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Lettres de Sophie au Joueur

suivi de : entretien avec Sophie, art press n°89, février 1985

D 5 juillet 2015     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Pour des raisons qui n’échapperont pas aux lecteurs de L’Ecole du mystère (chap. « Obscénités 2 », p. 141-143) et d’art press (n° 424, juillet-août 2015) et sur lesquelles je reviendrai, je republie cet article du 24 juillet 2007. — A.G.

En décembre 1984 Sollers publie Portrait du joueur, son roman sans doute le plus autobiographique. Roman à clés comme Femmes où, si l’on y tient (mais ce n’est pas obligatoire), on reconnaîtra des personnages connus. Comme d’habitude de nombreuses figures de femmes, ici, quatre essentiellement. Deux d’entre elles — Ingrid, Norma — sont présentes sous d’autres noms dans d’autres romans (vous les reconnaîtrez). L’une d’elles s’appelle Sophie — ce n’est pas un hasard [1] — et s’est rendue célèbre pour les Lettres qu’elle écrit au narrateur, un nommé Philippe Diamant.
A la page 101 du roman (Gallimard, coll. blanche), celui-ci nous les présente (avec quelques principes fondamentaux de sa philo-sophie [2]). Sophie :

1. « Je l’ai rencontrée en Allemagne, à Tübingen [3]. Elle était seule deux jours. Elle a vingt-huit ans. Elle est médecin à Genève. Elle vient tous les lundis à Paris pour une consultation. Ce n’est pas ma faute si j’ai fini par avoir quatre vies plutôt intéressantes, là où la plupart n’en ont difficilement qu’une, une et demie, une trois quarts. Ingrid, pour l’amour au-delà de tout [4]. Norma pour la réalité dure, complice, tendre, critique, comptable [5]. Joan pour les images. Sophie pour l’application réfléchie des gestes. Je vais vous raconter ça, c’est promis. En tout cas, principe : jamais deux femmes ! Une ou trois, ou quatre, ou mille, ou aucune. Jamais deux ! Jamais ! Comme l’a dit excellemment Lichtenberg : "Un homme va être condamné en Angleterre pour bigamie. Son avocat le sauve en prouvant qu’il avait trois femmes." Voilà une loi fondamentale. Elle ne souffre aucune exception. »

2. « Tout cela pour en venir au clou de l’affaire. A la vraie découverte. A l’Amérique nouvelle de la situation. A l’audace la plus grandiose. Au scoop. J’ai nommé, bien entendu, la phrase sans aucun rapport. Le message féminin qui doit déclencher l’éjaculation. Nous avons là, mesdames et messieurs, une invention remarquable, un véritable tournant dans les annales de l’humanité. Le traitement radical du fameux malaise dans la civilisation. De l’incompréhension entre les sexes, source de toutes les insatisfactions et de tous les maux. »

*


Quelques Lettres de Sophie

Il y en a quatorze publiées dans Portrait du Joueur. Elles sont numérotées en chiffres romains. En voici quatre.

I. — « Tu me manques. Je serai vêtue de noir. Ce sera comme si nous rentrions du cimetière. Je te vois toi aussi en noir, ta bite bandante, penché sur une tombe. J’aimerais que tu me dises : "Madame est gelée. Madame devrait se faire mettre, ça la réchaufferait." Je me sentirai libre dans mes habits de deuil. Tu me donneras ton foutre lorsque je dirai : " Vite, ces obsèques m’ont échauffée. "
Garde bien ton foutre ; qu’il soit laiteux comme je l’aime.

Sophie. »



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Illustrations de Martin Veyron.
Portrait du joueur (Gallimard/Futuropolis, 1991)

II. — (Mot écrit après son arrivée, dans la salle de séjour, et glissé sous la porte de mon bureau ; léger bruit du papier sur le parquet.)
« Je croyais vous trouver travaillant. Vous allez me parler de votre travail. Qu’avez-vous fait pendant que j’étais à ma toilette, finissant de me laver et de me parfumer ?
— Examen de votre slip.
— Examen de votre queue.
— Vous vous retirerez dans votre chambre.
Je viendrai vous délivrer . Vous éjaculerez sur ces mots : " Déchargez, il est temps ! " »


III. — (Carte postale sous enveloppe, portrait de Rousseau.)
« Je vous attends avec impatience. Vite. J’ai envie de te lécher, de te sucer, de mordre ta langue.
Je t’aime ; tu me manques.

Sophie. »



IV. — (Après un enterrement donc ; j’ignore lequel.)
« Comme j’ai senti ta queue me mettre hier ! Ma voix est restée colorée par ton foutre : douce et délicieusement langoureuse. J’ai retrouvé un détachement digne et sournois pour l’après-midi. J’ai joué mon rôle très simplement. Enterrement traditionnel. J’ai entendu la messe et suis allée au cimetière. Il faisait froid. Ce qui m’a fait bander : les tombes ouvertes, les cordes entourant le cercueil. Tu aurais pu me mettre rapidement en grognant. J’aurais pris ta queue pour la branler sèchement. Je mouille en pensant à ta bite effectuant son service. Disponible pour me baiser, répondant à mon caprice.
Prépare ta queue, elle va avoir du travail demain . J’aimerais, d’ailleurs, te trouver travaillant dans la cuisine. Je me tords en pensant à ton affairement servile.
Je te poserai quelques questions concernant ta nourriture. Je te débraguetterai doucement. Tu sais que je ne me gêne pas pour te déculotter quand l’envie m’en prend. Il faudra que tu te plies à un examen long et minutieux de tes couilles et de ta bite. Tu te laisseras faire en pensant " Madame ne laisse rien au hasard. Elle veille sur tout : elle dirige aussi bien sa maison que ma bite, sa bite puisqu’elle en est propriétaire. " Je te remettrai les achats que j’ai fait pour toi. Tu auras deux nouveaux slips. Tu me remercieras très poliment. Tu exprimeras une joie de petit paysan émerveillé.
Tu me baiseras ensuite sur le lit. Je te donnerai mon cul à genoux. Tu pourras alors m’insulter pour te venger. Tu me donneras tout ton foutre en m’appelant : pute, salope, garce, pourriture.
Tu éjaculeras en entendant ces mots : " Finis ton travail, ordure ! "
A lundi,

Sophie. »



[...]

XIV. — « Chéri,
Je voudrais qu’il fasse sombre. Que le rideau soit tombé, métallique, précis et sec. Que je m’apprête à régler mes comptes avec ta queue. Que tu y passes. Que tu arrives soumis, prêt à dégorger ton foutre d’animal. Tu veux être examiné, palpé, retourné, tu le seras. Farouchement. J’aime ça . Tu vois, je suis une bonne bouchère avide et sévère. Ton foutre, je le veux. Je l’exige . Que tu me coules dans la bouche et sur le cul me plaît. Je me tords et t’aime de me faire tordre. C’est tellement difficile de me faire trembler de rage et d’envie. Ce rôle de bouchère, je l’adopte, je me moule en lui avec volupté, il me convient. Il n’y a pas un cri de vulgarité, un désir bas et noir que je ne puisse lancer ou proférer. C’est bien moi qui suis sordide et vicieuse. Il suffit que tu m’excites. Oui, rien n’est plus divin que de se sentir âpre et vicieuse. Ma mouillure te le dit chaque fois. Je mouille de te voir, de t’entendre. Je triomphe de mouiller chaque fois. C’est un triomphe d’animal. Quelle joie !
J’aime ta queue follement. Je l’aime, je l’aime vraiment.
Je suis heureuse de vous aimer. Mon amour pour vous est parfait . J’ai toujours voulu vous aimer — même dans mon enfance. Et maintenant, je vous aime comme une grâce et un défi. Tant mieux !

Sophie. »



Voilà... Je la regarde dans l’ombre, assise sur le fauteuil, les jambes croisées... Elle est allée se déshabiller dans la salle de bains, elle a mis sa blouse blanche opératoire. Gynécologue, chirurgienne, anesthésiste, pharmacienne, professeur de physique, laborantine ou tout simplement bouchère. Une religieuse d’aujourd’hui... L’anti-star, la fonctionnaire sécurité sociale exemplaire... Elle sort son étui à cigarettes d’argent, elle fume lentement, la tête rejetée en arrière. Le temps n’existe plus. L’existence n’est plus que du temps. [6] Il est vraiment retourné et retrouvé, le temps, dilaté, concentré, vaporisé aux quatre coins de ses fantasmes et des miens, autrefois, petits détails d’autrefois, enfance oisive, sensuelle, peureuse, à la campagne ou en ville, en province, là où les journées ne vont nulle part, reviennent sans fin sur elles-mêmes, finissent toujours par aboutir au moment présent, lumineux et vide. Il était une fois. [...] »

Portrait du Joueur (Gallimard, 1984, p.133-141).

*



art press 89, février 1985. Zoom : cliquez l’image.



Dans le numéro 89 d’art press (février 1985), Jacques Henric consacre un long et bel article à Portrait du joueur sous un titre qui reprend une phrase du livre : "Le roman où tout est vrai".

Henric écrit :

« [...] Un des éléments essentiels du livre est constitué par un personnage femme, Sophie, par les lettres tout à fait inconvenantes, obscènes, qu’elle destine au narrateur, et par les scénarios érotiques froidement et passionnément concoctés entre eux deux. C’est une manière, explique le narrateur qui note sèchement le déroulement des opérations, de déjouer les manipulations sexuelles dont tout sujet humain est à chaque instant l’objet "stupide" et "hébété".Le jeu, c’est aussi la mise en place de l’artifice, l’éclairage porté sur la fonction du masque, de la dissimulation, du semblant, dans la recherche de la vérité. [...] »


Beaucoup de photos du jeune Philippe (en 1938, 1943, 1947, 1957 ; avec sa mère, ses soeurs, en premier communiant) mais, exceptionnellement, pas d’interview de l’auteur.
A la place un entretien avec le personnage-clé du roman : SOPHIE, précédé d’une courte présentation par Jacques Henric.
Fiction ? Réalité ? En tout cas le roman continue.

« Un entretien avec Sollers ? On en avait fait un lors de la parution de Femmes. Si on trouvait autre chose... Je ne sais plus qui, à art press, a lancé l’idée : et si on faisait un entretien avec un des personnages du livre, la femme, Sophie... On sait ce que Sollers pense de ses "héroïnes", mais, elles, que pensent-elles de lui ? Et si cette Sophie n’existait pas ? Si elle n’était qu’un pur fantasme de Sollers ? " le roman où tout est vrai ", écrit-il ; alors-là, il serait pris la main dans le sac... La proposition semble accrocher tout le monde. Je la communique aussitôt à Sollers. D’emblée réaction enthousiaste : " formidable ", " très bonne idée ", " je m’occupe d’organiser ça ", " je vous rappelle "... Les jours passent. C’est nous qui rappelons Sollers. Il se fait plus vague, plus réticent : " pas facile à faire ", " est-ce vraiment une bonne idée ? "... J’insiste. Sollers ne dit pas non mais propose de faire lui-même l’entretien. Je lui objecte que ça ne paraîtra pas très crédible, que ce soit quelqu’un d’art press qui le fasse et hors de sa présence, sinon qu’il est préférable d’abandonner l’idée et de se rabattre sur une interview de lui. Le doute alors s’est installé en nous : cette Sophie était bien une fiction... A nouveau les jours passent, puis le 22 décembre je prends un verre, au Pont-Royal, avec Sollers qui m’annonce : " bon, c’est fait, la fille est d’accord. Elle sera à Paris demain et après-demain. Elle vous attend à son hôtel, vers onze heures, la veille de Noël, juste avant qu’elle ne reparte à Genève ".
A onze heures juste, j’entre dans le hall de l’hôtel de Montparnasse. Madame (...) vous attend. Chambre 32, troisième étage.
Elle finit de ranger sa valise. Elle paraît pressée. " Vous voulez prendre quelque chose ? " Aucun accent suisse ; la voix est belle, bien timbrée. " Non merci ". Elle est vêtue d’un tailleur gris, strict mais plutôt chic ; je dirais Saint-Laurent. Elle s’assoit sur le bord du lit, croise les jambes et attend. »
*


Entretien avec Sophie

«  Vous allez bien ?

Mais très bien.

Vous n’êtes pas gênée de cette situation ?

Un peu... C’est plutôt amusant quand même.

Vous avez lu le livre ?

Oui.

Vous pouvez en dire quoi ?

Il m’est difficile de penser que c’est seulement un livre... Cela dit, je le trouve très beau, très émouvant. (Elle sourit après chacune de ses réponses. Je la regarde avec un peu trop d’insistance et j’ai l’impression que ça l’agace un peu. C’est vrai qu’au premier abord, elle ne paie pas de mine. Le portrait qu’en fait Sollers est plutôt juste. C’est peu à peu quand elle parle, bouge, rit, qu’on sent qu’il y a autre chose sous le vernis de la femme un peu mondaine. Cela dit, elle est tout de même plus grande et moins fragile que je ne l’imaginais à lire le Portrait du Joueur. Mais le raffinement, l’ironie, la grâce, le regard sombre et appuyé, oui tout y est...)

Un film qu’on vivrait


Vous dites : pas seulement un livre. Pourquoi ?

Parce qu’il me semble qu’on oublie l’écriture. On a l’impression que ça se passe directement, là, devant vous, tout de suite. Je ne lis pas beaucoup de romans, mais celui-là a l’air de sortir de la page, d’être une sorte de film qu’on vivrait. Il est vrai que je suis mal placé pour en parler.

Vous êtes vraiment médecin ?

Oui.

Vous ne lisez pas beaucoup ?

Vous savez, j’ai une formation plutôt scientifique... Mais je viens de lire L’amant de Marguerite Duras.

Un grand roman, non ?

Pas mal. (Elle hésite, décroise ses jambes qu’elle a très belles). C’est un livre à mettre entre toutes les mains (rires). C’est intéressant de voir où en étaient les choses en 1940.

Vous aviez lu Femmes quand vous avez connu Sollers ?

Non... Il m’a dit qu’il était écrivain, mais je n’y ai pas fait particulièrement attention sur le moment.

Vous ne vous êtes donc pas doutée que vous alliez devenir un personnage de fiction ?

Est-ce qu’une relation amoureuse n’est pas de toute façon une fiction ? Bien entendu, je ne pouvais pas prévoir que des détails aussi intimes se retrouveraient publiés... D’abord, cela m’a fait très peur. Mais maintenant je me dis qu’après tout tout le monde n’a qu’à en faire autant.

Ce qui est raconté est donc vrai ?

Rigoureusement.

Y compris les Lettres ?

Surtout les Lettres !

« Sophie, dans Portrait du Joueur, c’est Sophie. Ce n’est pas un personnage abstrait... Il y a des lettres, des dialogues, tout cela est très référentiel.

Ce sont de vraies lettres ?

Ah ! De vraies lettres, si l’on en est capable ! Ce n’est pas évident. Cela a beaucoup choqué à l’époque. Beaucoup de gens m’ont dit que je les avais inventées. Ce n’est pas vrai...

On a probablement eu du mal à accepter l’idée que cela vienne d’une femme. La notion de désir féminin est encore très taboue...

Voilà ce qu’il fallait démontrer. »

Entretien avec Irène Salas, Sorbonne, 2002

« Ces lettres sont authentiques, ce que personne n’a voulu croire (surtout les experts autoproclamés en érotologie). Eh oui, elles sont réelles, et les jeux qu’elles décrivent ont bel et bien eu lieu dans une discrétion absolue. »

Un vrai roman, Plon, 2007, p.137.


Faire semblant de faire semblant


Ça paraît difficile à croire.

Vous avez été choqué ?

Non, bien sûr. Mais je suis surpris qu’une femme ait cette liberté-là. Les idées de scénarios sexuels, les mots employés, on pourrait penser qu’il s’agit d’une mise en scène de Sollers dans laquelle vous vous êtes glissée ?

Non. Je crois que c’est plutôt le contraire. C’est quelqu’un qui écoute beaucoup, vous savez... Il est persuadé qu’il y a un malentendu radical entre les hommes et les femmes et que c’est précisément cela qu’il est amusant de jouer. La couleur générale, le "domestique", le "cobaye", le "garçon boucher", le "jardinier", l’ "opéré", les histoires de "cuisine", et peut-être surtout la rentabilité associée à l’acte sexuel, viennent entièrement de moi, j’en suis sûre.

Et vous en avez été consciente ?

Ah oui ! (Elle se fait véhémente). Vous ne pouvez pas savoir à quel point les femmes s’ennuient. S’ennuient de faire semblant à longueur de temps. Il y a des moments où je me dis que si ça se savait vraiment le monde exploserait ! Arriver à faire semblant de faire semblant, ce serait le remède. Mais les hommes n’y ont aucun intérêt. Et les femmes ont intérêt à ce que les hommes soient dupes.

Mais vous parlez comme Sollers...

(Elle retire ses lunettes et les poses sur le plateau du petit déjeuner. A partir de ce moment, son débit de voix s’accélère). Je crois plutôt que c’est lui qui est un bon reporter .

Vous dites que toutes les femmes s’ennuient. C’est peut-être vrai seulement de votre milieu ?

Vous oubliez que je suis médecin... J’examine et j’entends beaucoup de monde, d’origines très diverses. Difficile, à partir de là, de se faire la moindre illusion...

Le livre va donc paraître. Est-ce que vous ne craignez pas qu’il soit lu par vos proches ? Je suppose que votre mari, par exemple, n’est pas au courant ?

Mon mari, comme vous l’avez vu, n’est pas français. Ça m’étonnerait beaucoup qu’un roman français retienne son attention.

Vous avez des enfants ?

Non.

Si vous en aviez, est-ce que cela changerait quelque chose à votre vie ?

Je ne crois pas. J’ai l’habitude de me vivre entièrement double.

Vous voulez dire par là que vous mentez tout le temps ?

Ça peut vouloir dire aussi que je dis tout le temps la vérité. A demi. (Rire). Toutes les femmes me comprendront.

Vous, vous êtes Française ?

Oui. De Paris.

Vous avez eu une éducation bourgeoise ?

Bourgeoise, conservatrice, catholique, tout ! (Rire).

Vous connaissez le milieu artistique ? littéraire ?

Pratiquement pas.

Avec la parution du livre, quelque chose va changer dans votre comportement ?

Sur le fond, je ne pense pas. Mais il est probable que l’histoire des "lettres" est désormais terminée. En revanche, j’ai d’autres idées.

Lesquelles ?

J’aimerais pousser plus loin le scénario du "bordel pour femmes".

Vous pensez que ça peut exister ?

Ça existe. C’est même en plein développement.

Des femmes payant ?

Absolument. C’est une ivresse nouvelle.

La formation des hommes


Vous y avez goûté ?

J’y pense. Mais le grand problème est le manque de formation des hommes. C’est dommage.

Vous voulez dire dire qu’ils ne sont pas tous comme Sollers ?
(Sourire à nouveau. Son air timide a complètement disparu. Va-t-elle devenir nettement effrontée ? Non. Elle garde son allure distante, ironique...)

C’est vrai qu’il a une sorte de vocation.

Vous pouvez préciser ?

Il me semble qu’il l’écrit très bien... En long et en large... L’essentiel est sans doute de pouvoir aller à chaque moment dans le sens du désir de l’autre. Du désir comptable, n’est-ce pas. Le seul qui compte. C’est un peu comme la médecine, en somme.

Comme la psychanalyse ?

C’est une façon d’être qui devrait être évidente pour des gens psychanalysés. Le malheur, d’après ce que j’en sais, c’est qu’ils ont tendance à rester toute leur vie en psychanalyse. En train de ruminer leur psychisme. C’est comme si personne ne faisait attention au corps direct. Et surtout à la façon d’en parler. D’en discuter.

L’érotisme est surtout verbal ?

Il me semble qu’il devrait l’être. C’est fou ce que les hommes ont de la difficulté à parler, non ?

Ah bon, pourquoi ?

Mais parce qu’ils s’imaginent trop que les femmes sentent quelque chose. Même les homosexuels masculins croient ça. C’est drôle. Ils ont le plus grand mal à considérer qu’une femme est d’abord quelqu’un qui n’éprouve rien "naturellement". Il faut de la mise en scène, de l’abstraction, de l’artifice. Du jeu, quoi !

Vous connaissez des homosexuels ?

J’en ai souvent en consultation. Ils me parlent.

Vous avez revu Sollers ?

Oui. Une des dernières rencontres avec lui, il m’avait donné rendez-vous dans une église à Paris. J’avais son manuscrit avec moi. Je venais de le lire. Par hasard, cette après-midi là, il y avait un enterrement. Je lui ai rendu son roman pendant l’office. Avec un petit mot citant l’un des passages codés du bouquin, vous savez, un de ces messages qu’on entendait pendant la guerre, paraît-il, à radio-Londres. La phrase était : " Les renards n’ont pas forcément la rage ". On était en train de dire la messe. C’était très beau. »

Propos recueillis par Jacques Henric.

*

VOIR AUSSI :

Portrait du Joueur
Les Identités Rapprochées Multiples , Portrait du Joueur
Misogyne, moi ?, Portrait du Joueur
Françoise Verny alias Olga Maillard , Portrait du Joueur
Critique , Portrait du Joueur


[1Une autre Sophie dans Femmes (p.80) : « Ainsi pour S. qui a commis la faute impardonnable avec une polonaise... Charmante, d’ailleurs... Une amie de Deborah... Sophie... Mince, blonde... Comédienne... Circonstance aggravante, dans le cas de S. qui, en lui-même, était déjà une bonne affaire pour le sens national féminin... »

[2Ph. Sollers, Sade encore : " La philosophie française ? C’est très simple : tout y est dédié à l’éducation des femmes. A partir de là, les problèmes sont considérés comme résolus. " La mère en prescrira la lecture à sa fille "... De Sade à Goethe, on peut mesurer la disparition de Sophie, l’avènement de la Sophia émotive et cosmique. "
Un peu plus tôt, un philosophe français, Denis Diderot, rencontrera une Sophie qui deviendra célèbre grâce aux lettres qu’il lui écrivit : Sophie Volland.
Quelques décennies plus tard " Les malheurs de Sophie " de la Comtesse de Ségur feront, c’est le cas de le dire, un "malheur", et durable.

[3TÜBINGEN ? C’est la ville du "poète des poètes" : Friedrich Hölderlin (1770-1843). C’est en effet à l’Université de Tübingen (créée en 1477) qu’il a fait ses études et connu Hegel et Schelling. Il y a ensuite passé les 36 dernières années de sa vie. La tour Hölderlin se trouve sur les bords du Neckar (cf. Studio).

[4Ingrid Leysen, Portrait du joueur, p 51 : « Ma belle hollandaise...On s’était rencontré à une réunion d’écrivains, à Amsterdam... Moi, vingt-deux ans, elle trente huit... Elle venait de s’installer à Paris... On ne s’est pas beaucoup quittés depuis cette époque...Elle a ses limites, c’est sûr, mais il n’y a vraiment que sur elle que je peux compter dans le secret des secrets... ». 22 ans, 38 ans : on reconnaît sans peine Dominique Rolin.

[5Norma — Julia Kristeva — est la femme du narrateur.

[6C’est moi qui souligne. A.G.

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2 Messages

  • Alma | 30 mai 2010 - 03:40 1

    Dans l’entretien de Jacques Henric avec Sophie, on peut comprendre le soupçon que celui-ci exprime quant à la possibilité « d’une mise en scène de Sollers » dans laquelle elle, Sophie, se serait « glissée »... Elle a beau le nier, et croire que tout vient entièrement d’elle, Philippe Diamant (le narrateur du roman Portrait du joueur) précise tout de même à propos du scénario des séances sexuelles : « On a mis ça au point peu à peu. » (Portrait du joueur, p. 109)
    Et c’est lui qui mène le jeu malgré les allures égalitaires dont se pare le scénario... En effet, si c’est au partenaire féminin que revient la tâche de trouver « la phrase sans aucun rapport », le « message féminin qui doit déclencher l’éjaculation », si c’est à elle de décider aussi du « moment » où cette phrase sera prononcée, et si l’homme « informé à l’avance, doit s’y conformer à la lettre » (Portait, p. 150), il faut pourtant bien admettre que Sophie reste quand même celle qui « apprend » du narrateur Philippe Diamant : « En restant quelques heures seule dans une chambre au coeur d’une ville énervée, absurde, avec un partenaire imprévu qui lui apprend, ou l’aide, à être seule comme elle ne l’a jamais été non plus. Enfin seule. Unique en son genre. » (Portrait, p. 143)
    Aucun doute ne peut subsister quant au rôle de mentor que Philippe Diamant assume quand on lit ceci : « c’est à ce propos [la phrase sans aucun rapport] que j’ai eu le plus de mal avec Sophie, d’ailleurs. » (Portrait, p. 149)
    Tout aussi jouisseuse que le narrateur lui-même, y compris et pourquoi pas surtout grâce au langage, cette chère Sophie. Épistolière décidée, elle a pu croire, à tort, qu’elle menait le jeu...


  • V.K. | 16 août 2007 - 17:53 2

    Lettres de Portrait du Joueur : je tremblais en les recopiant à a machine. Etonnant nous dit Sollers dans Carnet de nuit, Gallimard, Folio, p. 79.
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