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Flaubert — L’Égyptien de la famille

Le voyage en Orient

D 1er décembre 2013     A par A.G. - C 4 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



«  On n’a pas assez insisté, à mon avis, sur la découverte fondamentale de Flaubert, son trait de génie, sa passion, sa rage. Sartre a eu tort d’inventer pour lui le rôle d’"idiot de la famille", alors qu’il aura été le premier à sonder ce continent infini, la Bêtise.

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Flaubert par Carjat (collection Bernard Molant).
« La laideur chez les sujets bourgeois doit remplacer le tragique,
parce qu’ils sont incompatibles. »
Lettre de Flaubert à Louise Colet, 29 novembre 1853.
La laideur ? L’élégance, oui ! (A.G.)

De ce point de vue, Flaubert, c’est Copernic, Galilée, Newton : avant lui, on ne savait pas que la Bêtise gouvernait le monde. "Je connais la Bêtise. Je l’étudie. C’est là l’ennemi. Et même il n’y a pas d’autre ennemi. Je m’acharne dessus dans la mesure de mes moyens. L’ouvrage que je fais pourrait avoir comme sous-titre : "Encyclopédie de la Bêtise humaine"."
Bêtise de la politique, bêtise de la littérature, bêtise de la critique, médiocrité gonflée à tout va, il faut dire que la fin du XIXe siècle se présente comme un condensé de tous les siècles, ce qui a le don de mettre Flaubert en fureur. Le pouvoir est bête, la religion est bête, l’ordre moral est insupportable, bourgeois ou socialistes sont aussi imbéciles les uns que les autres, et ce qui les unit tous, preuve suprême de la Bêtise, est une même haine de l’Art.
 »

Voilà ce que Sollers écrivait dans La rage de Flaubert (Le Nouvel Observateur du 20-12-07), en concluant ainsi : «  Autre prophétie pleinement réalisée : "L’importance que l’on donne aux organes uro-génitaux m’étonne de plus en plus." Allons, bon : le sexe lui-même est en train de devenir Bête. »


Emma Bovary est de retour

Flaubert, «  en septembre 1851, [...] entame son attaque frontale contre la machine à censure et l’idiotie des familles : ce sera Madame Bovary. »

Tout cela est loin, a vieilli, pensent aujourd’hui M. et Mme Prudhomme, grands défenseurs des droits de l’homme, de la femme, de l’enfant à tout prix, du « faire famille », du progrès, de la science et de la technique (surtout de la technique). Est-ce si sûr ? Relisons Femmes, ce roman prophétique (1983). Emma Bovary est de retour. M. Homais est devenu un personnage influent.

Elle a cent vingt-cinq ans. Elle aura toujours trente ans. Elle est toujours aussi belle, voluptueuse, mystérieuse. Sa poursuite de l’idéal s’est peut-être assombrie, mais elle reste inébranlable. La province tout entière est montée à Paris. Charles végète comme médecin de quartier, dans un dispensaire. On murmure que la petite Berthe n’est pas de lui. Il n’espère plus aucune satisfaction d’Emma qui, chaque fois qu’il l’approche, fait aussitôt sa migraine. Elle est froide avec lui, maussade au dîner, ne rit d’aucun de ses bons mots, ne manque jamais une occasion de lui répondre par une réflexion pincée à propos de sa mère. L’Apothicaire, lui, a fait fortune. C’est un gynécologue à la mode, il a une clinique dans les beaux quartiers. C’est un membre influent du Parti. Qui ne connaît M. Homais qui a ses entrées au gouvernement ; qui écrit de temps en temps dans les hebdomadaires ; qui défend l’avenir de la science et mène sans désemparer le combat des Lumières ? Certes, ses diatribes dans la presse ne sont plus dirigées contre « ces messieurs de Loyola », encore qu’il ne déteste pas y revenir de temps à autre comme à l’époque de son orageuse jeunesse à Yonville, mais contre les grands monopoles, les multinationales abusives, l’impérialisme américain, la perte de l’identité profonde de son pays. Il reste prudent, cependant. Il n’y a pas lieu de nationaliser sans discernement. Il est plus que jamais pour les expériences nouvelles, la malheureuse affaire de l’opération manquée du pied-bot est oubliée... C’est à la biologie qu’il s’intéresse maintenant. Aux gènes, aux clones, aux greffes, au splendide méli-mélo des substances qui enfin, peut-être, va permettre de créer l’humanité nouvelle. C’est ce qu’il appelle le matérialisme enchanteur de Diderot, son auteur préféré. « N’est-elle pas exaltante, a-t-il écrit dans un article retentissant, cette dernière phase d’un transfert de responsabilités en matière de procréation, de Dieu au prêtre, du prêtre au prince, du législateur au couple, du couple à la femme seule ? » Sa femme, pourtant, bien que féministe convaincue, est un peu réservée sur ce point, comme il sied à un ménage convenable bien qu’audacieux ; mais lui s’enflamme, disserte, s’entoure d’un halo qui sent son alchimie. Il a lu Freud, il est pour (bien sûr), mais savoure en cachette les oeuvres de Jung dont on pourra dire ce qu’on voudra, spiritualiste ou pas, c’est quand même un grand visionnaire. Bien entendu, la Papauté est toujours aussi rétrograde, malgré ses efforts poussifs pour revenir dans le sens de l’histoire (« vous vous rendez compte que c’est à la fin du XXe siècle qu’ils parlent de réhabiliter Galilée ! »), mais sa perte d’influence est totale, du moins dans les nations civilisées, je ne vous dis pas l’Afrique ou l’Amérique latine, ni ces arriérés d’Espagnols, d’Irlandais ou de Polonais... Ce dernier Pape qui vient de l’Est, si vous voulez mon avis, ne peut être, d’ailleurs, qu’un agent soviétique, ou de la CIA, comme disent nos amis de l’Est. Le curé Bournisien, vieil adversaire borné d’autrefois, est battu. Il finit ses jours dans un obscur couvent de banlieue. Quoique de gauche, Homais n’est pas sectaire pour autant. Loin de là. Il réprouve le Totalitarisme sous toutes ses formes, y compris le russe, qui a été longtemps un obstacle à la Science. Il apprécie les positions de son ennemi politique principal, lequel a au moins l’avantage d’être rationaliste et anti-chrétien convaincu, pétri d’humanités, citant Marc-Aurèle à tour de bras, ce qui est voyant mais, tout compte fait, civilisé. Leurs idées sur les manipulations génétiques, d’ailleurs, se rejoignent, bien qu’aboutissant à des applications opposées. Il n’en reste pas moins que, parfois, Homais se surprend à penser des choses horribles dont il repousse fermement en lui-même les possibilités. Par exemple, que les nazis, malgré tout ce qu’on en a dit et qu’il fallait dire, ont eu un certain toupet... Ils se sont peut-être seulement comportés (la chose arrive) en précurseurs fous... Ce sont des petites pensées furtives, des sensations de pensées plus exactement, qui lui viennent quand il est fatigué de l’incroyable timidité humaine alors que l’avenir pourrait être aussi largement ouvert... « Je suis un positiviste heureux », aime-t-il dire. Tous les mois, il donne une consultation gratuite à Emma, l’examine longuement, lui prescrit un cycle de piqûres au cas où elle voudrait disposer librement d’elle-même. Ils parlent de la maladresse de Charles qui, décidément, n’a pas réussi à percer et s’aigrit doucement, surtout depuis la mort de sa mère. « Un cas finalement classique de fixation oedipienne », dit Homais. Emma l’approuve. Elle a depuis longtemps identifié la névrose obsessionnelle de Charles, et elle parle même, après quatre ans d’analyse, de son hystérie en riant... Ce qui n’empêche pas les choses de continuer comme avant. Léon est un jeune député de l’opposition de centre droit, Rodolphe un critique littéraire influent. On ne se donne plus rendez-vous à la cathédrale de Rouen, mais à la Closerie ou chez Lipp. On fait quand même un peu l’amour dans les voitures, le soir. Il y a quelques années, Rodolphe était fou d’échangisme, il emmenait Emma dans des partouzes parfois exagérément populaires. Emma s’y est intéressée pour faire plaisir à Rodolphe, mais s’est vite ennuyée. Les affaires d’argent seront toujours, quoi qu’on dise, les seules affaires. Emma a une vive admiration pour Flaubert, qu’elle préfère nettement aux Diderot ou aux Stendhal d’Homais, cependant ils trouvent tous deux que Sartre, dans L’Idiot de la famille (qu’ils n’ont lu ni l’un ni l’autre), a remarquablement éclairé la maladie de ce pauvre Gustave [1]... Ce que Rodolphe pense également. Le cas de Flaubert est typique. Transparent. Un peu pitoyable. Quand ils pensent au procès contre le roman, ils s’esclaffent comme d’un souvenir du Moyen Age. Comme ces gens étaient ridicules et conventionnels, n’est-ce pas, une telle méprise aujourd’hui est tout simplement impossible. D’ailleurs, il n’y a plus de censure. C’est évident. Le procureur Ernest Pinard a été révoqué depuis longtemps ; il a même été laminé aux élections dans l’Ouest. L’avocat, lui, dont on n’a pas oublié la plaidoirie, Marie-Antoine-Jules Sénard, est devenu proche du garde des sceaux, ce qui n’est que justice... Avez-vous remarqué, aime dire Rodolphe, qui est toujours imprévisible et fin dans ses jugements, que Flaubert doit son acquittement à ses origines sociales ? A la réputation de son père médecin ? Si c’était aujourd’hui, peut-être serait-il condamné ? Éreinté dans toute la presse ? On sourit devant ce paradoxe... Emma, il est vrai, reproche un peu à Flaubert d’avoir décrit la naissance de son amour pour Rodolphe en parallèle avec la description des comices agricoles et des beuglements d’animaux.
Elle trouve ce passage un peu lourd, d’un humour voulu. C’est son côté anarchiste de droite, remarque Rodolphe, ce qu’il faut bien appeler son mauvais goût de vieux garçon impénitent. Mais Emma admire toujours autant le départ en barque avec Léon, si musical ; la promenade de la berline aux rideaux tirés ; les scènes de l’auberge... Autant elle trouve périmée la description de l’église :

« L’église, comme un boudoir gigantesque, se disposait autour d’elle ; les voûtes s’inclinaient pour recueillir dans l’ombre la confession de son amour ; les vitraux resplendissaient pour illuminer son visage, et les encensoirs allaient brûler pour qu’elle apparût comme un ange, dans la fumée des parfums. »

(passage qui, chaque fois, fait se tordre de rire Homais qui y voit une ironie terrible, en même temps que le symptôme naïf de Flaubert, son « Oedipe mal liquidé ») ;
autant elle frémit encore en lisant des phrases de ce genre :

« Elle se déshabillait brutalement, arrachant le lacet mince de son corset qui sifflait autour de ses hanches comme une couleuvre qui glisse. Elle allait sur la pointe de ses pieds nus regarder encore une fois si la porte était fermée, puis elle faisait d’un seul geste tomber tous ses vêtements ; — et, pâle, sans parler, sérieuse, elle s’abattait contre sa poitrine, avec un long frisson. »

Emma trouve qu’on n’écrit plus comme ça aujourd’hui... Qu’il ne faut donc pas s’étonner si le français est en régression dans le monde entier. Qu’aucun écrivain contemporain n’a cette puissance évocatrice. Dites-moi seulement un nom ! Bien sûr, certains éléments ont vieilli (encore qu’elle ait envie, pendant trois secondes, de porter un corset chaque fois qu’elle relit ce passage), mais la scansion, la force tournante de ce point-virgule et de ce tiret... On sent tout, non, dans la suspension savante de ce style... « Quelque chose d’extrême, de vague et de lugubre. »... Et surtout : « Il devenait sa maîtresse plutôt qu’elle n’était la sienne... Où donc avait-elle appris cette corruption, presque immatérielle à force d’être profonde et dissimulée ? »
En réalité, harnachée comme elle est de toute l’émancipation moderne, Emma reste Emma... C’est la même rumination, la même douleur, le même emportement, la même déception devant cette découverte brutale que seule, étrangement, la littérature enregistre : l’absence, en ce monde, d’hommes dignes de ce nom... Pas d’hommes ! Pas un seul ! Tous des fantoches, des lâches, des vantards, des veaux... Sans fin, de nouveau, dans toutes ses réincarnations successives, Emma arrive à cette même et monotone conclusion désespérante... Ils n’ont aucune consistance... Sauf le temps de l’acte, où leur bestialité se révèle ainsi que leur inanité... Leur regard, à ce moment-là, fait peur... Ils sont vraiment tarés à la base... Ce sont tous, au fond, de fausses Emmas... Des imposteurs... Des schémas... Pourquoi faut-il qu’on ait besoin d’eux ? Est-ce si sûr, d’ailleurs ? Finalement, il n’y a qu’Homais de vraiment sérieux, mais il est terne, étriqué, vous ne me direz pas qu’il est baisable, et d’ailleurs son ambition lui suffit... Emma devient sensible à la propagande du FAM... Elle rencontre Bernadette... Elles tombent dans les bras l’une de l’autre... L’épisode lesbien a lieu... Mais ce n’est pas ça... Pas vraiment non plus... Et d’ailleurs Emma soupçonne vite Bernadette de n’en vouloir qu’à ses droits d’auteur... Tout n’est donc qu’illusion sur cette terre ? Les tubes de somnifère sont là, donnés par Homais. Elle les avale, espérant être sauvée à temps et susciter enfin, à son chevet, au-dessus de son visage mourant, la demande en mariage de Rodolphe... Lequel reste de marbre... S’obstine à ne pas vouloir divorcer... Préfère continuer sa mesquine vie conjugale coupée d’adultère plutôt que de se consacrer à elle, rien qu’à elle, qui lui a pourtant tellement donné, sacrifié... Qui sait, il va peut-être même pousser la cruauté, l’inconscience, jusqu’à faire encore un enfant à sa femme... Se faire faire un enfant par elle, entendons-nous... Marie Curie, par exemple, a souffert ces affres... Ce génie limpide... Mais sublimement passionné... Emmarie Curie, victime d’un amant médiocre... Langevin... L’ange vain...
Emma ne meurt pas. Elle élève ses deux filles, Berthe et Marie, dans l’esprit d’une revanche globale qui, un jour, peut-être... Plus tard... Une autre fois...
(Femmes, Gallimard, p. 119-123. Folio, p. 136-142.)

Femmes a trente ans. Tout ressemblance avec des personnages de la réalité actuelle serait bien entendu purement fortuite. Le film a changé. Au stade du « spectaculaire intégré », la juste défense des droits de l’homme a laissé la place à la moraline des « droits-de-l’hommisme » devenus « droits de l’Hommais ». Désormais, tout est cinéma et il n’y a plus de censure. C’est évident.

Sollers, pourtant, dans son dernier article du Nouvel Observateur du 28 novembre 2013, Salaud de Flaubert [2], imagine un successeur au célèbre Ernest Pinard. On a changé d’époque :

«  La lointaine descendante du procureur, Ernestine Pinard, jeune magistrate socialiste et fervente féministe, a repris ces dossiers sulfureux. »

Allons bon !

«  Le cas de Flaubert, lui, doit être réexaminé. On sait mieux, de nos jours, que ce fils de médecin bourgeois, demeuré obstinément célibataire, était habité par des pulsions malsaines. La preuve : il lit très jeune le marquis de Sade, qu’il appelle « le Vieux ». Contrairement à ce qu’a dit Sartre, il n’est pas du tout « l’idiot de la famille » (expression reprise, de façon inconsidérée, par Pierre Bourdieu à propos du peintre surfait Manet [3]), mais bel et bien son fleuron, son aboutissement logique. Flaubert, Manet sont des bourgeois aux mœurs très douteuses, des favorisés de l’époque, bien loin de mériter le respect universitaire dont ils jouissent aujourd’hui, tandis que leur esprit démocratique laisse à désirer. Baudelaire, par exemple, aimait lire ce contre-révolutionnaire abject : Joseph de Maistre. Quant à Flaubert, sa haine de la Commune de Paris soulève le cœur. Son Voyage en Orient est rempli d’épisodes dégoûtants, notamment ses rapports de colonialiste esthète avec une danseuse prostituée du nom de Kuchuk-Hanem. Permettez-moi de citer une lettre de l’auteur à l’un de ses amis :
« Je l’ai sucée avec rage ; son corps était en sueur, elle était fatiguée d’avoir dansé, elle avait froid... En contemplant dormir cette belle créature qui ronflait la tête appuyée sur mon bras, je pensais à mes nuits au bordel à Paris, à un tas de vieux souvenirs... Quant aux coups, ils ont été bons. Le troisième, surtout, a été féroce, et le dernier, sentimental. Nous nous sommes dit là beaucoup de choses tendres, nous nous serrâmes vers la fin d’une façon triste et amoureuse. »

Kuchuk-Hanem ! Quelle histoire ! Vous n’avez pas fini d’en entendre parler...

*


En 1991, à l’occasion de la publication du manuscrit de Flaubert, Le Voyage en Égypte, Sollers écrit :
«  Sa grande affaire est de savoir pourquoi et comme il jouit. » Tout est là.

Le Monde des livres du 29 novembre 1991. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Rimbaud et Nietzsche ont eu leurs soeurs abusives, expertes dans les mises en scène posthumes. Flaubert, lui, a eu sa nièce, Caroline, qui trouvait que son oncle, autrefois, avant de partir pour l’Orient en désespérant sa mère, aurait pu éviter ce genre de phrase :

Le même soir, j’allai chez la mère Guérin et y fis passablement d’ordures avec deux garces nommées Antonia et Victorine.

Caroline supprime donc ce fragment inconvenant. Elle barre aussi toutes les allusions que son parent glorieux, mais spécial, fait à ses "crises nerveuses". Elle coupe, elle ratisse, elle aménage. Le Voyage en Orient ne doit pas apparaître comme un texte brut, saccadé, direct ; le corps de Flaubert y serait trop présent. Elle habille, elle gomme, elle recoud, elle enchaîne.

Voici donc un manuscrit de collectionneur qui va attendre cent quarante ans pour être publié aujourd’hui, par Pierre Marc de Biasi, dans sa forme réelle [4]. Nous sommes en juin 1851. Gustave (comme dirait Sartre) vient de rentrer d’Égypte. Il a trente ans, on n’insistera jamais assez sur le fait qu’il est très beau et grand (1,83 mètre, taille rare à l’époque). En cinq semaines, il écrit cent quatre-vingt-sept pages pour que ses souvenirs restent devant lui, frais, nets, dressés. Il fait lire sa copie à Louise Colet, sa maîtresse, qui est très choquée. Après la Tentation de saint Antoine à laquelle ses amis les plus proches n’ont rien compris, il faut décidément trouver autre chose, quitte à y revenir plus tard (Salammbô). En septembre 1851, donc, après avoir rangé son travail, Flaubert entame son attaque frontale contre la machine à censure et l’idiotie des familles : ce sera Madame Bovary.

L’Orient ? Flaubert n’a jamais oublié son impression, à l’âge de douze ans, en voyant passer sous ses yeux, à Rouen, le Louxor qui ramenait à Paris l’obélisque de la Concorde.

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Érection de l’obélisque de Louxor sur la place de la Concorde, le 25 octobre 1836.

Tout se passe comme s’il avait pris, alors, la décision d’aller se mettre à sa place là-bas. Son expérience en Égypte est le contraire d’un mirage exotique ou poétique. Il n’est ni voyageur au sens classique, ni archéologue, ni photographe (comme Maxime Du Camp), encore moins touriste.

Comme d’autres écrivains français, après lui, iront, sous des prétextes divers, en Afrique ou en Chine, il est d’abord à l’intérieur de son système nerveux, chez lui. Il note ce qui lui arrive au ras de la sensation, bateaux, chameaux, animaux, désert, indigènes, couleurs changeantes, profondeur des plans, silences, nappes de visions, reliefs. Il est peintre, il est musicien, il marche, il tire au fusil, il respire. Sa phrase se fait dure, carrée, rythmée comme un hiéroglyphe.

Tout est gris et noyé dans un grand ton rose.
Le vent chaud vient du midi, le soleil a l’air d’un plat d’argent bruni.
Les nuages marbrent le Nil de grandes plaques bleu pâle.
La recherche de la verticalité et de la certitude des mots se marque par un emploi constant du tiret, on est devant une sculpture.

De temps en temps, il s’ennuie, les temples l’embêtent, sa grande affaire est de savoir pourquoi et comme il jouit. Et voici : une tempête de sable brun-rouge tourbillonne, une caravane flotte à côté de lui comme une ligne fantôme.

Je sens quelque chose comme un sentiment de terreur et d’admiration furieuse me couler le long des vertèbres — je ricane nerveusement — je devais être pâle et je jouissais d’une façon inouïe.

La crise se fait conscience de soi, Oedipe peut enfin répondre au Sphinx devant Thèbes :

Au moment où je regardais trois plis de vagues qui se courbaient derrière nous sous le vent, j’ai senti monter du fond de moi un sentiment de bonheur solennel qui allait à la rencontre de ce spectacle, et j’ai remercié Dieu dans mon coeur de m’avoir fait apte à jouir de cette manière.

Flaubert souligne : il ne pense à rien mais il est soudain "fortuné par la pensée" dans une volupté intime de tout son être. Il est en pleine révélation, en soi et pour soi.

Voilà qui demande une vérification concrète. La voici. Elle s’appelle Kuchiouk-Hânem. C’est une danseuse célèbre, une prostituée professionnelle. Quand Flaubert la rencontre, il est ébloui.

Elle venait de sortir du bain — sa gorge sentait frais, quelque chose comme une odeur de térébenthine sucrée.

La grande Égypte pierreuse s’incarne ici à son intention (ses amis de voyage ne se rendent compte de rien). C’est une déesse envoyée exprès pour lui :

Elle a sur le bras droit, tatouées, une ligne d’écritures bleues.

Tout le passé vertigineux vivant s’adresse à Flaubert dans cet instant, il est mystérieusement choisi pour en rendre compte :

J’ai vu cette danse sur de vieux vases grecs.

Les nuits avec Kuchiouk et Saphia Zougairah ("très corrompue, remuant, jouissant, petite tigresse, je macule le divan") sont une naissance définitive :

Second coup avec Kuchiouk — je sentais, en l’embrassant à l’épaule, son collier rond sous mes dents — son con me polluait comme avec des bourrelets de velours — je me suis senti féroce.

Il la regarde dormir en pensant à toutes les autres femmes qu’il a contemplées pendant leur sommeil, à toutes ses nuits blanches.

A 2 heures trois quarts, elle est réveillée — recoup plein de tendresse — nous nous serrions les mains — nous nous sommes aimés, je le crois du moins — tout en dormant elle avait des pressions de mains ou de cuisses machinales comme des frissons involontaires.

Mais voici le plus grave :

Je m’amusais à tuer sur les murs les punaises qui marchaient et ça faisait sur ce mur blanchi de longues arabesques rouge-noir.

Devant cette notation, Louise Colet s’indigne : décidément, Flaubert "dégrade" tout. Il lui répond :

Cela me rappelle Jaffa où, en entrant, je humais à la fois l’odeur des citronniers et celle des cadavres ; le cimetière défoncé laissait voir les squelettes à demi pourris, tandis que les arbustes verts balançaient au-dessus de nos têtes leurs fruits dorés. Ne sens-tu pas comme cette poésie est complète, et que c’est la grande synthèse ?

Non, Louise Colet ne sent pas. Personne ne pense à la "grande synthèse".

Il faudra donc écrire froid, hiératique, implacable, taillé. Ce sera long, terrible mais triomphal. Voilà pourquoi on peut s’étonner que la République n’ait pas encore célébré, par une plaque ou un petit obélisque, la mémoire de Kuchiouk-Hânem. Ce serait pourtant la moindre des choses : " A Kuchiouk-Hânem, la littérature universelle reconnaissante. " Allons, un bon mouvement, place de la Concorde, dans un coin.

Philippe Sollers, L’Egyptien de la famille, Le Monde du 29-11-91
(repris dans « La guerre du goût », 1994).

***


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Dessin recopié par Flaubert représentant un personnage ithyphallique.
Collection d’autographes de Madame Dina Vierny, hôtel Drouot, 28 octobre 1996, pièce 53.
Notice du catalogue : « Dessin original avec note autographe ;
10,5 x 13,5 cm au crayon sur papier bleu.
Curieux dessin érotique, d’un personnage au sexe géant dressé,
avec répétition du sexe sur le côté de la feuille, et la légende :
“Pierre de Porman. (Province de Carthagène)”, croquis architectural au verso. » [1]

[1Crédit : Centre Flaubert.

En Orient, Flaubert et son compagnon de voyage, Maxime Du Camp, ont beaucoup fréquenté les bordels et les prostituées. Il y a donc Kuchiouk-Hânem (ou Kuchuk-Hanem) mais elle n’est pas la seule comme en témoignent certaines lettres de Flaubert. Il y a beaucoup de danseuses et de chanteuses, d’almées, « almées (le mot almée veut dire savante, bas bleu. Comme qui dirait putain, ce qui prouve, Monsieur, que dans tous les pays les femmes de lettres !!!...) ». Les almées, bien aimées, aiment les écrivains bien armés, les fines lames. CQFD.

Lettres d’Orient, 1849-1850

Extraits.

Au docteur Jules Cloquet, 15 janvier 1850.

« Pour qui voit les choses avec quelque attention, on retrouve encore bien plus qu’on ne trouve. Mille notions que l’on n’avait en soi qu’à l’état de germe, s’agrandissent et se précisent, comme un souvenir renouvelé. Ainsi, dès en débarquant à Alexandrie, j’ai vu venir devant moi toute vivante l’anatomie des sculptures égyptiennes : épaules élevées, torse long, jambes maigres, etc. Les danses que nous avons fait danser devant nous ont un caractère trop hiératique pour ne pas venir des danses du vieil Orient, lequel est toujours jeune parce que là rien ne change. La Bible est ici une peinture de moeurs contemporaines.
Nous n’avons pas encore vu de danseuses. Elles sont toutes en Haute-Égypte, exilées. Les beaux bordels n’existent plus non plus au Caire.
On peut ici satisfaire son goût pour l’académie humaine. Quantité de messieurs marchent complètement nus, ce qui fait détourner les yeux des Anglaises ; les drôles sont du reste crânement tournés et outillés. Quand aux femmes, on ne leur voit rien de la figure, que la poitrine en plein. »

Kuchuk-Hanem

C’est à Esna, en Haute-Égypte, que Flaubert rencontre Kuchuk-Hanem. Elle est d’origine syrienne (selon Du Camp).

A Louis Bouilhet, 13 mars 1850 [5].

« Kuchuk-Hanem est une courtisane fort célèbre. Quand nous arrivâmes chez elle (il était 2 heures l’après-midi), elle nous attendait, sa confidente était venue le matin à la cange, escortée d’un mouton familier tout tacheté de henné jaune, avec une muselière de velours noir sur le nez et qui la suivait comme un chien. C’était très farce. Elle sortait du bain. Un grand tarbouch, dont le gland éparpillé lui retombait sur ses larges épaules et qui avait sur son sommet une plaque d’or avec une pierre verte, couvrait le haut de sa tête, dont les cheveux sur le front étaient tressés en tresses minces allant se rattacher à la nuque ; le bas du corps caché par ses immenses pantalons roses, le torse tout nu couvert d’une gaze violette, elle se tenait debout au haut de son escalier, ayant le soleil derrière elle et apparaissant ainsi en plein dans le fond bleu du ciel qui l’entourait. C’est une impériale bougresse, tétonneuse, viandée, avec des narines fendues, des yeux démesurés, des genoux magnifiques, et qui avait en dansant de crânes plis de chair sur son ventre. Elle a commencé par nous parfumer les mains avec de l’eau de rose.
Sa gorge sentait une odeur de térébenthine sucrée. Un triple collier d’or était dessus. On a fait venir les musiciens et l’on a dansé. Sa danse ne vaut pas, à beaucoup près, celle du fameux Hassan dont je t’ai parlé. Mais c’était pourtant bien agréable sous un rapport, et d’un fier style sous l’autre. En général les belles femmes dansent mal. J’en excepte une Nubienne que nous avons vue à Assouan. Mais ce n’est plus la danse arabe, c’est plus féroce, plus emporté. Ça sent le tigre et le nègre.
Le soir, nous sommes revenus chez Kuchuk-Hanem. Il y avait 4 femmes danseuses et chanteuses, almées (le mot almée veut dire savante, bas bleu. Comme qui dirait putain, ce qui prouve, Monsieur, que dans tous les pays les femmes de lettres !!!...).
La feste a duré depuis 6 heures jusqu’à 10 heures 1/2, le tout entremêlé de coups pendant les entractes. Deux joueurs de rebecks assis par terre ne discontinuaient pas de faire crier leur instrument. Quand Kuchouk s’est déshabillée pour danser, on leur a descendu sur les yeux un leur turban afin qu’ils ne vissent rien. Cette pudeur nous a fait un effet effrayant. Je t’épargne toute description de danse ; ce serait raté. Il faut vous l’exposer par des gestes, pour vous la faire comprendre, et encore ! j’en doute.
Quand il a fallu partir, je ne suis pas parti. Kuchouk ne se souciait guère de nous garder la nuit chez elle, de peur des voleurs qui auraient bien pu venir, sachant qu’il y avait des étrangers dans sa maison. Maxime est resté tout seul sur un divan, et moi je suis descendu au rez-de-chaussée dans la chambre de Kuchouk. Nous nous sommes couchés sur sou lit fait de cannes de palmier. Une mèche brûlait dans une lampe de forme antique suspendue à la muraille. Dans une pièce voisine, les gardes causaient à voix basse avec la servante, négresse d’Abyssinie qui portait sur les deux bras des traces de peste. Son petit chien dormait sur ma veste de soie.
Je l’ai sucée avec rage ; son corps était en sueur, elle était fatiguée d’avoir dansé, elle avait froid. Je l’ai couverte de ma pelisse de fourrure, et elle s’est endormie, les doigts passés dans les miens. Pour moi, je n’ai guère fermé l’oeil. J’ai passé la nuit dans des intensités rêveuses infinies. C’est pour cela que j’étais resté. En contemplant dormir cette belle créature qui ronflait la tête appuyée sur mon bras, je pensais à mes nuits de bordel à Paris, à un tas de vieux souvenirs... et à celle-là, à sa danse, à sa voix qui chantait des chansons sans signification ni mots distinguables pour moi. Cela a duré ainsi toute la nuit. A 3 heures je me suis levé pour aller pisser dans la rue ; les étoiles brillaient. Le ciel était clair et très haut. Elle s’est réveillée, a été chercher un pot de charbon et pendant une heure s’est chauffée, accroupie autour, puis est revenue se coucher et se rendormir. Quand aux coups, ils ont été bons. Le 3ème surtout a été féroce, et le dernier sentimental. Nous nous sommes dit là beaucoup de choses tendres, nous nous serrâmes vers la fin d’une façon triste et amoureuse. »
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Amon, présidant à son harem, a donné naissance à un dieu ayant une théologie particulière, Amenope. Représenté comme Min, c’est un dieu qui s’est engendré lui-même en tant que Taureau de sa mère : "Kamoutef" comme indiqué en haut à droite sur l’image. Dieu ithyphallique, il est l’engendreur des dieux. (Corteggiani, 2007).
Le temple de Louxor.
*

Femmes de Beyrouth

A Louis Bouilhet, 22 août 1850.

« A Beyrouth nous avons fait la connaissance d’un brave garçon, Camille Rogier, le directeur des postes du lieu. C’est un peintre de Paris, un de la clique Gautier, qui vit là en orientalisant. Cette rencontre intelligente nous a fait plaisir. Il a une jolie maison, un joli cuisinier, un vi énorme auprès duquel le tien est une broquette. Quand il était à Constantinople, la réputation s’en était répandue et les Turcs venaient exprès, le matin, pour le voir (textuel). Il nous a donné une matinée de tendrons. J’ai foutu trois femmes et tiré quatre coups — dont trois avant le déjeuner, le quatrième après le dessert. J’ai même proposé à la maquerelle de l’y faire passer, à la fin.
Mais comme je l’avais refusée au commencement, à son tour elle n’a pas voulu. J’aurais tenu cependant à faire cette frasque pour couronner l’oeuvre et donner de moi une bonne opinion. Le jeune Du Camp n’a tiré qu’un coup. Son vi lui faisait mal d’un reste de chancre gobé à Alexandrie sur une Valaque. J’ai du reste révolté les femmes turques par mon cynisme, en me lavant la pine devant la société. Ce qui n’empêche pas qu’elles ne reçoivent très bien le postillon (dans les pays où l’on ne voyage qu’à cheval il n’y a là rien d’étonnant). Ce qui vous prouve, mon cher monsieur, que partout les femmes sont femmes ; on a beau dire, l’éducation ni la religion n’y font rien. Ça couvre seulement, un peu, ça cache, ça cache, voilà tout. Les gaillardes buvaient l’alcool avec vivacité. Je m’en rappelle une, à cheveux noirs crépus, qui avait une branche de jasmin dans les cheveux et qui m’a semblé sentir bien bon (de ces odeurs qui portent au coeur) au moment où j’éjaculai en elle. Elle avait le nez un peu retroussé et de la chassie au bord de la paupière intérieure de l’oeil droit. C’était le matin, elle n’avait pas eu le temps de se laver sans doute. Ces dames étaient des femmes de la société comme on dirait chez nous, et qui par l’entremise de ma maquerelle faisaient des passes pour leur plaisir et pour un peu d’argent. »

Tout ceci se passe de commentaires.

*


Moralité

À Louise Colet.

[Croisset] Nuit de jeudi, 1 heure [17 décembre 1852].

[...] T’aperçois-tu que je deviens moraliste ! Est-ce un signe de vieillesse ? Mais je tourne certainement à la haute comédie. J’ai quelquefois des prurits atroces d’engueuler les humains et je le ferai à quelque jour, dans dix ans d’ici, dans quelque long roman à cadre large ; en attendant, une vieille idée m’est revenue, à savoir celle de mon Dictionnaire des idées reçues (sais-tu ce que c’est ?). La préface surtout m’excite fort, et de la manière dont je la conçois (ce serait tout un livre), aucune loi ne pourrait me mordre quoique j’y attaquerais tout. Ce serait la glorification historique de tout ce qu’on approuve. J’y démontrerais que les majorités ont toujours eu raison, les minorités toujours tort. J’immolerais les grands hommes à tous les imbéciles, les martyrs à tous les bourreaux, et cela dans un style poussé à outrance, à fusées. Ainsi, pour la littérature, j’établirais, ce qui serait facile, que le médiocre, étant à la portée de tous, est le seul légitime et qu’il faut donc honnir toute espèce d’originalité comme dangereuse, sotte, etc. Cette apologie de la canaillerie humaine sur toutes ses faces, ironique et hurlante d’un bout à l’autre, pleine de citations, de preuves (qui prouveraient le contraire) et de textes effrayants (ce serait facile), est dans le but, dirais-je, d’en finir une fois pour toutes avec les excentricités, quelles qu’elles soient. Je rentrerais par là dans l’idée démocratique moderne d’égalité, dans le mot de Fourier que les grands hommes deviendront inutiles ; et c’est dans ce but, dirais-je, que ce livre est fait. On y trouverait donc, par ordre alphabétique, sur tous les sujets possibles, tout ce qu’il faut dire en société pour être un homme convenable et aimable.
Ainsi on trouverait :
ARTISTES : sont tous désintéressés.
LANGOUSTE : femelle du homard.
FRANCE : veut un bras de fer pour être régie.
BOSSUET : est l’aigle de Meaux.
FÉNELON : est le cygne de Cambrai.
NÉGRESSES : sont plus chaudes que les blanches.
ÉRECTION : ne se dit qu’en parlant des monuments, etc.
Je crois que l’ensemble serait formidable comme plomb. Il faudrait que, dans tout le cours du livre, il n’y eût pas un mot de mon cru, et qu’une fois qu’on l’aurait lu on n’osât plus parler, de peur de dire naturellement une des phrases qui s’y trouvent. Quelques articles, du reste, pourraient prêter à des développements splendides, comme ceux de HOMME, FEMME, AMI, POLITIQUE, MOEURS, MAGISTRAT. On pourrait d’ailleurs, en quelques lignes, faire des types et montrer non seulement ce qu’il faut dire, mais ce qu’il faut paraître. [...]

*


Annexe

Maxime Du Camp, homme de lettres et photographe

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Maxime Du Camp, 1849.

Maxime Du Camp, homme de lettres, voyageait beaucoup. En 1851, il fonde avec Théophile Gautier et Arsène Houssaye, la deuxième « Revue de Paris », qui publiera Madame Bovary. Il croyait au progrès comme la plupart des gens de son siècle. Ses relations avec Flaubert, de 1846 à 1852, furent très variables.

A Damas, le 4 septembre 1850, dans une lettre à Louis Bouilhet, Flaubert est déjà perplexe :

« Le jeune Du Camp devient très socialiste. L’avenir de la France l’inquiète, et il s’emporte dans la discussion. »

En juillet 1852, Flaubert, ce « bourgeois » qui ne demande rien aux autres, écrit à Ducamp (on ne peut être plus clair) :

« Je trouve ton affliction à mon endroit comique, voilà tout. Est-ce que je te blâme, moi, de vivre à Paris, et d’avoir publié, etc ? Lorsque tu voulais même, dans un temps, venir habiter une maison voisine de la mienne, à la campagne, ai-je applaudi à ce projet ? T’ai-je jamais conseillé de mener ma vie, et voulu mener ton ingénieuse à la lisière, lui disant : "Mon petit ami, il ne faut pas manger de cela, s’habiller de cette manière, venir ici, etc.?" À chacun donc ce qui lui convient. Toutes les plantes ne veulent pas la même culture. Et, d’ailleurs, toi à Paris, moi ici, nous aurons beau faire ; si nous n’avons pas l’étoile, si la vocation nous manque, rien ne viendra ; et si au contraire elle existe, à quoi bon se tourmenter du reste ?
Tout ce que tu pourras me dire, je me le suis dit, sois-en sûr, blâme ou louange, bien et mal. Tout ce que tu ajouteras là-dessus ne sera donc que la redite d’une foule de monologues que je sais par coeur.
Encore un mot cependant. Le renouvellement littéraire que tu annonces, je le nie, ne voyant jusqu’à présent ni un homme nouveau, ni un livre original, ni une idée qui ne soit usée (on se traîne au cul des maîtres comme par le passé). On rabâche des vieilleries humanitaires ou esthétiques. Je ne nie pas la bonne volonté, dans la jeunesse actuelle, de créer une école, mais je l’en défie. Heureux si je me trompe ; je profiterai de la découverte.
Quand à mon poste d’homme de lettres, je te le cède de grand coeur, et j’abandonne la guérite, emportant le fusil sur mon bras. — Je dénie l’honneur d’un pareil titre et d’une pareille mission. Je suis tout bonnement un bourgeois qui vit retiré à la campagne, m’occupant de littérature et sans rien demander aux autres, ni considération, ni honneur, ni estime même.
Ils se passeront donc de mes lumières. Je leur demande en revanche qu’ils ne m’empoisonnent pas de leurs chandelles. C’est pourquoi je me tiens à l’écart. — Pour ce qui est de les aider, je ne refuserai jamais un service, quel qu’il soit. — Je me jetterai à l’eau pour sauver un bon vers ou une bonne phrase, n’importe de qui, mais je ne crois pas que pour cela l’humanité ait besoin de moi, pas plus que je n’ai besoin d’elle.
Modifie encore cette idée, à savoir que, si je suis seul, je ne me contente pas de moi-même. C’est quand je serai content de moi au contraire, que je sortirai de chez moi, où je ne suis pas gâté d’encouragements. Si tu pouvais voir au fond de ma cervelle, cette phrase que tu as écrite te semblerait une monstruosité.
Si ta conscience t’a ordonné de me donner ces conseils, tu as bien fait et je te remercie de l’intention. Mais je crois que tu l’étends aux autres, ta conscience, et que ce brave Louis [6] ainsi que ce bon Théo [7], que tu associes à ton désir de me façonner une petite perruque pour cacher ma calvitie, se foutent complètement de ma pratique ou, du moins, n’y pensent guère. "La calvitie de ce pauvre Flaubert", ils peuvent en être convaincus ; mais désolés, j’en doute. Tâche de faire comme eux, prends ton parti sur ma calvitie précoce, sur mon irrémédiable encroûtement. Il tient comme la teigne ; tes ongles se casseront dessus. Garde-les pour des besognes plus légères.
Nous ne suivons plus la même route, nous ne naviguons plus dans la même nacelle. Que Dieu nous conduise où chacun demande ! Moi, je ne cherche pas le port, mais la haute mer. — Si j’y fais naufrage, je te dispense du deuil. »

Dans une lettre à Louise Colet du 15 janvier 1853, Flaubert est furieux qu’on ait remis à Du Camp la légion d’honneur au titre de photographe :

« Nouvelle : le jeune du Camp est officier de la Légion d’honneur ! Comme ça doit lui faire plaisir ! Quand il se compare à moi et considère le chemin qu’il a fait depuis qu’il m’a quitté, il est certain qu’il doit me trouver bien loin de lui en arrière et qu’il a fait de la route (extérieure). Tu le verras à quelque jour attraper une place et laisser là cette bonne littérature. Tout se confond dans sa tête : femmes, croix, art, bottes, tout cela tourbillonne au même niveau et, pourvu que ça le pousse, c’est l’important. Admirable époque (curieux symbolismes, comme dirait le père Michelet) que celle où l’on décore les photographes et où l’on exile les poètes (vois-tu la quantité de bons tableaux qu’il faudrait avoir faits avant d’arriver à cette croix d’officier ?). De tous les gens de lettres décorés, il n’y (en) a qu’un seul de commandeur, c’est M. Scribe ! Quelle immense ironie que tout cela ! Et comme les honneurs foisonnent quand l’honneur manque ! »

Et, le 5 mars, toujours à Louise Colet :

« Pour lui, ce bon Maxime, je suis maintenant incapable à son endroit d’un sentiment quelconque. La partie de mon coeur où il était est tombée sous une gangrène lente ; et il n’en reste plus rien. Bons ou mauvais procédés, louanges ou calomnies, tout m’est égal. Et il n’y pas, là, de dédain. Ce n’est point une affaire d’orgueil. Mais j’éprouve une impossibilité radicale de sentir à cause de lui, pour lui, quoi que ce soit, amitié, haine, estime ou colère. — Il est parti, comme un mort, et sans même me laisser un regret. Dieu l’a voulu ! Dieu soit béni ! La douceur que j’ai éprouvée dans cette affection (et que je me rappelle avec charme) atténue, sans doute, l’humiliation où je pourrais être de l’avoir eue. »

Baudelaire, un peu plus tard, dédie à Du Camp Le Voyage, poème qui clôt la dernière partie de la seconde édition des Fleurs du mal (1861) intitulée La mort. Le 23 février 1859, il écrit à Du Camp :

« Il y avait longtemps que je projetais de faire quelque chose qui fût digne de vous et qui servît à témoigner de ma sympathie pour votre talent. Ai-je réussi, c’est-ce que vous me direz ; mais ai-je réussi à vous plaire surtout, c’est là la question importante. Si le ton systématiquement byronien de ce petit poème vous déplaisait, si, par exemple, vous étiez choqué de mes plaisanteries contre le progrès, ou bien de ce que le voyageur avoue n’avoir vu que la banalité, ou enfin de n’importe quoi, dites-le-moi sans vous gêner ; je ferai pour vous autre chose avec autant de joie. En bonne conscience, je ne pouvais imprimer ceci, avec votre nom en tête, sans vous en demander permission. »

Baudelaire est-il sincère ? L’ironie est perceptible. Les Fleurs du mal et tous ses écrits, c’est vrai, ne sont pas un hymne au progrès que Baudelaire haïssait comme la photographie [8] — à laquelle on doit pourtant de magnifiques portraits du poète (par Carjat [9], par Nadar [10] ou par Charles Neyt [11]). Il semble que les relations entre Baudelaire et Du Camp en restèrent là.

Du Camp était quand même un bon photographe, un pionnier dans son genre. Et quant à la photographie, nous ne sommes pas obligés, aujourd’hui, d’en rester aux clichés. Sollers qui sait se faire accompagner, dans ses voyages, d’une excellente photographe, Sophie Zhang, ne nous démentira pas.

*

Le 14 août 1853, Flaubert écrit à Louise Colet :

« Je ne consentirais jamais à ce que l’on fît mon portrait en photographie. Max l’avait fait, mais j’étais en costume nubien, en pied, et vu de très loin, dans un jardin. »

Voici la photo.

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Maxime Du Camp, photographie de Flaubert dans les jardins de l’Hôtel du Nil,
Le Caire, 9 janvier 1850. (21,2 x 15,8 cm). Centre Flaubert.
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Autres photos du voyage en Orient :

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Maxime Du Camp, Nubie. Ibsamboul. Colosse médial (Égypte, Nubie, Palestine et Syrie, tome II, pl. 106), 1850. Papier salé d’après négatif papier. 21 x 16,5 cm.
Acquisition 1853
© Bibliothèque nationale de France.
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Maxime Du Camp, Kalabscheh. Ptolémée Caesarion (Égypte, Nubie, Palestine et Syrie, pl. 91), 1850. Papier salé d’après négatif papier. 23 x 16,5 cm
Ancienne collection Prisse d’Avesnes
© Bibliothèque nationale de France.
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Maxime Du Camp, Palais de Karnak. Cour des Bubastites et entrée principale de la salle hypostyle
(Égypte, Nubie, Palestine et Syrie, pl. 37)
, 1850.
Papier salé d’après négatif papier. 22 x 17 cm
Ancienne collection Prisse d’Avesnes
© Bibliothèque nationale de France.

Exposition des photographies de Du Camp à la BnF.

*

Lire aussi : Gustave Flaubert, Voyage en Orient, publié en 1948.

L’Orient de Gustave Flaubert.

Le voyage jour après jour.

Correspondance de Gustave Flaubert.

Le voyage en Orient (1849-1850) par Maxime Du Camp.

Marc Pautrel, {Le voyage en Orient}

***

[1Cf. L’Idiot de la famille. L’essai de Sartre comporte trois tomes. Le quatrième n’a jamais été écrit (cf. Patrick Vibert, Finir l’oeuvre de Sartre).

[2Pétition de principe d’un écrivain qui n’est pas un « causeur », mais allusion claire au récent « Touche pas à ma pute ! », le manifeste des « 343 salauds ».

[5Louis Bouilhet dédiera à Gustave Flaubert un poème très médiocre : Kuchiuk-Hanem.

[6Louis Bouilhet.

[7Théophile Gautier.

[8Charles Baudelaire, Le public moderne et la photographie (Salon de 1859, Oeuvres complètes, Gallimard, 1962, t. II, p. 616-617) :

« Dans ces jours déplorables, une industrie nouvelle se produisit, qui ne contribua pas peu à confirmer la sottise dans sa foi et à ruiner ce qui pouvait rester de divin dans l’esprit français. Cette foule idolâtre postulait un idéal digne d’elle et approprié à sa nature, cela est bien entendu. En matière de peinture et de statuaire, le Credo actuel des gens du monde, surtout en France (et je ne crois pas que qui que ce soit ose affirmer le contraire), est celui-ci : "Je crois à la nature et je ne crois qu’à la nature (il y a de bonnes raisons pour cela). Je crois que l’art est et ne peut être que la reproduction exacte de la nature (une secte timide et dissidente veut que les objets de nature répugnante soient écartés, ainsi un pot de chambre ou un squelette). Ainsi l’industrie qui nous donnerait un résultat identique à la nature serait l’art absolu". Un Dieu vengeur a exaucé les voeux de cette multitude. Daguerre fut son messie. Et alors elle se dit : "Puisque la photographie nous donne toutes les garanties désirables d’exactitude (ils croient cela, les insensés !), l’art, c’est la photographie." À partir de ce moment, la société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal. Une folie, un fanatisme extraordinaire s’empara de tous ces nouveaux adorateurs du soleil. »

[11Le magnifique Baudelaire au cigare (1864).

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2 Messages

  • Thelonious | 4 décembre 2013 - 18:17 1

    Bonsoir,

    Ai-je rêvé ou aviez-vous mis en ligne suite à l’article de Pauvert sur Sade un grand dossier il y a 2 jours, dossier qui n’est plus disponible aujourd’hui.
    Cordialement


  • D.B. | 3 décembre 2013 - 07:29 2

    Pour rebondir ici sur le dernier article de Ph Sollers sur Flaubert, on oublie (ou on l’ignore) que le fameux E Pinard est mort à 87 ans en...1909, c’est à dire hier. Aussi, "Ernestine" apparaît-elle moins "lointaine descendante du procureur", que furieusement... actuelle.


    • Sur Le procureur Pinard, il faut lire l’essai d’Emmanuel Pierrat Accusés Baudelaire, Flaubert, levez-vous !

      Présentation de l’éditeur :

      1857 Année mythique de la censure : Charles Baudelaire, Gustave Flaubertet Eugène Sue sont tour à tour poursuivis par le même procureur, Ernest Pinard.
      Les oeuvres imprimées ? Les Fleurs du mal, Madame Bovary et Les Mystères du peuple. Par ces procès, le régime de Napoléon III entend juger le poète et les deux romanciers pour leurs outrages etleur insubordination à l’ordre politique et moral. À l’aide de documents d’archives, d’articles de presse, des plaidoiries et des réquisitoires, des correspondances que s’échangent les écrivains pourchassés par Pinard, Emmanuel Pierrat nous replonge dans cette année 1857.
      Dans un décor saisissant, il fait revivre les procès intentés par le procureur impérial à des écrivains de génie soudainement pris dans l’implacable mécanique de la censure. Le lecteur découvrira doncla galerie de créateurs devenus depuis célèbres et des journalistes qui se lancent dans la bataille, tout comme l’état de la censure sous le Second Empire (et ses prolongements actuels). Jamais le tableau de ces quelques mois qui vont durablement marquer le milieu des Lettres n’avait été dépeint avec autant de force.
      Les pièces du dossier(plaidoiries, réquisitoires et jugements) sont publiées en annexe de cette saga tout autant judiciaire que littéraire.

      Sommaire :

      LE PROCUREUR ERNEST PINARD
      L’AFFAIRE FLAUBERT
      L’AFFAIRE BAUDELAIRE
      L’AFFAIRE EUGENE SUE

      E. Pierrat présente son livre (vidéos)Extraits en pdf