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Sollers lecteur des philosophes

Entretien avec Actu Philosophia (Henri de Monvallier)

D 30 novembre 2015     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Entretien avec Philippe Sollers : Autour de l’Ecole du Mystère.
La philosophie, en passant

Actu Philosophia, mercredi 18 novembre 2015

Propos recueillis par Henri de Monvallier


« La littérature pense plus que la philosophie. La revue Tel quel, la revue L’Infini, tout ce que je fais, c’est pour essayer de montrer cela, qui est peu recevable, peu acceptable, à savoir que la littérature pense davantage que la philosophie. »

Philippe Sollers, Entretien avec Anne Deneys-Tunney (2010).

J’ai souhaité le rencontrer pour l’interroger sur son rapport ambigu, à la fois lointain et proche, à la philosophie. Qu’il soit remercié ici pour la rapidité de sa réponse et la courtoisie avec laquelle il m’a reçu dans son petit bureau de Gallimard où l’on ne peut guère être plus de deux au milieu de tous les livres qui s’y trouvent…

http://www.actu-philosophia.com/spi...

Première partie : Sollers lecteur des philosophes

Actu Philosophia : Une remarque, disons purement poétique pour commencer : je crois que personne n’a jamais remarqué, à ma connaissance que « Philippe Sollers » est l’anagramme (au moins approximative) de « philosophie »…

Philippe Sollers : Et qu’un personnage de l’un de ses romans s’appelle…Sophie !

AP : Une première question d’ordre biographique. Comment avez-vous découvert la philosophie ? Avez-vous des souvenirs de votre professeur de philosophie et de votre classe de philosophie au lycée ?

Ph. S. : J’ai fait ma classe de philosophie au lycée à Bordeaux, j’ai d’abord été au lycée Montesquieu, ensuite au lycée Montaigne. Le rapport à la philosophie est d’abord passé par les cours de français. Je suis très redevable à mes professeurs de français de m’avoir ouvert à la lecture de Montaigne que j’ai pratiquée très vite et très tôt, mon souvenir le plus vibrant étant la visite traditionnelle, à l’âge de douze ans, à la tour de Montaigne avec les fameuses poutres ornées de citations grecques et latines. Montesquieu, c’était la visite d’après, à la Brède. Donc, mon rapport à la philosophie vient d’abord par la littérature, Montaigne et Montesquieu étant tous les deux des auteurs à cheval (si j’ose dire) entre littérature et philosophie. Ce côté entre-deux, ç’a été assez décisif pour moi, je crois. C’est resté d’ailleurs parce que l’une des critiques qui m’est le plus souvent adressée est qu’il y a trop de pensée dans mes romans et trop de littérature dans mes essais…Je suis toujours un peu entre les deux, c’est un tropisme bordelais ! Toujours est-il qu’à cette époque (15-16 ans, un peu avant la classe de philo) je me rappelle très bien que j’ai eu envie de lire les philosophes.

AP - Vous avez commencé par quoi ou par qui ?

Ph. S.  : Bizarrement, par Leibniz qui est quelqu’un avec lequel on m’associe rarement. Je me souviens très bien, plus tard, à l’époque de Tel Quel, d’avoir lu avec beaucoup d’intérêt les deux volumes de Michel Serres Le Système de Leibniz et ses modèles mathématiques (1968) au point de vouloir en faire un compte-rendu pour la revue Critique. Leibniz me parlait : cette question des monades, des singularités, ça m’a toujours beaucoup intéressé. J’ai l’impression que beaucoup de mes personnages de roman sont des monades. Toute la philosophie de Leibniz, c’est un peu une théorie des exceptions, au fond… Et puis il y a eu Proust (le plus philosophe des romanciers) et Bataille qui m’a mis en contact avec Nietzsche (le Sur Nietzsche et le Memorandum, recueil de citations de Nietzsche). Je me suis également intéressé ensuite, après le bac, à la phénoménologie et à Husserl : les Recherches logiques et les Méditations cartésiennes, que j’ai lues avec beaucoup d’attention. Tout ça m’intriguait beaucoup.

Et puis évidemment le choc considérable de Marx et Engels (vers 25 ans). Quelque chose que j’ai mis beaucoup de temps à comprendre, c’est pourquoi Marx et Engels se sont trompés à propos de quelqu’un qui, pour moi, est de la plus haute importance : Hegel. Hegel est trop méconnu et c’était une erreur de vouloir « le remettre sur ses pieds ». C’était eux qui marchaient sur la tête ! Je découvre La Phénoménologie de l’esprit en exergue, figurez-vous, de Madame Edwarda de Georges Bataille : encore une fois, la philosophie passait par la littérature… Bataille, comme on le sait, a suivi les cours de Kojève qui est, à mon avis à côté de la plaque sur pas mal de points, mais bon, ça, c’est un autre problème. Quelqu’un qui, par contre, avait certainement lu Hegel au point de se plaindre en privé que les psychanalystes ne l’avaient pas lu, c’était Lacan. Il faut bien entendu aussi parler de Heidegger et des contemporains que j’ai lus et connus personnellement (notamment Derrida et Foucault qui a accepté de venir à la première décade de Cerisy organisée par Tel Quel). Tous ces textes, les textes de pensée m’habitent depuis longtemps. Je me suis d’ailleurs remis tout récemment à travailler sur La Phénoménologie de l’esprit pour mon prochain livre.

AP - Hegel sera dans votre prochain roman ?

Ph.S. - Oui, je vous donne un scoop en avant-première : Hegel sera un personnage central de mon prochain roman !

AP - Ah bon ? C’est bien la première fois, à ma connaissance, qu’un romancier fait de Hegel l’un de ses personnages (centraux, qui plus est). Donc, au fond, vous n’êtes pas d’accord avec la phrase de Valéry, que je vous citais dans la lettre qui sollicitait cet entretien, lorsqu’il dit : « Je lis mal et avec ennui les philosophes, qui sont trop longs et dont la langue m’est antipathique » (Cahiers, I, 197) ?

Ph.S.- Trop léger. C’est de la coquetterie intellectuelle. Comme souvent, Valéry est emporté par son ironie et son talent aphoristique… S’il lit avec ennui les philosophes, pourquoi, alors, se donner la peine de faire une conférence en 1937 au IXe Congrès International de Philosophie (dit Congrès Descartes) pour le tricentenaire du Discours de la méthode ? Certes, il représentait l’Académie Française mais personne ne l’y obligeait… C’est d’ailleurs amusant de penser que Bergson, « le » philosophe de l’époque qui avait été sollicité, n’a pas pu être là, lui : trop vieux et malade…

AP - D’accord mais quand même, quand on aime le beau style et la littérature, Hegel et Heidegger, ce n’est quand même pas Baudelaire ou Proust…

Ph.S.- Mais quand je lis ces philosophes, ce n’est pas le style que je cherche, c’est la pensée. Je me méfie d’ailleurs de Français qui ne sont pas toujours capables de penser comme il faudrait penser, y compris leur propre histoire. Les Allemands sont souvent plus forts de ce point de vue-là. Qui a pensé la Révolution Française ? Hegel et ses amis du séminaire de Tübingen (Hölderlin et Schelling, Hölderlin qui est venu à Bordeaux, je vous le rappelle…). Sur ce point, les livres sur Hegel du regretté Jacques d’Hondt, disparu il y a trois ans, m’ont passionné. Ces jeunes Allemands étaient enthousiastes de la Révolution Française sous sa forme girondine (et non jacobine). Ce qui me touche, car les Girondins sont un peu mon parti politique. Je me sens donc tout à fait en affinité avec eux sur ce point-là. Donc, vous voyez, à un moment Marx dit : « Je vais faire un nœud à trois, la philosophie allemande, l’économie politique anglaise et le socialisme français. » Disons : Hegel, Smith et Proudhon. Le temps que perd Marx (de façon éblouissante, d’ailleurs) à dézinguer Hegel en nageant en plein contresens… Contresens, pourquoi ? Parce que la mort n’est pas traitée. Ce nœud à trois demande à présent à être minutieusement desserré pour voir ce qui tient le coup. Parce que, bon, le messianisme du prolétariat, hélas, les dégâts ont été considérables…

AP - Mais, reprenons deux minutes sur Hegel : pourquoi ce retour à La Phénoménologie de l’esprit ?

Ph.S.- Parce que je voulais comprendre pourquoi Hegel à Iéna en 1807 se met à sa fenêtre et voit passer l’âme du monde (Napoléon). Ce n’est pas tous les jours que vous vous mettez à votre fenêtre et que vous voyez passer l’âme du monde, quand même ! Ça m’intéresse toujours.

AP - Mais sur la question du style des philosophes, et en particulier de certains philosophes contemporains, ne pensez-vous pas qu’il y a eu des effets délétères du jargon de la philosophie allemande à partir de la seconde moitié du XXe siècle (disons à partir des premiers écrits philosophiques de Sartre dans les années 1930) alors que, de Montaigne à Bachelard, la philosophie en langue française s’est toujours exprimée dans une langue limpide et élégante ? Bergson a tout de même été prix Nobel de littérature…

Ph.S. - Ce qui compte, c’est la pensée. Certains philosophes ont un style mais pas de pensée : ce sont des essayistes (cela dit sans mépris en passant, j’en suis un moi-même…). D’autres ont une pensée mais l’expriment dans une langue un peu sévère, c’est effectivement le cas des allemands (ne sous-estimons pas cependant les effets de traduction : Hegel ou Heidegger sont plus directement compréhensibles dans le texte). Maintenant, si vous me demandez si je prends le même plaisir à lire Hegel et Stendhal, ma réponse est non ! Je prends du plaisir dans les deux cas mais je ne cherche pas la même chose, c’est tout… Par ailleurs, c’est vrai qu’il y a dans la pensée française classique (XVIIe et XVIIIe siècle) la tradition des moralistes qui essaient de conjoindre le souci philosophique (moral ici, en l’occurrence) et la recherche du style. C’est très bien et je crois que, de même que les moralistes sont les enfants de Montaigne, de même, la plupart des grands philosophes de langue française sont, en un sens, des moralistes, d’une manière ou d’une autre. Regardez Sartre dans L’Être et le néant : il est imprégné de philosophie allemande, de phénoménologie, les fameux trois « H » (Hegel, Husserl, Heidegger) mais de temps en temps il y a des passages où il analyse des cas concrets : le garçon de café, la coquette, le type qui attend son ami dans un café, etc. À ce moment-là, il analyse les questions d’authenticité, d’hypocrisie, de mauvaise foi, toutes les illusions que les hommes se font sur eux-mêmes, les mensonges qu’ils se racontent à eux-mêmes, etc. Il s’inscrit bien dans la grande tradition des moralistes français. Disons qu’il fait tout un détour par la philosophie allemande pour retrouver La Rochefoucauld et Vauvenargues…

AP - Si l’on reprend la question de vos lectures philosophiques, il y a un penseur que vous n’avez pas évoqué, c’est Spinoza. Vous en parlez dans un chapitre de votre dernier roman L’École du mystère où vous notez : « Personne ne voudrait d’une existence aussi terne, aussi renfermée, même en échange d’une conviction métaphysique absolue et d’une gloire mondiale » [1]. Comment avez-vous découvert Spinoza ?

Ph.S.- Je l’ai lu assez tôt. Et le fait, on revient à lui, que Hegel ait trouvé Spinoza absolument crucial m’a beaucoup impressionné. Vous connaissez la formule : « Le spinozisme est un point capital de la philosophie moderne : ou bien le spinozisme ou bien pas de philosophie ». Mais il trouve que la substance de Spinoza est trop figée, qu’il méconnaît la dialectique, le processus et le mouvement. Omnis determinatio est negatio, d’accord, formule essentielle, mais il oublie la négation de la négation.

AP - Et les philosophes que vous avez connus personnellement ?

Ph.S. - Alors, là, comme vous devez vous en douter, il y en a un certain nombre. J’ai déjà évoqué Derrida et Foucault. Il y a eu Althusser avec qui j’ai eu de longues discussions : le procès sans sujet, tout ça, je n’étais pas vraiment d’accord mais, au fur et à mesure de nos discussions, je me suis rendu compte qu’il était dans une sorte de courses aux extrêmes dialectique et que sa vraie ambition, c’était de supprimer la négation de la négation. Remettre Marx sur ses pieds, quoi ! C’était des conversations étranges et passionnantes. Et puis, bon, le moins qu’on puisse dire c’est qu’il a eu une fin de vie qui n’était pas banale : ce n’est pas tous les jours qu’un philosophe assassine sa femme sans être jugé pour cause de démence ! Vous savez ce qu’on a dit à ce moment-là : du procès sans sujet au sujet sans procès… !

AP - Vous déclariez en 2010 dans un entretien avec Anne Deneys-Tunney : « Interrogez les philosophes sur les femmes, c’est un délice, ils n’y connaissent strictement rien. Et si vous voulez, je peux vous le prouver en faisant un tableau des différents philosophes » [2]. Pourriez-vous préciser et brosser rapidement ce « tableau » que vous évoquez ?

Ph.S.- C’est un sujet immense, un sujet pour un livre… Peut-être faudrait-il que je l’écrive si j’ai le temps. Mais, disons que dans l’histoire de la métaphysique, l’élément féminin est, rejeté et passe au second plan…

AP - Et les femmes philosophes ? Arendt, Beauvoir, Weil ? Font-elles différemment de la philosophie ?

Ph.S.- Arendt a l’immense avantage de s’être rendu compte que personne ne lisait comme Heidegger (c’est ce qu’elle dit). Son amour s’en déduit. Simone Weil est un cas tout fait passionnant mais c’est du Platon version masochiste et anorexique, donc là, je l’ai lu avec intérêt mais j’ai moins accroché. Elle apparaît dans Le Bleu du ciel de Georges Bataille sous la forme du personnage de Lazare, beau texte, hommage indirect de Bataille à Weil dont on pouvait penser a priori qu’ils n’avaient pas grand-chose en commun. Beauvoir : les lettres à Sartre sont tout à fait intéressantes. « Mon petit philosophe, vous allez me construire un beau système », etc. Et puis quand ils vont à Venise, Sartre ne voit rien, Beauvoir, elle, voit beaucoup… C’est amusant ! Comme Heidegger, d’ailleurs : quand il vient à Venise, il ne voit rien.

AP - Pourquoi ? Les philosophes hommes sont-ils sont trop cérébraux ?

Ph.S.- Oui, en fait, je crois qu’ils sont souvent dans l’idéal de la maîtrise intellectuelle et morale (le savoir et la sagesse). Donc Venise les met en danger car ça les met en danger d’expérimenter une sensualité trop forte, ça supposerait de passer de la maîtrise à la déprise… De la philosophie à la littérature, peut-être ?

Seconde partie : Sollers philosophe ?

Se reporter à l’article intégral sur Actu Philosophia, ici :
http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article641

Publié aussi sur le site de Philippe Sollers, ICI...

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A propos de l’auteur

Henri de Monvallier est né en 1980. Certifié de lettres modernes et agrégé de philosophie, il enseigne la philosophie au lycée Grandchamp (Versailles) et est un collaborateur régulier du magazine Le Monde des religions. Il est l’auteur de nombreux articles et entretiens, de deux livres et d’une anthologie de textes philosophiques.

1) Blanchot l’obscur ou la déraison littéraire, Préface de Michel Onfray, Autrement, "Universités populaires et Cie", 2015. En collaboration avec Nicolas Rousseau

2) Sagesses philosophiques/Morceaux choisis, Le Monde des religions/Télérama, "Petite Bibliothèque des sagesses", 2014.

3) Le Musée imaginaire de Malraux et Hegel/Essai de lecture croisée, Préface de Jean-Louis Vieillard-Baron, L’Harmattan, "Ouverture philosophique", 2011.

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Sur le site, on peut aussi lire deux autres articles où Sollers occupe une large place :

« Anne Deneys-Tunney : Philippe Sollers ou l’impatience de la pensée »,
3/7/2011 par Thibaut Gress
où était déjà posée la question « qu’y a-t-il de réellement philosophique chez Sollers ? »

« Jean Bothorel : chers imposteurs »,
3/12/2008, par Thibaut Gress

Thibaut Gress est ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, agrégé et docteur en Philosophie. Editeur, professeur de philosophie au lycée et chargé de cours à l’Université, il est l’auteur d’études sur Descartes comme "Apprendre à philosopher avec Descartes", (Ellipses, 2009), de "Descartes et la précarité du monde" (CNRS-Editions, 2012), de "Descartes, admiration et sensibilité" (PUF, 2013) et de "Leçons sur les Méditations Métaphysiques de Descartes" (Ellipses, 2013). Il a également publié en deux volumes une étude de philosophie de l’art, "L’oeil et l’intelligible. Essai sur le sens philosophique de la forme en peinture" (Kimé, 2015).
Il a créé et dirige le site Actu-Philosophia, est directeur de collection chez Ellipses.


[1Philippe Sollers, L’école du mystère, Paris, Gallimard, 2015, p. 53

[2Philippe Sollers, l’impatience de la pensée, Paris, PUF, p. 178. Livre recensé à cette adresse

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1 Messages

  • Albert Gauvin | 30 novembre 2015 - 12:44 1

    Entretien intéressant qui ouvre quelques perspectives nouvelles. C’est d’autant plus notable qu’il est publié sur un site qui fit l’éloge du livre de Jean Bothorel Chers imposteurs où on pouvait lire, sous la "plume" de son directeur Thibaut Gress : « que Sollers soit un imposteur, nul n’en saurait douter » ou encore : « les productions littéraires de Sollers sont une exemplification pratique d’un charabia théorique, notamment inspiré de sa compagne Kristeva » (sic). On ne peut que regretter que l’interviewer n’ait pas poussé plus loin les questions philosophiques, notamment sur ce que dit Sollers de Hegel et, une fois de plus, de « la négation de la négation » (concept dont j’ai souligné l’importance dans divers articles).