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Tremblement de Bataille

Dossier (avec des documents audio et video rares)

D 12 mai 2008     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Date de création : 19/01/2007.


Bataille parle de "La littérature et le mal"

Ce document est le seul où l’on voit Georges Bataille s’exprimer sur sa conception de la littérature. C’était le 21 mai 1958 lors de l’émission Lecture pour tous présentée par Pierre Dumayet.

« Je ne sais qu’en penser, mais comme c’est le seul document, à ma connaissance, où l’on voit Bataille parler, bouger, et sourire, peut-être le donner tel quel, dans sa durée. » André S. Labarthe.


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Tremblement de Bataille

Il s’est développé, autour de Georges Bataille, toute une légende de fausses reconnaissances ou d’amitiés embarrassées qui ont pour fonction d’empêcher la lecture de ses livres.

Si on y ajoute le discours universitaire ou psychanalytique, l’obscurité s’accroît. Elle culmine enfin dans le désir de voir en lui un auteur "obscène" pour mieux détourner l’attention de l’aspect profondément religieux (et donc antiphilosophique) de sa pensée.
Nous parlons de sexualité, de pornographie, nous en ruminons pauvrement et industriellement les variantes mécaniques possibles, et, comme par hasard, le fanatisme intégriste répond par le meurtre et le terrorisme. Nous sommes donc toujours dans la même impasse qui consiste à ne pas vouloir savoir de quoi, réellement, il s’agit.

« Le sens de l’érotisme échappe à quiconque n’en voit pas le sens religieux. Réciproquement, le sens des religions échappe à quiconque néglige le lien qu’il présente avec l’érotisme. »

Un silence gêné accueille cette affirmation. Elle choque aussi bien les dévots que les pervers rationnels qui croient les combattre. La lumière nouvelle que Bataille projette violemment sur la condition humaine ne cherche d’ailleurs pas l’assentiment mais la vibration d’une expérience individuelle. Ainsi Bataille n’hésite pas à écrire dans Madame Edwarda :

« Voici donc la première théologie proposée par un homme que le rire illumine et qui daigne ne pas limiter ce qui ne sait pas ce qu’est la limite. Marquez le jour où vous lisez d’un caillou de flamme, vous qui avez pâli sur les textes des philosophes ! Comment peut s’exprimer celui qui les fait taire, sinon d’une manière qui ne leur est pas concevable ? »

Misère de la philosophie, bavardage de la morale, ennui profond, livres inertes : tout se passe, et c’est bien normal, comme si Sade et Nietzsche avaient existé et écrit pour rien. Et Bataille ? Rien.

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Bellmer

On réédite donc, ces temps-ci, ces deux grands chefs-d’oeuvre que sont Histoire de l’oeil et Madame Edwarda. L’effet de cette publication est bizarre. On se souvient d’abord que Bataille a commencé de les signer de deux pseudonymes, Lord Auch et Pierre Angélique. On tourne les pages de ces tirages limités illustrés d’autrefois, et on note aussitôt le dépérissement des images. Fautrier, Masson, Bellmer paraissent à côté du sens et de l’énergie des récits, tantôt trop éloquents (Masson [1]), tantôt trop maniérés (Bellmer [2]). Bataille, lui, est à la fois plus subtil et violent, plus cru et plus réaliste. Première phrase d’Histoire de l’oeil :

« J’ai été élevé seul et, aussi loin que je me le rappelle, j’étais anxieux des choses sexuelles. »

Première phrase de Madame Edwarda :

« Au coin d’une rue, l’angoisse, une angoisse sale et grisante, me décomposa (peut-être d’avoir vu deux filles furtives dans l’escalier d’un lavabo). »

Ces ouvertures, simples et fulgurantes, déclenchent aussitôt des rencontres de personnages féminins inoubliables, Simone, Marcelle, Edwarda, dont les crises convulsives sont partagées et comme vécues de l’intérieur par le narrateur. De telles figures de femmes sont précisément ce qu’on peut reprocher le plus à Bataille ; c’est là qu’est son expérience de dévoilement et de vérité folle. Comment "illustrer" un passage de ce genre ?

« La mer faisait déjà un bruit énorme, dominé par de longs roulements de tonnerre, et des éclairs permettaient de voir comme en plein jour les deux culs branlés des jeunes filles devenues muettes »

Emportement et précision de l’écriture, vision ironique globale, tout est là.

« A d’autres, écrit encore Bataille, l’univers paraît honnête. Il semble honnête aux honnêtes gens parce qu’ils ont des yeux châtrés. C’est pourquoi ils craignent l’obscénité. Ils n’éprouvent aucune angoisse s’ils entendent le cri du coq ou s’il découvrent le ciel étoilé. En général, on goûte les "plaisirs de la chair" à la condition qu’ils soient fades. »

L’hystérie, la fadeur, sont une trahison permanente du tragique et du comique de l’aventure humaine. Celle-ci est à la fois rire et horreur, angoisse et extase, identité des contraires faisant coïncider douleur et jouissance.

« En moi, la mort définitive a le sens d’une étrange victoire. Elle me baigne de sa lueur, elle ouvre en moi le rire infiniment joyeux : celui de la disparition !... »

Ces phrases sont-elles aujourd’hui plus audibles que lorsqu’elles ont été écrites ? Non. Le seront-elles dans l’avenir ? Non. Ou alors seulement par quelqu’un qui, à son tour, sera contraint de prendre un pseudonyme ou de se taire devant l’énormité de sa découverte. Non pas à cause de l’obscénité, donc (qui n’est qu’un moyen), mais de la conscience de soi qu’elle comporte.

Sans doute pour se moquer de Malraux et de ses Voix du silence, Bataille, à la fin de sa vie, composa une anthologie raisonnée sous le titre Les Larmes d’Eros. La voilà rééditée à son tour. On y trouve la célèbre photo du supplicié chinois (image insoutenable [3]) insérée dans une galerie de tableaux des plus grands peintres (mais aussi des plus contestables au fur et à mesure qu’augmente la vulgarité des temps).

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Lascaux. La scène du puits

En réalité, Bataille veut insister sur les figurations les plus énigmatiques, celle de la préhistoire (il est quand même celui qui aura su parler aussi justement de Manet [4] que de la grotte de Lascaux). Ce qu’il a à dire de bouleversant est plus proche des peintures du paléolithique que de l’affadissement stéréotypé de nos jours. Ainsi de cette scène du "puits" sur laquelle il revient sans cesse : un bison blessé et rageur, un homme à tête d’oiseau s’effondrant le sexe dressé, un oiseau posé sur un bâton, un rhinocéros massif qui s’éloigne [5]... Qui est descendu là-bas une fois est marqué à jamais par ce cri de silence. Bataille, lui, dans une caverne comme dans un bordel, continuait à voir le ciel étoilé.

Philippe Sollers, L’Infini 78 (printemps 2002) [6]

oOo

Le supplicié chinois

dans L’Expérience intérieure, Le Coupable et Les larmes d’Eros.

La photographie — « la célèbre photo » dont parle Sollers — d’un supplice chinois a eu une importance fondamentale dans la vie de Bataille. Cette photographie figure, avec quatre autres clichés, dans les dernières pages du dernier livre que Bataille a publié (un an avant sa mort en 1962) : Les larmes d’Eros (des extraits du livre parurent dans Tel Quel n° 5, printemps 1961). Est-ce là la photo qui fut en possession de Bataille ? On sait maintenant, grâce à Jérôme Bourgon, que les photographies reproduites dans le livre « proviennent toutes d’un jeu de plaques conservées au Musée de l’Homme et non des archives personnelles de Bataille. » [7]

Quoiqu’il en soit Bataille l’affirme : "cette" photographie est en sa possession depuis 1925, elle le mène à l’extase en 1938 [8].

Les interprétations qu’en donne Bataille évoluent.

Dans L’Expérience intérieure on peut lire :

« Le jeune et séduisant chinois dont j’ai parlé, livré au travail du bourreau, je l’aimais d’un amour où l’instinct sadique n’avait pas de part : il me communiquait sa douleur ou plutôt l’excès de sa douleur et c’était justement ce que je cherchais, non pour en jouir, mais pour ruiner en moi ce qui s’oppose à la ruine. »

puis, dans Le coupable, publié en 1944 mais rédigé de septembre 1939 à octobre 1943 :

« Je suis hanté par l’image du bourreau chinois de ma photographie, travaillant à couper la jambe de la victime au genou : la victime liée au poteau, les yeux révulsés, la tête en arrière, la grimace des lèvres laisse voir les dents.
La lame entrée dans la chair du genou : qui supportera qu’une horreur si grande exprime fidèlement "ce qu’il est", sa nature mise à nu. » (écrit sans doute début novembre 1939)

ou encore :

« Je n’ai pas choisi Dieu comme objet, mais humainement, le jeune condamné chinois que des photographies me représentent ruisselant de sang, pendant que le bourreau le supplicie (la lame entrée dans les os du genou). A ce malheureux, j’étais lié par les liens de l’horreur