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À Turin (les lieux de Sollers)

autour d’une photo à côté de l’infini

D 17 octobre 2009     A par Viktor Kirtov - Tac Tac - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Il s’agit ici d’un voyage que Sollers fit à Turin, ville où il voulait voir le Saint Suaire ainsi que la plaque de Nietzsche, son ami son frère. Il fut accueilli à l’infini, lieu réel et photographiable, photographié.

Et voici donc la photographie en question, Sollers pose à côté de l’infini, lieu unique à l’intérieur duquel il fit entendre ses paroles, en buvant du whisky et en trempant ses doigts dans l’encre de son stylo. Patrick Amine était avec lui, et aussi Colosimo, maître des lieux, et Tac Tac son hôtesse.


Turin, avril 2003, Ph. Sollers devant la porte de l’infini
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Par la suite, tous ensemble ils se rendirent à l’Université, où Sollers et son hôtesse parlèrent aux étudiants des illuminations de Rimbaud et du moi, moi sollersien bien sûr.


Ph. Sollers, Tac Tac, Turin, avril 2003
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Troisièmement, ils se rendirent dans un salon à un premier étage d’une place bien connue, illustrée à un de ses coins par un petit suaire peint à vives couleurs. Là il dut endosser une cravate, ce qui l’amusa, et il joua du piano, et il dîna, avec la même hôtesse à ses côtés, et il prit tout son plaisir à laisser les invités, les autres, bouche bée. Une surtout, dame qui alla tout droit se plaquer sur une page d’Une vie divine, roman auquel Sollers pensait à ce moment là.

Nota : légende des photos, extrait « Une vie divine », liens, ajoutés par pileface


Le narrateur à Turin dans Une Vie divine

...ou de la genèse à l’alchimie du travail d’écriture.

Un soir de printemps, à Turin, je suis allé dîner, avec Ludi, au 183 de la piazza San Carlo, palais qui est le siège actuel de la Société del Whist-Accademia Filarmonica. Si j’ai bien compris, la Société du Whist a été fondée par Cavour en 1848, sorte de club de notables comme il en existait, à l’époque, à Londres et à Paris. Cavour en est devenu président en 1860, mais c’est seulement après les bombardements de 1942 que la Société du Whist a fusionné avec l’Accademia. Les travaux de reconstruction datent de 1949.

Le salon pour les concerts s’appelle l’Odéon. L’intérieur du palais est superbe, escaliers, dorures, moulures, fresques, tableaux, sculptures, pavage noir et blanc, galeries, lustres. Tout laisse penser qu’à la fin de sa vie ancienne M.N. est venu là souvent.

Le dîner, très conventionnel et plutôt guindé (j’avais dû mettre une cravate), était plus qu’étrange. Ma question concernant une trace possible de la présence de M.N. dans les archives de la Société a jeté un froid. Après quoi, une femme brune d’une cinquantaine d’années, assez belle, robe noire moulante et ayant visiblement voyagé, a pris presque constamment la parole. Le penseur capital de notre époque était, selon elle, Pierre Bourdieu. « Mais, comme l’a dit Nietzsche, Bourdieu est mort », ai-je eu tort de lancer. La brune m’a fusillé du regard, et le froid autour de la table est devenu polaire. Ma plaisanterie était stupide, soit, mais je n’avais pas encore compris que j’avais affaire à une bourgeoise communiste, espèce d’ailleurs assez répandue en Italie. Elle s’est remise à pérorer de plus belle sur les aspects nouveaux de la lutte des classes. Stendhal et M.N. ont commencé à rire dans les toiles de fleurs.

La bourgeoise communiste italienne enseigne le plus souvent à l’Université, mais est aussi journaliste, écrivaine, critique d’art, et même, parfois, poétesse. Elle cultive d’autant plus son apparence « de gauche » que ses intérêts et ses goûts sont plus romantiques, précieux, archaïsants, mythologiques et ésotériques. Elle est aussi farouchement d’avant-garde, surtout au cinéma. Elle est antichrétienne, anticléricale, et surtout antipapiste comme on l’était vaillamment au 19e, tout en gardant des contacts avec deux ou trois cardinaux réputés « progressistes » de la Curie. Bref, elle est avant tout culturelle, dans la tradition spéciale du communisme italien repeint. Féministe, mais sans plus. Éclairée, mais pas trop. Gauchiste s’il le faut, mais confortable. Elle voit des fascistes partout, et elle n’a pas tort, mais pourquoi y en a-t-il autant ? Bien que très large d’esprit et approuvant toutes les transgressions (surtout l’homosexualité masculine), elle devient morale dès qu’il s’agit de sociologie.

Le club Whist est moral. La Société philarmonique est morale. Ma cravate est morale. Ludi joue très bien la morale. Et M.N., qu’on le veuille ou non, est classé moral, malgré ses dérapages nombreux et pénibles. Il a beaucoup souffert, donc il est moral. « Vous me faites penser à Malwida », dis-je à la bourgeoise communiste. « Malwida ? » - « Malwida von Meysenburg, l’amie de Nietzsche, l’auteur des Mémoires d’une idéaliste, vous devriez la lire, c’est très actuel. » - « Ah bon ? Mais, dites-moi, Nietzsche, c’est très dépassé, non ? Je préfère de loin Schopenhauer. » - « L’Éternel Retour ne vous dit rien ?  » - « Ce vieux truc réactionnaire ? »

Rapidité de l’Histoire : on est passé des matrones aux madones, des madones aux bobonnes, et enfin des bobonnes aux matonnes. Sécurité renforcée.

Là-dessus, un jeune homme brun, très silencieux (mais qui a beaucoup regardé Ludi pendant le dîner), se lève, va vers le piano, s’assoit, et commence à jouer, en virtuose, la 52e sonate de Haydn. La bourgeoise communiste prend un air pénétré, mais n’en pense pas moins que cette musique superficielle d’Ancien Régime n’a pas beaucoup d’intérêt.

Philippe Sollers
Une Vie divine,
Gallimard, 2006, p. 464-486

LIENS : Une vie divine dans pileface

Sacré Sollers
Extraits
Revue de presse
Bonus
Pile ou face, Ludi, Nelly

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1 Messages

  • Thelonious | 18 octobre 2009 - 12:57 1

    Je lis aujourd’hui cette note sur Sollers, Turin, "Une vie Divine" et coïncidence inouïe, aujourd’hui 18 octobre, "C’est la grande époque de la moisson", je termine ce livre formidable de Béatrice Commengé "La danse de Nietzsche".