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Mozart avec Sade (VI)

radio, mai 1983 (archives sonores : une exclusivité pileface)

D 5 janvier 2009     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



L’amour le plus grand, le plus sûr, pourrait s’accorder avec la moquerie infinie. Un tel amour ressemblerait à la plus folle musique, au ravissement d’être lucide.
Georges Bataille, Sur Nietzsche [1]


Entendre, c’est voir.
Martin Heidegger [2]

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Sade par Man Ray
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Mozart par Lange
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Textes :
Sollers, Sade dans le texte
Sade, La philosophie dans le boudoir

Mozart :
Quintette en sol mineur K. 516 par le quatuor Julliard
Concerto pour piano en mi bémol majeur K. 482, dir. Vladimir Ashkenazy
Symphonie n°40 en sol mineur K. 550, dir. Carla Maria Giulini
Cosi fan tutte, dir. Collin Davis
Quatuor en ut majeur K. 465, Les dissonances, par le quartetto Eskenazi
Quintette avec clarinette en la majeur K. 581, François Etienne, clarinette, avec le quatuor Vegh [3].

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Sade dans le texte

Lors de l’émission du 5 mai 1983 Sollers lit des extraits de Sade dans le texte qu’il avait publié 16 ans auparavant dans le numéro spécial que Tel Quel avait consacré à La pensée de Sade (TQ 28, hiver 1967 [4]).

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« En effet, tant que le crime n’est pas associé explicitement à la jouissance, il reste sous le règne de la causalité : le crime de dépense sexuelle, au contraire, celui qui ne saurait être motivé (la sexualité n’est pas une cause puisqu’elle est le fondement même, inconscient, du processus causal), démotive la vertu, démasque et stérilise le discours jusqu’en sa racine : en face de lui, c’est l’horreur sacrée. Le discours vertueux — et finalement le discours dans son ensemble, tout discours ayant partie lié avec la vertu — repose sur l’enchaînement cause/effet, sur la motivation (la valeur) [5]. Or, pour Sade, dès que le plaisir est en jeu tout se vaut ou, plus exactement, seul ce qui procure du plaisir est justifié comme valeur provisoire, objet qui devient une figure de l’algèbre et de la grammaire de ce contre-discours actif du plaisir : " Il n’y aurait pas à balancer même entre une dragée et l’univers. »

« Ce qui n’a pas été pardonné à Sade, c’est peut-être moins l’apologie explicite du crime de plaisir, que d’avoir osé rendre le discours perméable à l’élément qui, par un statut intérieur au langage, passait pour ne pas pouvoir être dit. C’est peut-être d’’avoir montré clairement, une fois pour toutes, que le langage n’avait " rien à dire " et que l’expressivité sous toutes ses formes relevait de l’organisation névrotique ; nous prélevons sans fin le " quelque chose à dire " (le quelque chose à penser) sur une dissimulation et un refoulement fondamentaux et, de même que pour chacune de nos actions, " presque toujours, sans qu’on s’en doute, le sentiment de lubricité dirige ces matières  ».

« Or, dit Sade, " je veux bien faire des crimes pour favoriser mes passions, aucun pour servir celle des autres ».

« En ce sens le monstre sadien — qui est, ne l’oublions pas, un monstre écrit — se donne comme réalisation la littéralité intégrale : il est celui qui dit ce qu’il fait et fait ce qu’il dit — et jamais rien d’autre . Il est celui qui n’a pas d’ habit et dont la nudité renvoie immédiatement à une pensée tracée [6]. C’est en fait un lieu plus qu’un personnage, un lieu où les extrêmes se touchent et se neutralisent dans une sorte d’explosion noire qui, en son intérieur, est jouissance extatique, en son extérieur destruction sans retour mais en somme quelque chose qui n’appartient plus à la distinction intérieur/extérieur, un milieu intermédiaire entre l’éruption solaire et la consumation des corps, la loupe qui fait converger les rayons du plaisir sur un point précis jusqu’à leur donner une force d’autant plus meurtrière qu’elle est plus égarante, et cela avec un calme égal à la crise qu’il se donne jusqu’à la mort. Le " coeur" du pervers est donc insondable : il n’est rien à quoi on puisse le ramener et le comparer, car c’est lui qui décide, c’est lui qui explique, c’est lui qui tue. Il est sans pareil, sujet absolu ; il est celui qui a vaincu le miroir narcissique et, par conséquent, la croyance à la fraternité avec son semblable. Il n’a rien de commun avec qui que ce soit et s’il procède à des massacres d’innocents son plaisir ne sera pas moindre de massacrer aussi des pervers, c’est-à-dire aussi bien des sujets que des objets, tendu qu’il est vers un passage à la limite qui l’entraîne, au-delà de tout paradoxe, dans une série toujours plus accrue de retournements, de coups de théatre où il vise à être, dans chaque scène, ce qui renverse le jeu et jouit du renversement lui-même. »

« C’est pourquoi nos jugements sur Sade nous jugent, c’est pourquoi ses livres sont un piège permanent et sûr : illisibles à force de clarté, formant une jungle de signes parfaitement évidents et indéchiffrables, l’entier et aveugle crédit que nous accordons d’emblée à ce qu’ils nous montrent est ici une preuve que nous prenons sans doute les détails de ces livres pour ces livres eux-mêmes et en quelque sorte obligatoirement la partie pour le tout. »

« Le jugement de la foudre qui, à la fin de Juliette, tue la névrose, c’est-à-dire Justine, achève la narration sadienne et la fige dans une intemporalité mythique. Cet éclair, c’est le paraphe de l’écriture mettant un terme sans fin à la dualité du bien et du mal, c’est lui qui annonce la résolution de " tout dire " que la Perversion reconnaît finalement comme étant sa tâche. »

« Ecrire dans le seul but de détruire incessamment les règles, les croyances qui cachent l’écriture du désir, écrire non pour exprimer ou représenter (sinon c’est la chaîne de la superstition, des "causes" ; la "littérature" au sens névrotique, c’est-à-dire qui prétend toujours se référer à un monde réel ou imaginaire extérieur à elle, à une vérité qui la doublerait, à un sens qui la précèderait), mais pour détruire à la fois la vertu et le vice, leur complicité, par un crime à tel point cause et effet de lui-même qu’il ne puisse plus être caractérisé ; écrire est alors un crime pour la vertu comme pour le crime [7]. »

« Je voudrais trouver, dit Clairwill, un crime dont l’effet perpétuel agît, même quand quand je n’agirais plus, en sorte qu’il n’ y eût pas un seul instant de ma vie, ou même en dormant, où je ne fusse cause d’un désordre quelconque, et que ce désordre pût s’étendre au point qu’il entrainât une corruption si générale ou un dérangement si formel, qu’au-delà même de ma vie l’effet s’en prolongeât encore. »

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La philosophie dans le boudoir

Sollers lit aussi cet extrait de La philosophie dans le boudoir :

« L’inceste est-il plus dangereux ? Non, sans doute ; il étend les liens des familles et rend par conséquent plus actif l’amour des citoyens pour la patrie ; il nous est dicté par les premières lois de la nature, nous l’éprouvons, et la jouissance des objets qui nous appartiennent nous sembla toujours plus délicieuse. Les premières institutions favorisent l’inceste ; on le trouve dans l’origine des sociétés ; il est consacré dans toutes les religions ; toutes les lois l’ont favorisé. Si nous parcourons l’univers, nous trouverons l’inceste établi partout. Les nègres de la Côte du Poivre et de Rio-Gabon prostituent leurs femmes à leurs propres enfants ; l’aîné des fils, au royaume de Juda, doit épouser la femme de son père ; les peuples du Chili couchent indifféremment avec leurs s ?urs, leurs filles, et épousent souvent à la fois la mère et la fille. J’ose assurer, en un mot, que l’inceste devrait être la loi de tout gouvernement dont la fraternité fait la base. Comment des hommes. raisonnables purent-ils porter l’absurdité au point de croire que la jouissance de sa mère, de sa s ?ur ou de sa fille pourrait jamais devenir criminelle ! N’est-ce pas, je vous le demande, un abominable préjugé que celui qui paraît faire un crime à un homme d’estimer plus pour sa jouissance l’objet dont le sentiment de la nature le rapproche davantage ? Il vaudrait autant dire qu’il nous est défendu d’aimer trop les individus que la nature nous enjoint d’aimer le mieux, et que plus elle nous donne de penchants pour un objet plus elle nous ordonne en même temps de nous en éloigner ! Ces contrariétés sont absurdes : il n’y a que des peuples abrutis par la superstition qui puissent les croire ou les adopter. La communauté des femmes que j’établis entraînant nécessairement l’inceste, il reste peu de chose à dire sur un prétendu délit dont la nullité est trop démontrée pour s’y appesantir davantage ; et nous allons passer au viol qui semble être au premier coup d’ ?il, de tous les écarts du libertinage, celui dont la lésion est le mieux établie, en raison de l’outrage qu’il paraît faire. Il est pourtant certain que le viol, action si rare et si difficile à prouver, fait moins de tort au prochain que le vol, puisque celui-ci envahit la propriété que l’autre se contente de détériorer. Qu’aurez-vous d’ailleurs à objecter au violateur s’il vous répond qu’en fait, le mal qu’il a commis est bien médiocre, puisqu’il n’a fait que placer un peu plus tôt l’objet dont il a abusé au même état où l’aurait bientôt mis l’hymen ou l’amour ?
Mais la sodomie, mais ce prétendu crime, qui attira le feu du ciel sur les villes qui y étaient adonnées, n’est-il point un égarement monstrueux, dont le châtiment ne saurait être assez fort ? Il est sans doute bien douloureux, etc, etc. »

Sade, La Philosophie dans le boudoir

Français, encore un effort si vous voulez être républicains

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Voir en ligne : les oeuvres du marquis de Sade en ligne


[1O.C., tome VI, p.76.

[2Cité dans Mystérieux Mozart, folio, p.63.

[3

Sur le Quintette avec clarinette, lire notre article Un coup de clarinette peut abolir le hasard.

[4Les textes de ce numéro ont également été publiés, en 1967, à la fin du Tome XV de l’édition définitive des Oeuvres complètes du Marquis de Sade Au Cercle du livre précieux. Edition établie par Gilbert Lely " sur les originaux imprimés ou manuscrits " dans laquelle nous avons puisé certaines des illustrations de notre série sur Sade.

[5

LA CAUSE

Sujet de réflexion et de mise en question fréquent chez Sollers. Pas question de servir ou de se soumettre à la moindre Cause. D’où les malentendus fréquents.

Qu’est-ce qu’une cause ? Selon le dictionnaire :
« Cause : n.f. (lat.causa) Ce qui produit un effet, détermine un phénomène ; ce par quoi qqch existe ; origine, principe. Etre cause de, la cause de : être responsable de, être la raison de ; causer, occasionner - Ce pour quoi on fait qqch ; motif, raison - Raison d’une obligation dans un contrat ; avantage matériel ou moral que propose le contractant. Cause d’une obligation, d’une convention - Affaire pour laquelle quelqu’un comparait en justice : plaider la cause de qqn ; la cause est entendue - Etre en cause : faire l’objet d’un débat, être concerné. - Mettre en cause : incriminer. - Ensemble d’intérêts, d’idées qu’on se propose de soutenir. La cause de l’humanité. Souvent iron. La bonne cause. -Faire cause commune avec qqn. - Prendre fait et cause pour qqn : prendre son parti, le soutenir sans réserve. »

Qu’en disait Sade dans Juliette en 1797 ?
« Ceux qui ne font produire à la première cause que le mouvement local des corps, et qui donnent à nos esprits la force de se déterminer, bornent étrangement cette cause et lui ôtent son universalité, pour la réduire à ce qu’il y a de plus bas dans la nature, c’est-à-dire à l’emploi de remuer la matière. Mais comme tout est lié dans la nature, que les sentiments spirituels produisent des mouvements dans les corps vivants, que les mouvements des corps excitent des sentiments dans les âmes, on ne peut avoir recours à cette supposition pour établir ou pour défendre le culte religieux. Nous ne voulons qu’en conséquence de la perception des objets qui se présentent à nous ; les perceptions ne nous viennent qu’à l’occasion du mouvement excité dans nos organes : donc la cause du mouvement est celle de notre volonté. Si cette cause ignore l’effet que produira le mouvement en nous, quelle idée indigne d’un Dieu ! S’il le sait, il en est complice, et il y consent ; si, le sachant, il n’y consent pas, il est donc forcé de faire ce qu’il ne veut pas ; il y a donc quelque chose de plus puissant que lui : donc il est contraint de suivre des lois. Comme nos volontés sont toujours suivies de quelques mouvements, Dieu est par conséquent obligé de concourir avec notre volonté : il est donc dans le bras du parricide, dans le flambeau de l’incendiaire, dans le con de la prostituée. Dieu n’y consent-il pas, le voilà moins fort que nous, le voilà contraint à nous obéir. Donc, quelque chose que l’on dise, il faut avouer qu’il n’y a point de cause universelle ; ou si vous voulez absolument qu’il y en ait une, il faut que nous convenions qu’elle consent à tout ce qui nous arrive et ne veut jamais autre chose ; il faut que vous avouiez encore qu’elle ne peut aimer ni haïr aucun des êtres particuliers qui émanent d’elle, parce que tous lui obéissent également, et que, d’après cela, les mole de peines, de récompenses, de lois, de défenses, d’ordre, de désordre, ne sont que des mots allégoriques, tirés de ce qui se passe parmi les hommes. »

Et Sollers, toujours dans Sade dans le texte , en 1967 :
« Notre naissance a lieu nécessairement dans une culture, dont le rôle est de nous contraindre et de nous faire servir à ses vues, est entièrement fondée sur la notion de cause . Nous sommes forcés d’admettre comme extérieure à nous, comme juge, mesure, garantie, identité suprême, paternité, loi, vérité, Etre, Dieu enfin sous toutes ses formes, une cause qui nous est inculquée par l’éducation et la peur. Nous projetons par conséquent cette formation culturelle en réalité , devant laquelle, sans nous rendre compte que nous en sommes les auteurs obligés, nous abdiquons, nous nous prosternons. [...] C’est donc le nihilisme qui est à l’oeuvre, un idéalisme névrotique qui peut d’ailleurs prendre l’allure d’un pseudo-matérialisme ou idéalisme renversé. »

« Nous ne dépendons pas plus de Dieu que de la Nature, dit Sade, les causes sont peut être inutiles aux effets. »

Ou, dans Sade dans le temps, en 1996 :
« La métaphysique a horreur du vide, les grenouilles vont demander un roi. La Cause, voilà le problème. La "Cause universelle". " Les imbéciles croient qu’une telle cause existe séparément des effets qu’elle produit, comme si les modalités d’un corps pouvaient être séparées de ce corps. " Et encore : " Quel besoin de supposer un moteur à ce qui est toujours en mouvement ? " Mais ce besoin est puissant, et même si personne n’y croit plus, les hommes veulent un moteur divin, ils sont même prêts à s’égorger sur sa définition. " N’admettons jamais comme cause de ce que nous ne comprenons pas quelque chose que nous comprenons encore moins. " C’est pourtant ce que l’humanité n’arrête pas de faire.
Ce qui serait beau, en revanche, ce serait de ramener l’accumulation d’énergie et de temps confisquée par la projection et le culte de cette cause imaginaire, fabuleux stock volé d’au-delà, et de la reverser ici et maintenant en jouissance physique. On a reconnu ici le projet révolutionnaire. Mais ce dernier, en se voulant d’abord social, en posant un principe d’égalité et de fraternité entre les hommes réitère, à l’horizontale, si l’on peut dire, l’erreur transcendantale (le culte de la Raison ou de l’Etre suprême sont des imitations.). »
(p.30)

Mais aussi, en 1997, dans Studio, repris dans La parole de Rimbaud  :
« En réalité, l’obsession générale est qu’il y ait une Cause, peu importe laquelle : divine, familiale, sociale, cosmique, biologique, ethnique, économique. Il faut qu’une causalité surplombe et explique le reste, que le général englobe le particulier. Vous là, en revanche, vous avez un je-ne-sais-quoi, un truc, une expression, un nimbe, un air, un geste, une odeur, un cartilage, un poil, un presque rien impalpable, mais insolent, qui met en cause la Cause. Ce n’est pas une question de beauté, de laideur, quoique plutôt très beau et plutôt très laid, de ce côté-là, se rejoignent. L’interpellation physique n’est pas une affaire physique. C’est votre façon inconsciente de corporer qui est en jeu, votre présence jusque dans vos absences. Votre manière de celluler, de sanguer, de chromosomer, de respirer, de digérer, de résonner, d’écouter, de dormir, de rire, de reculer, d’avancer, de hocher, de regarder, de parler, d’écrire, de remuer, de ne pas bouger, de rêver. Votre sommeil, surtout, est suspect, comme si vous étiez né pour avoir plusieurs vies. Rimbaud : « A chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues. Ce monsieur ne sait ce qu’il fait, il est un ange. Cette famille est une nichée de chien. Devant plusieurs homme, je causai tout haut avec un moment d’une de leurs autre vies. Ainsi j’ai aimé un porc. »

Ou encore, toujours dans Studio  : « Comme c’est bien de mentir, de jouer la comédie et de se le dire, de n’aller nulle part ensemble, d’être séparé à jamais. Quel défi, quelle réfutation du programme de la servitude fondé sur le malheur prétendument indépassable de la fumeuse condition humaine. Quelle gifle à la pseudo-Cause, au pseudo-Dieu. Moi, issu d’un hasard, et toi, issue d’un autre hasard. Partout, autour de nous, fausses identités, fausses croyances, faux agenouillements, fausses valeurs, couples menteurs. Rions, oublions. »

[6Dans le texte original : " à une parole ".

[7Dans le texte original, cet extrait clôt le texte. La citation de Sade qui suit se situe quelques paragraphes avant.

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