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L’Affaire Jésus

D 22 décembre 2016     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Le 23 décembre 1999, Philippe Sollers publie dans L’événement du jeudi un article que l’hebdomadaire titre Jésus-Christ superstar. En illustrations une image en négatif du Saint Suaire de Turin, des reproductions d’une petite Crucifixion de Picasso (1930), de The Jolly Crucifixion de De Kooning (pleine page) et d’une Assomption de la Vierge de Titien. Le texte est repris dans Éloge de l’infini (folio 3806). Dans ce volume, il est d’ailleurs question de Jésus-Christ aux pages 38, 88, 121, 212, 256, 264, 265, 283, 362, 405, 516, 654, 669, 690-697, 886, 888, 906, 908.
En décembre 2011, Sollers et Kristeva revenait sur la parole du Christ dans Le monde des religions. Que vous soyez croyant ou mécréant, catholique ou athée, « l’événement Jésus » n’a pas fini de vous interpeller, de vous appeler à penser.

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L’Affaire Jésus

Il faudrait pouvoir tout oublier, les églises, les controverses, les films, les images, les passions, les crimes, l’histoire millénaire, et, à la limite le christianisme lui-même, pour se mettre une bonne fois devant le cas individuel brut : « Dieu », le Dieu biblique s’entend, s’est-il un jour incarné dans un être humain de sexe masculin, devenant ainsi, par des voies plus que mystérieuses, le Père d’un Fils qui est le Même que lui ?
Un homme ? Oui. Qui est aussi dieu ? Oui encore. Ah non, il faut choisir : c’est l’un ou c’est l’autre. Vous voyez bien que vous proférez ici une absurdité monstrueuse. Justement.
Question subsidiaire, mais de la plus grande importance : à supposer que ce Fils extraordinaire soit passé, pour s’incarner, par une Vierge, prénommée Marie, comment comprendre qu’un tel Fils soit simultanément le Père de sa Mère [1] ?

À partir de ces questions, tout le monde se prend la tête, personne n’écoute plus l’orateur. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé au début. Vous me racontez une affaire scandaleuse, folle. L’histoire de Jésus-Christ est bien celle-là : un conte à dormir debout, un mythe contradictoire, un roman fabriqué peu à peu par des générations de pauvres d’esprit et de théologiens s’obstinant à abuser de la crédulité populaire en lui fournissant son opium.
Et pourtant, ça marche. Jésus est la superstar du spectacle. On peut le mettre à toutes les sauces, des plus sublimes à la plus kitsch, des fresques de Michel-Ange aux bandes dessinées, de Hollywood à Jean-Sébastien Bach ou Mozart : il tient le coup, résiste à tout, avale tout. On le prêche, il rebondit. On le nie, il se multiplie.

Le Saint-Suaire. ZOOM : cliquer sur l’image

Il n’est pas jusqu’à sa photographie supposée, dite « linceul de Turin », ou Saint Suaire, qui ne soit l’objet d’une controverse scientifique [2]. Il habite les bibliothèques, les discothèques, les musées, les cinémathèques. Il a ses poètes de génie (Dante, par exemple), ses négateurs acharnés, ses cinglés, ses croisés, ses saints et ses saintes, ses martyrs, ses papes. Toujours imité, jamais égalé. Constamment réinterprété, jamais épuisé. Schismes, anathèmes, guerres. Inquisitions, massacres : difficile d’imaginer un message d’amour et de paix ayant provoqué autant de bruit et de fureur. Suis-je catholique ? Orthodoxe ? Protestant aux mille variantes ? On ne sait plus. Suis-je par ailleurs Juif ? Musulman ? Ou tout bêtement païen matérialiste ? Athée ? Agnostique ? Bouddhiste ? Toutes les hypothèses sont permises, vous me permettrez de rester discret. En tout cas, une chose est sûre : qu’on le déplore ou non, ce type tient le calendrier universel. Toutes les opérations de Bourse sont datées, en ce moment même, d’après sa naissance. L’an 2000, c’est lui. Les agendas, c’est lui. Il y a d’autres calendriers, bien sûr, juif, arabe, maçonnique, et la République française, dans un premier temps, a bien essayé d’en créer un nouveau. Les noms de mois, surtout, étaient poétiques : Brumaire, Nivôse, Ventôse, Fructidor, Thermidor... Tout cela est très beau, mais impossible de déloger Jésus dans sa crèche. Tous les 24 décembre, à minuit, l’enfant divin vous salue, ainsi que Joseph, Marie, le boeuf, l’âne, les Rois Mages. Qui contrôle le coup du bébé dirige le Temps. Toutes les femmes le comprennent, ce sont elles qui favorisent la chose.

Quelqu’un me dit : « Je croirais volontiers en Dieu, mais je ne comprends rien à la Trinité. » Ou encore : « Jésus, oui, un type plutôt sympathique, mais la Vierge, là, je cale, je trouve ça plutôt glauque, assez dégoûtant. » Ou encore : « L’Incarnation, peut-être, et encore, mais la Résurrection, là, franchement, non. » Ou encore (c’est la version la plus comique) « Mais enfin, pourquoi Dieu n’aurait-il pas engendré une fille ? » En effet, il semble avoir eu un autre projet.

Le voilà donc incarné, ce corps double, mi-dieu, mi-homme, et pourtant complètement Dieu. Sur quoi, déluge de représentations, à commencer par un flot de jeunes Vierges-Mères tenant leur petit garçon divin dans leurs bras. Tous les artistes ont eu envie d’être cette merveille, la situation les inspire, ils vont rivaliser d’invention, en musique comme en peinture. Cette mère idéale, pourtant, héritera plus tard d’un cadavre, après la crucifixion de son fils. La scène la plus sensationnelle de ce destin tragique se trouve à Saint-Pierre de Rome, à droite, en entrant. Michel-Ange, là, est imbattable. Il a fallu d’ailleurs protéger sa sculpture, puisque à intervalles réguliers des cinglés venaient l’attaquer à coups de marteau.


La Pietà de Michel-Ange, 1498-1499, Basilique Saint-Pierre de Rome.
Photo A.G., 28 juin 2015. Zoom : cliquez l’image.

L’Histoire christique, de part en part, mobilise tous les fantasmes, toutes les hallucinations. Elle rend fou, elle imprègne les perversions, elle est l’horizon indépassable des ruminations sexuelles, engendrement d’un côté, passions mimétiques de l’autre. Ce Jésus, au fond, n’était-il pas homosexuel ? Comme, peut-être, Dieu lui-même ? C’est une hypothèse récente, et cela expliquerait la beauté de L’Évangile selon saint Matthieu de Pasolini. Pourquoi se plaisait-il donc avec des prostituées ? On sait que la Bible raconte parfois, sur ce sujet, des choses étranges, mais tout de même, drôle de type, drôle de Dieu. Les apôtres sont de plus en plus troublés, ils ne comprennent pas grand-chose à ce roman subversif. Judas finit par une crise de jalousie mortelle, Pierre renie trois fois son Maître après son arrestation, Jean, le « disciple préféré », prépare déjà en douce son Évangile et son Apocalypse. Philippe, aigu, pose la question essentielle : « Montre-nous le Père, et cela suffit. » [3] Réponse fulgurante du Fils : « Comment ? Tu me vois, et tu ne vois pas le Père ? » On peut difficilement être moins oedipien.

Le Père doit avoir ses raisons dans l’invisible. Il vient d’abattre sa carte maîtresse : un coup de force intrabiologique. Ce corps, celui de Jésus, vous allez donc forcément y penser beaucoup, vous demander s’il a vraiment existé, s’il ne s’agit pas d’une fable. La série des Jésus-ceci et des Jésus-cela commence. Aux dernières nouvelles, il marche un peu partout sur les ondes, c’est un humaniste sensible, un militant des Droits de l’Homme, un idéaliste. On l’a vu tourmenté par la chair, travesti, prêchant le capitalisme comme le socialisme. Du côté des pauvres, évidemment, mais très bien vu par des régimes nantis. Jésus est-il de droite ou de gauche ? De gauche, évidemment, cela saute aux yeux. Mais alors, pourquoi plaît-il tant à la droite ? Peut-être, parce que en lui deux natures cohabitent ? Chaque camp a ses raisons, elles sont justifiées, le feuilleton continue. Jésus dit qu’il vomit les tièdes, mais les tièdes l’adoptent. À la limite, on lui fait dire tout et son contraire. On l’invoque en allumant des bûchers, et le voilà soudain en apologiste de la tolérance. Son église principale, la catholique, se repent de tous ses péchés. Quel stratège, ce Jésus ! Bébé, prophète, Messie crucifié, puis ressuscité, quel art ! Pendant longtemps, la doctrine était de ne pas trop insister sur ses origines douteuses. Désormais, plus le moindre doute : Jésus était bien Juif. Une minorité juive a parié sur lui, à l’époque, et puis on a oublié d’où il venait. Juif, Jésus ? Eh oui, c’est tout le problème. Pour savoir si le Nouveau Testament est bien digne de l’Ancien, il faudra, on s’en doute, attendre la fin des Temps. Ce n’est pas demain la veille. Quoi qu’il en soit, voilà Jésus centriste, c’est-à-dire central.

Reprenons : si vous basculez du côté de ce corps, vous irez jusqu’à le manger pour vous identifier de plus près à lui. C’est l’hostie consacrée, un morceau de pain transformé en vraie substance physique par des paroles. Bien entendu, mettre l’accent à ce point sur l’oralité provoque de violentes réactions de rejet (sans parler du fait que le prêtre du Christ, à ce moment-là, est censé boire son sang sous forme de vin dans un ciboire). Mais si vous tombez dans le refus exaspéré, vous serez obligé d’exorciser ce personnage gênant, de censurer son nom, de dire des messes noires, d’érotiser son aventure, ou, plus « scientifiquement », de vous consacrer à un travail inlassable pour prouver que son existence a été hautement improbable : analyse des textes, carbone 14, affairement en tout genre, rationalisme obstiné. Jésus est un aimant, on se demande qui il peut laisser indifférent. Les Chinois, peut-être (et encore : les jésuites avaient des idées révolutionnaires à ce sujet). En tout cas, certainement pas un artiste : il voudra étudier le cas personnellement, éprouver si, oui ou non, il peut aller, sur ce terrain, au bout de ses sensations, de son imagination créatrice. La liste des noms, ici, est impressionnante, elle remplit des dictionnaires. Rien qu’en peinture, voici des centaines d’Annonciations, de Crucifixions [4], de Résurrections [5]. Le pinceau fouille la lumière des anges, la chair torturée, la transfiguration sublimée, l’envol. L’Italie tout entière médite : architecture, fresques, orgues, violons. Jésus, en effet, change de style avec le temps. Il est roman, gothique, baroque, moderne, bientôt planétaire. La musique l’enchante, il a un faible, au paradis, pour Mozart, mais il ne craint pas le cinéma, les contresens à son sujet le font rire. Ce sont, dit-il, des preuves a contrario. Il feuillette de temps en temps des gros livres de théologie, saint Augustin, saint Thomas, saint Bonaventure, mais, soit dit entre nous, il préfère Pascal. Il trouve Claudel parfois inspiré, mais son amour va plutôt à Rimbaud, dont il ne se lasse pas de relire Une saison en enfer et les Proses évangéliques. Quand Jésus est vraiment sérieux, il écoute en même temps toutes les compositions de Bach : c’est son cinquième évangéliste, peut-être le meilleur [6]. La crucifixion qui le touche le plus ? Celle de Picasso, un petit tableau, qui approche de très près la cruauté indicible de son histoire.

Picasso, Crucifixion (1930)
ZOOM : cliquer sur l’image

Jésus, contrairement à ce qu’on croit, aime les oeuvres fortes, et subit, sans rien dire, l’énorme kitsch dont ses pseudo-dévots l’ont recouvert à travers les âges. Le marbre lui convient, le plâtre l’ennuie. Il est particulièrement sensible au thème de la Résurrection, pas assez traité à son goût. Trop de crucifix le fatiguent. Un athée radical lui paraît plus sympathique qu’une punaise de sacristie. Enfin, ne jugeons pas, tout le monde doit avoir sa chance.

Jésus, pendant sa vie humaine, est très calme. Il chasse, parfois, les marchands du Temple (beau tableau du Greco), mais, la plupart du temps, il rassure, calme la tempête, parle d’amour, de pardon, de paix. Son corps, bien entendu, a des pouvoirs miraculeux. Il fait voir les aveugles, courir les paralytiques, sa salive guérit, son toucher métamorphose, le clergé de l’époque considère toutes ces acrobaties d’un très mauvais oeil. Le comble : il ramène un mort récent à la vie. Les démons, préalablement envoyés dans des porcs à la noyade, souffrent de plus en plus. Un véritable enfer. Il ne faut quand même pas oublier que Dieu le Père a affaire à une révolte angélique permanente, à une insurrection de fond qui essaie, par tous les moyens, de le détrôner. C’est un ange déchu, Lucifer, Satan, qui mène la danse. Les mortels, là, sont entre deux feux. Ils se croient seuls, mais non, ça s’agite en eux entre le Bien et le Mal. Un des épisodes les plus mal connus de la vie de Jésus est sa tentation, dans le désert, par le Diable. Jésus s’attriste beaucoup, de nos jours, de voir les humains ne pas croire au Diable, quoiqu’il crève les yeux. Il voudrait qu’on lise davantage Shakespeare, Sade, Baudelaire, Dostoïevski, Nietzsche, Artaud. Vous serez sauvés, c’est entendu, encore faut-il que vous sachiez de quoi. La Mort n’est pas de la rigolade. Je sais bien, vous passez votre temps à accepter des crimes, des tortures, des massacres, vous protestez mollement ou du bout des lèvres, pourtant, à défaut d’héroïsme, un peu plus de décence vous conviendrait. D’accord pour Noël, d’accord pour Pâques, mais ce n’est pas une raison pour passer vite sur l’agonie, le dernier soupir, la mise au tombeau. Entre le possédé Hitler et le possédé Staline (auteur des fameuses formules : « à la fin, c’est toujours la mort qui gagne », et « le pape ? combien de divisions ? »), la voie du vingtième siècle a été étroite. Jésus, en ce temps-là, était particulièrement polonais, il a voulu que cela se sache à travers un pape. Il ne craint pas la grande politique, Jésus : mais ce n’est jamais celle qu’on croit. Dieu n’est pas ce qu’on croit, et il lui est même arrivé de murmurer qu’il n’était pas chrétien, comme à Marx d’avouer qu’il n’était pas marxiste.

« La Mort est le Maître absolu » a dit un philosophe. Et saint Paul : « Mort, où est ta victoire ? » C’est le fond de la question. L’évidence condamne Jésus, il a l’air du plus fou des hommes. Croire en Dieu est en effet une folie. Le plus curieux est qu’elle peut rendre aussi particulièrement raisonnable. Dieu, en somme, est à double tranchant, et le Diable y veille. Il aime les fanatiques de Dieu, le Diable, les dévots, les intégristes de tout poil. Il compte beaucoup aussi sur les déprimés, les mélancoliques, les négatifs, et encore sur les agités, les allumés, les maniaques du profit, la grande mafia du trafic, la bêtise intelligente, l’orgueil, le calcul, l’indiscrétion, l’envie, bref, sur la confusion générale.
Cependant, lisons Rimbaud :

« Jésus entra aussitôt après l’heure de midi. Personne ne lavait ni ne descendait de bêtes. La lumière dans la piscine était jaune comme les dernières feuilles des vignes. Le divin maître se tenait contre une colonne : il regardait les fils du Péché ; le démon tirait sa langue en leur langue ; et riait ou niait.
« Le Paralytique se leva, qui était resté couché sur le flanc, et ce fut d’un pas singulièrement assuré qu’ils le virent franchir la galerie et disparaître dans la ville, les Damnés. » [7]

Philippe Sollers, L’événement du jeudi du 23 décembre 1999
L’Infini 69, printemps 2000, p. 39-43 ; Éloge de l’infini, 2001, folio p. 690-697.
1ère mise en ligne le 23-12-09.

*


« Avant qu’Abraham fût, je suis »

« En vérité, je vous le dis, si quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort »

JEAN 8, 51.

« En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham fût, je suis »

JEAN 8, 58.


Titien, Polyptyque Averoldi. Au centre La Résurrection du Christ. 1520-1522.
Église Saint-Nazaire-et-Saint-Celse de Brescia. Zoom : cliquez l’image.

« Avant qu’Abraham fût, je suis » est une parole capitale de Jésus qui va déclencher une convulsion tout à fait révélatrice et casser l’histoire en deux morceaux. Jésus opère là une scission, un brusque changement de temps à l’intérieur de la temporalité extraordinairement précise, généalogique du judaïsme, où il n’est question que de reproduction et de la prise de pouvoir que cela suppose.

Cette rupture temporelle est un acte métaphysique et politique incroyable : il y a la mort, il y a le temps humain, qui constitue la reproduction même de l’espèce humaine, et par-dessus, Jésus annonce une autre conception du temps : il se déclare issu d’un père vivant qui est dieu et dont il accomplit, incarne la parole. Ce fils de dieu reprend l’identité de Dieu lui-même révélé à Moïse — « Je suis » —, ce qui suppose une double naissance : une naissance constante, et une naissance dans l’histoire en tant qu’homme. C’est donc une naissance ahurissante, inconcevable qu’il affirme jusqu’à sa mort.

Celui qui gardera la parole de Jésus ne verra jamais la mort. Jésus passe au temps de la parole, qui se conjugue au présent. Au commencement « EST » le verbe. C’est le présent même de la puissance de la parole que nous sommes censés entendre.

Philippe Sollers, Le monde des religions, Hors-série n°17 (décembre 2011)

*


Le geste de la parole, cette puissance


Véronèse, La Résurrection de la fille de Jaïre, 1546.
Musée du Louvre. Zoom : cliquez l’image.

Marc, 5 : 25-34 : «  Et une femme, qui avait un écoulement de sang depuis douze ans/…/toucha son manteau./…/Et aussitôt la source de son sang sécha./…/ Aussitôt Jésus reconnut en lui même qu’une force était sortie de lui. /…/Alors il lui dit : « Ma fille, ta foi t’a sauvée. »

Après la journée des paraboles, Jésus en voyage accomplit quatre gestes de puissance qui mettent en évidence une nouvelle économie de la parole. La formule de Jean « le Verbe s’est fait chair » (1,14) résume cette révolution du parlêtre qui va marquer l’histoire des humains. Mais c’est Marc, dans ce que les commentateurs appellent la « structure enveloppante de son texte, si caractéristique de la pensée sémite », qui analyse finement son impact anthropologique.

Jésus le guérisseur de l’étape antérieure avait déjà attiré l’attention sur sa manière de s’exprimer : il n’explique pas, mais procède par « images » qui culminent dans la parabole du SEMEUR. Comme le grain « donne des fruits en montant » (en écho à Isaïe 55,10-11), SA parole à lui va FERTILISER l’auditoire, à condition que celui-ci l’écoute d’une certaine façon. Il ne s’agit pas de comprendre un message comme une « com », mais de se laisser d’abord ébranler par le paradoxe : les mots sont des grains, le Maitre est un semeur. Vous êtes sidérés, cascade de rêveries, de sensations. Puis vous transformez la sidération en curiosité, en désir de sens. Vous associez votre vie à la parole entendue, vous racontez, vous vous raconter, c’est vivre, c’est agir. En hébreu, DIBBER veut bien dire simultanément « Dire » et « Faire » ! Mais c’est dans l’intimité la plus secrète, la plus tempétueuse, que Jésus va distiller cette dynamique du dire/faire. Ses paraboles atteignent l’homme et la femme dans les catastrophes psychiques, physiques, mortelles de leur vie. Comment ?

Après avoir « clôt la bouche » de la mer démontée, au point que la puissance de ce miracle effraye ses disciples (le Maître ne serait-il pas le Béelzéboul (3,20-35), il calme un aliéné qui habite les tombes en chassant la légion de ses démons hors de cet homme, dans « deux mille porcs ».

Et c’est dans le contact avec deux femmes que se dévoile l’intense profondeur affective sous-jacente à sa puissance verbale. Le toucher, la levée et la force structurent ici le récit de Marc.

Alors que la foule se presse autour de Jésus jusqu’à l’écraser, après qu’il ait guéri l’aliéné, une femme affligée depuis douze ans (12 comme les apôtres) d’incurable écoulement de sang, s’approche « de derrière » et « touche son manteau ». Geste singulier s’il en est, impur et lourd de désir (l’hémorragique est attirée par le pouvoir de cet homme qui excite l’opinion), de défi obscène (toucher le Maître alors qu’elle saigne : double transgression), de peur et de confiance. Comme il a sorti des tombes le déséquilibré en l’appelant à s’identifier (« Quel est ton nom ? »), Jésus formule en mots le trouble rapport charnel que la femme hémorragique tente avec lui : « Qui a touché mon vêtement ? » La question amorce déjà une interprétation du contact entre une personne inconnue (Qui êtes-vous ?) et, non pas le Maître, mais un élément de son intimité : « mon vêtement ». Va-t-il se dénuder ?

Surprenant pour les disciples, cet appel qui nomme le désir confus de l’impétrante fait plus que la sortir de la foule. Acte de reconnaissance d’autrui, la parole de Jésus révèle aussi la puissance de son propre ressenti qui le transcende. « Une force était sortie de lui. », commente Marc en révélant le secret de cette séquence en quatre gestes de paroles.

De quelle « force » s’agit-il ? Dynamis grecque, virtus latine ? En hébreu, la racine shadad, « être puissant », « capable », évoquant l’akkadien « montagne, désigne la « montée », l’« élévation ». Le Dieu des patriarches et de Job est shaddaï, « Tout-puissant ». La virilité fertilisante du semeur (4.2-23) en passe de devenir élan psychique, signifiance, élévation subliminale ? Et transmissible. Une Foi qui sauve. La sienne, la mienne, la nôtre. Omnipotens Deus. « Ta foi t’a sauvée. »

La « force » (montée, la semence) de Jésus partage donc l’excitation de ceux qui se portent vers lui. Sans satisfaire leur désir en panne, il se contente de le nommer avec une justesse telle que la pulsion se transmue en curiosité psychique, en quête de rencontre et de survie, en amour. L’excitation muette et sans emploi disloquait l’aliéné. Elle s’écoulait dans l’impuissance esseulée de la femme intouchable. Elle saturait d’angoisse la supplication paternelle de Jaïre et sa fille pubertaire de douze ans (encore 12) que Jésus fera se lever de son coma (épileptique, incestueux ?) en lui « tenant la main » (encore le contact) et en lui enjoignant tendrement : « Talitha, koumi », « Fillette, je te dis de te lever ». Comme le grain, comme une plante qui pousse, qui lève, qui monte… Moi et Toi, moi et vous : dans la rencontre entre votre poussée insensée et la mienne/la nôtre que je formule. Par ce contact nommé, la jouissance dévastatrice devient un tact, le degré zéro de la communion, une force de l’amour.

Au carrefour de l’excitation sans nom et de la puissance sublimatoire : le toucher. Aristote savait que, générique de tous les sens, le toucher les fonde et les dépasse. Tandis que les disciples de Loyola devaient en faire une conséquence de l’amour (« De l’union de la charité vient le toucher, de la joie qu’elle procure vient le goût »), Thérèse d’Avila parvenait à le diffracter en subtiles immersions dans pas moins de quatre espèces d’eaux (la pluie, la rivière, la noria, le puits), pour transmuer le trop plein de désir en baptêmes extatiques.

Touchant la peau qui touche la chair, le manteau : protection ou passerelle de ces plaisirs qu’on nomme à la légère physiques ? Proust semble amplifier le ressenti de la femme hémorragique palpant l’étoffe du Maître, et/ou celui de l’homme qui sent monter en lui sa jouissance : il regarda « le manteau/…/son velouté encore doux/…/sentit le velours fondre sous sa main et crut qu’il embrassait sa mère. » Et Joyce le diabolique, complice de Molly Bloom, à moins que ce ne soit de Jésus lui-même : « est-ce que nous avons trop de sang dans le corps ou quoi O sainte patience c’est comme une mer qui coule en moi/…/ O Jésus que je me lève /.../ de ce vieux lit infernal aussi qui fait une musique de diable. »

Plus qu’un Maître guérisseur, Jésus est en train d’inviter les communautés juive et païennes à une nouvelle vie de l’esprit fait corps, du corps fait esprit. Par l’intensité de l’investissement réciproque dans ce lien que sera la Foi où le Verbe est Amour. Il ne l’accomplira pleinement qu’au Golgotha et par la résurrection. Fin de l’histoire.

Freud fonde la psychanalyse sur ce geste de la parole qu’il appelle un amour de transfert. Une autre histoire, sans fin.

Julia Kristeva, Le monde des religions, Hors-série n°17 (décembre 2011)



Le Greco, Jésus chassant les marchands du temple

Le Greco, Jésus chassant les marchands du temple, 1570.
ZOOM : cliquer sur l’image


[1Voir Dante.

[2Le saint suaire :
Note de L’événement du jeudi : « Le saint suaire ou le faux miraculeux. La datation au carbone 14 est formelle : le portrait le plus mystique du monde date de la fin du Moyen Age. C’est-à-dire des siècles après le Messie qu’il est censé représenter, mais aussi des siècles avant la photographie dont il emploie les techniques (l’image n’est cohérente qu’en négatif comme ci-contre). »

Turin : c’est à Turin que Nietzsche proclame sa Loi contre le christianisme, le 30 septembre 1888. Il en est beaucoup question, et pour cause, dans Une vie divine : « [...] une opération subversive d’envergure pourrait avoir lieu à Turin, et il serait souhaitable que je puisse en répercuter les effets en France. [...] commando armé sur la cathédrale avec rapt du Saint-Suaire brûlé ensuite sur le lieu où M.N. est tombé dans sa crise finale. »

Voir aussi : Le Saint Suaire visible à Turin.

Et (Note du 23 décembre 2011) : Le pape se recueille devant le saint suaire de Turin
Vénération du Saint Suaire, Méditation de Benoît XVI, 2 mai 2010.

Également : L’énigme du Saint-Suaire de Turin.

[3Voir saint Philippe.

[4Voir Crucifixions chez Picasso, Bacon, De Kooning.

[5Résurrection ? Celle, par exemple, évoquée dans Les Voyageurs du Temps...

La Résurrection de Mantegna (1431-1506), peinture sur bois, musée de Tours.
ZOOM : cliquer sur l’image

Voir Sois vainqueur ! Ressuscite ! et Dionysos et le Ressuscité.

[6Voir Triomphe de Bach.

[7Sollers revient longuement sur les Proses évangéliques de Rimbaud dans Illuminations à travers les textes sacrés, folio, 2003.

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2 Messages

  • A.G. | 22 mars 2017 - 11:43 1

    Au Saint Sépulcre, le tombeau du Christ fin prêt pour Pâques

    La première phase de rénovation de l’édifice qui abrite le rocher original du sépulcre du Christ à Jérusalem touche à sa fin. Une célébration œcuménique est prévue mercredi 22 mars pour célébrer la fin de ce chantier collectif.


    Le tombeau du Christ rénové dans l’église du Saint-Sépulcre, le 20 mars.
    Sebastian Scheiner/AP ; Zoom : cliquez l’image.

    L’événement est aussi historique qu’émouvant : après neuf mois de travail continu, le petit édifice qui, selon la tradition chrétienne, abrite le tombeau de Jésus-Christ, a fait peau neuve. La façade en calcaire rose, assombrie par la flamme des lampes à huile et des bougies, a retrouvé sa couleur originelle et révèle désormais nettement les écritures en grec byzantin gravées sur les parois. C’est officiel : « Les travaux de réhabilitation sur le saint édicule sont terminés ».

    Mercredi 20 mars au matin au Saint Sépulcre, Antonia Moropoulou, qui a dirigé le chantier, a troqué son casque jaune contre un foulard coloré noué autour du cou. Autour, des ouvriers s’activent pour défaire les palissades qui protégeaient le bâtiment situé sous la rotonde de la basilique.

    Entamé en mai 2016, le chantier se termine avant les célébrations de Pâques, calendrier liturgique oblige. Et selon l’accord conclu en mars 2016 par les Églises en charge des travaux – les grecs-orthodoxes, les franciscains (de rite catholique) et les Arméniens orthodoxes, lesquelles ont confié la restauration à une équipe scientifique de l’école polytechnique d’Athènes, sur proposition de l’Église grecque-orthodoxe.

    Un bâtiment construit en 1810

    Il s’agissait d’assurer « la stabilité structurelle » du bâtiment construit sous la direction de l’architecte grec Komnenos en 1810, après la destruction du précédent dans un incendie en 1808. Les intempéries, le séisme de 1927, l’intense fréquentation et l’humidité persistante avaient fortement endommagé l’ensemble actuel.

    Dès juillet 2016, l’édicule a donc été désossé – ses pierres numérotées, nettoyées et remises en place. Les fresques à l’intérieur et les peintures sur bois du dôme ont été restaurées. Enfin, en février dernier, la structure métallique installée en 1947 pour soutenir l’édicule a été retirée, une fois sa stabilité assurée.

    Mais le point d’orgue de la rénovation reste l’ouverture du tombeau du Christ le 26 octobre 2016. Ce soir-là, une fois les portes de la basilique closes, et l’autorisation obtenue de la part des chefs des trois Églises, les scientifiques ont tiré les deux plaques de marbre qui recouvrent la pierre où le corps de Jésus crucifié aurait été déposé. Moment unique, pour les témoins, religieux et laïcs, qui ont eu la chance d’entrevoir la pierre du tombeau taillé dans la roche, pendant les soixante heures d’intervention technique.

    Technologies de pointe

    « S’agit-il vraiment du tombeau de Jésus ? » La question est sans cesse posée au professeur Moropoulou. Mais elle n’a pas la réponse. On l’a mandatée pour une « rénovation conservatrice » et non pour une « étude archéologique », rappelle le P. Eugenio Alliata, archéologue et professeur au Studium Biblicum Franciscanum de Jérusalem.

    Des moyens technologiques de pointe ont été déployés sur le chantier, lequel a mobilisé plus de 70 personnes – ingénieurs, architectes et conservateurs grecs, ainsi que des manœuvres locaux. Mais le volet archéologique de l’opération n’a pas été traité. « C’était pourtant une occasion unique », regrette le P. Alliata.

    Il tire néanmoins quelques conclusions des rapports transmis par Antonia Moropoulou. Tout d’abord, sur les dimensions de la chambre funéraire : une « banquette étroite » taillée pour « un seul corps ». Ensuite, sur l’identification des deux plaques de marbre de couleur grise et marquée d’une croix lorraine, « caractéristique de l’époque croisée ». Les examens archéométriques ont été réalisés pour déterminer l’ancienneté des matériaux. « Les données seront mises en libre accès pour les chercheurs du monde entier », a également assuré le professeur Moropoulou.

    Trois millions et demi d’euros de travaux

    Malgré tout, l’archéologue franciscain salue la réussite du chantier vécu dans un « contexte humain et religieux difficile », sous le statu quo qui régit la vie des communautés sur place. Une cérémonie œcuménique aura d’ailleurs lieu pour bénir l’édicule restauré.

    Avec un montant des travaux estimé à trois millions et demi d’euros, les Églises gardiennes du lieu ont été aidées, entre autres, par le Fonds mondial pour les monuments, la compagnie aérienne grecque Aegean Airlines et le roi Abdullah II de Jordanie.

    Le 18 mars, la Custodie de Terre Sainte a annoncé que le Saint-Siège offrait 500 000 dollars pour la rénovation future du dallage autour de l’édicule. Une contribution attribuée lorsque « les communautés titulaires du statu quo » se seront mises d’accord sur ce nouveau chantier.

    –––––––––––-

    « L’émotion n’est pas retombée »

    par Marie-Armelle Beaulieu, rédactrice en chef de Terre Sainte Magazine.

    « Je suis entrée dans l’édicule le lendemain de l’ouverture du tombeau de Jésus. Il faisait sombre et c’est avec la seule lumière de mon téléphone que j’ai pu découvrir la pierre où aurait été déposé le corps de Jésus. Potentiellement celle que Marie-Madeleine, Pierre et Jean ont vue. Quatre mois après, l’émotion n’est toujours pas retombée. Mon cerveau est comme en état d’apesanteur.
    Cette expérience n’a rien ajouté à ma foi en la résurrection de Jésus. Car après tout, je suis entrée pour constater que le tombeau était vide : c’est ce qui me dit que le Christ est vivant ! L’édicule a beau être restauré, il reste un écrin vide.
    Ce mystère de la vacuité à cet endroit du Saint Sépulcre nous engage à une démarche de foi. Il faut y croire. Car le seul endroit où Il n’est pas, c’est bien ici. »

    Claire Bastier (à Jérusalem), La Croix


  • Viktor Kirtov | 24 décembre 2016 - 13:28 2


    L’Osservatore Romano, 24 décembre 2016
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    Noël religieux ou marchand est un symbole et une occasion de rassemblement,
    c’est dire une double opportunité de tuer pour les tueurs djihadistes.
    Ce fut, hélas, à nouveau le cas à Berlin en cette période de Noël 2016.

    Derrière ce symbole, un nom celui du Christ !
    Est-ce un hasard si Julia Kristeva dont le nom porte l’empreinte du Christ et auteure de « Cet incroyable besoin de croire » ou « Thérèse mon amour » sur cette figure exceptionnelle que fut Thérèse d’Avila, soit régulièrement présente dans les colonnes de L’Osservatore Romano, bien qu’athée ? Récemment encore, dans l’édition du 16 décembre 2016, L’Osservatore Romano consacrait une critique à son dernier livre « Je me voyage. ».

    Le Christ, …le Verbe « …quand le Verbe s’est fait chair », la langue, autre observatoire de l’évolution des mœurs enregistre un mouvement, un glissement, comme le soulignait un commentateur à la radio : le traditionnel « Merry Christmas », le « Joyeux Noël » perd du terrain au profit de « Joyeuses Fêtes »… Signe des temps !