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Le Chemin de Nietzsche à Eze

Ainsi parlait Zarathoustra

D 11 mars 2015     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


14/03/2015 : Ajout vidéo du documentaire « Nietzsche, Un voyage philosophique »

LE CHEMIN DE NIETZSCHE A EZE

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Friedich Nietzsche
Illustration de Maximillien Le Roy

À Nice, en octobre, il fait (faisait) froid. Le 23 novembre, M.N. note :

« Je suis assis ce matin, pour la première fois dans une pièce chauffée. »

Puis :

« Je me promène une heure le matin, trois heures l’après-midi, à pas vifs - le même chemin jour après jour : il est assez beau pour cela. »

Quatre heures de marche par jour, voilà comment ça s’écrit : à pas vifs, toujours le même chemin et jamais le même. Éternel retour du chemin.

« Après le dîner, au salon, jusqu’à 9 heures, je suis assis à une table, sous l’abat-jour de ma lampe, avec des Anglais et des Anglaises pour compagnie presque exclusive. »

Les Anglais et les Anglaises parlent distinctement et font peu de bruit, contrairement aux Américains et surtout aux Américaines, ces sourds et ces sourdes. J’ai failli, plusieurs fois, à Venise, en étrangler cinq ou six.

Le chemin de Nietzsche est un sentier qui relie le village d’Èze au sommet de sa colline à 400 mètres d’altitude environ jusqu’à Èze-sur-Mer sur la Méditerranée.

Il est de difficulté moyenne. Avec de nombreuses marches assez hautes au départ, près du village d’Èze qui le rendent impraticable en VTT. Une fois quitté Èze et avant d’arriver à Èze-sur-mer, il serpente en pleine nature.

Friedrich Nietzsche arriva sur la Côte d’Azur en 1883 et s’installa à Nice. À cette époque, son moral était au plus bas. Ses livres se vendaient mal, il venait de se brouiller avec Richard Wagner et de se faire éconduire par Lou Andreas-Salomé. Sur la Côte d’Azur, il retrouva l’émotion créatrice nécessaire pour écrire [1].

Comme de nombreux écrivains, il avait besoin de marcher pour créer : "L’agilité des muscles fut toujours la plus grande chez moi lorsque la puissance créatrice était la plus forte. Le corps est enthousiasmé … Je pouvais alors, sans avoir la notion de fatigue, être en route dans les montagnes pendant sept ou huit heures de suite. Je dormais bien, je riais beaucoup. J’étais dans un parfait état de vigueur et de patience" [2].

Il y conçut la troisième partie de son oeuvre Ainsi parlait Zarathoustra [3]. « L’hiver suivant, sous le ciel alcyonien de Nice qui, pour la première fois rayonna alors dans ma vie, j’ai trouvé le troisième Zarathoustra - et j’avais ainsi terminé. (...) Cette partie décisive qui porte le titre : « Des vieilles et des nouvelles Tables » fut composée pendant une montée des plus pénibles de la gare au merveilleux village maure Eza, bâti au milieu des rochers » [4].

Nietzsche revint chaque année sur la Riviera jusqu’en 1888 [5].

AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA (3EME PARTIE)

LE VOYAGEUR [6]

Il était minuit quand Zarathoustra se mit en chemin par-dessus la crête et de l’île pour arriver le matin de très bonne heure à l’autre rive : car c’est là qu’il voulait s’embarquer. Il y avait sur cette rive une bonne rade où des vaisseaux étrangers aimaient à jeter l’ancre ; ils emmenaient avec eux quelques-uns d’entre ceux des Îles Bienheureuses qui voulaient passer la mer. Zarathoustra, tout en montant la montagne, songea en route aux nombreux voyages solitaires qu’il avait accomplis depuis sa jeunesse, et combien de montagnes, de crêtes et de sommets il avait déjà gravis.

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Friedrich Nietzsche
Illustration de Maximillien Le Roy

Je suis un voyageur et un grimpeur de montagnes, dit-il à son cœur, je n’aime pas les plaines et il me semble que je ne puis pas rester tranquille longtemps.

Et quelle que soit ma destinée, quel que soit l’événement qui m’arrive, — ce sera toujours pour moi un voyage ou une ascension : on finit par ne plus vivre que ce que l’on a en soi.

Les temps sont passés où je pouvais m’attendre aux événements du hasard, et que m’adviendrait-il encore qui ne m’appartienne déjà ?

Il ne fait que me revenir, il est enfin de retour — mon propre moi, et voici toutes les parties de lui-même qui furent longtemps à l’étranger et dispersées parmi toutes les choses et tous les hasards.

Et je sais une chose encore : je suis maintenant devant mon dernier sommet et devant ce qui m’a été épargné le plus longtemps. Hélas ! il faut que je suive mon chemin le plus difficile ! Hélas ! j’ai commencé mon plus solitaire voyage !

Mais celui qui est de mon espèce n’échappe pas à une pareille heure, l’heure qui lui dit : « C’est maintenant seulement que tu suis ton chemin de la grandeur ! Le sommet et l’abîme se sont maintenant confondus !

Tu suis ton chemin de la grandeur : maintenant ce qui jusqu’à présent était ton dernier danger est devenu ton dernier asile !

Tu suis ton chemin de la grandeur : il faut maintenant que ce soit ton meilleur courage de n’avoir plus de chemins derrière toi !

Tu suis ton chemin de la grandeur : ici personne ne se glissera à ta suite ! Tes pas eux-mêmes ont effacé ton chemin derrière toi, et au-dessus de ton chemin il est écrit : Impossibilité.

Et si dorénavant toutes les échelles te manquent, il faudra que tu saches grimper sur ta propre tête : comment voudrais-tu faire autrement pour monter plus haut ?

Sur ta propre tête et au delà, par-dessus ton propre cœur ! Maintenant ta chose la plus douce va devenir la plus dure.

Chez celui qui s’est toujours beaucoup ménagé, l’excès de ménagement finit par devenir une maladie. Béni soit ce qui rend dur ! Je ne vante pas le pays où coulent le beurre et le miel !

Pour voir beaucoup de choses il faut apprendre à voir loin de soi : — cette dureté est nécessaire pour tous ceux qui gravissent les montagnes.

Mais celui qui cherche la connaissance avec des yeux indiscrets, comment saurait-il voir autre chose que les idées de premier plan !

Mais toi, ô Zarathoustra ! tu voulais apercevoir toutes les raisons et l’arrière-plan des choses : il te faut donc passer sur toi-même pour monter — au delà, plus haut, jusqu’à ce que tes étoiles elles-mêmes soient au-dessous de toi !

Oui ! Regarder en bas sur moi-même et sur mes étoiles : ceci seul serait pour moi le sommet, ceci demeure pour moi le dernier sommet à gravir ! —

Ainsi se parlait à lui-même Zarathoustra, tandis qu’il montait, consolant son cœur avec de dures maximes : car il avait le cœur plus blessé que jamais. Et lorsqu’il arriva sur la hauteur de la crête, il vit l’autre mer qui était étendue devant lui : alors il demeura immobile et il garda longtemps le silence. Mais à cette hauteur la nuit était froide et claire et étoilée.

Je reconnais mon sort, dit-il enfin avec tristesse. Allons ! je suis prêt. Ma dernière solitude vient de commencer.

Ah ! mer triste et noire au-dessous de moi ! Ah ! sombre et nocturne mécontentement ! Ah ! destinée, océan ! C’est vers vous qu’il faut que je descende !

Je suis devant ma plus haute montagne et devant mon plus long voyage : c’est pourquoi il faut que je descende plus bas que je ne suis jamais monté :

— plus bas dans la douleur que je ne suis jamais descendu, jusque dans l’onde la plus noire de douleur ! Ainsi le veut ma destinée : Eh bien ! Je suis prêt.

D’où viennent les plus hautes montagnes ? c’est que j’ai demandé jadis. Alors, j’ai appris qu’elles viennent de la mer.

Ce témoignage est écrit dans leurs rochers et dans les pics de leurs sommets. C’est du plus bas que le plus haut doit atteindre son sommet. —

Ainsi parlait Zarathoustra au sommet de la montagne où il faisait froid ; mais lorsqu’il arriva près de la mer et qu’il finit par être seul parmi les récifs, il se sentit fatigué de sa route et plus que jamais rempli de désir.

Tout dort encore maintenant, dit-il ; la mer aussi est endormie. Son œil regarde vers moi, étrange et somnolent.

Mais son haleine est chaude, je le sens. Et je sens aussi qu’elle rêve. Elle s’agite, en rêvant, sur de durs coussins.

Écoute ! Écoute ! Comme les mauvais souvenirs lui font pousser des gémissements ! ou bien sont-ce de mauvais présages ?

Hélas ! je suis triste avec toi, monstre obscur, et je m’en veux à moi-même à cause de toi.

Hélas ! pourquoi ma main n’a-t-elle pas assez de force ! Que j’aimerais vraiment te délivrer des mauvais rêves ! —

Tandis que Zarathoustra parlait ainsi, il se mit à rire sur lui-même avec mélancolie et amertume. Comment ! Zarathoustra ! dit-il, tu veux encore chanter des consolations à la mer ?

Hélas ! Zarathoustra, fou riche d’amour, ivre de confiance ? Mais tu fus toujours ainsi : tu t’es toujours approché familièrement de toutes les choses terribles.

Tu voulais caresser tous les monstres. Le souffle d’une chaude haleine, un peu de souple fourrure aux pattes — : et immédiatement tu étais prêt à aimer et à attirer à toi.

L’amour est le danger du plus solitaire ; l’amour de toute chose pourvu qu’elle soit vivante ! Elles prêtent vraiment à rire, ma folie et ma modestie dans l’amour ! —

Ainsi parlait Zarathoustra et il se mit à rire une seconde fois : mais alors il pensa à ses amis abandonnés, et, comme si, dans ses pensées, il avait péché contre eux, il fut fâché contre lui-même à cause de sa pensée. Et aussitôt il advint que tout en riant il se mit à pleurer : — Zarathoustra pleura amèrement de colère et de désir.


PHILIPPE SOLLERS : OU EN SOMMES-NOUS AVEC NIETZSCHE ?

Amphithéâtre du Monde, 27 juin 2011


ZOOM... : Cliquez l’image.

En juin 2011, à l’occasion de la sortie du hors-série du Monde consacré à Friedrich Nietzsche, Le Monde, en partenariat avec la Fnac, organisait une rencontre autour du philosophe, philologue et poète allemand, le temps d’un échange privilégié avec les invités.

En présence de Philippe Sollers, écrivain, Clément Rosset, philosophe et Dorian Astor, auteur d’une biographie sur Nietzsche. Rencontre animée par Frédéric Joignot, journaliste au Monde.

L’autre Nietzsche - 1/3 - Conférence Le Monde...(19’45)

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L’autre Nietzsche - 2/3 - Conférence Le Monde... (18’41)

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L’autre Nietzsche - 3/3 - Conférence Le Monde... (13’38)

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Friedrich Nietzsche, par Frédéric Pajak
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Les seuls extraits de Ph. Sollers


(Filmé par G.K. GALABOV )

Crédit : philippesollers.net

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Entretien avec Frédéric Joignot

dans Hors-série Le Monde « Friedrich Nietzsche. L’éternel retour. » (2011)

Collectif avec illustrations de Frédéric Pajak et Maximillien Le Roy

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Collectif avec illustrations de Frédéric Pajak et Maximillien Le Roy
Le Hors série sur amazon.fr

On parle beaucoup aujourd’hui de l’actualité de Nietzsche, lui qui se voulait « inactuel », « intempestif ». Comment expliquez-vous cela ?

Qu’est-ce que cela signifie, l’actualité inactuelle de Nietzsche ? Vous savez que je suis partisan d’adopter le calendrier que Nietzsche a proposé dans sa « Loi contre le christianisme », où il désigne le 30 septembre 1888 comme le premier jour de l’an 1 du « Salut », Salut étant écrit avec un « S » majuscule. Et donc, le 30 septembre prochain, nous serons en 124... Je défends ce nouveau calendrier car celui que nous adoptons n’est plus qu’un calendrier économico-politique. Il est chrétien, soit, mais même si vous vous situez tout à fait en dehors du christianisme, vous ne ferez pas une transaction financière en la datant du « 15 mai 123 », ce ne serait pas recevable. C’est-à-dire que le monde entier suit le calendrier de Grégoire XIII. Il faut considérer cette affaire assez sérieusement... Cela demeure malgré tout bizarre, dérangeant, de dire que nous appliquons tous le calendrier d’une religion à laquelle nous n’adhérons pas nécessairement, et cela d’un bout à l’autre de la planète mondialisée. L’extrême actualité de Nietzsche se situe là, il ironise, il se dit intempestif, autrement dit, il nous interroge sur le temps. « Où en sommes-nous avec le temps ? » C’est la fameuse question qu’Arthur Cravan posait à André Gide. Alors Gide sort sa montre, et lui dit : « Il est 6 heures un quart. » Évidemment, la question avait une portée métaphysique que Gide ne pouvait pas entendre... L’actualité comme l’inactualité de Nietzsche nous pose la même question : « Où en sommes-nous avec le temps ? » Aujourd’hui, nous sommes gavés d’actualités, d’informations, scotchés à ce qui nous arrive, bombardés de nouvelles par la télévision, les radios, le Net, tout ce que vous voulez. Nous sommes submergés par ce qui se passe chaque minute, chaque seconde, en temps réel. Tous ces morts, les cadavres dans les rues, les massacres en direct, tous les jours... Nous sommes pris dans un vertige d’actualités...

Le texte intégral de l’entretien avec Frédéric Joignot, ici.

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Nietzsche, Un voyage philosophique

L’intégrale du documentaire. Une heure et demie d’Histoire et voyage !

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[3Panneau d’information situé à l’extrémité supérieure du chemin

[6Traduction par Henri Albert.
Société du Mercure de France,1903 (sixième édition)

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