vous etes ici : Accueil » THEMATIQUES » Sollers et la littérature » François Mauriac, Correspondance intime
  • > Sollers et la littérature
François Mauriac, Correspondance intime

D 11 septembre 2012     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Cher François Mauriac...

La dernière lettre que j’ai reçue de vous date de 1968, deux ans avant votre mort. Je ne sais pas si, dans les événements de cette année-là, j’ai eu le temps de vous répondre. Je l’espère. Mais il n’est pas trop tard, puisque vous êtes là, à l’écoute, depuis votre paradis auquel votre foi croyait. Foi étrange, constante, maintes fois réaffirmée, et qui a fait de vous, à la surprise générale, la conscience d’un siècle en folie. Vous avez toujours eu raison en politique, et notre basse époque, qui veut tout oublier, ne l’admet pas volontiers. On va donc vous chercher des poux dans la tête, c’est-à-dire, sans arrêt, votre problème « sexuel ». Quelle tarte à la crème ! « Homophile », sans doute, mais « homosexuel », non. Vous n’aviez pas un corps pour ça, la sexualité vous dégoûtait, vous avez passé beaucoup de temps, fasciné par Gide, à vous demander comment il faisait, lui, pour courir partout. « Triste humanité obsédée ! Ce que je leur reproche, ce que je me reproche, ce qui est notre vice à tous, c’est l’obsession sexuelle : nous sommes obsédés et obsédants. La religion hiérarchisait les puissances de l’homme ; quelle sagesse ! Aujourd’hui, l’instinct est le premier servi, il nous guide, il guide même nos maîtres. Nous sommes gouvernés par des sexuels, j’en mettrais ma main au feu. »(1924)

Cher Mauriac, les catholiques de ces temps anciens vous trouvaient sulfureux, et ils n’avaient pas tort. Votre point fort, c’est l’analyse, inégalée et implacable, de l’étouffoir maternel : « Le Nœud de vipères, Genitrix, La Pharisienne. Personne n’a compris comme vous la nature d’une empoisonneuse. Il fallait appeler Poison votre roman Thérèse Desqueyroux (je l’ai relu récemment, c’est vif, rapide, de la première à la dernière page). On trouvait que vous aviez le goût du péché ? Non, non, répondez-vous, pas le « goût », le « sens ». Le « péché », pour reprendre ce mot auquel plus personne n’attache d’importance, n’est pas principalement sexuel, mais historique, criant, mondial. C’est là, cher ami, que vous triomphez : guerre d’Espagne, Vichy, Moscou, colonialisme, torture en Algérie, rien de la bêtise et de la bestialité criminelle ne vous échappe. En 1940, dans Malàgar occupé par les nazis, vous avez déjà eu, à propos de la croix gammée, cette formule sublime : « Une araignée noire gorgée de sang. » « Ici, nous sommes occupés par le Kommandant. Il vient s’asseoir en face de moi dans mon vieux salon. Il ne sait pas un mot de français. C’est un SS. Son ordonnance prêche à la cuisine la pire doctrine nazie. La femme de ménage dit : "Il ne lui manque que la soutane". »

Ah, le grand style français, cher Mauriac, comme vous savez le manier, le faire vibrer, le faire mordre ! « L’Académie me dégoûte de plus en plus... L’amour du néant, chez mes confrères, la haine des lettres et de tout ce qui domine atteint une sorte de grandeur ; la plus basse passion politique aussi, le souci de ne laisser entrer que des clients, des gens qu’on tiendra en main. » (1936)

Dès 1938, avec la guerre d’Espagne, vous sentez venir la catastrophe : « Je ne signe plus que les manifestes que je rédige ou auxquels je collabore... Je ne suis plus qu’un vieux chat échaudé et circonspect qui, perché sur une pile de livres éphémères, attend en clignant des yeux le déluge universel. » Drieu vous vante les vertus du fascisme ? Très peu pour vous. Martin du Gard vous accuse d’être communiste ? « Nous n’avons pas à choisir entre les assassins. » Rebatet vous couvre d’injures sexuelles (« décoction de foutre rance et d’eau bénite, oscillations entre l’eucharistie et le bordel à pédérastes ») ? Vous répondez par le mépris. Je vous imagine, cher Mauriac, dans le métro parisien, en train de lire des affiches sur tous les murs annonçant une conférence intitulée « Un agent de la désagrégation. François Mauriac ». « Je suis fier d’être le seul attaqué ainsi dans "Je suis partout". Ils vont finir par me rendre ivrogne, car je vais prendre souvent l’apéritif dans les cafés de la rive gauche depuis qu’ils me l’ont interdit. » Chose rarissime, vous pratiquerez à haute dose le pardon des offenses, en vous opposant résolument aux condamnations à mort (vous êtes, sur la peine de mort, un des seuls Justes, avec Camus). On vous appelle « Saint François des Assises ». Vous écrivez, en 1941, à Chardonne : « Je n’ai aucune haine au cœur, je n’aspire à aucune vengeance, ni contre nos envahisseurs, ni contre ceux qui m’outragent. Je ne savais pas autrefois que j’aimais mon pays comme je l’aime : il a fallu cette honte ; et nous devons vivre avec cette idée fixe de sa libération. »

Cher Mauriac, je me souviens du temps, pendant la guerre d’Algérie, où vous étiez obligé de changer chaque soir d’appartement de peur d’un attentat à la bombe. On vous téléphonait à 4 heures du matin avec des menaces de mort. Vous aviez déjà sur le dos « toute la puissance du capitalisme marocain », après avoir jeté votre prix Nobel dans la bataille. Vous dites que c’est « l’honneur de [votre] vie », et, rappelant la guerre d’Espagne, vous pensez avoir sauvé ainsi « l’honneur catholique ». C’est très vrai, et vous serez toujours détesté pour ça, comme pour votre soutien ultérieur à Mendès France et à de Gaulle. Vous ne plaisez pas plus aux catholiques qu’aux anticatholiques. En 1945, vous écrivez à Gide, alors en Algérie, qu’il y a, à Paris, de nouveaux types intéressants, Camus, Sartre. Vous faites élire l’écrasant Claudel à l’Académie, laquelle, selon vous, devrait accueillir Breton, Aragon, Bernanos et d’autres. Vœu pieux irréalisable, vous le saurez bientôt.

Cher Mauriac, anarchiste masqué, je m’arrête sur une lettre de vous en 1944. Vous lisez une biographie de Nietzsche, et vous explosez : « Je suis ivre de Nietzsche. Quel homme ! Désespoir de n’être que le pauvre type qu’on est. La seule excuse d’un homme de lettres, c’est sa souffrance, son renoncement aux "honneurs". J’aimerais, avant de mourir, mettre le feu aux barils de poudre entreposés dans les caves de l’Institut. La folie finale, quel havre supérieur au gâtisme qui guette les officiels ! Et le mystère de Jésus dans Nietzsche : qu’une certaine négation vaut mieux que certaines adorations ! Que certains refus sont des signes d’un plus profond amour que les adhésions des philistins avares et sournois. Je ramène tout au Christ malgré moi. » Votre ami Paulhan s’étonne de cette référence répétée au Christ. « Parlez-moi plutôt de Dieu », vous dit-il. Vous lui répondez gentiment, mais à quoi bon ?

J’en reviens donc à votre foi : je l’ai vue, sur votre visage, en allant vous voir à l’hôpital, pendant votre agonie. Je ne crois pas avoir jamais veillé un mort, comme je l’ai fait pour vous, dans votre chambre mortuaire, avec, de l’autre côté du lit, votre fils Jean. Vous avez disparu dans une sérénité lumineuse. Et maintenant, rions de tout, cher ami, comme nous l’avons fait si souvent.

À vous.

Philippe Sollers

Le Nouvel Observateur n° 2496, 6 septembre 2012


Correspondance intime

Correspondance intime de 1898 à 1970
(Robert Laffont), 730 pages

Cette part d’indicible » dans les lettres de François Mauriac.

Par Pierre Assouline

Maître d’œuvre de la publication : Sa belle-fille Caroline Mauriac, épouse du journaliste Jean Mauriac, qui avait déjà édité ses volumes de correspondance.
« Autant dire qu’elle connaît bien l’épistolier. Suffisamment en tout cas pour assurer, sans crainte d’être démenti que, contrairement à Gide et à tant d’autres pléiadisés, il écrivait ses lettres simplement et spontanément, sans arrière-pensée de publication. » note Pierre Assouline dans son Blog , avant de poursuivre :

« Je ramène tout au Christ malgré moi » confiait-il en 1944 à Jean Blanzat. Corrigeons : au Christ et à « cette part d’indicible » qui tourmenta sa vie, cette homosexualité plus ou moins refoulée selon le contexte et le destinataire.

[...]

L’épistolier n’est jamais aussi passionnant que lorsqu’il cause boutique, autrement dit : littérature, académie française et tourments de l’âme. L’histoire littéraire n’est pas en reste ; on l’observe en coulisses préparer le lancement du Nrf catholique afin de faire pièce à celle des gallimardeux « dont chaque numéro soufflète Jésus » ; on assiste à ses démêlés, ses déceptions et son soutien à la veille de sa mort avec Robert Brasillach ; on cueille des formules au passage :« Le cynisme est une sincérité au premier degré »

[...]

Si ce précieux volume était muni d’un index des notions citées, nul doute que la grâce arriverait en tête. D’aucuns jugeront cette domination désuète, comme ils jugeront ses écartèlements d’un autre âge ; les mêmes trouveront matière à railler un style trop remarquablement balancé jusque dans le ciselage des saillies, la recherche du mot juste et la chaleur des réconforts à l’adversaire d’hier désormais à terre ; or ce sont ces particularités qui font la grandeur de Mauriac. On n’écrit plus comme cela- hélas ! c’est aussi qu’on ne pense plus guère comme cela. Encore nous faut-il ne jamais oublier que toute lettre est une conversation avec un absent. Lui-même le reconnaissait dans une lettre de 1929 à Gide :« Vous conviendrez que la même phrase rende un son différent selon qu’elle est dite dans le privé ou qu’elle nous est adressée à la face du monde ! »Et puis quoi, il y a quelque chose de rassurant à lire en 1939 sous la plume d’un grand romancier, grand lecteur, grand chroniqueur, grand homme de lettres, qu’il a essayé maintes fois de lire la Divine comédieet qu’il n’y est jamais parvenu, faute d’y avoir compris quoi que ce soit.

Pierre Assouline
9 septembre 2012

*

Bernard Pivot sur Twitter

*

Conférence organisée par le Centre National du Livre

Dans le cadre des conférences de la rentrée littéraire :

Jeudi 11 octobre - 19h30
Rencontre avec Jean-Luc Barré, biographe de François Mauriac, à l’origine de la parution de Mauriac, correspondance intime (Bouquins/Laffont).

Centre National du Livre CNL, Hôtel d’Avejan
53 rue de Verneuil, Paris (7e)
Pour réserver rsvp@centrenationaldulivre.fr
Tél. : 0149546865

*

François Mauriac sur pileface

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
  • Ajouter un document