Mort à Madrid en 1805... Et puis Scarlatti... Domenico ! Clavecin furieux, passion sèche... Mort lui aussi à Madrid (tiens, tiens) en 1757... [...] Tourbillons, soubresauts d’abïmes... Vrillage du nerf... Commotion claquée... Feu de joie... Scarlatti ! Un dieu ! La lettre écarlate ! " (Gallimard, p.260-265).

*

La casa del diavolo

Qu’en disait Sollers le 13 mars 1983 lors d’une émission radiophonique consacrée à la musique baroque ?

Extraits (7’56) :

La casa del diavolo est donc une symphonie : la Symphonie n°6 en do mineur de Boccherini. Voici l’Andante sostenuto allegro con muto interprété par Europa Galante dirigé par Fabio Biondi(7’54)

Ecoutez ce " truc flamboyant dramatique, tout en spirales, de la dernière violence " à partir de la deuxième minute...

*


" Il a donc une âme ? Nous n’en doutions pas. ", Une vie divine, 2006.

" Madame de Sade, que voulez-vous, est comme presque toutes les femmes à travers les siècles, portant la croix de sa mère qu’elle a eu, cependant, le courage de défier. Les mères se vengent à travers leurs filles de la haine des hommes qu’elles ont normalement contractée (c’est une maladie normale et inguérissable). Elle n’est donc, cette fille, de nouveau soumise, que la "vile esclave de la rage maternelle", "l’imbécile messagère de son épouvantable venin".

La mère ?
" Quel commérage, quelle imbécillité, quelle platitude ! Et comme cette femme se ressemble d’un bout à l’autre de son roman ! "
Plus vif :
" Ma haine est poussée jusqu’à la superstition. "
Encore plus vif :
" Je voudrais aller si loin, si loin de cette odieuse créature qu’il devienne impossible à l’air même d’apporter jusqu’à moi les globules de celui qu’elle respire. "
(A-t-on jamais mieux écrit ?)
De plus en plus vif (le marquis parle ici de ses enfants par rapport à sa belle-mère, qu’il traite aussi de "bohémienne") :
" Que ne puis-je sucer dans leurs veines le sang qu’ils ont à elle et les en purifier. "
(A-t-on jamais osé dire des choses pareilles ?)
Sans oublier de revenir, chaque fois, aux demandes concrètes :
" Un pot de pommade de moelle de boeuf, un de pommade commune, une livre de poudre et non plâtre comme la dernière, et une paire de gants de veau pareils aux derniers envoyés. "
Sur de tels sujets, il peut même arriver que le marquis aille jusqu’à dire à sa femme : " Je vous embrasse de toute mon âme. "


Il a donc une âme ? Nous n’en doutions pas. Cela ferait d’ailleurs un beau titre de livre insolite : L’âme de Sade. Une âme en prison, c’est-à-dire :

" En un mot, c’est un enfer, et il est impossible d’imaginer à quel point l’injustice, la vilenie, l’espionnage, le tatillonage, l’infamie, et toutes les autres vertus qui caractérisent les imbéciles et les traîtres, y sont dans leur empire. "

M.N. a lu Sade sans s’y attacher outre mesure, l’obsession sexuelle et criminelle, trop humaine, n’étant pas son horizon naturel. N’empêche, l’air, ici, est salubre, on n’y entend pas le moindre gémissement de Wagner. Même salubrité dans la petite écriture noire et serrée du duc de Saint-Simon dans ses Mémoires, grandes feuilles de beau papier, pas une rature, on écrit la vérité, en toute légitimité, comme si l’on était posthume :

" Il faudrait qu’un écrivain eût perdu le sens pour laisser soupçonner qu’il écrit. Son ouvrage doit mûrir sous la clef et les plus sûres serrures..."

M.N. aime lire ce genre de phrases, en hiver, à la Bibliothèque nationale, sur les quais de Seine, à Paris. [...]

Ou bien, pour se fouetter un peu l’imagination, il rouvre Justine et Juliette . C’est ainsi qu’il a acheté 52000 euros l’édition de Justine , 1791, publiée "en Hollande chez les Libraires Associés", en réalité chez Girouard, à Paris (l’honnête Girouard bientôt guillotiné comme royaliste). Voilà ce qu’on a le droit d’appeler un livre  :

" maroquin noir, dos à nerfs orné de têtes de mort argentées, ces mêmes emblèmes macabres étant répétés en écoinçon des plats, filets d’argent sur les coupes, dentelle intérieure, tranches dorées sur des marbrures. "

Sade, à l’époque, a 51 ans. En 1795, période plus calme, Aline et Valcourt paraît chez l’honorable veuve Girouard. La même année, voici La philosophie dans le boudoir  [12], " A Londres, aux dépens de la Compagnie ", c’est-à-dire toujours à Paris, ville qui, cette année-là au moins, est la capitale du monde. Ici, pour les mains et les yeux :

" basabe teintée de noir, dos de lisse orné, pièces de titre et de tomaison de veau rouge, coupes décorées, tranches jaspées. "

Les gravures érotiques sont gravées sur cuivre, et le volume est présenté ironiquement comme " l’ouvrage posthume de l’auteur de Justine ". Nous sommes en compagnie de Mme de Saint-Ange, laquelle aurait été bien incapable d’imaginer une future Madame Bovary, ou la moindre Walkyrie, sans parler, ultérieurement, des tonnes abrutissantes de littérature réaliste, socialiste, naturaliste, sentimentaliste ou féministe, Françaises, encore un effort si vous voulez vous appeler Saint-Ange. "

Et enfin, 200 000 euros, les 10 volumes de La Nouvelle Justine, suivie de l’histoire de Juliette, sa soeur , imprimés en Hollande en 1797 (en réalité toujours à Paris en 1801-1802) [13] :

" veau granité, dos lisses ornés, pièces de titre et de tomaison de maroquin rouge, plats teintés en vert et encadrés d’une roulette dorée, coupes filetées or, bordure intérieure décorée, tranche dorée. "

Le tout avec 101 figures gravées sur cuivre.

Quelques jours après la parution de ce chef-d’oeuvre, le 6 mars 1801, Sade est arrêté et conduit à Charenton. Il n’en sortira pas jusqu’à sa mort, en 1814.

Quant au célèbre rouleau de 12 mètres de long des Cent Vingt Journées , perdu par le marquis à la Bastille, et miraculeusement conservé avant d’être retrouvé en Allemagne, il a été publié par Maurice Heine, entre 1931 et 1935, pour les membres de la Société du Roman philosophique . Personne ne semble avoir remarqué que, parmi les sociétaires discrets de cette obscure entreprise, figurait M.N. (sous un autre nom, bien sûr [14]). La formule "Roman philosophique" est de lui. De qui pourrait-elle être ? "
(p.398-402)

*

[1

[2Dans Femmes.

[3Publié dans Logiques (Seuil, 1968) et rédité dans Logique de la fiction (éditions cécile defaut, 2006).

[4" Dans son testament, Sade demande à être enterré dans un taillis fourré de sa terre de la Malmaison, " le premier qui se trouve à droite dans le bois en y entrant du côté de l’ancien château par la grande allée qui le partage ". " La fosse une fois recouverte, il sera semé dessus des glands afin... que les traces de ma tombe disparaissent de la surface de la terre comme je me flatte que ma mémoire s’effacera de l’esprit des hommes, excepté néanmoins du petit nombre de ceux qui ont bien voulu m’aimer jusqu’au dernier moment et dont j’emporte un bien doux souvenir au tombeau. " (Voir Gilbert Lely, Vie du marquis de Sade, Paris, Cercle du livre précieux, 1966 et Mercure de France, 1989.)
On sait qu’au mépris de ses dispositions testamentaires, le marquis fut inhumé religieusement dans le cimetière de la maison de Charenton. C’est ici que se place l’affaire de la disparition de son crâne après une exhumation. Le docteur de l’hospice de Charenton, Ramon, le confie à Spurzheim, phrénologue, disciple de Gall. Celui-ci l’aurait égaré en Amérique (!). Ramon écrit : " Le crâne de Sade n’a cependant pas été en ma possession pendant plusieurs jours sans que je l’aie étudié au point de vue de la phténologie dont je m’occupais beaucoup à cette époque, ainsi que du magnétisme. Que résulta-t-il pour moi de cet examen ?
" Beau développement de la voûte du crâne (théosophie, bienveillance) ; point de saillie exagérées dans les régions temporales (point de férocité) ; point de combativité-organes si développés dans le crâne de du Guesclin) ; cervelet de dimensions modérées, point de distance exagérée d’une apophyse mastoïde à l’autre (point d’excès dans l’amour physique).
En un mot, si rien ne me faisait deviner dans Sade de promenant gravement, et je dirai presque patriarcalement, l’auteur de Justine et de Juliette, l’inspection de sa tête me l’eût fait absoudre de l’inculpation de pareilles oeuvres : son crâne était en tout point semblable à celui d’un Père de l’Eglise. " (Ibid.)
Difficile devant ce texte extraordinaire, de ne pas penser qu’il a été, dans une dernière plaisanterie vivace, mis au point, avant la mort du marquis, par celui-ci et son docteur.
"
Philippe Sollers, dans une note de Sade contre l’Etre suprême, 1989.

[5Voir documents joints.

[6Sade, Histoire de Juliette ou les prospérités du vice. Le texte intégral

[7Lacan

[8Sade, Histoire de Juliette :
" Le Pierre des chrétiens n’est autre chose que le Annac, l’Hermès et le Janus des Anciens ; tous individus auxquels on attribuait le don d’ouvrir les portes de quelque béatitude. Le mot pierre, en phénicien ou en hébreu, veut dire ouvrir : et Jésus, qui jouait sur le mot, a pu dire à Pierre : « Puisque tu es Pierre, c’est-à-dire l’homme qui ouvre, tu ouvriras les portes du Paradis », tout comme en ne prenant la signification du mot pierre que du mot cepha, des Orientaux, qui signifie pierre à bâtir, il avait dit : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. » Le verbe latin aperire a bien aussi le même son que le mot pierre. On appelle mine ce qui sort de la mine : n’a-t-on pas pu de même, appeler ouverture ce qui sortait de la carrière à laquelle primitivement on donnait le nom d’ouverture ? De là le mot ouvrir et le mot pierre peuvent avoir eu la même signification, et de là le jeu de mots de l’imbécile Jésus qui, comme on sait, ne parlait jamais que par logogriphes. Tout cela, ce sont de fades allégories, où les lieux sont ajoutés aux noms, les noms aux lieux, et les faits toujours sacrifiés à l’illusion. De toute façon, ce mot apostolique est des plus anciens. Il précède de beaucoup le Pierre des chrétiens. Tous les mythologistes ont reconnu ce mot pour le nom d’une personne chargée du soin de l’ouverture."

[9Dans le texte de La littérature et le mal qu’il consacre à Sade et très précisément dans le chapitre intitulé La pensée de Sade, Bataille écrivait déjà : " rien ne serait plus vain que de prendre Sade à la lettre, au sérieux. Par quelque côté qu’on l’aborde, il s’est à l’avance dérobé. " (Idées-Gallimard, p.128.). Sollers, ici, est une fois de plus un fidèle lecteur de Bataille.

[10Faut-il mettre sur le compte de cet "inhibition" la "lecture" qu’en fait le philosophe "matérialiste" Michel Onfray ? On ne sait. En tout cas dans le volume 4 de sa (d’ailleurs passionnante) Contre histoire de la philosophie notre philosophe entreprend de démontrer qu’il y aurait un "transfascisme" sadien. Dès le début de son cours — car ce fut d’abord un cours — il n’a pas peur de déclarer qu’il tient Les 120 Journées de Sodome "pour un grand roman fasciste si on [me] permet l’anachronisme" (faut-il vraiment le permettre ?), "un sommet d’abjection politique" contenant "tous les ingrédients de ce qui constitue le régime totalitaire", un "roman philosophique détestable" (p.271, 292-293). Que Sade n’est jamais été un modèle de "vertu" est une évidence (Juliette en rit, Justine en pleure), mais qu’est-ce que ça prouve ? N’était-il pas révulsé par le spectacle sanglant qu’il voyait sous ses fenêtres pendant la Terreur révolutionnaire — bien réelle celle-là ? N’était-il pas hostile à la peine de mort ?
Les meilleurs lecteurs de Sade — Bataille, Sollers (qu’Onfray n’a sans doute fait que feuilleter) — ont-ils été ou sont-ils suspects de complaisance envers le "fascisme" ? N’est-ce pas, au contraire, Bataille qui, l’un des premiers, dès le début des années 30, a tenté de mettre à jour les "structures psychologiques du fascisme" ? N’est-ce pas Sollers qui, inlassablement, interroge "l’axe Vichy-Moscou" ?
Vouloir lire Sade dans sa profondeur brûlante — mais aussi, Sollers le note, après Breton, son humour — rend-il aveugle au fascisme réel ?
La lecture "sociologiste", "politique", finalement moraliste et bien-pensante, que fait Onfray des romans de Sade montre son incapacité à aborder la littérature quand elle affronte la question du mal et de sa jouissance. Là encore on ne peut que renvoyer à Bataille et, par exemple, à sa conférence du 12 mai 1947 Le mal dans le platonisme et dans le sadisme (OC, Tome VII, p.365). Aux yeux de Bataille, Onfray se situerait sans nul doute du côté du "platonisme" et son souci du Bien. Il en serait sans doute fort surpris !
Comme nous pensons cependant qu’il faut tout lire et, bien sûr Onfray, on trouvera le plan de son cours de ici et son analyse complète dans l’ouvrage cité plus haut.
On y découvrira aussi qu’Onfray reprend à Sollers — sans le nommer — l’opposition entre "sade" (adj. qui voulait dire "agréable", "ayant du goût, de la saveur") et "maussade" pour finalement trouver Sade... "maussade" ! Le malentendu ne part-il pas de là ?

[12

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La philosophie dans le boudoir
Page de titre de l’édition originale (1795).

[13

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Page de titre de l’édition originale, tome V.

[14Allusion sans doute à Georges Bataille qui connaissait Maurice Heine. Rappelons que Bataille rédigea son "Sur Nietzsche. Volonté de chance." de février à août 1944, qu’il pensait être "le même que Nietzsche" et que la première partie de son livre s’intitule très précisément "M. Nietzsche", formule reprise du Gai savoir ("Mais laissons là M. Nietzsche...")

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