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Punta della Dogana

Les lieux de Sollers revisités

D 5 juin 2010     A par Viktor Kirtov - C 12 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


L’article sur « l’Art réfractaire au social », nous a conduit jusqu’à la Pointe de la Douane de Mer (Punta della Dogana) à l’embouchure du Grand Canal, dans l’île face à Saint Marc, dans cette extrémité du quartier Dorsoduro où les touristes s’aventurent moins, haut lieu des promenades sollersiennes lors de ses séjours vénitiens. De la « Pension Calcina » (côté Giudecca) où il réside, il n’a qu’à suivre les Zattere, passer devant le ponton du « Linea d’Ombra » - une autre ombre dans les lignes de Sollers - pour y arriver par le côté du Large, le long du canal de la Giudecca, là où passent les grands paquebots que l’on entrevoit dans L’année du Tigre [1] - avant de revenir par le côté Grand Canal, l’Eglise baroque de la Salute, longer le mur du jardin de la villa Guggenheim... Tout cela se tient dans un mouchoir de poche. Nul besoin d’être un grand marcheur pour s’adonner à cette promenade. François Pinault n’avait pas encore investi les lieux transformés en Centre d’Art contemporain, ouvert en juin 2009. « Le garçon à la grenouille » de Chales Ray n’était pas encore érigé à la pointe. A la place, un réverbère, la fée électricité guidait le promeneur du soir. Plus n’en est besoin, un éclairage moderne a été incorporé à la rénovation de l’édifice qui diffuse sa lumière nocturne sur le pourtour du bâtiment.

Philippe Sollers ne pouvait pas non plus entrer dans l’ancien entrepôt des Douanes laissé à l’abandon depuis une trentaine d’années. Restauration intelligente conçue par l’ architecte Tadao Ando en 2008-2009. Tout en respectant la structure de l’édifice il a créé au sein du bâtiment un lieu remarquable pour les expositions d’art contemporain. La lumière naturelle, secondée par un système ingénieux permettent un éclairage judicieux des ?uvres. Par les fenêtres, le regard découvre, en prime, quelques points de vue remarquables sur la place San Marco ou sur les îles. Sobriété et respect des matériaux d’origine. J’y adhère, comme à la statue extérieure « Boy with frog », même si ce n’est pas le cas de nombre des ?uvres exposées. J’ai du mal avec l’art contemporain qui souvent me heurte sans contrepartie, mais le lieu aide ici à entrer dans le jeu. Toutefois, comme pour tout jeu, si l’on regarde la partie sans en connaître les règles, l’intérêt se transforme vite en désintérêt, voire rejet. Dante avait son Virgile privé pour le guider dans son cheminement spirituel. Et l’art touche à des régions contigües du cerveau : celles qui déclenchent la réceptivité, la communion jusqu’à l’extase, là où se rejoignent le profane et le sacré, l’animal et l’homme, la communication immédiate et directe sans l’intermédiaire des mots, l’ ?uvre devenue langage premier et universel !
Oui, il m’a manqué dans ma quête, un guide privé, initié, un disciple de Virgile homologué es Art contemporain, aussi en ai-je vu, plus les failles que les sommets.... Alors, ai tiré une carte joker. Verdict sans appel : « Retour en Enfer ! ».


Punta della Dagona avant sa rénovation. A droite, l’église de la Salute. A l’arrière, l’île de la Giudecca
Cliquez pour ZOOMER

Dogana

(entrée du Dictionnaire amoureux de Venise, par Philippe Sollers, 2004)

Pour certains, le centre du monde est le Parthénon, pour d’autres le Mur des Lamentations ou les Pyramides, à moins qu’on ne situe la chose essentielle au Vatican, à La Mecque, dans la Cité interdite, ou encore, de façon plus modestement délirante (Dali), sur l’emplacement de la gare de Perpignan.
Pour moi, comme pour d’autres, c’est la pointe de la Dogana, la Douane de mer, petit triangle tout au bout du Dorsoduro. Son ancien nom est la pointe de la Trinité (comme l’église, le monastère et la Scuola qui s’élevaient là) et pointe du Sel à cause des nombreux entrepôts de sel des Zattere.

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Illustration, Dictionnaire amoureux de Venise

Portique et petite tour. Au sommet, deux Atlantes de bronze soutiennent la boule dorée où trône la Fortune de Bernardo Falcone. La Fortune varie, c’est une girouette, elle tourne avec les années et le vent.
Ruskin écrit : « La statue de la Fortune, formant la girouette debout sur le monde, donne une juste idée des conceptions du temps et des espérances et des principes des derniers jours de Venise. »
Pourquoi « les derniers jours de Venise » ? Ruskin s’éloigne, Venise revient.
J’ai passé là bien du temps. A droite, en remontant vers les Zattere, il y a des bancs de pierre. Il est rare qu’ils ne soient pas occupés par des amoureux.
Au printemps 1981, époque pour moi très sombre, j’ai jeté ici, dans ,l’eau bouillonnante, un exemplaire de Paradis, écrit surtout à Venise pendant sept ans. Geste plus dicté que volontaire.
Dans le film d’André S. Labarthe (1997), pour la partie qui concerne Venise (les deux autres lieux sont l’île de Ré et New York), on me voit là debout pendant que je lis le poème de Hôlderlin Andenken.[ début du poème, ici (pdf) ] La prise de son, à la dérobée, a été effectuée à l’intérieur de l’église de la Salute. L’autre livre que j’avais alors dans la poche était une traduction de Lao-tseu. Ce plan est plutôt réussi, je pense. Le vent du nord-est, Bordeaux, l’allemand, un Français, la Douane, la Fortune. Ici, on ne pense plus en latin, mais plutôt en grec, en chinois.

Philippe Sollers

Que pense-t-il de la Punta della Dogana revisitée par F. Pinault ?

On en trouve une trace dans son journal du mois de juin 2009 (date de l’inauguration de la Punta della Dogana, version F. Pinault), à l’entrée « Stern » relative, on s’en souvient peut-être au banquier du même nom trouvé assassiné en combinaison latex dans sa garçonnière de Genève. La criminelle : sa partenaire des séances sado-masochistes et maîtresse, Cécile Brossard. Sous la plume de Ph. Sollers, cela donne :

« Quant à la pauvre Cécile Brossard, on ne doit pas oublier qu’elle était elle-même artiste, comme le prouve une hideuse sculpture réalisée par ses soins. Là, c’est Stendhal qui a définitivement raison : "Le mauvais goût conduit au crime." Mauvais goût exorbitant du banquier, mauvais goût sinistre de la pute, mauvais goût généralisé un peu partout, y compris dans l’installation Pinault à Venise, à la pointe de la Dogana. »

Chute lapidaire de Sollers ! Pour l’auteur de la « Guerre du Goût », le pire des jugements !
Au moment où l’actualité s’empare à nouveau de de Gaulle avec la proximité du 70ème anniversaire du 18 juin, et la polémique sur la mise au programme du Bac littéraire de ses « Mémoires de guerre », on peut penser à la réponse de Mitterrand à un journaliste qui l’interviewait :

Question : En 1971, vous écriviez à propos de De Gaulle : "Il était plus important pour ce qu’il était que pour ce qu’il faisait". Qu’entendiez-vous par là ?

Réponse de F. Mitterrand : Dans les jugements lapidaires, il y a toujours une part d’injustice. [...] (sic - La suite atténuera le propos, mais il l’a dit ! Peut-être que ce jour là, il n’était plus "Le Florentin", mais "Le Vénitien" !)


La Douane de mer par les autres

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Jean d’Ormesson

Jean d’Ormesson

Il réside là, souvent, à deux pas. Et les lieux lui ont inspiré le titre de son livre « La Douane de mer »

Il aime écrire et se promener dans « son royaume personnel », cette partie de la ville, loin du tourisme et de la place Saint Marc. Ici, dit-il, « je suis chez moi ».
Il commente aussi « sa » Venise dans un DVD : « Venise vue par Jean d’Ormesson »

Un commentateur : « promenade sympa avec un narrateur de talent, ni documentaire, ni historique, tout simplement agréable. Bonne promenade ! »

Un autre : « Il nous fait partager ses promenades. Il nous montre un campo qu’il aime plus que tout autre et la petite maison rouge dans laquelle il a écrit le « Rapport Gabriel ». Arrivé au terme de la visite, à l’automne de sa vie, Jean d’Ormesson nous dit : « Venise nous apprend que la mort n’a pas le dernier mot. Ce qui a le dernier mot, c’est le souvenir, la création, le rêve, l’espérance. »
Le DVD est hors de prix (erreur d’étiquetage ? Idem sur Amazon et Fnac ! Ou alors un trésor est caché dedans ?)

Crédit : http://desmoulin.net/index.php?2006/06/05. (l’intégrale)

Chat sur le site l’Internaute (septembre 2005) :

Aimez-vous Venise ?
J’ai aimé Venise à la folie. Je connais Venise beaucoup mieux que Paris. J’y vais moins depuis un an. Peut-être parce que j’ai beaucoup travaillé.

*

François Mitterrand

Il était aussi un familier des lieux. Pendant près d’une vingtaine d’années il fût reçu au palais Balbi-Valier (XVIIe siècle) près de l’Eglise de la Salute, chez des amis peintres Zoran Music et Ida Barbarigo. « A Venise, le président était un homme libre, se souvient Ida Barbarigo. Il ne venait pas se reposer, il venait vivre. [...] »

Avant le déjeuner, les trois amis font leur traditionnelle promenade, une petite demi-heure de marche pour faire le tour de la Punta della Dogana, la pointe de la Douane, où au XVe siècle les navires venus d’Orient s’amarraient pour dédouaner leurs marchandises.

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Palais Balbi-Valier - « La chambre du Prince »
Celle de François Mitterrand avec vue sur le Grand canal

« Venise le fascinait pour sa leçon de beauté, mais aussi de politique, de la grandeur et des triomphes, des échecs et de la cruauté », écrit Jean d’Ormesson

Crédit : Paris-Match N° 2955 du 5/1/2006 (l’intégrale de l’article)


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Palais Balbi-Valier côté Grand canal
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Palais Balbi-Valier - coté arrière

Ceux qui ont été séduits par Venise sont légions, le but n’est pas ici de les citer tous. Mais on peut aussi ne pas aimer Venise ou détester certains de ses traits. D’Ormesson n’aime pas les masques, son carnaval, ses verreries. Même quelqu’un comme James Morris, Visa pour Venise, correspondant du Times, observateur fin et pertinent, qui tente là un portrait en profondeur - avec une certaine réussite - et nous fait aimer la Cité, consacre aussi des lignes à ce qui peut déplaire à Venise. Un livre de 1963 que l’on trouve encore en livre de poche et qu’en 2010 j’ avais commandé, en lisant que certain auteur en avait fait son bréviaire lors de sa découverte de Venise. Ce n’était pas d’aujourd’hui, mais le calendrier de l’année et la nouveauté ne sont pas les critères premiers dans cette cité. Dans son chapitre final, il note « qu’on a écrit plus de sottises sur Venise que sur aucun autre lieu de la terre. » ou encore « bien que Venise soit pleine de charme on a peine à croire que sa séduction puisse s’exercer sur tout le monde. D’abord il est incontestable qu’elle sent mauvais ; de plus son tempérament rapace peut déplaire ; ses hivers sont cruels ;[...] ses bâtiments, si vous les considérez isolément et d’un ?il impartial, vont du sublime au très laid en passant par un antique surfait. [...]Plusieurs des constructions célèbres de la Cité - La Dogana, par exemple, et les anciennes prisons - n’auraient rien de remarquable si on les transportait à Clapham ou dans le Bronx. » ! Oui mais la Dogana di Mar contôle l’entrée de Venise, le regard tourné vers le Large. Invitation au voyage et l’on peut s’y promener le long des zattere...

...Quant à moi, bien que ce ne fût pas ma première découverte, ma disposition intérieure lors d’un premier séjour, un mois de février pluvieux et brumeux, m’avait laissé un souvenir de grand ratage et je l’évitais : « Venise ? voilà son secret est un amplificateur. Si vous êtes heureux, vous le serez dix fois plus, malheureux, cent fois davantage. Tout dépend de votre disposition intérieure et de votre rapport à l’amour. » dit Philippe Sollers. (Dictionnaire amoureux de Venise).
Il s’agissait là, de conjurer la mauvaise fortune de ce premier séjour. D’où un certain intérêt pour celle de la Punta della Dogana avec pour guides : Sollers, d’Ormesson, James Morris, Hugo Pratt... qui vécut son enfance à Venise et y a nourri son imaginaire.

Nota : J’aurais pu laisser John Ruskin, les pierres de Venise sur les étagères du libraire. Son style ampoulé, pontifiant, de détenteur du savoir architectural vénitien m’est apparu si caricatural dans sa pseudo-logique qu’avec la même emphase, aurais pu jeter le livre à la pointe de la Douane de mer pour alléger mes bagages, mais il ne faisait pas partie du voyage. Eliminé dès les huitièmes de finale, bien que voyage organisé en trois jours. John Ruskin avait la particularité, et cela n’avait pas été sans peser dans mon choix, d’avoir résidé à la pension Calcina. Une mention gravée dans la façade en porte encore témoignage. Grand ex-voto à la mémoire de Ruskin auquel n’aura peut-être pas droit Sollers malgré sa fidélité au lieu, nettement plus longue que celle de Ruskin.
C’est vrai que dans les jugements lapidaires, il y a toujours une part d’injustice (refrain).


[1notamment

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12 Messages

  • Benoît Monneret | 23 février 2011 - 18:41 1






    ZOOM : cliquer l’image


    Voir en ligne : http://benoitement.blogspot.com/


  • V.K. | 21 juin 2010 - 19:42 2

    Cher Marc’O

    Comment ne pas vous retrouver dans les lieux de la Sérénissime ?

    Et merci de vos précisions en situation : Gondi, Decayeux, Cavalcanti, Glaucos, Pacheco

    ... Marc’O sans volée d’anathème, juste bougon caressant : « Il faut tout faire ici... », presque de la tendresse...

    Enfin, n’exagérons pas, le lion vénitien n’est pas loin ! Et la Sérénissime de si bonne compagnie aujourd’hui, a su être très cruelle dans son histoire...

    En attendant que Marc’O fouille dans ses archives abondantes pour nous procurer de meilleures sources, les visiteurs curieux peuvent trouver divers documents sur la correspondance de Debord sur le site Jura libertaire :

    - juralibertaire1

    - juralibertaire2

    - Une liste de ses pseudonymes authentifiés par Guy Debord soi-même, ici.

    - Les 12 numéros en ligne de la revue Internationale Situationniste, ici.

    Sérénissimement vôtre,


  • anonyme | 21 juin 2010 - 11:25 3

    Mieux vaut prendre la route parallèle...


  • Marc’O | 21 juin 2010 - 09:17 4

    Gondi, Decayeux, Cavalcanti, Glaucos, Pacheco.

    Il faut vraiment tout faire ici...


  • Cavalcanti 2 | 17 juin 2010 - 11:08 5

    Mr Kirtov,
    Il n’ya aura pas de "à suivre"....
    Cavalcanti est un groupe " pro-situ " ( vous l’aviez sans aucun doute deviné !...) Et hier après-midi, lors de notre réunion hebdomadaire ( bien arrosée selon la tradition situationniste, dans une maison sur la falaise, je suis passé à deux doigts de l’exclusion !... pour avoir collaboré avec le "spectacle -germanopratin" !... Je n’ai pas été poussé du haut de la falaise (!) car j’ai accepté de lire à voix haute des passages du " Précis de récupération" où il était question de Sollers..."vestige du modernisme en péril " etc, etc...( bien sûr qu’il y a un côté comique à tout ça, et c’est, anciens instituteurs, agriculteurs ou chômeurs, ce que nous recherchons avant tout..) Mais , en attendant, comme disait Job :
    "Non procédès amplius "

    Adieu amical


  • V.K. | 16 juin 2010 - 00:57 6

    Cher Cavalcanti,

    J’ai tant de handicaps sur vous que je crains de manquer de tous les codes pour vous répondre :

    1. n’ai fréquenté ni Guy Debord, ni échangé de correspondance avec Guido Cavalcanti, ni pratiqué le groupe éponyme, et si peu Venise...

    2. Pour entrer dans un pallazzo il me faut payer, n’étant pas descendant de hobereau vénitien, et pour parcourir ses calli et fondamentali, j’ai encore besoin d’un plan... n’ayant pas rêvé, non plus, enfant, devant l’église de SS. Giovanni et Paolo en regardant les navires gravés sur la porte de l’édifice, n’ai pu inventer Corto et l’embarquer dans des pays imaginaires

    ...mais de l’art de manier un parapluie dans ses calli étroites (pléonasme), quand surgit face à vous un autre parapluie, suis devenu expert. Qui a la priorité ? Qui doit lever le sien pour se croiser, qui va le baisser de côté... en évitant la coulée d’eau qui déborde de la gouttière ?

    Comme je tiens un membre d’une espèce rare, en voie de disparition, un authentique Situationniste, en outre Cavalcanti et aux gènes vénitiens, je me sens infiniment honoré et en plus, quelle opportunité pour combler mes lagunes..! Oui, à chacun les siennes ; aux Vénitiens, les leurs, quoique plutôt singulière... Mais pas de doute, la fortune-la-chance est avec moi, c’est sûr, et son nouveau gardien des lieux, un enfant avec sa grenouille qu’il vient de sortir de la lagune m’y encourage, me disant que lui savait que Guy Debord et les Situationnistes n’avaient pas que la dent dure. Juste de vrais doux courroucés. Il s’en était bien rendu compte quand le chef de de la grande armée fantomatique et internationale avait tenu la VIIIème Internationale Situationniste à Venise [l’enfant n’avait pas encore été statufié]

    Un étranger qui fréquente ...fréquemment Venise ne peut être tout à fait mauvais ou insignifiant..., ajoutait-il. Oui, c’est une statue qui parle : à Venise, et surtout à Venise, les pierres nous parlent ! Mélange pierre et eau, pas si éloigné de notre propre mélange biblique de glaise et d’eau.

    ...C’est vrai que j’aurais pu mentionner Proust, mais aussi Donna Leon... Elle y a beaucoup plus vécu que Proust, y vit encore, et son inspecteur Brunetti nous en apprend bien plus sur les Vénitiens et la Sérénissime que Proust : l’art de cultiver le détail concret comme chez Nabokov (école américaine...).

    Pour en revenir à Debord-Cavalcanti, puisque vous avez adopté son pseudo, pourquoi ne pas nous en parler un peu plus ? Cela m’intéresse et peut-être pourrait intéresser les lecteurs de ce site. Comme de connaître son deuxième pseudo ? ...Bernard de Clairvaux ? Bossuet...? Mais comme Debord a beaucoup détourné Dante, et que vous semblez nous le servir sur un plateau, un peu comme Salomé reçut la tête de Jean-Baptiste, alors si je devais tenter de sauver la mienne, avancerais le nom de Dante ??? Cavalcanti-Dante, Janus à deux faces pour une même amitié ...et un même détournement debordien ? Pile-face en somme ! Dans tous les cas, comme pour Debord-Cavalcanti, n’hésitez pas à nous éclairer. En quelles occasions adoptait-il cette autre identité ? Vis-à-vis de qui ? Etc.

    A suivre, je l’espère !

    Viktor Kirtov


  • Cavalcanti 1 | 15 juin 2010 - 14:03 7

    A V.K ,
    Je peux me targuer ( entre autres ) de deux certitudes, la première, connaitre Venise comme le creux de ma poche et Guy Debord (l’homme ) beaucoup moins...Je m’explique :
    Ma mère descendait d’un famille de hobereaux vénétiens et fut éduquée dans la Sérénissime chez les Soeurs françaises de la Visitation. Y ayant conservé sa famille et nombre d’amis, nous avons fait le voyage je ne sais plus combien de fois et j’y suis même resté pendant des vacances scolaires.
    En ce qui concerne Guy Debord, je lai ramené depuis l’unique bistrot de Bellevue la Montagne, ivre mort, jusqu’à sa ferme fortifiée de Champot où, Alice Becker-Ho nous attendait pour nous ( me ) traiter de tous les noms , pensant que je m’étais enivré avec le plus grand penseur de la fin du XXème siècle( ce qui était faux et que je regrette un peu...) . Puis s’apercevant de sa bévue, m’offrit un exemplaire de "Contre le cinéma" que depuis, je garde serré entre " Cette mauvaise réputation..." et les " Oeuvres cinématographiques complétes"....
    En 1968 j’ai fait partie d’un groupe situationniste " Le Conseil de Nantes" que Raoul Vaneigem ( qui dormit chez ma mère ) vint tenter, en vain,de "recadrer"...
    Voilà... Ceci n’est pas un "Panégyrique I on II" bien sûr... Juste un, ou des souvenirs...
    Amitiés
    (Cavalcanti était à Dante ce qu’était La Boétie à Montaigne... Un des rares pseudonymes que Debord utilisa lors de son exil florentin... Au fait, connaissez-vous le deuxième ?... Mais, ceci a-t-il encore de l’importance ?... puisque :" La sensation de l’écoulement du temps a toujours été pour moi très vive..."Vous avez bien sûr reconnu cette phrase si proustienne ( Un autre grand amateur de la Sérénissime...)


  • V.K. | 12 juin 2010 - 20:12 8

    Tout d’abord, merci pour avoir relevé cette séquence du film "In girum imus nocte et consumimur igni", 1978, de Guy Debord, dédiée à Venise et dont un extrait est visionnable plus avant, une mise en cause de la société de consommation capitaliste, et de la condition d’esclave moderne qui y est associée.

    « Je m’étonne qu’un "debordien" tel Philippe Sollers n’ait cité celui-ci

    depuis "In girum imus nocte et consumimur igni ", » dîtes-vous. Et si je traduis bien, Sollers ne citerait plus Debord ...depuis 1978. Pourtant dans son Dictionnaire amoureux de Venise, 2004, Sollers consacre à Debord une des entrées les plus longues de ce livre (10 pages). Et In Girum, y est amplement cité et commenté.

    La cible de Debord est l’Employé. Il y a les maîtres, il y a les employés.

    Les employés ?

    « Quel respect d’enfant pour des images ! Il va bien à cette plèbe des vanités, toujours enthousiaste et toujours déçue, sans goût parce qu’elle n’a eu de rien une expérience heureuse , et qui ne reconnaît rien de ses expériences malheureuses parce qu’elle est sans goût et sans courage : au point qu’aucune sorte d’imposture, générale ou particulière n’a jamais pu laisser sa crédulité intéressée. »
    [...] « un film qui méprise cette poussière d’images qui le composent ». Renversement de la formule de Saint Just à la Convention : "Je méprise cette pousière qui me constitue et qui vous parle." Or Debord, précisément pense et parle.

    « Oui, je me flatte de faire un film avec n’importe quoi ; et je trouve plaisant que s’en plaignent ceux qui ont laissé faire de leur vie n’importe quoi. »

    [...]

    Et voici Venise. La voix dit : « J’ai mérité la haine universelle de mon temps et j’aurais été fâché d’avoir d’autres mérites aux yeux d’une telle société. »

    Les travellings sur l’eau, s’éloignant de la Giudecca en direction de Venise, puis longeant un mur aveugle de l’île San Giorgio, ou dans le canal de la Giudecca et vers cette île...

    ou bien,

    La voix : Allusion à « passer la rivière et se reposer à l’ombre des arbres » d’un général sudiste repris par Hemingway.[...]

    Image : « Travelling sur l’eau, tout au long des murs de l’Arsenal de Venise. »

    La voix : « Avions-nous à la fin rencontré l’objet de notre quête ? Il faut croire que nous l’avions au moins fugitivement aperçu. »

    Image : « Travelling sur l’eau ; l’entrée du port de l’île san Giogio »

    La voix : « De toute façon, on traverse une époque comme on passe la pointe de la Dogana, c’est à dire plutôt vite. Tout d’abord, on ne la regarde aps, tandis qu’elle vient. Et puis on la découvre en arrivant à sa hauteur, et l’on doit convenir qu’elle a été bâtie ainsi, et pas autrement. Mais déjà nous doublons ce cap, et nous le laissons après nous, et nous avançons dans les eaux inconnues. »

    Image : « Travelling sur l’eau, par le travers de la pointe de la Dagona. Suivent les portraits des dadaïstes en groupe, du Cardinal de Retz et du général Von Clausewitz

    Extrait de In girum

    ( Travellings sur Venise à peu près au milieu)

    [ titre du film en forme de palindrome latin signifiant : « Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu ».]



    *

    « De toute façon, on traverse une époque comme on passe la pointe de la Dogana, c’est à dire plutôt vite. » dit Debord que vous citez complété par un double éloge de la lenteur et du bonheur selon Nerciat.

    Sur la lenteur

    Selon que l’on est sur l’eau ou à terre, on peut passer la pointe de la Dogona plutôt vite , ou s’asseoir sur un banc rouge des Zattere, et Philippe Joyaux le fait volontiers (A Venise, les bancs publics ne sont pas verts mais rouges. C’est vrai que la verdure n’est pas ce qui est le plus visible à Venise et sans être omniprésente, la brique rouge fait davantage partie du paysage... de l’influence des paysages sur la couleur des bancs publics !) On s’assied aussi volontiers sur les marches de la Salute :




    Santa Maria della Salute, Venise

    Cliquez pour ZOOMER


    La Salute

    Je suis resté là, souvent, dans la nuit, assis sur les marches du grand escalier. Le quai élargi est grandiose. En face, au loin, le Grand Canal, ses hôtels, ses dîneurs, son bruit humain. À droite, la pointe de la Dogana. Nous sommes ici dans l’autre Venise. L’église de la santé vous salue.

    [...]

    Le 21 novembre, ici, procession en hommage à l’intercession de la Vierge lors de la grande peste de 1630. Pont de bateaux sur le Grand Canal vers ce magnifique hôpital désert. Tout ce qui se passe la nuit derrière la Salute, jardins invisibles, terrasses devinées, sotoporteghos à peine éclairés, coudes brusques vers les Zattere, murs, silence, eau noire, est indéfinissable, léger, frais, suspendu, secret. Je me surprends souvent à Venise, au détour d’un coup de soleil dans les mâts, en fin d’après-midi, à penser « les dieux sont là ». Et en effet, ils sont là.

    Philippe Sollers,

    Dictionnaire amoureux de Venise, Éditions Plon, 2004. Dessins d’Alain Bouldouyre.

    *

    Sur le bonheur

    C’est un peu comme vouloir enseigner la Torah à un rabbin. Pour mémoire, l’autobiographie que lui a consacrée Gérard de Cortanze s’intitule : Philippe Sollers : La volonté du bonheur

    Il se peut aussi que le promeneur, assis sur les marches de la Salute, pense à son roman Le C ?ur Absolu, cette société secrète au nom éponyme, créée à Venise et dont les statuts stipulent :

    Article 2 : La société a pour but le bonheur de ses membres. Par bonheur, on entend dans l’ordre qu’on veut, le plaisir et la connaissance. Pour l’instant, la Société comprend trois femmes et deux hommes. [...]Le nombre de membres ne pourra pas dépasser la douzaine. Il y aura toujours au moins une femme en plus.[...]

    Article 4. Les activités sexuelles des membres de la Société sont libres à l’intérieur comme à l’extérieur. Il est permis de les raconter. Il est interdit de s’y sentir obligé.
    ...

    *

    In girum (encore)

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    Dictionnaire amoureux de Venise, p.181
    *

    A contribution pertinente, essai de réponse pertinente. C’est grâce à vous que ces textes ont été exhumés. A vous lire de nouveau.


  • A.G. | 12 juin 2010 - 18:17 9

    Sollers cite longuement Debord et In girum dans son Dictionnaire amoureux de Venise, y compris la phrase que vous citez et que j’avais rappelée dans mon précédent commentaire. C’est p. 184 et 185 de l’édition Plon (2004).


  • Cavalcanti 1 | 12 juin 2010 - 11:28 10

    Je m’étonne qu’un "debordien" tel Philippe Sollers n’ait cité celui-ci depuis "In girum imus nocte et consumimur igni ", film si remarquable dans lequel on pouvait l’entendre lui-même commenter des images vénitiennes : " De toute façon, on traverse une époque comme on passe la pointe de la Dogana, c’est à dire plutôt vite."
    Mr Sollers ne va-t-il pas trop vite en beaucoup de choses ?...Lui, pourtant si "voluptueux"devrait s’inspirer de Nerciat :"Nous n’allions pas au bonheur avec la rapidité du trait qui vole à son but, mille gradations délicates nous y conduisaient lentement"


  • V.K. | 5 juin 2010 - 11:33 11

    Oui, Marcelin Pleynet manquait dans cette promenade autour de la Dogana. Extrait de sa « Chronique vénitienne » :

    Sans doute le fait de travailler au film que Florence a décidé de réaliser[ cf. Vita Nova ] a précipité, en évidence, cette sorte de communion des Saints que je m’emploie à manifester ... [...]

    Ceci encore... les poèmes, récits (STANZE) et citations, devront s’accompagner de commentaires explicatifs.

    Promenade rituelle jusqu’à la pointe de la Dogana... En restauration... (inaccessible depuis plusieurs années).

    Plein soleil...

    Cette partie de quai, du Seguso à la Dogana, est toujours quasi déserte.

    En passant, je consulte la carte de la « Linea d’ombra » ...

    L’emplacement reste un des plus désirables à Venise... Je l’ai jadis beaucoup fréquenté... [1] Un autre jour peut-être...

    Légende (Cliquez sur l’mage pour ZOOMER) :

    A : Pension Calcina

    B : Eglise des Gesuati, chère à Sollers

    C : Chapelle du Saint-Esprit

    D : Zattere ai Saloni

    E : Lines d’Ombra

    Fascinante activité marine, en tous sens, dans le plein soleil et le miroir brûlant des eaux... Je n’en crois pas mes yeux... et je ne cesse d’y revenir...




    « Fascinante activité marine, en tous sens, [...] je n’en crois pas mes yeux »...
    Vue d ?un ponton-terrasse des Zattere. Photo : Viktor Kirtov, mai 2010.
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    C’est un conte fabuleux de la nature, de sa vivacité, de son intelligence...

    En route... la petite chapelle du Saint-Esprit est toujours fermée. En plus de trente ans je ne l’ai vue ouverte que trois ou quatre fois. Une fois le temps d’y allumer un Cierge... que le bedeau de service ne devait pas tarder à éteindre.

    Je fais demi-tour, en arrivant au Zattere ai Saloni.

    C’est moi et ce n’est plus tout à fait moi qui considère ce grand poème... et, là-bas, le fronton grec de San Giogio... Dans le bleu adorable... ultra marin... (mot qui vient du lapis-lazuli, importé d’Orient)...

    Du soleil et du bleu partout... et le champ argenté, mouvant, du grand canal de la Giudecca.





    Vue d ?un des pontons-terrasse des Zattere.
    Ph.(mauvaise) : Viktor Kirtov, mai 2010

    Pour « le champ argenté, mouvant, du grand canal de la Giudecca ».
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    On s’embarque sur l’étendue. On s’y perd. On n’en revient pas. On s’embarque sur les siècles du bleu étendu.

    Je pense au moine franciscain, de San Francesco della Vigna, qui va me chercher le disque de la messe de William Byrd...

    L’étendue est de cette simplicité qui triomphe somptueusement dans la lumière.

    Marcelin Pleynet

    Chronique vénitienne

    Gallimard/coll. L’Infini, 2010

    p.128-130

    [1Sollers, aussi


  • A.G. | 5 juin 2010 - 01:27 12

    On peut lire aussi (surtout ?) La Dogana de Marcelin Pleynet (1998).

    L’exergue est de Guy Debord (In girum imus nocte et consumimur igni, 1978) : « De toute façon, on traverse une époque comme on passe la pointe de la Dogana, c’est-à-dire plutôt vite. »

    Pleynet (p. 67) :

    ici à la pointe de la Dogana
    entre le palazzo Ducale


    et l’église san Giorgio

    un passage à vide sur l’étendue liquide

    et le vent printanier qui souffle

    plus loin

    sur la mer calme


    un voilier en feu

    Tel Quel