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« Benoît XVI a compris que tout était fini et a démissionné »

Nouveau Magazine littéraire, octobre 2018

D 2 octobre 2018     A par Albert Gauvin - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Après un premier entretien donné au Nouveau Magazine littéraire au mois d’août dernier (cf. Tous les écrivains sérieux sont athées), Sollers, au risque, une nouvelle fois, de brouiller les pistes ou, comme le remarquait déjà Roland Barthes dans Sollers écrivain, de brouiller volontairement son image (cf. Barthes : Sollers écrivain), entreprend cette fois, dans le numéro d’octobre de la même revue, de désespérer, sinon Billancourt, du moins le monde catholique ! Comme si l’état de l’Église catholique elle-même, avec ses scandales de pédophilie, avait besoin d’un coup de... grâce ! Regrettant Benoît XVI, Sollers n’est pas tendre avec le pape François — « François ne me donne pas une impression de grande intelligence » (sic) —, en qui il voit « le dernier pape » comme il l’annonçait déjà au détour d’une phrase peu remarquée de son dernier roman Centre (p. 64) : « Ces deux derniers papes (les derniers) ont pu mesurer l’hostilité sourde et perverse de la Curie romaine, infectée par l’inlassable Démon. » (je souligne). Prophétie ? Sollers renvoie à l’énigmatique prophétie de saint Malachie (cinq pages en latin) qu’un moine bénédictin français, dans un livre publié à Venise en 1595, Lignum Vitae (L’Arbre de Vie [1]), attribua à un évêque irlandais mort en France au XIIe siècle. Dès le lendemain de l’élection du pape François, beaucoup s’y sont référé. La dernière prophétie (apocryphe) dit : « Dans la dernière persécution de la sainte Église romaine siégera Pierre le Romain qui fera paître ses brebis à travers de nombreuses tribulations. Celles-ci terminées, la cité aux sept collines sera détruite, et le Juge redoutable jugera son peuple. La fin. » Dernier pape, destruction de Rome, fin du monde ? Voilà une tonalité apocalyptique qui, apparemment, ne ressemble pas aux propos habituellement tenus par Sollers, même à l’époque de ce qu’il appelle, depuis ce livre gnostique qu’est Paradis II, « la monde » ou encore « l’immondialisation » (Cf. Je ne vois pas l’apocalypse, je vois l’aurore)... Quoiqu’il en soit, le problème aujourd’hui, pour l’Église catholique, remarque Sollers, c’est bien son embarras sur la question sexuelle sur fond de domination de la Technique. Sollers, « docteur in peccato », déclarait déjà lors d’un débat organisé par la Revue des Deux Mondes en 2010 : « Tant que l’Église catholique n’aura pas traité théologiquement (je souligne : c’est le mot important) la question de la sexualité, on n’avancera pas d’un pas »/« La représentation qu’a l’Église catholique de la sexualité est d’une connerie gigantesque (sic). Je suis un athée sexuel. Je sais que je n’ai aucune chance d’être entendu. » CQFD (cf. Requiem pour le catholicisme ? et L’athéisme sexuel).
J’ai parlé de Centre. L’« oscillation » sollersienne y est à son comble. L’ironie aussi. Relisez le chapitre « Cathos ». Tout y est (ou presque), tout passe « à la moulinette freudienne ». Ou, plus précisément, au scalpel de l’analyse.

« François est le dernier pape, tout ça est terminé. Depuis plus de mille ans, l’Église catholique organise la sexualité : elle doit être pratiquée d’une certaine façon pour favoriser la procréation. Mais aujourd’hui la sexualité est sur le point d’être contrôlée par la technique, c’est ça le grand événement. Les débats sur la procréation médicalement assistée et la gestation pour autrui, qui se fera dans la foulée, sont une confiscation par la technique de la reproduction des corps. Et c’est ingérable pour une Église qui avait posé comme principe une procréation spirituellement assistée. La naissance par la Vierge, la résurrection, l’ascension, l’assomption... Pendant des siècles l’Église a exercé un contrôle des femmes en échange de la promesse de la vie éternelle. Ça ne marche plus à une époque où l’on vit dans l’oubli de la mort. Quand on crame les corps le plus vite possible, parler de résurrection, de transcendance, fait rire tout le monde. Ce qui est tragique d’ailleurs quand on pense à tous les chefs-d’œuvre qu’a produits l’Église catholique : la peinture de la Renaissance, le baroque...

Par ailleurs, je vous renvoie à la prophétie de saint Malachie, attribuée à un primat d’Irlande au XIIe siècle, qui s’est révélée après coup être un apocryphe du XVIe siècle : la fameuse liste des papes qui nous conduit jusqu’à aujourd’hui. François est le dernier pape, ou l’avant-dernier, puisque le fait qu’un jésuite ait réussi à devenir pape était exclu du fonctionnement traditionnel de l’Église [2]. Et c’est d’ailleurs en Irlande que le pape François avait l’air de porter sur ses épaules tous les péchés de l’Église. Il avançait courbé, il n’a qu’un poumon, et c’est un métier de fou, comme il le dit lui-même.

D’ailleurs, Benoit XVI avait compris que tout ça était fini, et c’est pour ça qu’il avait démissionné. Il m’intéressait, il était cultivé ; dans ses homélies, que je lisais avec attention, il citait Dante. Alors que François ne me donne pas une impression de grande intelligence. Quant à ses affaires de pédophilie...

La question est : pourquoi se produisent-elles dans le clergé catholique ? C’est que l’Église est un système pour que les femmes puissent avoir des enfants et que les prêtres, qui sont les fils de ces femmes, n’en aient qu’une : la Vierge Marie. Voilà ce qui ne marche plus. La pédophilie est quelque chose d’atroce, le diable est là, si je puis dire, alors que l’homosexualité de certains prêtres, ça a toujours existé, ce n’est pas grave. Mais, pour l’Église, le problème est le même : c’est la sexualité qui ne peut plus être contrôlée. L’Église, comme les mouvements LGBT, d’ailleurs, propose de se rassembler autour d’une sexualité commune. Alors que la sexualité est une chose parfaitement singulière, intime. Je n’ai jamais rencontré un hétérosexuel comme moi. (Rires) Du coup, les forces les plus réactionnaires de l’Église ressortent l’idée de marier les prêtres. Comme si le fait d’être marié faisait cesser d’être homosexuel ou pédophile. Quelle stupidité ! quelle confusion ! »


ZOOM : cliquer sur l’image.

Propos recueillis par Jacques Braunstein, Le Nouveau Magazine Littéraire, octobre 2018.

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CATHOS

Rien de plus cocasse, et, en un sens, de plus beau, que la messe de Minuit, à Rome, la veille de Noël. Tout est en place, la crèche est énorme, et le pape, tout en blanc, va aller déposer un joli bébé en cire, entre le bœuf et l’âne traditionnels. Ça y est : il prend son élan, il court presque, comme s’il avait peur que le nouveau-né miraculeux ne lui fonde dans les mains avant d’arriver à l’étable. Le saint homme, pendant deux minutes, a l’air d’une petite fille protégeant sa poupée. Astuce géniale : toutes les petites filles et tous les petits garçons du monde sont concernés. Des fleurs, des cantiques, une homélie, une foule recueillie, la télévision, rien ne manque. L’enfant divin est bien là, dans sa paille : c’est un tout petit migrant accueilli dans un luxe inouï.

Une petite fille va-t-elle choisir une poupée mâle ? Pourra-t-elle s’identifier à la Vierge Marie ? Ce bébé a-t-il un sexe sous son pagne ? Est-il déjà circoncis ? Autant d’épineuses questions, vite emportées par l’euphorie générale. Une Américaine de passage est éblouie, les féministes sont révulsées par ce grotesque machisme fanatique. Nora, qui est pourtant d’un athéisme à toute épreuve, sourit. Elle est étonnée de la survivance iné­branlable de cette illusion. Le Vatican est devenu un musée théâtral à la régulation impeccable. Essayez de supprimer Noël, c’est-à-dire Christmas ! Cadeaux de Noël ! Business Christmas !

La PSA, Procréation Spirituellement Assistée, est une trouvaille fabuleuse. On aura beau médicaliser à outrance la reproduction, elle subsistera comme fan­tasme fondamental. D’où viennent les enfants ? On le sait, mais on ne le sait pas vraiment. Ce bébé divin, qui sait tout et pardonne tout, aura beaucoup à souffrir à cause de ses talents d’orateur, avant de ressusciter. Ève a ouvert une plaie, Marie la guérit, l’humanité est réparée dans son ensemble. Le Diable est furieux et aug­mente sans arrêt ses ravages, les sorcières enragent. Regardez le pape courir Urbi et Orbi. Plus de Vatican un jour ? Plus de pape ? Il restera une archive monu­mentale que Sherlock Freud finira par déterrer, en même temps que le catho Lacan ira plus loin dans les fouilles.

Que faire des nombreuses perversions cathos, sous le voile d’un refoulement d’enfer ? La vague des curés pédophiles finira par retomber, on passera à la mou­linette freudienne les candidats à la prêtrise. Leurs mères auront fait leur temps, elles ne rêveront plus d’un fils qui éviterait soigneusement d’autres femmes qu’elles. Le prêtre catho à la coule verra le jour. On se disputera l’indulgence de cet étonnant hétéro­ sexuel célibataire, l’un des derniers en ce monde. On le désignera comme l’évadé providentiel de Sodome et Gomorrhe. Son honnêteté, sa pureté, son discerne­ment seront à la mode. Homme de terrain, il en saura long sur les femmes, et sera charmant avec les enfants. On pourra l’appeler « mon Père » en toute confiance.

Fils d’un tonnelier, qui était aussi sacristain de l’église catholique de son village, le penseur Heidegger, symp­tôme œdipien, s’est toujours montré hostile à Rome, et à tout ce qui était romain. De son point de vue, il n’a pas tort. Il a intitulé un de ses livres Chemins qui ne mènent nulle part, en sachant très bien que tous les chemins mènent à Rome. Il serait très surpris de voir un jésuite de 80 ans à la tête de la vénérable maison, d’autant plus que ce pape, François, se prononce (un comble !) pour la béatification de Blaise Pascal, l’au­teur des terribles Provinciales hostiles à la Compagnie de Jésus. Rome a les clés du temps, et il est juste de déclarer Bienheureux le génie mathématique qui, à l’âge de 19 ans, a inventé la machine à calculer. Béatifier les Pensées de Pascal ! Il fallait y penser.

On se souvient de la formule de Heidegger : « Ni théisme, ni athéisme, et encore moins indifféren­tisme. » Il a quand même fini par dire que « seul un dieu pourrait aujourd’hui nous sauver ». L’indifférentisme a gagné, et Allah est remonté en première ligne. Lacan, subtil, a dit que Dieu était inconscient. En tout cas, mort ou pas, il ressurgit tous les ans, à Rome, sous la forme d’un bébé de cire. La biologie s’occupe du reste, en dehors de toute cogitation.

Sur ces sujets, je trouve Nora songeuse. Elle est loin d’être une admiratrice inconditionnelle d’Israël, mais enfin le problème démographique est là. Les Arabes se reproduisent beaucoup, les Juifs ont pour mission de relever ce défi (c’est leur foi principale), la situa­tion est préoccupante. Ce divin bébé juif, transformé en chrétien, est devenu un blasphémateur épouvan­table, prêchant l’abstention, et mettant ainsi en péril la survie du peuple choisi par Dieu. Heureusement, de moins en moins de femmes le suivent. La population africaine s’accroît vertigineusement, et il ne manquerait plus que les Chinois, un jour ou l’autre, deviennent cathos. En secret, à la jésuite, le vrai but de Rome est, encore aujourd’hui, la Chine. Pascal en chinois ? Pourquoi pas ?

Centre, Gallimard, 2018, p. 56-59.

Le chapitre suivant de Centre s’intitule GRÂCE.

« En secret, à la jésuite, le vrai but de Rome est, encore aujourd’hui, la Chine. » Il semble bien qu’un pas en avant vienne d’être fait par le « dernier pape ». Cf. Message du pape François aux catholiques de Chine.

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La prophétie des papes et la fin des temps de Saint Malachie

Documentaire de François Barré, 2014.

Pour en savoir plus sur l’origine de la prophétie, ses auteurs supposés, l’histoire des papes jusqu’à Benoît XVI et François...

LIRE AUSSI : Prophéties du pape Jean XXIII

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La Surprise

Centre paraîtra en mars 2019 en Folio.

Notre ami Dominique Brouttelande, l’oeil toujours avisé, nous écrit, pas plus tard qu’hier soir :

« L’illustration choisie est un détail de La Surprise de Watteau, à savoir le personnage de droite, Mezzetin, jouant de la guitare à côté d’un couple enlacé. Son torse est tourné vers eux, ses jambes sont l’une sur l’autre formant un angle en compas... le couple à gauche est lui vrillé dans un tourbillon de jambes et de bras... L’amour et la musique (pensez guitare...) sont le Centre ou y mènent !
Mezzetin ? Variante du personnage d’Arlequin incarné à Paris par Dominique (Pierre-François Biancolelli)... L’Italie, D. Rolin...
Je lis que La Fontaine avait écrit une épigraphe pour ce personnage : "...la nature l’ayant pourvu/des dons de la métamorphose,/qui ne le voit n’a rien vu,/qui le voit a vu toute chose."... Voilà donc comme tout est parfait !
Ce tableau disparu 160 ans est réapparu ces derniers années... Assurément, son côté... révolutionnaire. »

Je lis sur la Toile :

« La Surprise a été initialement commandée par le conseiller du roi et ami du peintre, Nicolas Hénin (1691-1724), avant de disparaître de 1770 à 1848 puis de 1848 à 2007. Ainsi, présumée perdue pendant près de 200 ans, la toile a été redécouverte [...] dans une collection privée avant d’être vendue pour plus de 15 M€ en juillet 2008. Son nouveau propriétaire s’est engagé à la prêter à la Frick Collection pendant deux ans. Accrochée depuis novembre 2011 dans le département d’art français, La Surprise a été placée aux côtés des toiles d’Ingres, de Monet et d’une autre toile de la période de maturité de Watteau, le Portail de Valenciennes (1709-1710). »

En 2017, La Surprise a été acquise par vente privée par le J. Paul Getty Museum.


La Surprise.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Vous n’êtes pas au bout de vos surprises.

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[2112e pape, François serait le Petrus Romanus (Pierre le Romain), dernier de la liste de la prophétie de Malachie, qui associait une devise énigmatique à chaque pape passé et à venir. À moins qu’il ne soit Caput Nigrum (la Tête noire), personnage qui précède le dernier pape dans certaines exégèses — puisqu’on nomme les Jésuites « l’ordre noir ».
Pour en savoir plus, lire : Prophétie des papes dite de St Malachie.

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3 Messages

  • Albert Gauvin | 5 octobre 2018 - 17:36 1

    Je terminais mon article par "Vous n’êtes pas au bout de vos surprises." Je ne pensais pas si bien dire. La couverture de Centre en folio ne serait donc pas issue de La Surprise de Watteau (1718), mais d’une autre peinture de 1715, Le donneur de sérénades (ci-dessous). C’est confondant. Wikipédia nous dit que ce dernier tableau "a souvent été confondu avec Mezzetin, un tableau de Watteau conservé au Metropolitan Museum of Art de New York, qui représente aussi le même personnage du théâtre italien", datant de 1717-1719 et pourtant moins ressemblant que le Mezzetin de La Surprise dont il est pourtant contemporain. Bravo pour votre connaissance de Watteau et merci.


    Le donneur de sérénades.
    ZOOM : cliquer sur l’image.


  • D.B. | 5 octobre 2018 - 15:47 2

    Merci pour votre rectification qui s’imposait. La Surprise est d’ailleurs une toile postérieure (1718).


  • saitta68 | 4 octobre 2018 - 22:22 3

    Chers amis, bien qu’on y voie le même personnage que dans la Surprise, le tableau de Watteau sur la couverture de Centre est une oeuvre à part entière intitulée le Donneur de Sérénade ; elle se trouve actuellement au Musée Condé à Chantilly. On peut imaginer que le couple "vrillé" de la Surprise constitue l’hors-champs de celui-ci, mais malgré la ressemblance d’un Mezzetin à l’autre (visiblement le même modèle a servi) , il ne s’agit pas du même tableau. Comparez l’arrière-plan de ses jambes "en compas". Très beau message de D. Brouttelande, néanmoins.
    Amitiés de New York.