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Ezra Pound, "Le paradis voilà ce que j’ai tenté d’écrire"

D 4 juin 2008     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Richard Avedon, Ezra Pound.
Rutherford, New Jersey, At The Home Of William Carlos Williams, June 30, 1958

Le numéro 103 de L’Infini comporte un texte de Claude Minière, Ezra Pound fait le tour du monde, dont le sous-titre est à lui seul un programme : "Lumières françaises / USA / Chine / Europe". Claude Minière avait déjà publié un livre important en 2006 dans la collection L’Infini : Pound caractère chinois.
Occasion de rappeler que, dès 1961, la revue Tel Quel avait publié dans son numéro 7 le Canto IV [1] et que Denis Roche traduisit les Cantos pisan en 1965.
C’est dire l’importance qu’a revêtu très tôt Ezra Pound pour certains écrivains de Tel Quel : Denis Roche, bien sûr, mais aussi Marcelin Pleynet (l’"influence" des Cantos n’est-elle pas sensible dans Stanze, publié en 1973 ?).
Et Sollers ?


L’Ouest s’éloigne

La première analyse que fait Sollers des Cantos d’Ezra Pound se trouve, sauf erreur, dans le texte qu’il publie en 1968 dans la revue "Promesse" [2] en introduction à la traduction par Denis Roche des Cantos XXXIV, XXXIX, XLVII, XLIX [3]. Le numéro de la revue est consacré à une "critique de l’idéologie poétique". Dans son texte intitulé L’Ouest s’éloigne, Sollers écrit :

« Les Cantos seraient la première inscription à enregistrer que le grec, le latin, l’anglais, l’italien, le français, etc., deviennent du même coup les supports d’une mémoire coupée, décentrée, errante encore qu’elle n’ait pas forcément à le savoir. Le rétablissement idéologique, dans les Cantos, se fait par un raccrochage à un confucianisme esthétique qui vient, après des siècles, de s’effondrer au lieu même qui l’a produit. »

Ce lieu, c’est la Chine révolutionnaire.
Sollers conclut son texte ainsi :

« La "poésie" aura été ainsi la domination provisoire de ce nouvel infini marqué, mathématique, transformant-transformé, utilisant chaque marque comme possibilité d’un volume traité [4]. ».

Puis :

« Ce volume dramatique, Pound l’annonce encore "poétiquement" (grèce, france, espagne, chine, avec le rappel de cette "garonne" déjà étrangement présente chez Hölderlin) :

« Encense Apollon
Carrare
neige sur le marbre
blanc de neige
sur blanc de pierre
sur la montagne
et qui passait entre les falaises
comme cela pouvait être fait, est-ce la Garonne ?
où l’on entre en Espagne
que Ho-Kien entendit la musique de la vieille Dynastie comme c’était possible à la Fontaine des Pêchers en Fleur où sont les douces pelouses avec le clair ruisseau
entre elles, d’argent, les divisant.
 »

Et encore :

« As-tu vu la rose dans la poussière de l’acier
(ou du duvet du cygne)
Si légère est l’urgence, si ordonnés les sombres pétales
du fer.
Nous qui avons franchi le Léthé.
 »
*

Sollers le rappelle encore dans son Dictionnaire amoureux de Venise : son Paradis est nourri de Bible, de Dante, des Grecs, de Chine et de... Ezra Pound.
« Le Paradis, voilà quoi j’ai tenté d’écrire » écrivait Pound. Mais le paradis de Pound est « brisé ». C’est, en tout cas, ce qu’écrivait Sollers en 1992.

*


Le paradis brisé d’Ezra Pound

par Philippe Sollers

Qui fera vraiment l’histoire du XX siècle ? De ses tours, détours, explosions, abjections, inventions ? De ses placards murés et de ses contradictions ténébreuses qui font, par exemple, qu’un président de la République navigue entre deux gerbes commémoratives, l’une en faveur d’un maréchal de 1914, l’autre contre le même maréchal de 1940 ? Qui a fait plus de victimes : Hitler ou Staline ? Qui a eu le moins tort : Breton, Aragon, Picasso, Céline ? Dieu est-il encore là pour reconnaître les siens ? Ne vaut-il pas mieux déclarer l’Histoire finie pour oublier les redoutables questions qu’elle pose ? Faut-il adhérer mécaniquement à un humanitarisme de principe ? Au télégâtisme ? Au nouveau catéchisme ? L’habitant de cette fin de parcours sanglant devine que ses connaissances sont de plus en plus simplifiées et réduites, de même que ses réflexes usés en tous sens. Exemple : peut-on avoir été un très grand poète et, simultanément, un fasciste convaincu et un antisémite acharné ? Non, n’est-ce pas ? Et pourtant si. Voilà le problème. "Si Ezra Pound n’avait pas existé, écrit Humphrey Carpenter dans sa monumentale biographie, à ce jour la plus détaillée et la plus objective, il aurait été très difficile de l’inventer." Peu de vies d’écrivains sont en effet aussi extravagantes, diversifiées, emportées. Un visionnaire génial ? Un traître à sa patrie ? Un fou ? Un illuminé ? Un fanatique ? Oui, mais aussi, et peut-être d’abord, un artisan précis, un découvreur généreux, un érudit autodidacte sans cesse original, un révolutionnaire de la perception et du langage, un créateur et un animateur d’une partie essentielle de la littérature et de l’art de ce temps chaotique.

Peut-on préférer à un grand artiste qui pense mal, un médiocre fonctionnaire des lettres qui pense bien ? Cela se voit tous les jours, et pourtant la Terre tourne. Par-delà le bien et le mal, alors ? Non, l’analyse est possible. Essayons d’en démêler les fils principaux :

"Le Paradis, voilà quoi j’ai tenté d’écrire
Ne bougez pas
Laissez parler le vent
Le paradis est là
Que les dieux pardonnent ce que j’ai fait
Que ceux que j’aime tentent de pardonner ce que j’ai fait.
"

Pound naît en 1885 dans l’Amérique profonde, moyenne-bourgeoise et légendaire, presbytérienne, puritaine, utopiste, prêcheuse, biblique, mais antibancaire. Les prénoms sont prophétiques, mais son père, lui, se nomme Homer. "J’ai été le fils de mon père, en opposition à ma mère. Mon cas est aussi éloigné que possible du complexe d’Oedipe." Toute sa vie, Pound aura les meilleures relations avec ses parents, qui seront, pour lui, des alliés. Ils sont fiers de sa vocation précoce de poète, ils l’encouragent à écrire, ils le lisent (on croit rêver !), ils l’envoient très tôt en Europe (en 1908, à vingt-trois ans, Pound est déjà à Venise, la ville qui sera sa capitale intérieure et où il est enterré). Il aura une femme légitime : Dorothy Shakespear (sans e), et un fils : Omar. Mais il y aura aussi Olga Rudge, la violoniste avec laquelle il ressuscitera la musique de Vivaldi, et une fille : Mary. Deux ménages constants, sans drame, tantôt l’une, tantôt l’autre. Rien, aucune aventure, ne viendra perturber cet ordre privé dont, d’ailleurs, Pound ne parle jamais. La bataille qu’il engage se situe ailleurs.

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Ezra Pound en 1913

Dès l’université (où il a comme ami William Carlos Williams), il se passionne pour la littérature provençale et pour Dante. Le grec, le Moyen Age ; le voilà convaincu que la tradition a été perdue et doit être renouvelée de fond en comble. Il n’est pas le seul à penser que le dix-neuvième siècle, à quelques exceptions près, a marqué une décadence complète de la civilisation. Pour en donner l’idée, il faut se rappeler qu’à Londres, en 1910, une exposition rassemblant des tableaux de Manet, Cézanne, Van Gogh et Gauguin suscite, selon les propres termes de Virginia Woolf, un "paroxysme de rage et de rire".

Pound est là, en plein obscurantisme victorien. S’il vient ensuite à Paris, comme tant d’autres à l’époque, c’est que là, au moins, on est en première ligne d’exploration et de définition du nouveau. Le nouveau subversif est aussi redécouverte de tout un passé censuré : on exhume, on fouille, on réévalue, on traduit, on désoublie. Voici, coup sur coup, deux continents remis en vive lumière : l’Italie, la Chine. Imagine-t-on aujourd’hui une société qui n’aurait jamais entendu parler, ou à peine, de Vivaldi, de Monteverdi, d’Homère, des troubadours, de la Divine Comédie, de l’existence millénaire des idéogrammes ? C’était pourtant le cas à la veille de la première guerre mondiale. Et c’est bien en anglais et en français que le mouvement de création le plus énergique se produit alors.

Pour l’anglais : Eliot écrit The Waste Land ; Joyce, depuis son exil, à Trieste, commence à envoyer les signaux considérables d’Ulysse ; Gertrude Stein regarde Picasso ; Hemingway règle son tir. Pound, lui, après les expériences londoniennes de l’imagisme et du vorticisme (" un art chargé d’intensité ") et la lecture illuminante de Fenollosa (la "méthode idéogrammatique" [5]), a commencé à écrire sa grande épopée des Cantos : " Une épopée, c’est un poème qui inclut l’Histoire. Personne ne peut comprendre l’Histoire à moins qu’il n’ait d’abord compris ce que c’est que l’économie. "

Comme l’écrit Denis Roche, premier traducteur des Cantos pisans, dans sa préface à l’édition française complète parue seulement en 1986. « C’est la langue en action d’un seul homme. La polyphonie universelle par sa seule voix. » Ulysse, les Cantos, Finnegans Wake : quel soulèvement, quelle négation positive de l’horizon étroit et lent de la vision dix-neuvièmiste ! Il faut bien le réaffirmer sans arrêt, puisque tout le monde voudrait faire, aujourd’hui, comme si rien ne s’était passé.

Pound dans l’arène ? Il est partout, écoute et lit, soutient les uns et les autres. Joyce : "Pound est un miracle d’effervescence et d’entrain, un paquet d’électricité aux décharges imprévisibles." Hemingway (qui apprend à Pound à boxer) : "Ce grand poète consacre un cinquième de son temps à la poésie, et le reste à aider ses amis du point de vue matériel et artistique. Il les défend lorsqu’ils sont attaqués, les fait publier dans les revues et les sort de prison. Il leur prête de l’argent. Il vend leurs tableaux. Il organise leurs concerts. Il leur consacre des articles. Il les présente à des femmes riches. Il fait accepter leurs livres par les éditeurs. Il reste avec eux toute la nuit quand ils croient être à l’agonie. Il leur avance les frais d’hôpital et les détourne du suicide. En fin de compte, il y en a quelques-uns qui s’abstiennent de le poignarder à la première occasion."

Hemingway, qui viendra témoigner de façon souveraine et bouleversante en faveur de Pound enchaîné, dira aussi : "C’était une sorte de saint. Il était irascible, mais beaucoup de saints ont dû l’être." Peu importe, donc, le malentendu ultérieur entre Pound et Joyce (l’"inflation Joyce", dit Pound, qui ne comprend pas l’"amphigouri" de Finnegans Wake). "Stupide préjugé".

En ce temps-là, tout le monde est à l’attaque, une extraordinaire Renaissance semble se profiler malgré les nuages de plus en plus menaçants. Et c’est là que Pound, happé par l’obsession "économique", va déraper et commettre sa grande erreur (comme d’autres, dans l’autre sens). Il se met à croire à un homme dont son ami Hemingway, plus lucide, dit aussitôt qu’il est "un grand bluff" : Mussolini. Pound l’appelle "le Boss", lui écrit, veut le convertir aux idées du "Crédit social". Antisémitisme et fascisme : l’une des deux maladies nerveuses ravageantes du temps. L’antisémitisme ? "Stupide préjugé banlieusard", dira Pound, pour finir, au jeune poète juif Allen Ginsberg, venu le voir à Venise. N’empêche : le "stupide préjugé" envahit ses pensées, ses fantasmes de régénération monétaire, ses jugements, de plus en plus excités, contre Roosevelt et l’Amérique.

L’usure : tel est, pour Pound, le serpent venimeux omniprésent, le Mal radical qu’il dénonce dans une prédication de pasteur, aussi bien dans ses lettres que dans son grand poème fulgurant. La guerre éclate, Pound se lance dans la radio (technique qui le fascine), déblatère, depuis Rome, contre les Etats-Unis, ne veut rien voir ni entendre, est arrêté pour trahison et enfermé dans une cage métallique à Pise. Il est ensuite transféré à Washington dans l’enfer psychiatrique. Un médecin note : "Son fonds d’information sur les sujets historiques, géographiques, politiques, économiques et artistiques, ainsi que d’autres encore, est apparemment de niveau supérieur. Intelligence apparemment tout à fait supérieure." Ce diagnostic, ici, fait irrésistiblement penser à la notation d’un psychanalyste célèbre après observation d’Antonin Artaud à Sainte-Anne : "A des prétentions littéraires."

Voilà donc Pound (là encore comme tant d’autres, Wilhelm Reich notamment) traité de paranoïaque. Oui ? Non ? A l’époque, mieux vaut qu’il passe pour cinglé, et cela lui sauve sans doute la vie. Autre remarque d’un psychiatre : "Sa production mentale est extrêmement difficile à suivre. Il parle par entassement d’idées." Pound, en effet, "est exactement comme il écrit", c’est-à-dire comme dans les splendides Cantos pisans écrits dans les "cellules de la mort", à Pise (où il imagine être au pied du mont Taishan, en Chine). "Comme une fourmi solitaire hors de sa fourmilière détruite/issu du naufrage de l’Europe, ego scriptor"...

Mais n’est-il pas fou, en réalité, celui qui pensait que "le cerveau est, dans son origine et son développement, un grand caillot de fluide génital " et que " cette hypothèse expliquerait l’énorme contenu du cerveau comme fabricant ou préservateur d’images" ? Celui qui, d’ailleurs, a introduit ce vers de son invention dans le Canto 36 : "Sacrum, sacrum, inluminatio coïtu" ("Sacrée, sacrée, l’illumination dans le coït") ?

N’est-il pas dément, celui qui laisse entendre que "tout un corps de doctrine fine et subtile" court depuis les mystères d’Eleusis, et à travers les troubadours, jusqu’à lui ? Pound : "Les mystères d’Eleusis. Des choses dont on ne doit pas parler, sauf en secret. Les imbéciles ne peuvent les profaner. Le sot ne peut ni pénétrer le secret ni le divulguer aux autres." Et aussi : "Dès l’instant où vous proclamez que les mystères existent, vous devez reconnaître que 95 % de vos contemporains ne comprendront pas, et ne peuvent pas comprendre, un seul mot de ce que vous voulez dire."

Le "paganisme" de Pound, issu d’une réaction violente au calvinisme, explique bien des choses. A Eliot, il écrit que le christianisme est "merdique". Par ailleurs, la Bible (dont il tire son prénom) est pour lui le livre empoisonné par excellence (il va même jusqu’à recommander, avant la guerre, la lecture des Protocoles des sages de Sion). Hystérie du siècle et, peut-être, de chaque siècle. "Il est difficile, avait-il dit, d’écrire un paradis quand tout semble vous pousser à écrire une apocalypse. Il est évidemment beaucoup plus facile de peupler un enfer ou même un purgatoire."
Et aussi :
"Le Paradis n’est pas artificiel
mais spezzato apparemment
il n’existe qu’en fragments inattendus.
"
(Spezzato, en italien, veut dire "coupé.")

Il y a, dans les Cantos pisans, un double mouvement d’expiation
("Rabaisse ta vanité
Que mesquines sont tes haines
Nourries dans l’erreur
")
et d’orgueil
("D’avoir fait naître de l’air une tradition vivante
Ou d’un vieil oeil malin la flamme insoumise
Ce n’est pas là de la vanité
Ici-bas toute l’erreur est de n’avoir rien accompli
Toute l’erreur est, dans le doute, d’avoir tremblé
").
Pound, donc, admettra l’erreur ("Il y a quelque chose de pourri derrière les Cantos"), mais restera insoumis.

Il répétera — fierté ultime ? tactique chinoise rusée ? — que les Cantos sont un " gâchis " ou du " bousillage ", un " tissu d’ignorance ". Et puis, ce sera le style mutique de ses dernières années à Venise (où je le revois, en effet, sous ma fenêtre, si beau au bord d’un canal, regardant fixement ses mains et les pétrissant l’une contre l’autre, comme dans l’attente d’un embarquement vertical). Un soir, à Paris, il montre un des personnages de Fin de partie, de Beckett, dans sa poubelle, et dit : " C’est moi. " On lui demande où il vit, et il répond : " En enfer ", en montrant son coeur.

Il ne parle plus : " Je ne suis pas entré dans le silence, c’est le silence qui m’a pris. " Il voyage encore, va voir la tombe de Joyce, à Zurich, écrit quelques mots du genre : " J’ai pris le symptôme pour la cause. Le problème n’est pas l’Usure, mais l’Avarice. " Il laisse aussi tomber : " J’avais tort. Tort à 90 %. J’ai perdu la tête dans un orage. " En 1946, il avait murmuré aussi à Charles Olson : " J’ai toujours dit ce qu’il ne fallait pas, et renversé autour de moi toute la foutue porcelaine. "

Il meurt doucement à Venise le vendredi 3 novembre 1972. Les bénédictins de San-Giorgio font ce qu’il y a à faire. Puis gondole rituelle jusqu’à l’île des morts, une plaque avec son nom, rien d’autre. En ouvrant aujourd’hui les Cantos, ce prodigieux piège à rêverie et à mémoire instantanées, vue directe et musique, " danse de l’intellect parmi les mots ", le lecteur peut se rappeler simplement ce que Pound lui-même a dit d’un de ses héros, Sigismundo Malatesta : " Un échec qui vaut toutes les réussites de son époque. "

Philippe Sollers, Le Monde du 20.11.92

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Ezra Pound en 1971 un an avant sa mort
*


Dans le Dictionnaire amoureux de Venise, publié en 2004, entre les noms de Marcelin Pleynet et de Marcel Proust :

Ezra Pound 1885-1972

Ezra Pound est mort à Venise le 1er novembre 1972. Il avait quatre-vingt-sept ans. Il est venu ici au début du XXe siècle, il est revenu, il est reparti, et finalement revenu. Sa vie de découvreur, ses erreurs, son engagement dans l’histoire fasciste mussolinienne, ses discours à la radio italienne contre les Etats-Unis pendant la guerre, son emprisonnement dans une cage de fer de Pise, son internement psychiatrique à Washington, sa vieillesse silencieuse de plus en plus pétrifiée, tout cela semble faire partie d’une légende de malheur.
Malédiction de la poésie ? N’allons pas trop vite, même si Pound a répondu à quelqu’un qui l’interrogeait qu’il était, pour finir, en enfer. Quel enfer ? demande l’autre. Pound indique alors son coeur, et dit : « Ici, ici. »

Comme une fourmi solitaire hors de sa fourmilière détruite
issu du naugrage de l’Europe, ego scriptor

Cet américain décalé est un poète admirable, un des plus grand du XXe siècle. Venise (comme la Chine) apparaît sans cesse dans ses monumentaux Cantos.
En 1908, Pound est souvent au Lido, se baigne, et projette même de devenir gondolier. Il s’est fait confectionner un papier à lettres où on lit : Ezra Pound, 861 Ponte S. Vio — Venise (j’ai longtemps habité à deux pas de là).

O soleil vénitien
Toi qui a nourri mes veines
Ordonné le cours du sang
Tu as appelé mon âme
Du fond des lointains abîmes.

Pound est un des premiers à se préoccuper de l’histoire de la musique vénitienne, comme il est le premier à s’intéresser à Dante, aux troubadours et à l’écriture chinoise. En 1937, il se demande où sont passées les partitions de Vivaldi, alors complètement oublié. Il organise des petits concerts pour l’entendre. Son éblouissement italien va malheureusement lui faire croire à une restauration sociale possible contre l’ordre de la marchandise et son incarnation américaine. Or on ne « restaure » jamais rien, sauf des illusions rétroactives. Aveuglement, donc, mais aussi intense lumière brisée qui éclate dans sa poésie : « Le paradis n’existe qu’en fragments inattendus. »

Le Paradis, voilà ce que j’ai tenté d’écrire
Ne bouge pas
Laisse parler le vent
Le paradis est là
Que les dieux pardonnent ce que j’ai fait
Que ceux que j’aime pardonnent ce que j’ai fait.

Erreur, échec, vanité ? La fin mélancolique et fermée de Pound peut le laisser penser avec son aveu même : « Il y a quelque chose de pourri derrière les Cantos. »
Mais il a dit aussi d’un de ses héros, Sigismundo Malatesta, ceci, qui peut s’appliquer à lui : « Un échec qui vaut toutes les réussites de son époque. »

D’avoir fait naître de l’air une tradition
Ou d’un vieil oeil malin la flamme insoumise
Ce n’est pas là de la vanité
Ici-bas, toute l’erreur est de n’avoir rien accompli
Toute l’erreur est, dans le doute, d’avoir tremblé.

Ou encore :

« Il est difficile d’écrire un paradis quand tout semble vous pousser à écrire une apocalypse. Il est évidemment beaucoup plus facile de peupler un enfer, ou même un purgatoire. »

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Ezra Pound

Au poète Allen Ginsberg qui vient le voir à Venise pour lui dire son admiration, Pound déclare : « Ma pire erreur, qui a tout gâché depuis le début, a été mon stupide préjugé banlieusard d’antisémitisme. »
Magnifique formule : l’antisémitisme est en effet un préjugé banlieusard.
A propos de l’usure, qu’il a violemment accusée de tous les maux, il note :
« J’étais à côté du sujet, prenant un symptôme pour une cause,
La cause est l’avarice. »
Ce sont pratiquement les derniers mots qu’il ait écrits (le 4 juillet 1972)
Dans les dernières années de sa vie, Pound ne dit plus rien ou, si l’on préfère, il dit beaucoup de choses en se taisant systématiquement. On lui demande pourquoi il a choisi le silence, il répond : « C’est le silence qui m’a choisi. »
Tous ses amis sont morts : Joyce, il y a longtemps, et puis Hemingway, Cummings, Williams, Eliot.
Il meurt le 1er novembre 1972 pendant son sommeil. Le 3, on le transporte à San Giorgio, chez les franciscains, et, bien qu’il ne soit pas catholique, son cercueil est placé entre quatre chandeliers géants. Sa fidèle compagne, Olga Rudge, est là ainsi que sa fille et sa petite fille. Sa femme, Dorothy, est restée en Angleterre, trop faible pour voyager. Presque personne, donc, quelques amis. Après un bref office funèbre, son cercueil est transporté par des gondoliers vêtus de noir jusqu’à l’île des morts de San Michele.
Il est là, sous terre, non loin de Stravinsky et de Diagilev.
On trouve dans les Cantos, la formule peu cartésienne suivante :

« Amo, ergo sum. »

J’aime, donc je suis.
L’apparition de Pound, au printemps, sur les Zattere, était un évènement mythique. Grand, droit, maigre, très beau, cheveux blancs et barbe blanche, chapeau ou pas, doge fendant lentement l’air au bord de l’eau, il paraissait venir d’une autre planète ou de l’autre côté du miroir, vieux lion indomptable. Quelquefois, assis sur le ponton, je l’observais à dix mètres. Il restait silencieux, le visage tourné vers le mur, la petite et nette Olga parlant avec deux amis.
Et puis, un matin de grande lumière, le voilà assis, seul, sur une chaise sous le fenêtre de la chambre où j’écris mon Paradis (nourri de Bible, de Dante, des Grecs, de Chine et de lui). Il est près du quai, contre une rangée de géraniums, il ne bouge pas, il contemple fixement ses mains, les triture, les pose alternativement l’une sur l’autre. Un regard, des mains. A ce moment-là, il est exactement en attente sur une corniche du Purgatoire. Les cloches sonnent à toute volée, il se lève, s’en va.
Cette scène dérobée est une des plus émouvantes de ma vie.
Je répète :

O soleil vénitien
Toi qui a nourri mes veines
Ordonné le cours du sang
Tu as appelé mon âme
Du fond des lointains abîmes.

Dictionnaire amoureux de Venise , Plon, 2004, p.360-364.

oOo


La voix de Pound

1. Ezra Pound - Canto XLV (With Usura)

2. Ezra Pound - Canto XLV (With Usura)

3. Ezra Pound Voices and Visions

4. Ezra Pound lit Hugh Selwyn Mauberley  [6]

5. Entretien Ezra Pound-Pasolini

Pound lit de nombreux Cantos sur ubu.com.

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Pound caractère chinois par Claude Minière

Collection L’Infini, Gallimard
Parution : 09-11-2006.

« Beaucoup de reproches ont été adressés à Ezra Pound. Et pourtant : l’"invention" de la poésie chinoise dans les années 1920, c’est lui ; la plus vive critique du provincialisme occidental, c’est lui ; la plus émouvante méditation alors sur le destin de l’Europe et de l’Amérique, c’est lui ; la plus authentique alternance du calme et du tumulte, c’est lui.
Ce caractère, j’ai essayé de le comprendre de l’intérieur, c’est-à-dire dans le drame des Cantos. Où études, hypothèses, échecs, traductions, traits de génie sont plongés dans le théâtre des opérations. »

Claude Minière.

*

« Claude Minière nous offre un petit voyage en Chine. Mais la Chine dont il nous entretient est celle de sa culture insondable d’idéogrammes. Et, encore plus précisément, de la façon dont certains poètes s’en sont emparés — tout particulièrement Ezra Pound. Les Cantos, on le sait, sont à la fois le journal d’une grande partie de sa vie d’écrivain (le journal intérieur) et le fruit de sa pensée poétique. La Chine y est entrée comme pour donner la véritable clef de sa démarche. Minière en commente les arcanes, les fait apprécier. Mais qu’on ne s’imagine pas un très savant et austère mémoire : c’est plutôt une lecture poétique d’une plus ancienne histoire poétique. C’est pourquoi il se lit avec délice tout en nous faisant apparaître ce qui a mobilisé le fougueux poète américain venu s’égarer en Europe. Il nous fait comprendre comment ces caractères chinois « jouent » dans le flux des Cantos et dans les termes de sa connaissance et de sa passion conjointes. Cela donne un assez beau résultat. »

Gérard-Georges Lemaire.

Poésie ininterrompue. En 1978, Gérard-Georges Lemaire parlait déjà avec Claude Minière d’Ezra Pound. Dans la seconde partie de l’émission, Minière revenait sur sa propre pratique poétique [7].

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L’épopée d’Ezra Pound

par Marcelin Pleynet

A l’occasion de la publication en 2002 de l’édition complète des Cantos d’Ezra Pound [8], Marcelin Pleynet écrit cet article dans Le Monde.

A l’aube du XXIe siècle, au temps de la constitution de l’Europe, de l’établissement d’une nouvelle monnaie (l’euro), des questions sur la mondialisation, la lecture des Cantos engage plus que jamais un retour rétrospectif sur le siècle passé et sur ses classiques : Joyce, Céline, Pound. Né aux Etats-Unis, à Hailey (Idaho) en 1885, mort à l’hôpital SS. Giovanni e Paolo, à Venise (Italie), en 1972, Ezra Pound, pour le meilleur et pour le pire, assumera dans son oeuvre, et notamment dans Les Cantos, l’essentiel de ce qui constitue un siècle dont les bouleversements se réalisent expressivement dans la monstruosité des deux grandes guerres mondiales.

Si Les Cantos se présentent comme une sorte d’épopée, le récit poétique d’événements propres à l’établissement de la culture occidentale, et de ses fondateurs, ils n’en sont pas moins étroitement liés à l’aventure d’un homme, à la vie, à la sensibilité propre de leur auteur, et à son temps.

C’est significativement que, en 1962, lors d’un entretien, Pound déclare avoir commencé à écrire Les Cantos « vers 1904 », date à laquelle il a découvert La Divine Comédie de Dante, bien que l’on sache que le projet du poème ne commence à se réaliser qu’en 1915.

Ces deux dates n’en sont pas moins significatives. Les Cantos commencent avec la découverte de l’oeuvre de Dante, dans une université américaine, et Pound s’engage dans leur rédaction, à Londres, l’année même où il apprend la mort dans les tranchées, de son ami le sculpteur Henri Gaudier-Brzeska.

Très vite Les Cantos sont habités par les souvenirs de la guerre, les amis morts, la situation sociale : « le prix de la vie en Occident », le trafic des armes : « Mon travail m’avait conduit à ne plus voir les guerres l’une après l’autre comme de simples accidents, mais comme partie intégrante du système. » Pound n’en démordra pas, en 1962, à la suite d’une autre guerre bien autrement meurtrière, il déclarera : « J’écris pour m’opposer à cette idée que l’Europe et la civilisation sont damnées. » « LE MUR DES SIÈCLES »

Il fallait sans doute venir d’ailleurs, l’Amérique, et être cet Américain-là, pour prendre la mesure, l’ampleur poétique, du désastre annoncé, et en assumer la perspective historique. Dès le premier « Canto », épigraphe, fronton à l’ensemble de l’oeuvre, Pound annonce la couleur en traduisant, presque littéralement, l’épisode de la descente aux enfers et de la consultation des morts par Ulysse, aux chants X et XI de l’Odyssée.

Hommes, oeuvres, monuments, documents, histoires, légendes, on pourrait faire figurer en tête des Cantos le célèbre vers de Hugo : « J’eus un rêve : le mur des siècles m’apparut. » Mais là où Victor Hugo suit « le grand fil mystérieux du labyrinthe humain : le Progrès », et projette ce qui en est attendu, de ce « progrès », Pound n’attend plus rien. L’expérience, la sienne et celles de ses aînés immédiats, l’ont convaincu : la vérité a déjà eu lieu et elle a été trahie. Dante, qu’il compare à Mencius, reste à penser. Et il s’en explique : « Ça a d’abord commencé comme ça : il y avait six siècles à empaqueter. Il fallait s’occuper de tout ce qui ne se trouvait pas dans La Divine Comédie. La Légende des Siècles de Victor Hugo ne constituait pas un bilan, mais une compilation de lambeaux d’histoires. Le problème était d’ériger un cycle cohérent, ramenant l’esprit contemporain à celui du Moyen Age après l’avoir soigneusement débarrassé de la culture classique dont il était inondé depuis la Renaissance. »

Mais le Moyen Age lui-même est à repenser et le projet suppose implicitement l’établissement et la conquête d’une autre histoire. C’est donc le sens, la « valeur » des portées historiques d’une culture que, dans son effondrement guerrier, il faut reprendre et repenser, c’est-à-dire écrire autrement. De ce point de vue, le projet des Cantos est proprement monumental. Il participe dans sa dynamique, dans ses admirables réalisations, comme dans ses limites, d’une ambition, d’une force et aussi, disons le mot, d’une crispation musculaire et morale sans exemple dans l’histoire de la poésie du XXe siècle.

Il faut savoir qu’Ezra Pound a écrit et publié plusieurs volumes de poésies avant de se consacrer, pendant plus de cinquante ans, exclusivement à l’écriture des Cantos, qui ne voient le jour qu’à partir du moment où le poète trouve une forme susceptible d’assumer sa vision à la fois ponctuelle, fragmentée, discontinue et panoramique de l’histoire.

L’oeuvre d’Ezra Pound s’impose, et produit un événement sans précédent dans l’aventure de la poésie moderne, le jour où le poète découvre l’étude de Fenollosa sur Le Caractère écrit chinois. Il en retient que, dans le procès de composition de l’idéogramme, « deux choses adjointées ne forment pas une troisième chose, mais suggèrent une relation fondamentale entre elles ». Fort de cette découverte, qui implique que « lire le chinois ce n’est pas jongler avec des concepts, mais observer les choses accomplir leur destin », Ezra Pound va s’employer à faire dialoguer entre elles, dans l’accomplissement actuel de leur destin, les figures fragmentaires et dispersées, des civilisations, des langues et des cultures. Et plus essentiellement la culture occidentale et la culture orientale, à travers Dante et Confucius. On doit ainsi comprendre que les pictogrammes chinois qui figurent dans les Cantos s’imposent comme manifestation essentiellement programmatique de l’oeuvre.

Au cours du « Canto LXXVII », Pound accompagne la présence de deux idéogrammes chinois du commentaire : « Savoir ce qui précède et ce qui suit vous aidera à mieux comprendre ce qui se passe. » « LA MUSIQUE »

On entendra que la monumentalité du projet, et sa réalisation, ne sont pas, en conséquence, sans soulever de très nombreuses difficultés d’interprétation et de lecture. Lié au tissu complexe de relations qu’il établit entre des éléments transhistoriques (citations, situations, évocations, références politiques, économiques, linguistiques, artistiques...), chaque « Canto » présente des difficultés, voire des opacités de lecture, qu’il ne faut pas dissimuler. Et moins encore dans la mesure où Pound en revendique le sens porté et l’intelligence mobile. Dans une lettre adressée à Thomas Hardy, en 1921, il écrit : « Je suis parfaitement désireux d’exiger que le lecteur lise avec autant de soin qu’il mettrait pour un texte grec ou latin un peu difficile. »

La poésie de Pound, qui, des années 1920 aux Cantos pisans (1948) est de plus en plus didactique, ne fera jamais l’économie de cette exigence. A un jeune poète, admirateur de l’ensemble des Cantos, mais qui ne comprend pas pourquoi Pound a mis une partition musicale dans l’un des Cantos pisans, Pound répond : j’entends que « vous ne lisez pas la musique ».

C’est là incontestablement un des problèmes que pose cette édition française de l’oeuvre de Pound. A l’exception des traductions de Denis Roche [9], la musique savante manque totalement à la transcription française de la prosodie poundienne. Il en est malheureusement souvent ainsi des traductions. Cela n’en est pas moins particulièrement douleureux appliqué à un poète qui a consacré un temps considérable à ce problème, et dont l’oeuvre principale se constitue de l’intelligence active et du jeu musical qui associent entre elles les langues les plus diverses.

Faute « du rythme qui en poésie correspond exactement à l’émotion ou au degré d’émotion à exprimer » on aurait pu attendre, près de trente ans après la mort de Pound, une édition française qui éclaire le sens et les portées des Cantos en les accompagnant d’un index et d’une chronologie rigoureuse. Il n’en malheureusement rien. Sans index, et curieusement clanique, tendancieuse, partielle, la chronologie de cette édition exclut par exemple aussi bien l’histoire de l’Europe que celle des Etats-Unis (qui occupent pourtant une place centrale dans Les Cantos) pour s’encombrer de très misérables casseroles poétiques. Tout reste à faire en deçà et au-delà de cette édition qui, comme les précédentes, permet pourtant heureusement d’évoquer aujourd’hui le nom de Pound et de partager avec lui cette certitude :

« Ce que tu aimes bien demeure, le reste n’est que cendre
Ce que tu aimes bien ne te sera pas arraché
Ce que tu aimes bien est ton seul héritage
A qui le monde, à moi, à eux ou à personne ?
D’abord tu as vu, puis tu as touché
Le Paradis, même dans les corridors de l’Enfer,
Ce que tu aimes bien est ton seul héritage,
Ce que tu aimes bien ne te sera pas volé.
 »

Marcelin Pleynet, Le Monde du 08.02.02.

Lire également : Cécile Guilbert, Pound, l’autre légende des siècles, dans La Revue des deux Mondes d’avril 2002.

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Un rêve américain. Ezra Pound

En octobre 1976, Jean Daive consacrait une série d’émissions à « un rêve américain ». Les Nuits de France Culture viennent de la rediffuser. L’émission du 30 octobre 1976 portait sur Ezra Pound. Les intervenants étaient Stephen Heath, Marcelin Pleynet et Denis Roche.

1. Ezra Pound par Stephen Heath

Après la présentation, le Canto « L’Usure » est lu en français par Pleynet.

2. Ezra Pound par Marcelin Pleynet

3. Ezra Pound par Denis Roche

LIRE : Denis Roche, Ezra Pound. L’art de la poésie

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[1Traduit par D. Alexandre et P. Savanio. Le même numéro contenait le poème de Hölderlin, Retour, suivi du commentaire de Heidegger.

[2N°23-24, automne-hiver 1968.

[3Ce numéro de Promesse comportait également un "poème" de Claude Minière.

[4Je souligne. Le roman de Sollers, Nombres, est contemporain.

[5Le texte anglais de Fenollosa : Les caractères écrits chinois comme médiation pour la poésie
The Chinese Written Character As A Medium For Poetry (Ernest Fenollosa-Ezra Pound) pdf .

[7Je remercie Arnaud Le Vac de m’avoir rappelé l’existence de cette émission rediffusée dans les Nuits de FC en 2014.

[8Sous la direction d’Yves di Manno. Traduits de l’américain par J. Darras, Y.di Manno, Denis Roche, P. Mikriammos et F. Sauzey. Préface de D. Roche. Flammarion, janvier 2002.

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Denis Roche

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