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Tremblement de Bataille
Dossier (avec des documents audio et video rares)
Date de création : 19/01/2007
Dernière mise à jour : 18 avril 2013 : Georges Bataille : la vérité de la nuit Le supplicié chinois
Voir également :
Ph. Sollers : Scènes de Bataille Bataille parle de "La littérature et le mal"Ce document est le seul où l’on voit Georges Bataille s’exprimer sur sa conception de la littérature. C’était le 21 mai 1958 lors de l’émission Lecture pour tous présentée par Pierre Dumayet. « Je ne sais qu’en penser, mais comme c’est le seul document, à ma connaissance, où l’on voit Bataille parler, bouger, et sourire, peut-être le donner tel quel, dans sa durée. » André S. Labarthe la video commentée par Yannick Haenel (mai 2010). Tremblement de Bataille Il s’est développé, autour de Georges Bataille, toute une légende de fausses reconnaissances ou d’amitiés embarrassées qui ont pour fonction d’empêcher la lecture de ses livres. Si on y ajoute le discours universitaire ou psychanalytique, l’obscurité s’accroît. Elle culmine enfin dans le désir de voir en lui un auteur "obscène" pour mieux détourner l’attention de l’aspect profondément religieux (et donc antiphilosophique) de sa pensée. Un silence gêné accueille cette affirmation. Elle choque aussi bien les dévots que les pervers rationnels qui croient les combattre. La lumière nouvelle que Bataille projette violemment sur la condition humaine ne cherche d’ailleurs pas l’assentiment mais la vibration d’une expérience individuelle. Ainsi Bataille n’hésite pas à écrire dans Madame Edwarda : « Voici donc la première théologie proposée par un homme que le rire illumine et qui daigne ne pas limiter ce qui ne sait pas ce qu’est la limite. Marquez le jour où vous lisez d’un caillou de flamme, vous qui avez pâli sur les textes des philosophes ! Comment peut s’exprimer celui qui les fait taire, sinon d’une manière qui ne leur est pas concevable ? » Misère de la philosophie, bavardage de la morale, ennui profond, livres inertes : tout se passe, et c’est bien normal, comme si Sade et Nietzsche avaient existé et écrit pour rien. Et Bataille ? Rien.
Bellmer
On réédite donc, ces temps-ci, ces deux grands chefs-d’oeuvre que sont Histoire de l’oeil et Madame Edwarda. L’effet de cette publication est bizarre. On se souvient d’abord que Bataille a commencé de les signer de deux pseudonymes, Lord Auch et Pierre Angélique. On tourne les pages de ces tirages limités illustrés d’autrefois, et on note aussitôt le dépérissement des images. Fautrier, Masson, Bellmer paraissent à côté du sens et de l’énergie des récits, tantôt trop éloquents (Masson), tantôt trop maniérés (Bellmer). Bataille, lui, est à la fois plus subtil et violent, plus cru et plus réaliste. Première phrase d’Histoire de l’oeil : « J’ai été élevé seul et, aussi loin que je me le rappelle, j’étais anxieux des choses sexuelles. » Première phrase de Madame Edwarda : « Au coin d’une rue, l’angoisse, une angoisse sale et grisante, me décomposa (peut-être d’avoir vu deux filles furtives dans l’escalier d’un lavabo). » Ces ouvertures, simples et fulgurantes, déclenchent aussitôt des rencontres de personnages féminins inoubliables, Simone, Marcelle, Edwarda, dont les crises convulsives sont partagées et comme vécues de l’intérieur par le narrateur. De telles figures de femmes sont précisément ce qu’on peut reprocher le plus à Bataille ; c’est là qu’est son expérience de dévoilement et de vérité folle. Comment "illustrer" un passage de ce genre : « La mer faisait déjà un bruit énorme, dominé par de longs roulements de tonnerre, et des éclairs permettaient de voir comme en plein jour les deux culs branlés des jeunes filles devenues muettes » ? Emportement et précision de l’écriture, vision ironique globale, tout est là. « A d’autres, écrit encore Bataille, l’univers paraît honnête. Il semble honnête aux honnêtes gens parce qu’ils ont des yeux châtrés. C’est pourquoi ils craignent l’obscénité. Ils n’éprouvent aucune angoisse s’ils entendent le cri du coq ou s’il découvrent le ciel étoilé. En général, on goûte les "plaisirs de la chair" à la condition qu’ils soient fades. » L’hystérie, la fadeur, sont une trahison permanente du tragique et du comique de l’aventure humaine. Celle-ci est à la fois rire et horreur, angoisse et extase, identité des contraires faisant coïncider douleur et jouissance . « En moi, la mort définitive a le sens d’une étrange victoire. Elle me baigne de sa lueur, elle ouvre en moi le rire infiniment joyeux : celui de la disparition !... » Ces phrases sont-elles aujourd’hui plus audibles que lorsqu’elles ont été écrites ? Non. Le seront-elles dans l’avenir ? Non. Ou alors seulement par quelqu’un qui, à son tour, sera contraint de prendre un pseudonyme ou de se taire devant l’énormité de sa découverte. Non pas à cause de l’obscénité, donc (qui n’est qu’un moyen), mais de la conscience de soi qu’elle comporte. Sans doute pour se moquer de Malraux et de ses Voix du silence, Bataille, à la fin de sa vie, composa une anthologie raisonnée sous le titre Les Larmes d’Eros. La voilà rééditée à son tour. On y trouve la célèbre photo du supplicié chinois (image insoutenable) insérée dans une galerie de tableaux des plus grands peintres (mais aussi des plus contestables au fur et à mesure qu’augmente la vulgarité des temps) [1] .
Lascaux. La scène du puits
En réalité, Bataille veut insister sur les figurations les plus énigmatiques, celle de la préhistoire (il est quand même celui qui aura su parler aussi justement de Manet que de la grotte de Lascaux). Ce qu’il a à dire de bouleversant est plus proche des peintures du paléolithique que de l’affadissement stéréotypé de nos jours. Ainsi de cette scène du "puits" sur laquelle il revient sans cesse : un bison blessé et rageur, un homme à tête d’oiseau s’effondrant le sexe dressé, un oiseau posé sur un bâton, un rhinocéros massif qui s’éloigne... Qui est descendu là-bas une fois est marqué à jamais par ce cri de silence. Bataille, lui, dans une caverne comme dans un bordel, continuait à voir le ciel étoilé. Philippe Sollers, L’Infini 78 (printemps 2002) [2] Le supplicié chinoisdans L’Expérience intérieure, Le Coupable et Les larmes d’Eros).
Le supplicié chinois
La photographie — « la célèbre photo » dont parle Sollers — d’un supplice chinois a eu une importance fondamentale dans la vie de Bataille. Cette photographie figure, avec quatre autres clichés, dans les dernières pages du dernier livre que Bataille a publié (un an avant sa mort en 1962) : Les larmes d’Eros (des extraits du livre parurent dans Tel Quel n° 5, printemps 1961). Est-ce là la photo qui fut en possession de Bataille ? On sait maintenant, grâce à Jérôme Bourgon, que les photographies reproduites dans le livre « proviennent toutes d’un jeu de plaques conservées au Musée de l’Homme et non des archives personnelles de Bataille. » [3] Quoiqu’il en soit Bataille l’affirme : "cette" photographie est en sa possession depuis 1925, elle le mène à l’extase en 1938 [4]. Les interprétations qu’en fait Bataille évoluent. Dans L’Expérience intérieure on peut lire : « Le jeune et séduisant chinois dont j’ai parlé, livré au travail du bourreau, je l’aimais d’un amour où l’instinct sadique n’avait pas de part : il me communiquait sa douleur ou plutôt l’excès de sa douleur et c’était justement ce que je cherchais, non pour en jouir, mais pour ruiner en moi ce qui s’oppose à la ruine. » puis, dans Le coupable , publié en 1944 mais rédigé de septembre 1939 à octobre 1943 : « Je suis hanté par l’image du bourreau chinois de ma photographie, travaillant à couper la jambe de la victime au genou : la victime liée au poteau, les yeux révulsés, la tête en arrière, la grimace des lèvres laisse voir les dents. ou encore : « Je n’ai pas choisi Dieu comme objet, mais humainement, le jeune condamné chinois que des photographies me représentent ruisselant de sang, pendant que le bourreau le supplicie (la lame entrée dans les os du genou). A ce malheureux, j’étais lié par les liens de l’horreur et de l’amitié. Mais si je regardais l’image jusqu’à l’accord, elle supprimait en moi la nécessité de n’être que moi seul : en même temps cet objet que j’avais choisi se défaisait dans une immensité, se perdait dans l’orage de la douleur. » (écrit sans doute fin février 1940) Il y revient encore, « obligé », en 1961. Voici la conclusion, "l’inévitable conclusion" , des Larmes d’Eros : « Le monde lié à l’image du supplicié photographié, dans le temps du supplice, à plusieurs reprises, à Pékin, est, à ma connaissance, le plus angoissant de ceux qui nous sont accessibles par des images que fixa la lumière. Le supplice figuré est celui des Cent morceaux, réservé aux crimes les plus lourds (...) Telle est, selon moi, l’inévitable conclusion d’une histoire de l’érotisme. Mais je dois l’ajouter : limité à son domaine propre, l’érotisme n’aurait pu accéder à cette vérité fondamentale, donnée dans l’érotisme religieux, l’identité de l’horreur et du religieux. La religion dans son ensemble se fonda sur le sacrifice. Mais seul un détour interminable a permis d’accéder à l’instant où, visiblement, les contraires paraissent liés, où l’horreur religieuse, donnée, nous le savions, dans le sacrifice, se lie à l’abîme de l’érotisme, aux derniers sanglots que seul l’érotisme illumine. » [5] A.G. Qui êtes-vous Georges Bataille ?Émission de l’ORTF lors de laquelle Bataille s’entretient avec différents intellectuels : Emmanuel Berl, Maurice Clavel, Catherine Gris, Jean Guyot, le Dr. Martin et Jean-Pierre Morphé. Émission d’André Gillois (20 mai 1951). Le texte de cette émission se trouve dans le livre présenté par Michel Surya, Bataille et la liberté souveraine, Farrago, 2000 (p.89).
Sur le visage de Georges Bataille, deux signes m’apparaissent comme dangereux, mais je m’efforcerai de racheter dans l’esquisse de son portrait ce que ce préambule pourrait avoir de désobligeant. Au fond des orbites creuses, deux yeux brillants à l’éclat glacé de mercure, sans paupières apparentes, semblent dépouiller l’interlocuteur, et la mâchoire vorace semble prête à le déchirer. Cette envie de cannibale, intellectualisée, cérébralisée, ne laisse pas d’être inquiétante, et elle donne à l’ensemble des traits, volontairement figés, un pouvoir hypnotique qui frappe de stupeur ceux qui regardent monsieur Georges Bataille. L’on remarque moins la légère asymétrie de son visage carré, comme projeté hors de lui-même, son font haut, ses cheveux bleutés, son nez fouisseur, sa longue bouche qui seule s’anime dam cette force anxieuse comme privée de chaleur affective. La moitié supérieure révèle l’émotion profonde, intense, que son possesseur doit tirer d’un mot, d’une idée, d’une vision ; le bas en traduit le plaisir cruel et la délectation douloureuse. Monsieur Georges Bataille doit exercer sur ceux qui l’écoutent une séduction puissante.
Où en est la critique littéraire ? (20 octobre 1948)Avec Georges Bataille, André Maurois, Maurice Nadeau, Armand Hogg (19’42). " La Tribune de Paris ", émission du journal parlé de la radiodiffusion française. « La brutalité est l’idéal, une bonne critique devrait fonctionner comme une guillotine, et il devrait plutôt en sortir du sang qu’autre chose. Mais, en fait, je crois, avec une certaine expérience, que cela n’est pas à la portée des hommes et que, ne pouvant pas aller jusqu’au bout, et ne pouvant pas tuer les gens que l’on n’aime pas ni vraiment élever au ciel ceux que l’on aime, il n’y a qu’à rester dans une sorte de modestie. » (Georges Bataille).
L’angoisse du temps présent et les devoirs de l’esprit (17 septembre 1953)"Des Idées et des hommes", une émission de Jean Amrouche, avec Georges Bataille, Jean Lescure, Georges Poulet, Claude Roy (15’35). Enregistrée à Genève en marge des VIIIe Rencontres internationales " L’angoisse du temps présent et les devoirs de l’esprit".
Autres documents sonoresBataille et le surréalisme : l’exigence révolutionnaire.Le 24 juin 2005 France Culture réunissait Alain Jouffroy, Denis Hollier (éditeur des Oeuvres complètes de Bataille), Jean Christophe Bailly, Jean Schuster, Jean-Pierre Faye, Bernard Noel et Gérard Legrand pour un débat sur les rapports entre Georges Bataille et le surréalisme.
Georges Bataille : la vérité de la nuit16 juin 2012, 58’46. "J’écris pour qui, entrant dans mon livre, y tomberait comme dans un trou, n’en sortirait plus" déclara Georges Bataille à propos de son ouvrage "L’expérience intérieure". Il souhaitera aussi être vomi par ses lecteurs. En effet, la lecture de Bataille est pour certains une expérience commotionnante. Cette oeuvre prolifique, hautement transgressive et profanatrice, qui renverse toutes les valeurs, provoque l’horreur par bien des aspects. Masquée par des pseudonymes multiples, elle fut longtemps classée dans l’enfer des bibliothèques. "Tout voir, tout penser, ne rien éluder" tel était le propos de Bataille. Mais l’auteur des récits sulfureux "Histoire de l’oeil", "Madame Edwarda", "Ma mère"... fut aussi un savant, un esprit encyclopédique qui écrivit d’innombrables articles et essais dans des registres aussi divers que l’anthropologie, l’histoire, la politique, l’art... Révolutionnaire sans révolution, mystique sans Dieu, Georges Bataille prôna une philosophie paradoxale qui revendiquait l’excès, l’égarement, le désordre paroxystique, la liberté sans limites afin d’acquérir dans la transe la souveraine disposition de soi qui confine à la folie. Et ne rien penser que l’on n’expérimente. Bataille cherchait l’extase ultime, le point de bascule vers l’impossible. Se disant durablement "détraqué" par l’horreur vécue dans son enfance, il restera toute sa vie tenté par la folie et les expériences extrêmes comme la société secrète d’Acéphale et ses rites incertains dans les nuits de la forêt de Marly. Celui qui voulait mettre la vie à la hauteur de l’impossible ne demeura pas un esprit solitaire. Il dialogua avec les plus grands intellectuels de son temps, prit part aux débats majeurs de son époque, créant, entre osmose amicale et ruptures, des revues et des communautés de pensée. Il pourfendit avec constance le Surréalisme, trop idéaliste à ses yeux, ainsi que le Communisme et le Fascisme, qu’il fut un des premiers à dénoncer et à penser. Anarchiste militant sans conviction pour une révolution incertaine qu’il dénonçait par avance comme inopérante, il suscita par ses attitudes paradoxales des détracteurs dans tous les camps politiques. Son oeuvre ne finit pas de dévoiler ses potentialités mais reste énigmatique, sans conclusion possible. Qui peut prétendre connaitre la "vérité de la nuit" de Georges Bataille ? Avec Bruno Mathon, peintre
[1] Voir plus bas « Le supplicié chinois ». [2] Le Monde des livres, 30.11.2001. [3] Supplices chinois », p.144. La maison d’à côté, 2007 [4] Rappelons le : Laure (Colette Peignot) est morte le 7 novembre de cette année-là [5] Jérôme Bourgon dans son livre « Supplices chinois » (p.140 et suivantes) revient sur cette histoire. Il relève les contradictions de Bataille. Bataille possède-t-il bien cette photo depuis 1925 ? Il ne mentionne cette date que dans Les larmes d’Eros et pas dans ses écrits précédents ni, surtout, dans la revue Documents où, à l’évidence, la photo aurait eu sa place. J. Bourgon relève par ailleurs que l’interprétation qu’en donne Bataille dans son dernier livre diffère des interprétations qu’il en donnait vingt ans auparavant et que... la légende de la photo, choisie par Lo Duca, n’est pas la bonne ! C’est celle d’un autre supplice, celui de Fu-Zhu-li dont vous trouverez une photographie ci-dessous. Cf. Jérôme Bourgon : « Bataille et le supplicié chinois : erreurs sur la personne »
Le supplice de Fu-Zhu-li
Le supplice de Wang Weiqin (précision de J. Bourgon)
[6] On comprend évidemment pourquoi si l’on écoute l’extrait suivant lu par Jérome Attal Histoire de l’oeil. |
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