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Louis Althusser et les coulisses du stalinisme

Un sujet sans procès. Anatomie d’un passé très récent.

D 30 mai 2011     A par A.G. - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Louis Althusser et sa femme Hélène Rytmann en 1980 (Fonds Althusser, Imec). Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Cette photographie est peu connue. Elle figure dans le numéro 170 de la revue art press, publié en juin 1992. On y voit Louis Althusser et sa femme Hélène Rytmann. La photo a été prise en 1980. Le 16 novembre de cette année-là, le philosophe étrangle son épouse dans un accès de « folie ». Il est interné à Saint-Anne. En février 1981, la justice le déclare irresponsable, « dément », en vertu de l’article 64 du code pénal de l’époque : « il n’y a ni crime ni délit lorsque l’accusé était en état de démence au moment des faits ». Althusser bénéficiera d’un non lieu. Il meurt le 22 octobre 1990 à l’hôpital de La Verrière dans les Yvelines.

On connaît mal Hélène Rytmann. Au moment où les éditions Grasset publient les Lettres à Hélène. 1947-1980, par Louis Althusser [1], n’est-il pas temps de lui donner au moins un visage [2] ? La photo, sur fond d’affiches militantes, montrent Louis et Hélène détendus, souriants. Rien ne laisse présager le drame qui se nouera quelques mois plus tard [3].

Dans un récent article du Nouvel Observateur, Aude Ancelin écrit :

Sur cette obscure affaire, les 700 pages de lettres à sa femme apportent un éclairage inédit, complémentaire de l’autobiographie écrite par Louis Althusser après le meurtre, « l’Avenir dure longtemps », parue en 1992. A maints égards, elles constituent une réhabilitation de la figure d’Hélène Rytmann. Ainsi que le souligne Yann Moulier-Boutang, biographe d’Althusser, celle-ci fut longtemps dépeinte par les proches du philosophe, notamment par ses maîtresses, en trognon revêche, en insoutenable chienne de garde pour lequel celui-ci n’aurait eu trente-cinq ans durant qu’un attachement filial dépravé.
Très frappantes, de ce point vue, les innombrables lettres empreintes d’amour vrai et d’admiration sans mélange pour Hélène, militante communiste juive de huit ans son aînée et héroïne véritable de la Résistance dont il fit la connaissance déjà douloureuse en janvier 1946. Mais le premier rôle de cette Correspondance, c’est le chaos mental d’Althusser qui le tient, ce syndrome bipolaire lui faisant alterner phases de dépression profonde, entre électrochocs et abrutissement au Valium, avec phases d’hyperactivité le poussant à multiplier les conquêtes, intellectuelles et sexuelles. [4]

Bernard-Henri Lévy écrit dans sa préface du livre :

Nous avions un Maître.
J’ai vécu ma jeunesse dans l’illusion d’être un soldat dans la grande armée magnifique dont il était le Général.
Eh bien le Général prenait ses ordres chez son psychiatre.

Plus loin, il précise avec justesse :

Le concept de « procès sans sujet ». Nous le pensions, lui aussi, issu de la pure raison, du désir méthodique d’en finir avec les catégories héritées des constructions romantiques et bourgeoises. Nous le pensions parent d’une révolution générale, d’une crise de conscience européenne et globale. Nous nous disions : « voilà... Nietzsche... Freud... Bataille... le Nouveau Roman... Tel Quel... maintenant, le structuralisme... et, au coeur de ce structuralisme, un marxisme dépoussiéré de ses résidus de phénoménologie, donc d’humanisme bourgeois et faiblard, de niaiserie... ». Tout cela était vrai, naturellement. Tout cela demeure vrai et fait partie de l’incontestable apport de l’althussérisme à la réflexion sur le marxisme et, au-delà du marxisme, sur le Politique et sur l’Histoire. Mais s’il y avait eu autre chose ? Si s’était combiné à cela l’effet du même effroi sans nom, et philosophiquement innommable, devant les miasmes d’une subjectivité qu’il fallait forclore et murer ? Et si ce sujet qu’était Althusser lui-même, ce sujet comme une plaie, supplicié, raison en feu, ménagerie vivante de monstres lui squattant la tête et y dansant leur gigue, n’avait eu d’autre choix que d’instruire, en effet, ce procès de la subjectivité et, par là, de l’humanisme ?

Le 20 mai, BHL parlait de Louis Althusser sur France 2 (« Semaine critique ») [5].


(durée : 6’33" — crédit : BernardHL)
***


Althusser philosophe

Du milieu des années 1960 (1965 : Pour Marx, Lire le Capital) au milieu des années 1970, Louis Althusser a marqué la vie intellectuelle française et internationale. Nombreux furent ses élèves, ou, sans être ses élèves, ses amis : BHL, Rancière, Balibar, Badiou, Derrida, bien d’autres qu’il serait trop long de citer...
Dans un entretien de 1991 qui vient d’être publié dans Politique et amitié, Entretiens avec Michael Sprinker sur Marx et Althusser [6], Jacques Derrida me semble bien expliquer la perception que certains intellectuels de gauche pouvaient avoir de la place et du rôle d’Althusser :

J. Derrida — Althusser était à l’intérieur du Parti quelqu’un qui cherchait à transformer le discours philosophique du Parti, le discours théorique du Parti, et, pensait-il, par là même, cause et effet de ce discours, la politique du Parti. Dans le milieu qui était le mien, c’est-à- dire ce petit milieu de philosophes d’une certaine gauche, ce discours althussérien était victorieux, même si, disons, l’appareil bureaucratique du Parti ne l’acceptait pas. Parmi ces intellectuels, il était dominant, et les philosophes officiels du Parti étaient considérés comme de pauvres attardés : non pas du point de vue de l’appareil du Parti, mais du point de vue de l’intelligentsia marxiste. Minoritaire ou plus ou moins ignoré dans le Parti, le discours althussérien, son style, son projet du moins, avait beaucoup d’autorité dans certains cercles de l’intelligentsia marxiste.

M. S. — En 1968 ?

J. D. — Absolument ! Jusqu’en 1968. Pour moi, ça n’était pas un discours d’opposition marginale. Pour moi, c’était un discours dominant. Non du point de vue de l’appareil du Parti, mais du point de vue d’une certaine intelligentsia du Parti. Encore une fois, les philosophes officiels du Parti étaient (considérés comme) des médiocres. Je voyais le discours althussérien comme un discours hégémonique à l’intérieur du Parti, et point du tout comme un discours persécuté par le Parti. Il était rejeté par l’appareil, si vous voulez, mais non par les intellectuels communistes les plus visibles (pour moi). C’était la chose intéressante, la nouveauté, la référence fondamentale. C’est par rapport à cela que nous avions à nous situer quand nous pensions au « marxisme » et au « communisme » à Paris. (p. 53-54. Je souligne)

« Jusqu’en 1968 » — et un peu après — la référence à Althusser joue également son rôle de « levier » [7] dans la tentative du groupe Tel Quel de renouveler le marxisme dans sa dimension matérialiste et dialectique. Dans la communication qu’il fait le 27 janvier 1971 au Groupe d’Etudes Théoriques de Tel Quel « Sur la contradiction » de Mao Tsé-toung, Sollers rend hommage à Althusser :

La seule analyse conséquente que nous possédions de la dialectique matérialiste telle qu’elle a été développé par Mao Tsé-toung revient, bien entendu, à Louis Althusser dans Contradiction et surdétermination et Sur la dialectique matérialiste (dans Pour Marx, 1965).
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Edition originale

Il analyse longuement (p. 135 à 141 de Sur le matérialisme, Seuil, coll. Tel Quel, 1974) les positions du philosophe, de manière prudemment critique :

La réalité n’est pas un champ substantiel et clos où "règne l’identité des contraires" mais l’ouverture (historique, naturelle, sociale, conceptuelle) produite par la lutte des contraires.
[...] Le geste d’Althusser n’en est pas moins inaugural de la dissolution d’une conception idéaliste de la contradiction.

Ce qu’il faut entendre là c’est une différence d’accent : il y a certes une unité contradictoire entre « l’identité des contraires » et « la lutte des contraires », mais privilégier l’identité sur la lutte = « deux fusionne en un » ; privilégier la lutte sur l’identité = « un se divise en deux » (on reconnaît là la position du chinois Mao).

Il faudra la rupture politique avec le Pcf (« Mouvement de juin 1971 » : « un se divise en deux », le groupe Tel Quel se divise en deux) pour que Sollers ajoute, en octobre 1973, une longue note dans la publication définitive de Sur la contradiction (dans Sur le matérialisme), note qui affirme nettement la rupture philosophique avec Althusser :

Cette critique d’Althusser est évidemment beaucoup trop allusive et prudente. C’est sur ce point (négativité, lutte) que son erreur principale apparaît, erreur théorique (philosophique) comme politique, ainsi que le confirme son soutien renouvelé à la ligne du parti français. Ce soutien est d’ailleurs d’essence dogmatique, comme tous les matérialismes mécanistes et anti-dialectiques, et selon une logique, désormais classique, de couplaison entre dogmatisme et révisionnisme. Certains semblent croire encore qu’il faut combattre l’idéalisme dominant dans les partis communistes occidentaux au moyen de cette position fixiste consistant à répéter, d’ailleurs en pure perte, les "principes fondamentaux" du marxisme. De ce point de vue, le dernier opuscule d’Althusser (Réponse à John Lewis [8]) ne peut que perpétuer la confusion. Avant 68, la perception qu’Althusser avait de Mao pouvait jouer un rôle progressiste. Il n’en va pas de même aujourd’hui, d’autant plus que les insuffisances de cette perception ont été multipliées par l’histoire. Althusser est ici victime de sa passivité politique, de la fermeture du discours universitaire et, théoriquement, d’une sous-estimation de Freud, entrevu à travers le passage de Lacan à l’Ecole Normale Supérieure et perdu depuis. Comme quoi l’approche contrainte de Hegel et de sa réactivation par Lénine conduit à une pseudo-critique de la "déviation stalinienne" qui évite de dire le principal : le sabordage qui s’y est produit de la dialectique. Ce qui donne la continuation du faux débat entre "humanisme" et "anti-humanisme", qui permet de ne pas poser la question matérialiste du sujet. Nous n’avons pas, nous (nous : une autre histoire), à choisir entre verbiage idéaliste et catéchisme minimal. Entre transcendance et petit livre rose. Tout un autre monde a lieu. (octobre 1973). (je souligne. A.G. [9])

Les points-clefs : négativité, sujet, contradiction. Négation de la négation.

Il y a des pensées qui se définissent par une négation-dénégation (X sans Y : procès sans sujet etc...), et qui répètent mécaniquement cette négation. Or la négation de la négation, loin d’être un masque de la transcendance, ouvre sur la pluralité des contradictions, le procès de la contradiction (avec du sujet, c’est-à-dire une dialectique complexe entre objectif et subjectif).

«  Le plus clair, dans tout ça, c’était une formidable entreprise de destruction du « Sujet »... Le Sujet, tel était l’ennemi... » peut-on lire dans Femmes (1983). Mais le romancier ne se limite pas à critiquer théoriquement, à nier philosophiquement cette négation du sujet, il la met en scène, la saisit de l’intérieur, au plus près de chaque singularité positive ou négative, affirmée ou niée. Dans Femmes — roman à clefs — Althusser apparaît ainsi sous les traits de Laurent Lutz, philosophe meurtrier de sa femme... au milieu «  d’une grande nébuleuse « de gauche » allant des États-Unis au Japon, une galaxie entière avec ses amas, ses constellations, ses météores... »
«  Destinée invraisemblable des acteurs d’une époque. » Toute une histoire. Tout un roman...


Althusser dans Femmes (1983)

La division, aujourd’hui, est plus radicale... Le Bien et le Mal plus que jamais enchevêtrés, indissociables, méconnaissables... Passant à travers tout, à travers chacun... Avec qui est-on ? Contre qui ? Il n’y a guère que le WOMANN qui s’y retrouve dans nos contrées... Le WOMANN, le FAM, ont la foi solide d’autrefois... Au moins, elles, elles savent identifier l’adversaire... A l’organe... Critère de béton... Ressort indéfini d’une aigreur sans fin... Juste objet d’un ressentiment éternel... On en revient au racisme... Toujours... On n’en est peut-être jamais sorti... Ça finit dans la butée biologique, toute la rumination humaine... La mort veut son combustible... Au commencement était le gène comme ci ou comme ça... X, Y, XX, XY... Le seul racisme sérieux, en définitive, se passe bien entre femmes et hommes... Tout le reste est bavardage illuminé... Et ce racisme-là se porte à merveille, il monte, il s’épanouit, il fleurit ; c’est le moteur de toujours, la source du mouvement lui-même...

C’est dans ce cimetière [10] que j’ai vu Lutz [11] pour la dernière fois. Avant que, lui aussi, bascule à travers la vitre des convenances... Avant qu’il tue sa femme, donc, et devienne « fou »... Fou ? J’en doute... J’en doute beaucoup. Éveillé enfin, peut-être... Fin de Don Quichotte... Plus de moulins à vents, plus de géants... Plus de Dulcinée... Plus de fantasmagorie combattante... La réalité, soudain, dans sa grisaille enfermée, son interminable vulgarité, son horreur...

Flora a bien connu Lutz, une de ses passions de toujours... Je pense à lui, maintenant, aux jours ouatés, rétrécis, qu’il traverse dans le service psychiatrique où il est interné, à Sainte-Anne... Là, d’ailleurs, où Fals [12] enseignait, présentait ses malades... Le monde paradémoniaque est petit, on dirait qu’il finit toujours par se rassembler sur une tête d’épingle... Aimantation et diminution... Il pleut sans arrêt ces jours-ci. Je regarde par la fenêtre le ciel obstinément bas de Paris, comme Lutz est peut-être en train de le faire... Destinée invraisemblable des acteurs d’une époque. Comme s’ils étaient liés par le fil d’un roman en train de s’écrire. Un roman auquel personne ne croirait si c’était un roman. Et moi là-dedans ? Finalement, je me suis trouvé là par hasard... Ou par une nécessité qui veut précisément que j’écrive ce livre. Je n’aurais pas dû être là autrement, voilà qui est sûr. Pas les mêmes intérêts, pas le même milieu, spectateur immédiat et dissimulé... Ou alors, il y a un dieu, du moins pour les écrivains... Un dieu étrange, fantasque, qui révèle ses plans peu à peu... Un dieu du récit à l’intérieur du récit, de la moralité silencieuse mais tissant la fable... Un dieu qui choisit son témoin de façon imprévisible, son secrétaire particulier, pas forcément celui qu’on croit, jamais celui qu’on croit... Attention à ce petit, là, les yeux brillants, qui ne dit rien et observe... Mis là uniquement pour voir, entendre, enregistrer, déchiffrer... S. m’approuve. Il soutient qu’il y a une vie toute spéciale pour celui qui est appelé à écrire réellement le dessous des événements... Une vie qui n’a rien à voir avec la vie... Une vie de la mort qui écrit... Raison pour laquelle, d’après lui, une certaine aiguille aimantée vient toujours se replacer dans l’axe « femmes »... Cherchez la femme et la flamme... Le pôle incurvé, là où le mensonge est le plus compact. Donc la vérité aussi. Lutz a donc fini par étrangler Anne [13], son amie qu’il avait tardé longuement à épouser... Il venait justement d’être opéré d’une hernie... Il allait de plus en plus mal, d’après ce qu’on m’a dit. Désillusion complète, amertume, vin rouge... Toute son existence lui paraissait être un naufrage absolu. Ici, nous entrons encore un peu plus avant dans la grande affaire communiste... On croit tout savoir là-dessus, on ne sait rien. Le communisme est autre chose que le communisme. Le fascisme aussi est différent de lui-même, et personne n’ose trop interroger ses racines, le fond de ténèbres où il se recharge, prend corps... Ce n’est pas ailleurs que ça se prépare, mais ici, bien ici... Question physiologique, plus qu’on ne l’imagine. On a dit beaucoup de choses sur tout cela, on n’a peut-être rien dit... Laurent Lutz avait commencé par être catholique, et bon catholique. Puis la Résistance, les camps, l’illumination scientifique... La philosophie et la science éclairant la marche de l’humanité enfin adulte, etc. Non pas tant l’ « homme nouveau » que l’explication du processus global à l’intérieur duquel il y a de l’ « homme »... L’ensemble à démonter, articuler, maîtriser... Quand je l’ai connu, c’était une étoile... Première grandeur... Qui n’avait aucun mal à réfuter les pensées molles contemporaines... Et toutes les pensées étaient molles aux yeux de Lutz... Sa pensée à lui était catégorique, mais avec élégance, une belle écriture, comme on dit. Je l’ai pas mal fréquenté, donc, quand je dérivais un peu dans la politique... On a beaucoup parlé... C’était l’époque où mon goût de la littérature avait fini par m’apparaître comme superficiel, insuffisant, coupable... Quelle idée !... J’avais attrapé le virus... Le microbe nihiliste... Le doute de soi, systématiquement injecté par le parti philosophique... La honte de soi, du plaisir, de l’égotisme, du jeu, de la liberté, du libertinage... Mon dieu, mon dieu, quelle erreur... Comme je me repens d’avoir pu cesser une seconde d’affirmer ma « superficialité »... Mon inconséquence... Mon irresponsabilité... Ma « perversité polymorphe » comme dirait Deb [14] qui a beaucoup fait, à l’époque, pour me culpabiliser, elle aussi... Mais Deb, c’est compréhensible, justifiable. Il fallait m’amener au mariage... Dans ce but, toutes les propagandes sont bonnes pour déstabiliser l’instabilité. Même chose avec Flora, mais en sens inverse.. Propagandes croisées... Tout cela s’équilibre... Ce qu’il y a de meilleur avec les femmes, c’est de les choisir comme pour un orchestre, une rosace contradictoire... De façon à se faire tout reprocher, tout, et le contraire de tout. Le concert est fascinant à entendre, chacune enfonce son clou selon ses intérêts. Il faut écouter sans rien dire, s’amuser sans trop le faire voir... Les basses continues du ressentiment... Les violons du regret... Les trombones de la menace et de la prédiction négative... Les clarinettes de l’ironie appuyée... Les flûtes de la moquerie... Les trompettes de la malédiction... La grosse caisse, ou les cymbales, de la demande d’argent... Le piano de la mélancolie... Les pizzicati de la contradiction mécanique... Et les voix... La « grosse voix » hystérique, surtout, ma préférée, quand elles se mettent à incarner la Loi qui devrait être là et tarde à mettre au pas cet homme qui n’obéit pas... Le soprano de l’insinuation calomnieuse... Le contralto de la dévalorisation... Bref, l’opéra rampant, ravageant...

Oui, c’était le temps où j’avais décidé, piqué au vif, de leur montrer que j’étais aussi un penseur... Que je pouvais, si je le voulais, disserter moi aussi sur les sujets les plus compliqués... Les plus lourds de conséquences... J’ai lu tout Hegel, je le jure... La Phénoménologie de l’esprit, la Grande logique, la plume à la main... Et Aristote... Et Platon... Et Spinoza... Et Leibniz, pour qui je garde un faible... Et Marx... Et Engels... Et Lénine... Les trente-six volumes de Lénine, parfaitement ! Ah mais ! Et Freud... Et Saussure... Et tout, et tout... Elles m’agaçaient, les filles, avec leur culte des philosophes-professeurs... J’avais un tel retard à combler, une telle existence bourgeoise à expier... Je voulais savoir... Quoi... Pourquoi... L’époque allait droit dans ce sens, comme c’est loin quand on y pense... Plus loin que les années 20... Jamais la vision du monde PC n’a été plus forte que dans les années 70... Je dis « PC », mais il faut nuancer... Il vaudrait mieux parler d’une grande nébuleuse « de gauche » allant des États-Unis au Japon, une galaxie entière avec ses amas, ses constellations, ses météores... Marxisme, psychanalyse, linguistique... « Nouveau roman »... Structuralisme... Eruptions de savoirs locaux... Epidémies de décorticages... Virtuosité dans le démontage microscopique... Eczémas de radiographies... Des « retours » à n’en plus finir, retours d’âge... A la fin du XIXe... Aux pères fondateurs... Aux grands refondeurs...

LE SUJET

  • Les mécanistes (Althusser) nient le sujet pour conserver en eux, enfoui, enterré, ce dont les idéalistes se servent comme "au-delà". [...] Faire du sujet un dehors transcendant ou le nier, revient du point de vue du matérialisme dialectique, à une négation de la dialectique. [...] Il y a des pensées qui se définissent par une négation-dénégation (X sans Y : procès sans sujet etc...), et qui répètent mécaniquement cette négation. Or la négation de la négation, loin d’être un masque de la transcendance, ouvre sur la pluralité des contradictions, le procès de la contradiction (avec du sujet, c’est-à-dire une dialectique complexe entre objectif et subjectif) [...] Si le sujet est seulement pour vous une illusion idéaliste (...), ne nous parlez pas de la découverte scientifique de Freud.
    Ph. Sollers, Sur le matérialisme, 1974.

La coupure ici... Non, là ! D’interminables débats... [15] Le plus clair, dans tout ça, c’était une formidable entreprise de destruction du « Sujet »... Le Sujet, tel était l’ennemi [16]... Comme autrefois, le cléricalisme... Un vertige, une avidité d’anonymat sans précédent... Volonté de suicide dans la rigueur... Ou plutôt de négation de soi, ultime affirmation de soi portée à l’incandescence... Bien entendu, sous ces déclarations fracassantes, les mêmes passions subsistaient, intactes... C’était la lutte pour le pouvoir entre les quelques noms qui abolissaient les noms... Intrigues, jalousies, vanité de tous les instants... y avait-il une opposition ? Non. Même pas. La « droite » et ses valeurs moisies individualistes s’était effondrée massivement, évaporée, dissoute... Elle l’est encore... Elle l’est définitivement... Je suis de gauche, vous êtes de gauche, nous sommes tous de gauche... A jamais... Pour l’éternité... D’ailleurs, le problème n’est pas là... Il s’agit de savoir s’il y a encore un personnage en ce monde avec 1° une vie intéressante et multiple ; 2° une culture approfondie ; 3° une originalité irréductible ; 4° un style... Hélas, hélas... Pour s’en tenir aux Français — car je veux bien qu’il y ait un Américain, un Allemand, un Latino-Américain et un Jamaïquain —, que voyons-nous ? Une catastrophe... Rien... Prenons les auteurs de Gallimard, puisqu’il n’y a qu’eux, c’est connu, et qu’il est parfaitement vain, en France, de vouloir être reconnu comme écrivain en dehors de la Banque Centrale [17]... Jean-Marie Le Creuzot [18] ? Eric Medrano [19] ? Louis-Michel Tournedos [20] ? Tiens, c’est vrai que leurs noms sonnent tous en O ! Oh ! Oh ! Tous de dos ! Histoire d’O ! On devrait peut-être les unifier sous un même pseudonyme... Lequel ? Cocto ? Giono ? Corydo ? En hommage à Gide ? A l’aimable et définitif idéal français du ni trop ni trop peu, allusif, naturaliste, aphoristique, moraliste, et en tout cas, litoteux ? La vérité sur les femmes, c’est-à-dire sur le temps lui-même, là ? Vous n’y pensez pas ! Je viens de m’emporter un peu devant S. qui m’écoute en souriant... Je n’ose pas trop développer devant lui l’autre partie de ma démonstration contre les « experiments », les trucs d’avant-garde... Ah, et puis après tout, tant pis... D’ailleurs, ce type me déroute, il n’est pas là où on le situe, il poursuit autre chose, ce n’est pas possible... Sa grosse machine, là, Comédie, collante, continue, biscornue... Après tout, c’est peut-être important, on ne sait jamais... Classique ! Classique ! Uniquement classique ! Il va encore me répéter ça... Le con, il ne veut même plus s’expliquer... « Je me suis trop justifié, dit-il, maintenant motus... L’énigme en action... Le passant fermé... Hamlet... La légende... La pure volonté qui va... » Il rit. Il m’énerve. Les avant-gardes ? Les « modernes » ? Ce que j’en pense ? Bafouillis analphabète... Prétention énorme... Obsessions sexuelles estropiées... Gribouillis, régurgitations, gâtisme en tout genre... Et, avec ça, des poses ! L’ésotérisme en mission ! Des signes de reconnaissance, des airs entendus, une volonté de ne rien savoir qui touche au prodige, une paresse infinie, une auto-satisfaction sans limites... On se demande ce qui les intronise et les autorise, les maintient en vie, les chérit comme des parasites cafouilleux d’un monde lui- même hébété, prostré... Ils vont et viennent avec leurs plaquettes, leurs revues débiles, leurs combines à dix personnes, toujours les mêmes, leurs petites perversités, leurs poétesses minables, leurs peintresses superchieuses, leurs audaces de caca-vomi... Je trouve S. trop indulgent avec tout ça. Complaisant... Clientéliste... « Mais non, mais non, il répond, toujours avec son sourire agaçant, croyez-moi, c’est très utile. — Utile à quoi ? — A la confusion. — Pourquoi la confusion ? — Il faut avancer masqué, voyons... Larvatus prodeo. — Mais pourquoi ? » Geste vague...

Revenons à Lutz... Du charme... Mais enfin, il était très malade... Même quand il était le phare intellectuel de la révolution possible, le guide des étudiants, l’espoir d’une rénovation dans le Parti (et pas seulement en France, mais dans le monde entier), il passait la moitié de son temps en clinique psychiatrique... En analyse d’un côté (mais pas dans l’école de Fals, d’où tirage entre eux), en électrochocs ou sels de lithium de l’autre... La maniaco-dépressive, la grande psychose-reine de notre temps... La seule, la vraie, l’originelle, peut-être... Celle qui expose le manque en tout cas... « L’épaisseur du manque. »... Le Manque initial et final qu’aucune came ne pourra combler... Flora admirait Lutz... Le jalousait... Le contestait... L’adorait... Le détestait... Le surveillait... Lui téléphonait... Lui écrivait... L’engueulait... L’invitait... Lui retéléphonait... L’attaquait... Le défendait... Enfin, il comptait pour elle... Elle était évidemment amoureuse de lui, peut-être pas de lui, d’ailleurs, mais de sa fonction... Guide en théorie révolutionnaire... Secrétaire général des concepts... Trésorier de l’argumentation... Un type très doux, Lutz, pourtant... Il faut dire qu’avec la répartition du pouvoir sur la planète encore hier, le poste de dirigeant théorique en révolution pouvait prendre, d’un moment à l’autre, toute son ampleur. Lutz aimait bien Flora, je crois, tout en étant terrorisé par elle... Elle ne lui passait rien... Elle observait ses moindres déplacements, ses articles, ses initiatives... Quoique anarchiste, Flora espérait toujours, comme tous les socialistes d’ailleurs, comme toute la gauche en général, une mutation des partis communistes... Une transformation purificatrice... Une conversion... Lutz aurait pu en être l’auteur ou l’occasion, et de proche en proche devenir empereur de Marxavie, et elle, pourquoi pas, impératrice rouge, éminence grise... Tsarine de choc... Catherine II et Voltaire... Enfin, tout ça... Le goût passionné, naïf, émerveillé de Flora pour le pouvoir m’a toujours fasciné... Parce qu’elle voulait, elle veut toujours, que le Pouvoir soit vrai, soit ce qu’il devrait être... Comme ça, elle se retrouve toujours plus ou moins dans l’opposition... Ce qui fait sa qualité... Elle ne pourrait pas s’empêcher de faire une remarque ironique ou critique au Monarque absolu des univers... Rien que pour lui faire sentir qu’en réalité il usurpe plus ou moins sa place à elle... Une place qu’elle ne veut pas prendre non plus... « Que veut l’hystérique ? a dit Fals un jour... Un maître sur lequel elle règne. » Parole profonde. Je l’avais citée à Lutz, impressionné. Mais Flora, c’est l’hystérie sans l’hystérie, le naturel en plein jour, la chose même... Elle se trompe rarement sur quelqu’un ou sur une situation... Je l’écoute toujours plus ou moins, même quand elle m’horripile... Elle sent les ondes, les forces, les commencements, les fins... Je fais le plus souvent le contraire de ce qu’elle me dit, mais c’est parce qu’elle me dit sans s’en rendre compte, en réalité, le contraire de ce qu’elle me dit... Il faut savoir lire... Entendre l’autre côté...

On est devenus plutôt amis, Lutz et moi. Paradoxe : mes demandes philosophiques et politiques l’ennuyaient... Ce qu’il aurait voulu, lui, c’était sortir de tout ça, justement, la révolution, la théorie, le marxisme, et se cultiver, en savoir davantage sur le dehors qui avait continué pendant qu’il s’enfermait dans l’abstraction « scientifique ». Le dehors : littérature, peinture, musique... Qu’est-ce qui s’est fait, dans la vie, pendant tout ce temps ? Finalement, il sera allé d’un enfermement à l’autre... Je notais qu’il n’avait même pas de poste de télévision chez lui... Pour un penseur d’aujourd’hui... Et puis sa maladie... Et la maladie de sa maladie : sa femme, Anne [21]... Je ne l’ai vue qu’une fois ou deux... Petite forme sèche à béret, plus âgée que lui, style institutrice... Extraordinairement antipathique... Je crois qu’il en avait une peur bleue... Résumons-nous : je les ai toujours vus trembler devant leurs femmes, ces philosophes, ces révolutionnaires, comme s’ils avouaient par là que la vraie divinité se trouve là... Quand ils disent « les masses », ils veulent dire leur femme... Au fond, c’est partout pareil... Le chien à la niche... Empoigné chez lui... Surveillé au lit... Lutz parlait d’Anne en baissant la voix... Je suppose qu’elle devait être le plus souvent odieuse avec lui dans le style habituel... Sois un homme... Davantage... Encore... Un peu de tenue, je t’en prie... Tu n’en feras jamais d’autres... Tu oublies qui tu es... Ce que tu représentes... Ce à quoi tu crois... Je ne comprends pas comment tu peux fréquenter des gens pareils... Quand je pense qu’on te croit fort, etc., etc. Elle l’empoisonnait... Elle lui pompait l’air... Il l’a asphyxiée... Une nuit... Depuis le temps qu’il y pensait, sûrement... Oh la cohabitation de la honte et de la haine, de la répugnance et du mépris, envers de l’idéalisation d’autrefois, quand l’autre devient le bruit insupportable d’un ronflement, d’un robinet, d’une chasse d’eau, quand le corps de l’autre n’est plus qu’une croûte couverte de plaques d’irritation et qui voient, et jugent !... Quand l’espace même, et le moindre geste, la moindre réflexion, sont électrisés par le refus global, définitif et cadenassé de ce volume respiratoire étranger... Tout proche... Froid comme un glacier qui avance, millimètre par millimètre.. Quand le soulèvement de la poitrine de l’autre est une souffrance pour celui qui la ressent comme volée à sa propre intégrité... De l’intérieur des poumons, de la gorge... Elle s’est endormie, il veille... Il relit cet article sans intérêt... Il regarde ses livres sur une étagère spéciale, là, toute son oeuvre traduite dans toutes les langues... Ces livres qu’il voudrait maintenant brûler... A ce moment-là, oui, la folie monte, et la folie n’est rien d’autre que le spasme de conscience suraiguë qui permet d’éclairer sa vie comme une immense petite bulle en folie... Et qui gonfle... Qui va crever... Il prend un foulard, il s’approche sans bruit de cette femme endormie à laquelle, tout compte fait, il doit tant ; cette femme qui l’a supporté, aidé, encouragé, soigné dans sa névrose... Mais qui est devenue aussi, peu à peu, le miroir grimaçant de sa défaite, de son échec, de sa culpabilité sans raison... Il n’aspire qu’à une innocence infinie... A un grand relâchement... A desserrer l’étreinte de la tenaille des obligations imaginaires... Le Parti... La Base... La Direction... Les Masses... La Lutte des Classes... Le Mouvement de l’Histoire... La Stratégie... Le bal des majuscules sur l’échiquier de la pensée appliquée... Tous ces gens qui attendent de lui l’analyse correcte de la situation... L’explication du millième recul qui doit être compris comme une réussite relative, un moment du long processus dont il ne faut jamais désespérer, on n’a pas le droit de désespérer... Dialectique... Formules... On peut démontrer ce qu’on veut, c’est facile... On peut toujours trouver la formule qui convient... Bond en avant... Retraite élastique... Manoeuvre indirecte... Approfondissement des contradictions... Période transitoire... Tournant... Les lettres qu’il reçoit chaque jour des quatre coins du monde, son audience... L’héroïsme de millions d Inconnus...

Anne dort. Elle a l’air déposée au-dessus de son sommeil, fragile, légère. Son visage est sérieux. Même endormie, elle reste entière, ferme, comme sont les femmes quand elles ont réussi à s’accrocher à une foi. C’est ainsi parce que ça doit être ainsi... Elle est plus croyante que lui. Elle n’a pas été contaminée par la casuistique... Elle est plus pure, au fond, impeccable... Et insupportable parce qu’exigeant sans cesse de lui, précisément, le sursaut, la cambrure, l’intransigeance, la fidélité... Lui et son corps usé, ce ventre... Il rêve de longues vacances, de soleil, de conversations pour rien, de promenades, de piscines et de jolies filles... Il n’y croit plus, à l’Histoire. Il ne croit plus à rien. Il est fatigué, la mort ne lui paraît plus comme autrefois et comme elles sont obligées de le penser, elles, un détail négligeable, une simple formalité naturelle de la pièce qui doit être jouée... Pourquoi ? Parce que. Il a tout vu, les censures, les condamnations, les réhabilitations, les nouvelles versions aussi fausses que les anciennes, les cadavres qu’il vaut mieux oublier, les cris enterrés dans la comptabilité... Il sait que, de toute façon, le rouage de la perversion générale, inévitable, est huilé dans ses moindres petites dents concrètes... Sur le papier, pourtant, tout devrait fonctionner comme il l’a toujours dit, il ne s’est jamais vraiment trompé, une nuance là, peut-être... Mais sur l’essentiel, il a toujours eu raison... En un sens, c’est plutôt la réalité qui déraille... Qui n’en finit pas de dérailler... Staline... Mais quand même, Staline... Car, maintenant, c’est l’Opium qui revient, la religion elle-même, ça, c’est vraiment le bouquet... D’où a pu venir une telle fissure ? Une si ahurissante fuite de sens ? La vigilance s’est relâchée... Dieu ? Non, tout de même pas... Tout, mais pas ça ! La croisade de ce Pape... Ce Polonais... L’Islam... L’Ayatollah... Résurgences, archaïsmes, il faudra encore nettoyer toute cette marée noire, calmement, patiemment, montrer pourquoi et comment l’irrationnel se reproduit quand les conditions du rationnel ont fait défaut dans la Théorie... Déviations... Régressions... Et la Chine qui a foutu le camp dans la mécanique habituelle... On momifie le grand homme, on le désavoue prudemment, on critique ses crimes simplement pour les adapter à la nouvelle période, les moderniser en somme... « Libéralisation » on appelle ça... On connaît la chanson... Il s’agit bien entendu de faire la police moins visible, moins gênante pour obtenir des contrats d’affaires, plus efficace, plus habile, d’ail- leurs, plus secrète... Perversion, perversion... Partout... Le procès de Qiang Jing... Tout le monde a tort... Tout le monde est criminel... Un crime de plus ou de moins, quelle importance... C’est peut-être Staline qui a eu entièrement et définitivement raison en posant les fondations de la nouvelle religion universelle : « A la fin, c’est toujours la mort qui gagne. »... Ou alors, c’est la mort qui vous le dit en personne : « A la fin, c’est toujours Staline qui gagne. » Staline, le seul qui ait réussi ? Ces nouvelles brochures, en arabe, avec son portrait... Increvable Staline... Son rire, à la dimension de cette boulette qu’on appelle la terre... La terre vue depuis le cosmos comme un point où résonne l’éclat de rire de Staline... Ou alors, c’est Arthur Baron qui aurait eu raison, cet économiste borné, réactionnaire, social-démocrate, représentant des Américains ? Ce soi-disant penseur de la droite modérée, la plus dangereuse, ce juif intelligent mais incapable de grande pensée... Qui s’en tient aux faits... Un « faitaliste » comme disait Lénine... Baron a eu tous les honneurs... Et lui, Lutz, est là dans son minuscule bureau poussiéreux de vieux garçon obstiné avec, à ses côtés, une femme irréprochable et intolérable qui, dès demain, au petit déjeuner, va organiser l’enfer quotidien... Tu n’as pas assez travaillé... Tu devrais intervenir... Je ne comprends pas comment tu peux déjeuner avec ce réactionnaire mondain... Cet opportuniste... Lié à la CIA, sûrement... Et tu vas ensuite recevoir cette intrigante ! Cette putain !...

Au même moment, dans la nuit, Fals est à peu près dans les mêmes dispositions d’esprit... Il sait qu’il n’en a plus pour longtemps... Lui aussi regarde d’un oeil intérieur épuisé, désabusé, sa longue route difficile... Partout, les petits hommes ont vaincu... Les puces... Ce ramassis d’ordures nourri à ses frais... Sur son sang... Ces teignes mentales... Ils occupent les places... Les institutions... Les institutions gagnent toujours... A la fin, c’est toujours la mort, c’est-à-dire les institutions, qui gagne.. Ah, le martyre de l’hérésie assumée, quelle blague... C’est le dogme qui compte, l’orthodoxie... Mais on ne peut pas dire ça... Surtout aux jeunes... Les autres n’ont pas les jeunes avec eux... Fausse profondeur, travail de seconde main... Une pensée pour ce pauvre Lutz qui est venu l’interrompre un jour... Ce crétin de Lutz n’a jamais rien compris... Ces communistes... La congrégation communiste... Et dire qu’il a fallu, parfois, s’appuyer sur eux... Pour vaincre le mépris d’acier des institutions académiques... D’ailleurs personne ne comprend rien. Petits hommes, petits hommes... Il y a à peine une demi-heure de marche entre l’appartement de Fals et celui de Lutz. Il est trois heures du matin. Supposons qu’ils aillent l’un vers l’autre, ils en auraient, pourtant, des choses à se raconter, là, sous la lune d’hiver, du côté du Luxembourg... Près du vieux parc solitaire et glacé.. Comment ils se sont épiés, espionnés, sabotés... Comment ils se sont envoyés de faux informateurs, de faux traîtres... Top secret ! Microconfidences... Luttes pour l’hégémonie... L’étudiant, l’étudiante... La jeunesse... L’influence de l’avenir... Comme c’était puéril ! Comme c’était bête ! Et puis, ils se fâcheraient presque tout de suite... L’orgueil... Qu’ils restent donc chez eux... Regardant la nuit... Et la mort qui approche... Voilà, il ne reste plus que la sagesse antique, maintenant, pas le moindre progrès de ce côté-là... Les stoïciens... Sartre est mort cette année, après avoir fait une drôle d’autocritique... Sartre est resté à mi-chemin, il a eu tous les honneurs lui aussi... Leur projet à eux était quand même d’une autre taille, d’une autre rigueur dans son ambition... Marxisme ; Psychanalyse... Le dehors, le dedans... A toi le dehors, à moi le dedans... Le savoir absolu... Enfin... Qui aurait commandé, ça c’est une autre affaire... L’Affaire, précisément... Qu’est-ce que tout cela va devenir... Chacun va ronronner comme avant... Des gens vont revenir s’installer sans avoir la plus petite idée de ce qui s’est passé... Les philosophes dans leur coin, les curés de l’autre... Et personne ne se souviendra plus qu’il était trouvé, le lien, le joint décisif de la nouvelle ère...
Fals ne dort pas, il souffre. La plus grande souffrance est quand même d’avoir été obligé de passer son temps sur terre avec des imbéciles toujours en retard.
Lutz serre son foulard dans ses mains.
Il va le faire. Et puis il le fera pour lui.
Peut-être.
Le cou d’Anne. Mince et ridé. Elle respire doucement.
Il faut le faire. Il faut en finir avec cette tache noire qui bouche, là, devant les yeux et depuis toujours, l’accès à l’air libre.
Il l’étrangle lentement. Il y a un moment, ici, indicible, un point de mercure, suprême, déchirant, où l’acte ne peut plus être rattrapé. Arc liquide... Jusqu’au bout.
Et tout bascule.
Poussière.
Le lendemain, Lutz est hagard, prostré, la police l’emmène, il est interné, c’est aussitôt le scandale.
La délivrance.
Fals meurt quelques mois après.
C’est à l’enterrement d’Anne que tout le monde apprend brusquement qu’elle était juive. Un rabbin est là qui récite le Kaddisch. La litanie est pathétique... Juive. Déportée. Communiste. Assassinée... Absolument antireligieuse pourtant...
Lutz est déclaré fou.
Fou comme la vérité.

LA LETTRE VOLÉE

  • C’est ainsi qu’un jour je me suis trouvé lui écrire une longue lettre sur le sujet — entre parenthèses : Antonin Artaud — pour tenter de le décaler par rapport à ce masochisme originaire, encouragé par l’abjection stalinienne qui trouve là ses jouissances les plus raffinées [...]. A cette longue lettre destinée à faire le point je ne reçus pour toute réponse qu’un coup de téléphone de la future victime, cette petite femme sèche, énergique, élevée dans la grande tradition du sacrifice inutile, qui sur un ton péremptoire et pincé m’annonça qu’elle ne transmettrait pas ma lettre à Louis, parce qu’elle la jugeait perturbante, intempestive. Car voyez-vous, c’était ça aussi on ouvrait le courrier du concubin..., et on s’en flattait... [...]
    Ph. Sollers, Les coulisses du stalinisme, 1992 [22].

Cette petite vieille femme étranglée m’obsède... Qu’est-ce que je savais d’elle ? Rien... Une fois, au téléphone... « J’ai lu la lettre que vous avez écrite à Laurent... Je ne la lui transmettrai pas... Vous savez qu’il ne va pas bien... Ça le troublerait... Comment pouvez-vous prendre la défense de ce charlatan de Fals ? C’est inadmissible... » Cette voix... Énervée, stridente... Sûre de son droit, du Droit... Elle détestait Fals dans la mesure où il mettait en cause le support nerveux de la Croyance... Elle m’aurait automatiquement haï... Elle ne pouvait pas souffrir Flora pour la même raison, sauf que, là, c’était un conflit entre deux pouvoirs centraux, si l’on peut dire... Flora ne croit à rien, soit, mais elle croit farouchement à sa manière de ne croire à rien... J’ai toujours remarqué avec un étonnement renouvelé à quel point les femmes sont contre elle. Viscéralement, crûment... Comme si elle risquait de dévoiler tout le système de biais qu’elles soutiennent. Le c ?ur de l’entreprise, de l’exploitation par-dessous... Il faut préciser que Flora se met immédiatement dans le camp des hommes, qu’elle est à ses propres yeux le seul homme à peu près normal, qu’elle est toute prête à être la seule femme de tous les hommes, le seul homme de toutes ces femmes déguisées en hommes... Elle aime passionnément les femmes. Inconsciemment ? En tout cas, comme un homme devrait les aimer s’il les aimait vraiment. S’il existait. S’il y en avait encore un. Moi ? Peut-être... C’est en définitive ce que Flora repère en moi, ce qui l’électrise... Ce que je fais avec les femmes... Ce qu’elles me font... Raconte... Raconte...

Le meurtre accompli par Lutz ressemble, à l’envers, à celui, représenté dans un film japonais, qui avait beaucoup frappé Fals à l’époque... L’Empire des sens... Où l’on voit la pute insatiable étrangler peu à peu, montée sur lui, son partenaire consentant au moment comme indéfiniment prolongé de l’orgasme... Pour le châtrer ensuite, et s’approprier ainsi, dans la folie où elle sombre du même coup, son bout de chair sacré, inaccessible... Fin du film sur les deux corps enlacés, barbouillés de sang... Lui avec son trou mâle... C’est ce qui me fait penser que Lutz a étranglé Anne pour éviter d’avoir à considérer ce trou... Sa castration à elle, qu’il commençait peut-être à découvrir... La grande vérité insoutenable, à savoir que les femmes sont tout simplement d’abord de pauvres femmes, rongées, lasses, héroïques, poursuivant quand même la comédie... Qu’elles tiennent debout par un effort de tous les instants, à peine... Qu’elles sont toujours sur le point de s’écrouler dans le doute, le dégoût d’elles-mêmes et de tout... C’est comme si, en la tuant, il la perpétuait, inoxydable, par-delà la mort, dans son incarnation de la Loi... Comme s’il la faisait vivre éternellement dans l’imagination de l’absence du défaut de base... Comme s’il n’avait plus trouvé que ce moyen de se mettre encore une fois, et définitivement, sous le coup de la Loi... On tue pour faire vivre plus... On se tue dans une violente affirmation d’une vie qui ne devrait pas finir... Être entamée, en tout cas, par le doute que la mort est là au commencement sans fin des apparitions que nous sommes... Les crimes, les assassinats, les guerres ne sont là que pour refuser la mort... C’est du vitalisme à tout prix, voilà.

Philippe Sollers, Femmes, 1983, Folio, p. 111-128.


Voici comment Patrick Poivre d’Arvor annonçait la nouvelle de la mort d’Hélène Rytmann, l’épouse d’Althusser, au Journal d’Antenne 2 le 17 novembre 1980. [23]


(durée : 1’37" — crédit : INA)
***


En 1992, Olivier Corpet et Yann Moulier Boutang publient L’avenir dure longtemps, autobiographie dans laquelle Louis Althusser raconte le meurtre de sa femme (Stock/Imec).

Olivier Corpet présente le livre sur FR3 le 24 avril 1992.


(durée : 3’32" — crédit : INA)

Dans le numéro 170 d’art press (juin 1992), Jacques Henric présente un dossier sur le philosophe.

Extrait.

Les somnambules, c’est le titre d’un roman d’Herman Broch. Il lui faudrait une suite qui raconterait l’étrange aventure de l’intelligentsia de l’après-Seconde Guerre mondiale. L’histoire d’une possession qui toucha plusieurs générations, la mienne comprise. Le mot « somnambule » s’est imposé à moi à la lecture des deux premières pages de l’auto-biographie de Louis Althusser, L’avenir dure longtemps, pages où est raconté le meurtre d’Hélène, la femme du philosophe. Un simple « massage » du cou, explique celui-ci, un peu plus appuyé que les autres, c’est tout... Le fond diabolique de l’affaire est qu’il aura fallu cet événement tragique pour que le somnambule se réveille soudain et soit enfin en mesure de lire sa vie. Terrible constat : un seul être vous manque et tout est éclairé. Tout... enfin presque tout. [...] Philippe Sollers qui, lui, a été lié d’amitié à Althusser, replace le sujet-philosophant pas seulement dans le procès mais dans la chair vive de l’histoire de son temps. Nous republions quelques pages de Femmes où l’essentiel, déjà, en 1983, était dit [24]. J.H.


Au moment où je vous parle [25], je ne sais pas ce qu’a écrit Althusser à propos de lui-même. Je doute qu’il ait pu analyser la cause de ce qui lui est arrivé tant il me semble évident qu’il a été, pour ne pas pouvoir dire quelque chose, acculé à l’acte qu’il a commis. Il est grotesque de voir cette aventure d’Althusser sous-traitée par l’intervention sénile et chevrotante de Jean Guitton, auteur d’un livre, qui aurait fait hurler de rire l’Althusser de la pleine conscience, sur Dieu et la science. Ce retour de Dieu qui a suivi, comme par hasard, un acte qui ne demandait qu’à être déchiffré dans ses composantes sociales et historiques, est une plaisanterie policière dont l’histoire est friande. J’ai reçu, il y a deux jours, le livre, surprenant, de Françoise Verny, qui s’appelle Dieu existe, je l’ai toujours trahi, livre amusant d’une quête de Dieu qu’on n’attendait pas dans cette région éditoriale. Cela m’a permis de lui envoyer un mot pour lui dire de se rassurer puisque comme Dieu n’existe pas, on peut difficilement le trahir.

Ce qu’on ne dira pas, mais que j’ai été probablement le seul à écrire, dans Femmes, c’est comment cela s’est joué, dans ces extravagantes années soixante-dix, ou un certain nombre d’abjections concomittantes sont venues se solidifier sur un certain nombre d’individus : l’abjection fasciste-nazie, l’abjection bourgeoise, l’abjection stalinienne enfin. Althusser et l’abjection stalinienne tel devrait être le souci des commentateurs.


Althusser en Italie, 1977. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Prendre sur soi cette abjection, se raconter qu’on va la guérir, en être de plus en plus malade, recourir, pour s’en délivrer, à l’exorcisme parfaitement destructeur de la psychiatrie la plus dure (nommément les électro-chocs), acceptée, combinée avec une psychanalyse qui ne va pas jusqu’à se retourner sur elle-même, cette procédure des coulisses entamant le théoricien d’un « procès de l’histoire sans sujet », le délire qui se passe entre Lacan et Althusser — je dis bien délire, réciproque —, tout cela en même temps que la décomposition mortifère non pas seulement du Parti communiste mais de tout ce qui a concouru à son existence même et qui est parfois bien éloigné d’en prendre la forme apparente (ainsi il n’était pas évident que monsieur Robert Maxwell, agent du KGB, qui a fini par passer par-dessus bord de son yatch, se retrouve enterré par toutes les autorités politiques et religieuses réunies au Mont des Oliviers, comme si Al Capone avait pu se faire inhumer en plein Vatican, ce qui aurait surpris peut-être, un peu...), et voilà Althusser, soudain, dans cette position christique-assassine... C’est quelque chose de nouveau, non ? Jamais un philosophe n’avait, jusqu’à ce jour, été aussi loin dans la démonstration des fondements de la métaphysique qui, notez-le bien, se substantifie de son exclusion radicale de l’être-femme.
Peu de penseurs se sont avisés, quand ils se sont mis en face de la question du parricide de Platon à l’égard de Parménide, de remarquer que la révélation de Parménide est précédée d’une considérable affluence de figures féminines, ce qui devait être, par Platon, sanctionné de la façon que l’on sait. Il y a beaucoup de femmes chez Parménide, avant qu’on en arrive à savoir que l’être est, tandis que le non-être n’est pas. C’est une révélation par les femmes.

Les flics de la métaphysique

Althusser a essayé de se dépêtrer de la métaphysique, dont il était assez averti pour savoir qu’elle imprégnait jusqu’au moindre bout de marxisme. Il a essayé par la psychanalyse et la psychiatrie, et puis voyant que c’était toujours la même chose, qu’il était surveillé jour et nuit par les flics de la métaphysique, car c’est une corporation, il n’a pas trouvé autre chose à faire qu’à supprimer le pauvre être humain féminin qui vivait à ses côtés, dont on a appris d’ailleurs, après sa mort, et comme par hasard, qu’elle était juive. Ce que tout le monde avait décidé d’ignorer.

Pour que quelqu’un — qu’on relise Dostoïevski — se trouve réduit à la situation extrême de ne pas pouvoir se faire entendre autrement qu’en tuant sa femme, compte tenu de tout l’appareil de pensée qui le mobilise, ça va tout de même très loin... Il s’ensuit un malaise considérable dans l’intelligentsia qui, de près ou de loin, se sent coupable de ce crime, je dirai même coréalisatrice de cette péripétie du diable (et je laisse le mot sans guillemets, au sens transfreudien). Se sentant coréalisatrice et coupable dans cette affaire, ladite communauté intellectuelle a fait immédiatement son travail, d’enrobement, d’étouffement, de négation, de dénégation, de superposition, et c’est cela qui me paraît tout à fait intéressant à suivre. Ce n’est plus la lettre volée, ce n’est plus l’enveloppe retournée, c’est le trou noir. Il en sort Dieu, la science, le cafouillage lacanoïde, et la normalisation socialiste. Il y avait tout cela dans ce chapeau. De même que, dans ce chapeau, il y avait Marchais chez Messerchmidt, le complot des blouses blanches, le Maréchal Pétain et j’en passe.

Grand et beau,
ce légionnaire d’Althusser


Althusser et sa soeur, 1933 (Fonds Althusser, Imec) Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

J’ai bien connu Althusser. C’était un homme — il faut y insister deux secondes — beau. Un bel homme ! Ah ! le bel homme qui pense ! La loi est : sois beau et ne pense pas ! ou : pense et ne sois pas beau ! Kundera me faisait remarquer l’autre jour qu’il avait été surpris de lire dans un article que j’ai écrit sur Flaubert que ce dernier mesurait un mètre quatre-vingt trois [26]. Ça l’a frappé, on n’y pense jamais, m’a-t-il dit, à ce Flaubert qui était si grand et si beau, quand il baisait en Egypte une danseuse... On le voit toujours petit, Flaubert, tassé, renanisé, une sorte de Sartre. Il était donc grand et beau, ce légionnaire d’Althusser... Par ailleurs, il écrivait très bien. C’était quelqu’un de très doué pour l’écriture, pour le style et pour la netteté de pensée. Il n’aurait pas eu son problème métaphysique (donc de femmes), les choses auraient peut-être pris une autre tournure, mais — sacré milieu ! le philosophisme, les collègues... Pour Platon, voir Derrida ; si vous revenez à Marx, passez me voir ; est-ce qu’on peut mettre Heidegger et Freud dans le même sac, allez voir Lacan ; peut-on nietzschéiser tout en restant positiviste ? passez voir Foucault ; sans parler des épopées diverses avec cadavres dans les placards ; bref quelle valse des spectres !

SPINOZA

    Ce que je dois aussi directement et personnellement à Spinoza, c’est sa stupéfiante conception du corps, qui possède des « puissances inconnues de nous », et de la mens (l’esprit) qui est d’autant plus libre que le corps développe plus les mouvements de son conatus, sa virtus ou fortitudo. Spinoza m’offrait ainsi une idée de la pensée du corps, mieux, pensée avec le corps, mieux, pensée du corps même. Cette intuition rejoignait mon expérience d’approximation et de « recomposition » de mon corps en liaison directe avec le développement de ma pensée et de mes intérêts intellectuels.
    Louis Althusser,
    L’avenir dure longtemps, 1992.

Or, Althusser voulait voir clair dans tout ça ; ça lui paraissait confus. C’était un spinoziste..., sans la joie. Il parlait tout le temps de Spinoza et j’essayais de lui montrer que sans la béatitude qu’on doit automatiquement tirer de la fréquentation de Spinoza, mieux valait parler d’autre chose, sortir, aller s’amuser. Non, c’était un spinoziste sombre, c’est-à-dire une contradiction dans les termes. Soit il ne parlait pas du tout, ce qui faisait des déjeuners assez préoccupants, sauf à se réciter à soi-même des poèmes en attendant que ça passe ; soit il parlait très vivement, avec beaucoup d’agitation, selon les symptômes de la grande maladie de l’époque, à savoir la maniaco-dépressive. A plusieurs reprises, nous nous sommes promenés des journées entières et je n’avais qu’une seule obsession, c’était naïvement, rationnellement, de lui faire renoncer à ses électro-chocs. Je lui en remontrais l’inutilité, la brutalité sacrificielle qu’il semblait pourtant désirer. C’est ainsi qu’un jour je me suis trouvé lui écrire une longue lettre sur le sujet — entre parenthèses : Antonin Artaud — pour tenter de le décaler par rapport à ce masochisme originaire, encouragé par l’abjection stalinienne qui trouve là ses jouissances les plus raffinées (il faut avoir fréquenté des staliniens pour savoir à quel point ils peuvent jouir de ce qui est supposé être votre désir de sacrifice).

Dans quelle misère,
ces braves gens ont pu vivre

A cette longue lettre destinée à faire le point je ne reçus pour toute réponse qu’un coup de téléphone de la future victime, cette petite femme sèche, énergique, élevée dans la grande tradition du sacrifice inutile, qui sur un ton péremptoire et pincé m’annonça qu’elle ne transmettrait pas ma lettre à Louis, parce qu’elle la jugeait perturbante, intempestive. Car voyez-vous, c’était ça aussi on ouvrait le courrier du concubin..., et on s’en flattait... Je ne vais pas vous dire que, sur le coup de telle ou telle passion, n’importe quel être humain ne peut pas être amené à fouiller dans les affaires de son voisin, de sa voisine, mais enfin on ne va pas en général s’en vanter. C’est vous dire dans quelle misère tous ces braves gens ont pu vivre.

Louis Althusser dans son bureau à l’E.N.S., 1975-80. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Je disais à Althusser eh bien ! change d’appartement, pourquoi restes-tu là, au 45 rue d’Ulm, sous les caméras ? (surtout qu’après 68, il avait été un peu chahuté) ; change de quartier, traverse le trottoir, on the sunny side of the street... — Non, pas possible. — Pourquoi ? Qui l’a dit ? La police qui vous surveille jour et nuit ? On est assigné à résidence ? Qui donc vous oblige à rester dans le lieu où la mortifération vous attend ? Faut-il être rigoureusement métaphysique sous le sceau de cette triple abjection que j’énonçais pour commencer, et qui d’ailleurs aujourd’hui a trouvé sa refonte. L’abjection fascisto-nazie est toujours là, l’abjection bourgeoise est plus que jamais là, quant à l’abjection stalinienne, mon Dieu ! elle se reconvertit. Tiens, pourquoi pas Dieu tant qu’à faire ? Or, impossible de faire entendre quoi que ce soit à Al-thu-sser, qui m’aimait bien, je crois.

J’ai même été, je m’en souviens, jusqu’à lui vanter l’esprit des Lumières, puisque je voyais que, par Spinoza, il n’arrivait pas à la joie. Alors je lui lançais Diderot, Voltaire, pour mettre fin à ce calvaire. « Pas de martyre », a toujours dit Voltaire. Ou comme dirait René Pomeau, après tout ce qui s’est passé, vous savez, la révolution bourgeoise a repris des couleurs ; pour le tricentenaire de Voltaire en 1994, vous allez nous donner un coup de main parce qu’on n’a pas eu un franc de Giscard d’Estaing en 1978 pour le bicentenaire de sa mort ! Ah ! Voltaire, les Français n’aiment pas Voltaire, que voulez-vous que je vous dise !

Ça a déconstruit sec,
au marteau-piqueur

Althusser, c’est assez simple. Ce qui est plus intéressant, c’est de savoir pourquoi il va se pointer dans une séance publique où un Lacan, très diminué, fait encore semblant de bouger le bras pour détruire les restes d’une secte imaginaire, et pourquoi Althusser arrive pour dire que le saint Esprit c’est la libido et je ne sais quoi encore... Que tout cela est étrange. C’est que ça a déconstruit sec, au marteau-piqueur, dans les cervelets de l’époque. Fallait que ça sorte que c’était pas grand chose cette formidable imposture fondée sur l’homicide. Et pourtant, ça ne sortira pas vraiment, voyez-vous, sauf que, une fois que la vérité s’est manifestée, vous pouvez multiplier tout ce que vous voulez autour comme arrangements de circonstances, fausses perspectives, reconstructions arbitraires du passé, larmes de crocodile, apitoiements, reprises épistémologiques vaseuses, la vérité a été dite. Vous allez me dire qu’elle est sinistre, eh ! bien oui, tous ces gens là ont travaillé, jour et nuit, à ce que la vérité soit sinistre. C’est pour cela, je pense, qu’un de mes livres, Portrait du Joueur commence par « Eh ! bien croyez moi, je cours encore »...

Propos recueillis par Jacques Henric, art press 170, juin 1992.

PS : Après lecture du récit autobiographique d’Althusser, rien à ajouter, sinon la confirmation de sa position masochiste-rousseauiste-matriarcale, oppressive et auto-régressive, décrite, d’ailleurs, avec beaucoup de clarté. (Ph. S.)

Lettre de Louis Althusser à Philippe Sollers. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

*


Louis Althusser, un sujet sans procès
Anatomie d’un passé très récent

par Eric Marty (1999)

Résumé

Le 16 novembre 1980, le philosophe Louis Althusser, dans un moment de démence, assassinait sa femme Hélène par strangulation. Chaque terme de cet énoncé possède un sens précis et pourtant, pris ensemble, ils constituent une énigme : énigme pour le meurtrier lui-même, pour ses disciples, pour ses lecteurs, ses amis, ses ennemis et ses contradicteurs. En 1985, Althusser écrivit très vite une longue autobiographie qui ne parut qu’après sa mort. Oeuvre sans précédent dans l’histoire de la philosophie pour un acte sans précédent de la part d’un philosophe : un meurtre.
Ce livre n’a pas pour objet d’être une monographie supplémentaire sur le « cas Althusser » : ce qui fait la profondeur de l’énigme et du meurtre, c’est leur force d’interruption et de désordre dans nos habitudes de pensée. Mieux : une interruption de la pensée elle-même. Là commence peut-être alors, au croisement de la folie et de la politique, du meurtre et de la philosophie, de l’époque et de la biographie personnelle, une autre façon d’écrire l’histoire d’un passé encore très récent.

*


La critique de Jacques Henric

Un ouvrage biographique sur Althusser aurait pu porter plusieurs titres, au choix : le Cas Althusser, la Philosophie d’Althusser, la Politique d’Althusser, le Crime d’Althusser, la Folie d’Althusser. Eric Marty a évité l’écueil de la réduction que de tels titres auraient induie. Disons qu’il a travaillé entre ceux-ci, entre les thèmes et les développements à la fois théoriques et biographiques que chaque angle privilégié de réflexion, en soi recevable, aurait programmés. Il s’est glissé dans les interstices, a interrogé les failles, a confronté, en les opposant ou en les faisant constamment jouer l’un sur l’autre sans jamais les plaquer et les immobiliser, les divers écrits d’Althusser — philosophiques, politiques, autobiographiques, épistolaires. D’où un portrait en relief, contradictoire, complexe, de cette figure intellectuelle qui connut une manière de célébrité entre la fin des années 50 et celle des années 70. Sans doute, pour réussir un tel portrait, fallait-il un homme de la génération d’Eric Marty, né en 1955, donc qui n’avait pas pu être mêlé, ni comme acteur ni comme témoin direct, à la vie du philosophe et aux événements de l’époque. Nous étions alors en pleine remise en question d’un marxisme que déjà le léninisme, puis le stalinisme, avaient réduit à l’état de doctrine moribonde, totalement improductive sur le plan de la pensée ; le maoïsme, influent dans l’université, se voulait une sorte de contre-poison à la vulgate marxiste diffusée par le Parti communiste français ; le structuralisme était à la mode, la psychanalyse, via Lacan, avait le vent en poupe, Mai 68 avait porté un sérieux coup à l’influence des partis politiques de la gauche traditionnelle... On voit bien quels dangers pouvaient menacer une monographie consacrée à Althusser : une hostilité politique de son auteur (« tous ces "cocos", des gens pas recommandables ! des tueurs en puissance ! » on le savait — on a entendu de tels propos, après la tragédie) ; une révérence excessive à l’égard de la personne du philosophe et de son ?uvre (les anciens élèves d’Althusser n’auraient pas été les mieux placés pour entreprendre un tel travail). De la part d’Eric Marty, ni agressivité, ni fascination. Est-ce pour cette raison que son Anatomie d’un passé récent (sous-titre de l’essai) a été reçu jusqu’à maintenant avec une certaine réticence ?

On se rappelle le drame le 16 novembre 1980, le philosophe marxiste, Louis Althusser, membre, en relative dissidence, du Parti communiste français, enseignant à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, souffrant depuis toujours d’une psychose maniaco-dépressive, étranglait sa femme, Hélène, dans une crise de démence. Comment en est-il arrivé là ? Rien ne laissait présager un meurtre ? Ou tout ? Je veux dire tout de la vie du philosophe, tout de son oeuvre ? C’est à cette question, à ce qui fut une énigme pour les proches, les disciples, et les simples lecteurs d’Althusser, que s’est affronté Eric Marty dans son Louis Althusser, un sujet sans procès. Faut-il voir dans l’acte de folie un aboutissement d’une pensée ou l’interruption même, non d’une pensée, mais de la pensée ? Pour répondre, Eric Marty éloigne vite le recours aux seuls éléments biographiques, bien qu’il ne puisse en faire tout à fait l’économie : passé catho, antisémite et maurassien, du jeune Louis (assez bien partagé par nombre de prestigieux intellectuels français et européens de cette génération, voir Vailland, Blanchot. Cioran, Paul de Man...) ; sexualité « aberrante », comme il la définissait lui-même (puceau jusqu’à ce qu’il se fasse déflorer à près de trente ans par sa femme), influence du chrétien Guitton, qu’il eut comme prof puis après le meurtre (bien que connaissant son passé pétainiste) comme directeur de conscience ; les impostures, les fraudes, les plagiats, les mystifications lorsqu’il était encore élève ; le mariage avec Hélène, une résistante communiste, juive, qui le convertit au marxisme, et dont il racontera plus tard qu’à peine adoubé au sein du Parti il votera son exclusion à la suite de faits parfaitement rocambolesques ; les crises de neurasthénie, les séjours en asile psychiatrique, l’activité oppositionnelle à l’intérieur du Parti et néanmoins sa fidélité à l’égard de celui-ci... Aucun de ces faits n’est négligeable, mais ils n’ont d’intérêt que s’ils sont mis en relation, avec beaucoup de précautions, avec ce qui fait le coeur même de la pensée d’Althusser son anti-humanisme théorique (voisin de celui de Foucault), son refus de toute philosophie de la subjectivité, de la conscience, de la phénoménologie, et sa fameuse théorie de l’histoire comme « procès sans sujet » (d’où le retournement opéré par Eric Marty de « sujet sans procès », conséquence d’un crime sans auteur — on sait qu’Althusser jugé non responsable de son acte bénéficia d’un non-lieu).


Louis Althusser dans les années 50
(Archives L. Althusser/Imec).
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Le travail d’Eric Marty a consisté essentiellement en une analyse des textes, pas seulement des théories explicites qui s’y trouvent développées, mais des soudaines bizarreries du récit qui avaient échappé aux précédents commentateurs, aux dérapages de la langue, à l’irruption d’un détail saugrenu, à certaines insistances rhétoriques ou à des trouées dans le discours. Son attention ressemble un peu à ce qu’est l’écoute flottante du psychanalyste, bien qu’il manifeste une certaine réticence aux scénarios freudiens auxquels a eu recours Althusser pour rationaliser ses états psychiques. C’est un des passages intéressants du livre, celui dans lequel Marty établit une différence entre psychose et folie. Psychose : c’est le terme du savoir psychiatrique, le regard que la pathologie porte sur la maladie. Folie c’est la parole libre du malade. On parle de la folie d’Hölderlin, de Nietzsche, d’Artaud. Le psychotique est soumis à des comportements et des discours stéréotypés, classables, étiquetables. Le fou a une parole singulière. A lire ses textes autobiographiques (celui rédigé avant le meurtre, celui écrit après), on voit comment Althusser s’échine pour donner une apparence de logique freudienne — en faisant appel à son enfance, à son oedipe, aux rapports avec sa mère, son père, puis son épouse... — à l’insensé même. Et ce qui n’est pas le moins passionnant dans le rigoureux travail de démontage des écrits théoriques du philosophe opéré par Marty, c’est l’éclairage qu’il apporte sur ce qu’Althusser a appelé la « déduction dans le vide », un des leitmotiv de sa pensée qui, nous assure Marty, « définit sa propre oeuvre philosophique, sa propre existence, et d’une certaine manière son meurtre ». Le plus ahurissant dans cette affaire, c’est de constater aujourd’hui une évidence qui n’avait jusqu’alors sauté aux yeux de personne : le meurtre d’Hélène était annoncé depuis toujours et quasiment en toutes lettres dans les divers écrits du philosophe.

Restent deux questions, pas anodines, la première qui dépasse le « cas » Althusser et interroge toute une époque comment une ou deux générations des intellectuels les plus brillants d’alors ont-ils été aveugles à cette raison démoniaque qui a conduit Althusser à être, selon la formule de Marty, le « meurtrier des meurtriers » ? La seconde, qui nous concerne, nous, aujourd’hui : à quoi peut donc nous servir l’oeuvre philosophique d’Althusser ? A comprendre le monde où nous sommes ? A voir plus clair en nous-mêmes ? Les réponses sont-elles assurées ?

Jacques Henric, art press 254, février 2000.

*

Sollers a publié :

Louis Althusser, Sur la philosophie, Gallimard, coll. « L’infini », 1994.

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Extraits.

« Mon intention, ici, est d’insister sur l’existence d’une tradition matérialiste non reconnue par l’histoire de la philosophie. Celle de Démocrite, Épicure, Machiavel, Hobbes, Rousseau, Marx et Heidegger, avec les catégories qu’ils ont soutenues : celles de vide, de limite, de marge, d’absence de centre, de déplacement du centre dans la marge (et vice versa), et de liberté. Matérialisme de la rencontre, de la contingence, en somme de l’aléatoire, qui s’oppose même aux matérialismes reconnus comme tels, y compris à celui communément attribué à Marx, Engels et Lénine, lequel, comme tout matérialisme de la tradition rationaliste, est un matérialisme de la nécessité et de la téléologie, c’est-à-dire une forme déguisée d’idéalisme. » Louis Althusser.

*

[1Grasset/Imec, 720 p.

[2Ou de la lire : dans le dernier numéro de La Règle du jeu, la revue de BHL, l’IMEC présente des lettres inédites d’Hélène à Louis Althusser.

[3Où a été prise cette photographie ? Sans doute au Portugal si l’on en croit les affiches qui figurent à l’arrière-plan et mentionnent des commissions du PCP (Parti communiste portugais).

[4Cf. Le N.O. du 17 mai 2011 (avec la reproduction de certaines lettres).

[6Cf. Galilée, mars 2011 (publié en Angleterre en 1993).
Sur les rapports Derrida-Althusser, on lira avec profit la biographie de Benoît Peeters, Derrida, à laquelle nous avons consacré notre dossier Derrida tel quel.

[7« Levier » : c’est le terme utilisé dans la préface à Théorie d’ensemble (Seuil, coll. Tel Quel) pour désigner la fonction des noms d’Althusser et de Lacan dans les études rassemblées sous ce titre en octobre 1968.

[8Réponse à John Lewis, Maspero, coll. « Théorie », 1973.

[10Lors de l’enterrement d’« Andreas » = Nicos Poulantzas, philosophe et sociologue marxiste d’origine grecque qui s’est suicidé, le 3 Octobre 1979, en se jetant du 20ème étage de la Tour Montparnasse et qui publia Note à propos du totalitarisme dans le numéro 53 de Tel Quel (Printemps 1973).

[11Laurent Lutz : Louis Althusser.

[12Fals : Jacques Lacan.

[13Anne : Hélène Rytmann.

[14Deborah : Julia Kristeva.

[15Althusser avait repris à Gaston Bachelard la notion de « coupure épistémologique » par quoi une science se constitue en rompant avec les connaissances antérieures. Althusser situait chez Marx la « coupure » entre « Les Manuscrits de 1944 » (« le jeune Marx ») et L’idéologie allemande. Cette notion sera abondamment utilisée à la fin des années 60 pour savoir où se situait la « coupure » dans le champ analytique comme dans le champ littéraire. «  D’interminables débats... »

[16Je souligne. AG.

[17Cf. trente plus tard La banque centrale.

[18Jean-Marie Le Clézio.

[19Patrick Modiano.

[20Jean-Michel Tournier.

[21Hélène.

[22Voir plus bas.

[23Althusser était célèbre, son épouse inconnue, mais on ne peut s’empêcher de penser à ce qu’écrira plus tard la journaliste Claude Sarraute :

Nous, dans les médias, dès qu’on voit un nom prestigieux mêlé à un procès juteux, Althusser, Thibaut d’Orléans, on en fait tout un plat. La victime ? Elle ne mérite pas trois lignes. La vedette, c’est le coupable.

Ceci, évidemment, sans rapport avec une actualité récente. A.G.

[24Voir plus haut.

[25Sauf erreur, cet entretien n’a pas été republié.

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5 Messages

  • A.G. | 2 juin 2016 - 14:52 1

    Les démons d’Althusser

    Aliocha Wald Lasowski : Vous avez souvent rencontré Althusser, discuté et échangé avec lui, lorsque vous étiez aux commandes de la revue Tel quel et qu’Althusser jouait son rôle de son côté à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Était-ce une relation soutenue, en particulier au cœur des années 1970 ?

    Philippe Sollers : Mon témoignage n’est pas celui d’un ancien pensionnaire de la rue d’Ulm, pas du tout - bien sûr, ça a été très important pour un tas d’élèves, Bernard-Henri Lévy, par exemple, a dû vous en parler -, mais vous avez remarqué d’abord que j’ai publié, dans ma collection « L’Infini » chez Gallimard, un livre posthume d’Althusser, qui s’appelle Sur la philosophie, et aussi un autre ouvrage, à propos d’Althusser, celui d’Éric Marty. Rien que le titre - Louis Althusser, un sujet sans procès. Anatomie d’un passé très récent - attire l’attention sur quelque chose qui était au cœur de la pensée d’Althusser : l’histoire est un procès sans sujet. Ce qui déjà veut dire beaucoup.
    Développons cette idée : si l’histoire est un procès sans sujet, il y a quelqu’un qui saute en dehors de la pensée philosophique, c’est tout simplement Hegel. Hegel s’introduit dans l’histoire en tant que sujet. Si vous supprimez Hegel, vous allez dans le sens de ce qu’ont voulu faire, pour s’en inspirer tout en prétendant le dépasser, et tout en le recouvrant complètement, Marx et Engels. Et si vous voulez voir de quoi il retourne dans cette affaire, vous allez aller de découvertes en découvertes. Lire l’entretien.


  • Albert Gauvin | 7 décembre 2015 - 23:27 2

    Louis Althusser : faits de l’Étoffe de nos Rêves ?

    Louis Althusser
    Des rêves d’angoisse sans fin
    Grasset/Imec

    Il n’y a rien de plus accablant pour quelqu’un qui n’est pas psychanalyste, ce qui est mon cas, que les gens qui vous racontent leurs rêves, et allez savoir si, même pour l’analyste, ça ne tient pas de la corvée, mais enfin c’est son travail, rétribué, de les écouter pour les interpréter, les rêves de ses analysants. Il n’est pareillement rien de plus rébarbatif que les récits de rêves dans les livres, y compris lorsque le rêveur est un écrivain est de haute volée. Quand Leiris, par exemple, dans son passionnant Journal, fait longuement état des histoires toujours abracadabrantes qui ont occupé son sommeil, j’ai vite fait d’en sauter les pages. Dès lors, pour quelles raisons les « rêves d’angoisse sans fin » de Louis Althusser — réunis dans un volume qui prolonge et conclue en quelque sorte son autobiographie, l’Avenir dure longtemps, parue en 1992 — les ai-je lus avec la plus vive curiosité, et en étant souvent frappé par la qualité littéraire de leur transcription ? Cela tient, probablement à la personnalité du rêveur, à sa tragédie vécue.

    Un sujet et ses démons

    Althusser. Le grand philosophe communiste (dissident du parti, mais auquel il resta politiquement fidèle jusqu’au bout), qui apporta au marxisme un regain de vigueur révolutionnaire ; qui exerça une influence durable sur plusieurs générations d’élèves de l’École Normale de la rue d’Ulm où il exerça dans les années soixante, au point que beaucoup d’entre eux, encore aujourd’hui, l’évoquent en le nommant de ce beau mot de « maitre ». Althusser, un des penseurs proche de ceux qu’on appellera « structuralistes », ami de Derrida, Lacan, Foucault, mentor de Benny Lévy, Robert Linhart, Alain Badiou, Jacques Rancière, Étienne Balibar, ami de Sollers, de Bernard-Henri Lévy… Althusser, le théoricien de l’histoire, la Grande Histoire, conçue comme « procès sans sujet », et qui fut, dans la petite histoire, celle de sa vie privée, de sa vie de sujet humain, aux prises avec d’étranges démons (ce mot, à son propos, n’est pas malvenu, compte tenu de ce que fut sa jeunesse catholique et le fait que, tout marxiste qu’il fût, il ait eu pour directeur de conscience une vieille connaissance à lui, le chrétien Jean Guitton). Démons qui le conduisirent à devenir le meurtrier de sa femme, Hélène Rytman.
    Il est probable que c’est à cet ultime et dramatique avatar de son existence que l’on doit la curiosité (malsaine ?) avec laquelle on est amené à traquer les raisons de son acte dans le contenu et l’analyse de ses rêves. Quels signes pouvaient éventuellement l’annoncer ? Pour certains, l’évidence est là. Psychiatres et psychanalystes en ont d’ailleurs fait leur miel, et Althusser lui-même, dans un après-coup, parfois jusqu’à l’excès. L’épilogue du volume, intitulé Un meurtre à deux. Note attribuée par Louis Althusser à son psychiatre traitant, présenté avec beaucoup de circonspection par Olivier Corpet, en est un exemple surprenant, voire aberrant. La substitution du « je » au « tu » » dans ce texte rédigé à deux mains, note Corpet, est, sinon une preuve, du moins « l’indice de plus du statut fictionnel de cet entretien et de sa transcription ». Question rémanente : quelle vérité de la fiction, de cette fiction ?

    Un acte d’amour

    Il est deux autres raisons de l’intérêt qu’on prend à la lecture des rêves du philosophe : la continuité logique de leur déroulement qui en font de courts récits, souvent drôles et émouvants ; le riche vivier de tout ce que Freud a pu élaborer sur la sexualité : l’œdipe, les multiples figures de l’inceste, le complexe de castration, tout le registre des pratiques sexuelles classées comme perversions ou maladies y figure, sodomie, masturbation, pédophilie, zoophilie, voyeurisme, exhibitionnisme, homosexualité, masochisme, sadisme, travestisme, transsexualisme, copulation à plusieurs… Impuissance et culpabilité sont aussi de la partie. Althusser note, 5 mai 1949 : « je pourrai faire l’amour avec n’importe qui », mais la femme qu’il veut pénétrer « reste fermée et dure », et puis elle lui annonce qu’elle a la vérole. Dans un autre rêve, il a un trop gros sexe qu’il ne peut enfiler dans celui de la fille, laquelle, d’ailleurs, a un sexe masculin. Un des très beaux récits de rêve est un « cauchemar » qu’il rapporte dans une lettre à une de ses amantes, Claire, qui en est la figure centrale. « Quand je suis sorti du rêve, il n’y avait plus rien. Rien qu’un bruit de sabots dans la gorge. Rien qu’une main qui dessinait sans fin dans l’air comme un contour… ».
    « Le rêve est toujours en avance sur la vie », écrivait Althusser à Claire. J’en viens doncau plus déroutant de cette affaire de mise à mort, les fameux rêves classés sous la rubrique « rêves prémonitoires », dont l’un date du 10 août 1964 (seize avant le meurtre d’Hélène !). Tout est dit, dans le rêve, au détail près, de ce qui s’accomplira dans le réel. Du moins dans l’interprétation qui en sera donnée par lui, après le meurtre, par ses psys et les juges. « Je dois tuer ma sœur (…) il y a une obligation impossible à éviter, un devoir (…) La tuer avec son accord d’ailleurs : une sorte de communion pathétique dans le sacrifice (…) un arrière-goût de faire l’amour (…) lui faire du bien (…) en pénétrant dans sa gorge avec le maximum de ferveur (…) donner la mort comme un don pour l’autre (…) Je la tuerai donc avec son accord, et par son accord (et je ferai de mon mieux) je ne suis pas coupable ».

    Un procès sans sujet

    C’est ainsi que s’est mise en place, à partir de ce rêve, l’interprétation que le meurtre d’Hélène avait été une sorte de suicide à deux, compris comme un acte d’amour. Hélène aurait appelé ce passage à l’acte. Et d’en conclure, un peu vite, car le meurtre fut bien entendu sans témoin, qu’elle aurait été passive, ne se serait à aucun moment défendues lors de son étranglement. C’est ainsi que le « je ne suis pas coupable » du rêve trouvait sa confirmation médicale, juridique, morale. Et c’est ainsi que le théoricien du « procès sans sujet » devenait, selon le mot d’Éric Marty, l’objet d’« un sujet sans procès ». La santé de Louis Althusser, ses crises d’angoisse, ses dépressions, ses hospitalisations à Sainte-Anne, rendaient bien inutile cette thèse douteuse du « meurtre à deux » pour qu’il soit jugé irresponsable du meurtre de son épouse. S’il fallait s’en convaincre, qu’on relise la belle biographie d’Althusser par Yann Moulier Boutang parue en 1992 chez Grasset, et, bien sûr, cet « ouvrage unique », comme le qualifie Olivier Corpet, l’Avenir dure longtemps, autobiographie d’Althusser, parue également en 1992 en coédition Stock/Imec.

    Jacques Henric, Mondes francophones


  • Albert Gauvin | 7 décembre 2015 - 23:20 3

    Louis Althusser, un marxiste imaginaire
    « Raymond Aron avait raison, je lui donne maintenant raison : nous avons fabriqué, du moins en philosophie, du « marxisme imaginaire », une belle et bonne philosophie, avec quoi on peut aider à penser la pensée de Marx et le réel, mais qui présentait ce petit inconvénient d’être elle aussi absente de Marx. » - Louis Althusser -
    France Culture, Une vie une oeuvre, 05-12-15.


  • A.G. | 15 juillet 2011 - 10:04 4

    Figures de Louis Althusser

    « Hors champs » a rendu compte pendant toute une semaine de la figure intellectuelle que fut Louis Althusser et de son cheminement intérieur à travers des archives, des lectures et des témoignages.

    Dernier épisode de cette série consacrée à Louis Althusser, en direct depuis Avignon.
    _ De 22h15 à 23h30, lecture d’une sélection de "Lettres à Hélène" par Sami Frey, choisies par Olivier Corpet, directeur de l’IMEC.
    _ Une soirée présentée par Laure Adler en présence de Bernard-Henri Lévy et Olivier Corpet, proposée par France Culture avec l’Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine (IMEC) et les éditions Grasset.
    Les Lettres à Hélène sont publiées chez Grasset avec l’IMEC.

    Écoutez et réécoutez la série sur France Culture.


  • A.G. | 14 juin 2011 - 12:16 5

    Lire la chronique de Jacques Henric : Le retour des fantômes.

    Extrait : « Il est dommage, à ce propos, que les lettres d’Hélène, l’épouse n’aient pas été publiées (perspective d’un trop gros volume), elles auraient sans doute apporté un éclairage sur le rôle qui fut le sien dans la nature du lien qui attacha Althusser au communisme en général, au parti communiste en particulier, et bien sûr, à elle-même qui partagea sa vie et qui finit, comme on l’apprit avec stupéfaction, étranglée par lui ce jour du 16 novembre 1980. Une femme, cette Hélène Legotien de son vrai nom d’origine juive Rytman), ou une mère très sévère ? N’allait-elle pas jusqu’à surveiller la correspondance de son Louis ? (Sollers me racontant qu’elle lui avait renvoyé un ensemble de lettres qu’il avait adressé à Althusser, lui signifiant qu’elle avait jugé que leur contenu aurait été préjudiciable à la santé...). »