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Où en sommes-nous avec le temps ?

A propos du nouveau calendrier (version actualisée)

D 30 septembre 2013     A par A.G. - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Bonne année 126 !

« Le coup du calendrier »

Doit-on changer de calendrier ?

En 1967, dans L’étrange mot d’..., un texte qu’il publie dans le numéro 30 de Tel Quel, Jean Genet rêve, « avec la nonchalance active d’un enfant », d’un nouveau théâtre qui serait placé le plus près possible « du lieu où l’on garde les morts ». Il s’agit d’échapper au temps « théologique » :

Entre autres, le théâtre aura pour but de nous faire échapper au temps, que l’on dit historique, mais qui est théologique. Dès le début de l’événement théâtral, le temps qui va s’écouler n’appartient à aucun calendrier répertorié. Il échappe à l’ère chrétienne comme à l’ère révolutionnaire. Même si le temps, que l’on dit historique — je veux dire celui qui s’écoule à partir d’un événement mythique et controversé nommé aussi Avènement — ne disparaît pas complètement de la conscience des spectateurs, un autre temps, que chaque spectateur vit pleinement, s’écoule alors, et n’ayant ni commencement ni fin, il fait sauter les conventions historiques nécessitées par la vie sociale, du coup il fait sauter aussi les conventions sociales et ce n’est pas au profit de n’importe quel désordre mais à celui d’une libération — l’événement dramatique étant suspendu, hors du temps historiquement compté, sur son propre temps dramatique —, c’est au profit d’une libération vertigineuse.
L’Occident chrétien, à force de ruses, fait ce qu’il peut pour engluer tous les peuples du monde, dans une ère qui aurait son origine en l’hypothétique Incarnation. Ce n’est donc pas autre chose que le « coup du calendrier », que l’Occident cherche à faire au monde entier. Pris dans un temps nommé, compté, à partir d’un événement qui n’intéresse que l’Occident, le monde risque fort, s’il accepte ce temps, de le scander selon des célébrations où le monde entier sera pris. Il semblerait donc urgent de multiplier les « Avènements » à partir desquels des calendriers, sans rapport avec ceux qui s’imposent, impérialistement, puissent s’établir. Je pense même que n’importe quel événement, intime ou public, doit donner naissance à une multitude de calendriers, de façon à couler l’ère chrétienne et ce qui s’ensuit de ce temps compté à partir de la Très Contestable Nativité.


Le théâtre...
LE THÉATRE ?
LE THÉATRE.

« N’importe quel événement, intime ou public, doit donner naissance à une multitude de calendriers. »

Je ne m’étais jamais posé personnellement la question du calendrier avant de lire ce texte de Genet. Quelques mois plus tard, Mai 68 fut — coup de théâtre ! — un évènement public et, pour certains — il en reste — un évènement intime, une libération, une nouvelle naissance, une incarnation.

*


C’est très sérieux

A l’automne 2008, Philippe Sollers répond aux questions de nonfiction :

Philippe Sollers : [...] J’ai l’habitude maintenant, chaque fois que je me demande : "Quelle année sommes-nous ?" — et c’est la fin de mon roman Une vie divine — de prendre un autre calendrier, qui est celui qui a été proféré par Nietzsche le 30 septembre 1888. Nous sommes pour moi en l’année 120. Et nous aborderons en septembre prochain l’année 121. J’insiste beaucoup sur cette datation puisque si le calendrier officiel est en effet celui que vous venez de dire, c’est un calendrier indubitablement chrétien, et qui occupe absolument toute la planète et sans lequel aucune transaction économique et économico-politique ne peut se faire dans le monde, pour des populations énormes qui n’ont rien à voir avec le christianisme. Je voudrais profiter de l’occasion pour insister sur le caractère factice et fallacieux de ce calendrier. C’est pourquoi je convoque d’emblée Nietzsche. Et il y aurait d’ailleurs encore beaucoup de réflexions à faire sur les différents calendriers, qui ne correspondent pas les uns aux autres : il y a un calendrier hébraïque ; un calendrier islamique ; il y a eu l’effort bizarre, vite abandonné, par la Révolution française ; vous avez aussi le calendrier positiviste, d’Auguste Comte. Tout cela mériterait beaucoup de réflexions sur la façon que nous avons de concevoir le temps, à partir de quoi, pourquoi, etc.

nonfiction.fr : Vous insistez donc sur la relativité des calendriers, et par conséquent, des dates anniversaires comme celle des 60 ans d’Israël ?

Philippe Sollers : J’insiste depuis quelques années déjà : pour moi nous serons en 121 le 30 septembre prochain ; le 1er janvier est une date illusoire. Et je remarque que ça n’est pas pris en compte. Tout le monde me regarde comme si j’avais lancé une énormité, ou une plaisanterie, ce qui n’est pas du tout le cas. C’est très sérieux. Voilà. » (in non fiction).

« C’est très sérieux. »

*


Nietzsche en 124

Dans un entretien récent — « Où en sommes-nous avec Nietzsche ? » — republié dans L’Infini 116 (automne 2011) sous le titre « Nietzsche en 124 », Sollers enfonce le clou :

On parle beaucoup aujourd’hui de l’actualité de Nietzsche, lui qui se voulait « inactuel », « intempestif ». Comment expliquez-vous cela ?
Qu’est-ce que cela signifie, l’actualité inactuelle de Nietzsche ? Vous savez que je suis partisan d’adopter le calendrier que Nietzsche a proposé dans sa « Loi contre le christianisme », où il désigne le 30 septembre 1888 comme le premier jour de l’an 1 du « Salut », Salut étant écrit avec un « S » majuscule. Et donc, le 30 septembre prochain, nous serons en 124... Je défends ce nouveau calendrier car celui que nous adoptons n’est plus qu’un calendrier économico-politique. Il est chrétien, soit, mais même si vous vous situez tout à fait en dehors du christianisme, vous ne ferez pas une transaction financière en la datant du « 15 mai 123 », ce ne serait pas recevable. C’est-à-dire que le monde entier suit le calendrier de Grégoire XIII. Il faut considérer cette affaire assez sérieusement... Cela demeure malgré tout bizarre, dérangeant, de dire que nous appliquons tous le calendrier d’une religion à laquelle nous n’adhérons pas nécessairement, et cela d’un bout à l’autre de la planète mondialisée. L’extrême actualité de Nietzsche se situe là, il ironise, il se dit intempestif, autrement dit, il nous interroge sur le temps. « Où en sommes-nous avec le temps ? » C’est la fameuse question qu’Arthur Cravan [1] posait à André Gide. Alors Gide sort sa montre, et lui dit : « Il est 6 heures un quart. » Évidemment, la question avait une portée métaphysique que Gide ne pouvait pas entendre... L’actualité comme l’inactualité de Nietzsche nous pose la même question : « Où en sommes-nous avec le temps ? » Aujourd’hui, nous sommes gavés d’actualités, d’informations, scotchés à ce qui nous arrive, bombardés de nouvelles par la télévision, les radios, le Net, tout ce que vous voulez. Nous sommes submergés par ce qui se passe chaque minute, chaque seconde, en temps réel. Tous ces morts, les cadavres dans les rues, les massacres en direct, tous les jours... Nous sommes pris dans un vertige d’actualités...
*


Qu’écrivait précisément Nietzsche le 30 septembre 1888, à Turin ? Une Loi.

Loi contre le christianisme

Manuscrit de Nietzsche, 30 septembre 1888. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

C’est la page 47 du manuscrit de Der Antichrist. C’est une illumination. L’écriture est fine et précise ; peu de ratures. Les mots soulignés le sont distinctement. Une première signature (« Friedrich Nietzsche » ?) a été soigneusement barrée, recouverte, pour ne laisser apparaître que Der Antichrist (fermement souligné deux fois) [2].

Promulguée au jour du Salut, premier jour de l’An I
(le 30 septembre 1888 du faux calendrier)

Guerre à outrance au vice :
le vice est le christianisme

Article 1. Est vicieuse toute sorte de contre-nature. L’espèce d’homme la plus vicieuse est le prêtre : il enseigne la contre-nature. Contre le prêtre, on n’a pas de raisonnements, on a les travaux forcés.

Article 2. Toute participation à un service divin est un outrage aux bonnes moeurs. On sera plus dur envers les protestants qu’envers les catholiques, plus dur envers les protestants libéraux qu’envers ceux de stricte observance. Être chrétien est d’autant plus criminel que l’on se rapproche le plus de la science. Le criminel des criminels est en conséquence le philosophe.

Article 3. Le lieu digne d’exécration où le christianisme a couvé ses oeufs de basilic sera rasé et cet endroit maudit de la terre inspirera l’horreur aux générations à venir. On y élèvera des serpents venimeux.

Article 4. Prêcher la chasteté est une incitation publique à la contre-nature. Mépriser la vie sexuelle, la souiller par la notion d’« impureté », tel est le vrai péché contre l’esprit saint de la vie.

Article 5. Manger à la même table qu’un prêtre exclut ; on s’excommunie par là de la société honnête. Le prêtre est notre tchandala [3]. Il faut le mettre en quarantaine, l’affamer, le bannir dans les pires déserts.

Article 6. On donnera à l’Histoire « sainte » le nom qu’elle mérite : celui d’histoire maudite ; on emploiera les mots de « Dieu », « Messie », « Rédempteur », « Saint » comme des injures, et pour désigner les criminels.

Article 7. Tout le reste en découle.

L’Antéchrist

*

Début décembre 1888 Nietzsche projette d’écrire à Georg Brandes à Copenhague (il s’agit d’un brouillon de lettre) :

Cher ami, je tiens pour nécessaire de partager avec vous certaines choses de premier ordre : donnez votre parole d’honneur que cette histoire restera entre nous. Nous sommes entrés dans la Grande Politique, et même dans la plus grande de toutes... Je prépare un évènement qui va très vraisemblablement diviser l’histoire en deux, à un tel point qu’il nous faudra un nouveau calendrier, avec 1888 comme An I. Tout ce qui est aujourd’hui en haut, "Triple Alliance", "question sociale", se dissoudra entièrement en faveur d’un développement de l’opposition individuelle (je souligne) : nous aurons des guerres comme il n’y en a pas eu, mais pas entre nations, pas entre classes : tout cela volera en éclats — je suis la plus effrayante dynamite qui soit. » [4]

Le XXe siècle a connu des guerres... entre nations (dont deux guerres mondiales), entre classes (dont deux révolutions qui ont changé la face du monde)... Tragédies... Massacres... Terreur... Et la « question sociale » est plus prégnante que jamais... La « Grande Politique » que vise Nietzsche est tout autre : il s’agit d’une guerre métaphysique aussi brutale que la bataille d’hommes.

Si nous vainquons, nous aurons le gouvernement de la Terre entre nos mains — y compris la paix universelle... Nous aurons surmonté les absurdes frontières de la race, de la nation et des classes : il ne restera plus de hiérarchie qu’entre l’homme et l’homme, et même une échelle hiérarchique immensément longue.
Vous avez là le premier texte universellement historique : La Grande Politique par excellence [5].

« — Hat man mich verstanden ? — Dionysos gegen den Gekreuzigten »
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Nietzsche promulgue sa Loi contre le christianisme le 30 septembre 1888. Les derniers mots d’Ecce homo sont : — « M’a-t-on compris ? — Dionysos contre le Crucifié... » À partir du 1er janvier 1889 (le "Nouvel An" dans l’ancien calendrier), Nietzsche signe ses billets tantôt « Nietzsche Dionysos » ou « Dionysos » [6], tantôt « le Crucifié » [7]. Le 3 janvier, il sombre dans la « folie ». Le 4 janvier, chose plus étrange encore, « le Crucifié » écrit « au Cardinal Mariani à Rome » : « Que ma paix soit avec toi ! Je viens mardi à Rome pour présenter mes profonds respects à sa Sainteté [8] » et « à Umberto 1er, roi d’Italie » : « Que ma paix soit avec toi ! Je viens mardi à Rome et veux te voir à côté de sa Sainteté le Pape. »

Dionysos/le Crucifié... présentant ses respects au Pape à Rome ? Derniers mots d’un dément ? Ironie suprême ? Ultime illumination ?

Nietzsche a-t-il été pris de vertige, fracassé devant une contradiction insurmontable et impensable sans une « nouvelle raison » ?

La « Loi » ne sera publiée qu’après son effondrement [9].

*

Dans une lettre à Strindberg du 7 décembre 1888, il dit envisager la traduction en français d’Ecce homo, mais non de L’Antéchrist. Mais dans le brouillon de lettre à Georg Brandes cité plus haut, il semble avoir eu d’autres ambitions :

Je veux commander dans trois mois la sortie d’une édition manuscrite de [L’Antichrist, Inversion de toutes les valeurs], elle restera entièrement secrète : elle me servira d’édition d’agitation. J’ai besoin de traduction dans toutes les principales langues européennes : quand enfin cette oeuvre sortira, j’estime à un million d’exemplaires dans chaque langue, le premier tirage. [10]

La Loi contre le christianisme en faisait-t-elle partie ?

Dans une lettre à Peter Gast du 18 novembre 1988, Nietzsche écrivait :

Et maintenant, quelque chose comme une ordonnance médicale. Pour nos corps et nos âmes, une petite intoxication de "parisine" est tout simplement notre "salut" nous devenons nous-mêmes, nous cessons d’être des "Teutons cuirassés de corne"... Pardonnez-moi, mais je ne peux écrire en allemand qu’à partir du moment où je peux m’imaginer avoir des Parisiens pour lecteurs (je souligne).

Mais qui, même à Paris, aurait bien pu le traduire ? Paul Bourget ? Nietzsche y a pensé (c’est à Bourget qu’il reprend le terme de « décadence » [11]), « mais il [Bourget] ne comprend rien in rebus musicis et musicantibus » [12]... Qui aurait pu le lire ? Seul Rimbaud, son véritable contemporain... [13]
Les premières phrases de l’Avant-propos de l’Antéchrist :

Ce livre est réservé au plus petit nombre. Peut-être de ce nombre, aucun n’est-il encore né. Ce pourrait être ceux qui comprendront mon Zarathoustra [...]


Heidegger :

Le poème d’un poète, le traité d’un penseur se tiennent dans leur parole propre, simple, unique. Ils nous contraignent à toujours écouter à nouveau cette parole comme si nous l’entendions pour la première fois. Ces prémices de la parole nous font chaque fois passer sur une rive nouvelle. Ce que nous nommons traduction et paraphrase n’est jamais que la conséquence de la traduction de tout notre être dans le domaine d’une vérité métamorphosée. Ce n’est que quand nous sommes déjà livrés en propre à cette traduction, que nous sommes dans le souci de la parole. (Parménide, Gallimard, 2011, p. 28. Je souligne.)

Il faut aussi du temps et quelqu’un. Vérifions.

*


Le calendrier républicain. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Le calendrier républicain

En 1989, pour célébrer la vraie révolution française («  Molière, Fragonard, la Gironde et Sade ») et en finir avec la contre-révolution (celle de «  la Terreur, qui a essayé d’empêcher la liberté extrême, l’individualisation extrême des corps humains opérée vers la fin du XVIIIe siècle », ce miracle français), Sollers s’interroge sur le changement de calendrier qu’elle instaure et la religion nouvelle qu’elle prétend fonder. Il écrit :


Le décret. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
Je propose donc de regarder, ce qui habituellement n’est pas fait, les projets religieux des terroristes. Je persiste à les appeler terroristes parce que, on va le voir, il n’y a pas grand-chose de révolutionnaire, dans le sens où je l’entends, dans leur programme. C’est même un retour massif à l’Antiquité et à l’archaïsme social qu’ils proposent. Je suggère donc qu’on s’intéresse de plus près au projet religieux lui-même. Pas seulement aux projets de cultes — l’Être Suprême, la déesse Raison... — mais aux bouleversements du calendrier, des noms propres... Pourquoi fallait-il donc changer le calendrier et surtout de façon si régressive ? Ces inventions sémantiques n’ont pas tenu (Fructidor, Vendémiaire...), pas plus que n’ont tenu les projets ahurissants d’appellations des jours d’après des mots marquant un retour profond à la paysannerie (le jour de la truelle, de la brouette...). Napoléon a rétabli le calendrier grégorien sans demander l’avis de personne. Voilà aussi qui mériterait d’être analysé. De ce point de vue, on a peu de choses écrites sur l’Empire, aussi bien sur le premier que sur le second. On a rouvert les églises, on a rétabli le calendrier papal, et un pesant silence s’est installé sur toute cette affaire. (Pour célébrer la vraie révolution française, dans Improvisations, folio, 1991.)

Il ajoute :

Cet Être dit suprême [...] vient en remplacement du chrétien, car il s’agissait de dé-catholiciser à l’extrême. [...]
[...] au moment où la religion catholique était parvenue à un état de merveilleuse décomposition [et] avait enfin abouti à ce qu’elle doit être : le moins de religion possible, chose que probablement l’humanité ne peut supporter. [14]

Au fait : comment s’appelait le concepteur du délirant calendrier révolutionnaire et républicain ? Romme (vous ne rêvez pas) [15].

Le culte de l’Être suprême, de la déesse Raison : un progrès ? Une régression. Et pour longtemps :

[...] cette régression allait continuer d’insister pour trouver çà et là ses points d’agrippement, et [...] elle chercherait à s’imposer comme progrès. Ça donnera quelques aventures, suites « révolutionnaires » en tout genre, y compris l’islamique, pourquoi pas, et les épisodes à l’Est.  [16]

Il ne s’agit donc pas de fonder une nouvelle religion, même pas une religion républicaine.

Cela implique une révolution dans la révolution et dans l’idée même de révolution [17].

*


Philippe Sollers et Tac Tac, à Turin, avril 2003 [18]

Une vie divine

Dans Ecce home, Nietzsche est très clair :

Je ne suis pas un être humain, je suis de la dynamite. Et, avec tout cela, il n’y a rien en moi d’un fondateur de religion (je souligne). Les religions sont affaire de populace, et après avoir été en contact d’hommes de religion, j’éprouve le besoin de me laver les mains... Je ne veux pas de « croyants », je crois que j’ai trop de malice pour « croire » moi-même en moi. Et je ne m’adresse jamais aux masses... [19]

Même si Nietzsche a envisagé de le tirer « à un million d’exemplaires dans chaque langue » européenne, L’Antéchrist ne s’adresse pas aux masses, aux nations, aux classes, mais « au plus petit nombre ». La Loi contre le christianisme veut « une opposition individuelle ». Adopter un « nouveau calendrier » exige « une expérience vécue » (Nietzsche), « un évènement intime » (Genet), dans une «  individualisation extrême ».

C’est dans Une vie divine que Sollers propose d’adopter le calendrier nietzschéen. Le narrateur qui a son «  identité masqué habituelle de professeur de philosophie » («  Professore ») est à Turin avec une amie, Ludi, «  élégante femme d’affaire ». Il vient de relire Joseph de Maistre, «  mort en 1821 à Turin, [...] enterré dans l’église des jésuites, à deux pas du saint suaire contesté et du lieu d’effondrement de Nietzsche » [20], Joseph de Maistre qui écrivait en 1793, en plein bouleversement terroriste du calendrier :

« Il y a dans la Révolution française un caractère satanique qui la distingue de tout ce qu’on a vu et peut-être de tout ce qu’on verra. »
(On a vu bien pire par la suite).
Je continue :
« Qu’on se rappelle les grandes séances ! Le discours de Robespierre contre le sacerdoce (15 Frimaire an II, 7 décembre 1793), l’apostasie solennelle des prêtres, la profanation des objets du culte, l’inauguration de la déesse Raison, et cette foule de scènes inouïes où les provinces tâchaient de surpasser Paris ; tout cela sort du cercle ordinaire des crimes, et semble appartenir à un autre monde. »
Et plus loin :
« Les temples sont fermés, ou ne s’ouvrent qu’aux délibérations bruyantes et aux bacchanales d’un peuple effréné. Les autels sont renversés ; on a promené dans les rues des animaux immondes sous les vêtements des pontifes ; les coupes sacrées ont servi à d’abominables orgies ; et sur ces autels que la foi antique environne de chérubins éblouis, on a fait monter des prostituées nues. Le philosophisme n’a donc plus de plaintes à faire : toutes les chances humaines sont en sa faveur ; on fait tout pour lui et tout contre sa rivale. Il peut battre des mains et s’asseoir fièrement sur une croix renversée. »

Le lendemain, au bar de l’hôtel où il séjourne, le narrateur reçoit d’étranges visiteurs. Anarchistes ? Nietzschéens de gauche ? Athées ? Datés. La scène est assez surréaliste. Le récit ne manque pas d’humour. Il commence par quelques commentaires de la Loi contre le christianisme...

Dieu sait ce que Ludi, pendant le dîner de la veille, a raconté sur moi à son voisin de droite ou de gauche (je revois vaguement un barbu poivre et sel à sa gauche, et un jeune énervé très brun à sa droite). Elle a dû balancer que, philosophe, je m’intéressais de près à Nietzsche, d’où la visite que je reçois au bar désert de l’hôtel. Je descends, ils sont trois, comme d’habitude, les signes de reconnaissance ne sont pas nécessaires, le troisième, 50 ans ou plus, a l’air, presque comme d’habitude, d’un commissaire de police. Il s’ensuit une proposition.

Comme nous sommes tous athées, n’est-ce pas (n’est-ce pas ?), une opération subversive d’envergure pourrait avoir lieu à Turin, et il serait souhaitable que je puisse en répercuter les effets en France. En gros : forçage du tombeau de Joseph de Maistre, ce pape de l’ultra-réaction, et dispersion de ses restes aux cris de « vive la révolution ! » ; commando armé sur la cathédrale avec rapt du Saint-Suaire brûlé ensuite sur le lieu où M.N. est tombé dans sa crise finale ; distribution simultanée dans toutes les églises de Rome d’un tract virulent, Dieu est mort, reproduisant la Loi contre le christianisme (Guerre à outrance au vice : le vice est le christianisme), en soulignant les articles 3 et 6 :

« Article 3. Le lieu digne d’exécration où le christianisme a couvé ses oeufs de basilic sera rasé et cet endroit maudit de la terre inspirera l’horreur aux générations à venir. On y élèvera des serpents venimeux. »
« Article 6. On donnera à l’Histoire "sainte" le nom qu’elle mérite — celui d’histoire maudite ; on emploiera les mots de "Dieu", "Messie", "Rédempteur", "Saint", comme des injures, et pour désigner les criminels. »

Dans ce texte fameux, signé L’Antéchrist, Nietzsche s’amuse et n’y va pas de main morte. Au passage il joue sur les mots, basilic pour basilique, le basilic étant un reptile fabuleux auquel était attribué le pouvoir de tuer par son seul regard. Son argumentation est simple : la contre-nature est vicieuse et le prêtre enseigne la contre-nature : « contre le prêtre, on n’a pas de raisonnements, on a les travaux forcés ».

L’article 2 est un chef-d’oeuvre d’humour :

« Toute participation à un service divin est un outrage aux bonnes m ?urs. On sera plus dur avec les protestants qu’avec les catholiques, plus dur avec les protestants libéraux qu’avec ceux de stricte observance. Être chrétien est d’autant plus criminel que l’on se rapproche le plus de la science. Le criminel des criminels est en conséquence le philosophe. »

(L’« outrage aux bonnes moeurs » est particulièrement bien trouvé, ainsi que la gradation subtile, anti-progressiste, culminant par le « philosophe ».)

L’article 4 n’est pas moins réussi :

« Prêcher la chasteté est une incitation publique à la contre-nature. Mépriser la vie sexuelle, la souiller par la notion d’ "impureté", tel est le vrai péché contre l’esprit saint de la vie. »

(On ne voit pas très bien comment la vie sexuelle irait dans le sens de l’« esprit saint de la vie », mais cela n’a aucune importance.)

Bref

« il faut mettre le prêtre en quarantaine, l’affamer, le bannir dans les pires déserts ».

(N’est-ce pas trop penser à lui ? On peut le craindre.)

Qu’est-ce que j’en pense ? J’essaie d’expliquer calmement à ces braves illuminés, de style plutôt bavarois, que leur projet aurait eu probablement toute ma sympathie vers la fin étouffante du 19e siècle, et peut-être encore, allez dada, en 1916 au cabaret Voltaire à Zurich. Quant à Nietzsche, son cas me semble plus complexe qu’ils n’ont l’air de le croire. Ensuite, franchement, ça devient délicat. Il s’est passé bien des choses, et la profanation systématique n’est pas mon fort. Je suis désolé, bien qu’athée (n’est-ce pas ?), de ne pas pouvoir les aider dans cette superbe et courageuse entreprise, dont je ne doute pas qu’elle soit déjà connue au commissariat central de Turin. Non, non, qu’ils se rassurent, je ne serai pas leur Judas. Mais il y a peut-être plus urgent et plus significatif à faire.
— Quoi donc ? me demande le petit brun énervé.
— Écrire un livre, par exemple. Un livre tellement étonnant qu’il ne soit plus un livre.
— Un livre ? Mais tous les livres sont périmés ! Seule l’action compte !
— Vous êtes sûr ?

Les autres se taisent de façon très hostile. C’est évident, je suis un intellectuel dégonflé maqué avec une salope de luxe, un faux athée, un luciférien ou un sataniste raté, un très mauvais philosophe, peut-être même un adepte de la contre-nature et du vice (je ne leur présenterais sûrement pas Nelly). Je ne peux que laisser se perpétuer l’imposture du dieu mort, qu’il faudrait pourtant, si je les comprends bien, faire revivre pour l’assassiner de plus belle.

Ils sont rejoints, maintenant, par une petite femme en noir, genre poétesse surréaliste livide. Elle doit sortir de son cercueil tous les huit jours vers midi. Elle me demande aussitôt ce que je pense de Sade. Le plus grand bien, évidemment. Elle blêmit au-delà du livide. Mais un des types lui parle à l’oreille.
— Donc vous ne voulez rien faire ? dit-elle dans un sifflement.
— Eh non, ça m’ennuie.
— Comment ça, ça vous ennuie ?
— Eh, merde.
Ils se lèvent tous d’un bond. Le petit brun énervé crache sur la moquette du bar, la poétesse folle court vers la porte-tambour. Le barman ne remarquera pas le crachat, l’occulte s’occulte.

Je finis mon café, Ludi me rejoint dans le hall.
— Ça s’est bien passé avec tes poètes ?
— Mais oui, très sympathiques.
— Ils voulaient quoi ?
— Me lire leurs poèmes.
— C’était bon ?
— Eh non. N’importe quoi.
— Comment trouves-tu ce nouveau tailleur ?
— Ravissant.

L’étape suivante est au Danieli, à Venise. C’est un beau janvier glacé et bleu sec.

Guerre contre le christianisme, mais aussi guerre à son envers complice de pseudo-trangression, guerre à l’ennui qu’elle suscite, guerre à l’«  orthonoïa ("noïa" en italien voulant dire ennui) » [21]. Humour. Détachement. Prendre Nietzsche au sérieux suppose qu’on sache rire de l’esprit de sérieux qui n’est qu’une autre forme de l’esprit de vengeance [22].

*


30 septembre

Le 30 septembre 1888, Nietzsche, à Turin, promulgue sa Loi contre le christianisme et fonde un nouveau calendrier.

Sollers conclut Une vie divine le 30 septembre 2005 qu’il date ainsi : « Paris, le 30 septembre 118 ».

La préface du premier tome du Jésus de Nazareth de Benoît XVI est datée et signée :

« Rome, en la fête de saint Jérôme,
30 septembre 2006
Joseph Ratzinger - Benoît XVI »

Turin, Paris, Rome, un 30 septembre...
Coïncidence ? Contradiction ? Téléscopage ? Guerre secrète ?

L’étape suivante est à Venise, par tous les temps.

*


Chroniques vénitiennes

Marcelin Pleynet et Florence D. Lambert à Venise.
Terrasse de la Piscina, fondamenta Zattere.
Au fond : Chiesa del Redentore. [23] Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Et si, finalement, la résolution (Aufhebung !), le Salut (avec un S majuscule) se trouvaient à Venise ?

Peu nombreux sont ceux qui adoptent le nouveau calendrier. A l’exception notable de Marcelin Pleynet qui achève sa Chronique vénitienne [24] en la datant ainsi : « Venise, octobre 121 (2008) ».

Pleynet :

« Sollers a su entendre Nietzsche. Une vie divine établit dans un nouveau calendrier l’ère du Salut... (Nous y sommes)... Point de départ dont le centre est partout et la circonférence nulle part.
C’est le 30 septembre 1888 que M.N. signe l’Antéchrist, promulgue sa Loi contre le christianisme.
Il l’appelle une « guerre à outrance contre le vice ».
Ce 30 septembre est la date du « faux calendrier ».
Voici le « jour du Salut, premier jour de l’an I ».
Nietzsche insiste : « Ce à quoi on n’a pas accès par une expérience vécue, on n’a pas d’oreilles pour l’entendre [25]. »
Comment aurai-je eu si tôt, et si spontanément, cette conviction ? La nécessité de penser, de lire et de vivre par coeur...? Quelque autre accident plus ancien...? Ou bien encore, plus avant, lorsque tout n’est qu’intelligence accidentelle...? [26] »
*
« Où en sommes-nous avec le temps ?
Où en sommes-nous avec le français ? »
*
« Transsubstantiation : Changement de toute la substance du pain et du vin en toute la substance du corps et du sang du Christ. Changement complet d’une substance en une autre.
... C’est un peu comme le miracle de la transsubstantiation où le vin se change en sang :
Buvez, ceci est mon sang... Mangez, ceci est mon corps...
C’est aussi dans la chair et le sang... dans le temps que ça se passe... Miracle météorologique...
Venise le lieu et la formule (je souligne).
La mer s’assombrit parfois avec des éclats lumineux. » [27]
*
« Venise est la ville la moins protestante que je connaisse. Il y a un "catholikos"... une universalité de l’intelligence sensible vénitienne...
Venise : universelle.
Le plus complexe et le plus déclarativement manifeste d’un éternel embarquement (je souligne)... le « catholikos » — l’universel ici, s’épanouit, dans sa réalisation, dans sa complexité la plus lumineuse... » [28]

L’universel : en grec : le « catholikos »

*

Nietzsche, dès 1879, rêve d’aller à Venise. Il ira à plusieurs reprises, enchanté, embarqué. Dans son Dictionnaire amoureux de Venise [29], Sollers cite une lettre du 1er mars 1879 :

Mardi 25 mars à 7h45 du soir, j’arrive à Venise et vous m’embarquerez. N’est-ce pas ? [...] Je ne veux rien voir autrement que par hasard. Mais m’asseoir sur la place Saint-Marc et écouter la fanfare militaire au soleil. Tous les jours de fête j’entendrai la Messe à San Marco. Je veux flâner bien tranquillement dans les jardins publics.
Manger de bonnes figues. Et des huîtres. Le plus grand silence. J’apporterai quelques livres. Des bains chauds chez Berbere (j’ai l’adresse).

Sollers note :

De tous les désirs de détente exprimés ici, celui d’aller écouter la messe est quand même le plus curieux, venant de quelqu’un qui sera bientôt l’Antéchrist.

D’autant plus curieux que l’Antéchrist écrira plus tard : « Toute participation à un service divin est un outrage aux bonnes moeurs. » (Loi contre le christianisme, art. 2) «  Encore une singularité vénitienne. »

Venise, c’est le printemps, l’allégement, la joie, la résurrection, Pâques : « Le doux son des cloches sur la cité de la lagune se confond avec ma notion de Pâques. »
(Cela en mai 1888, à Turin.)
Nietzsche célébrant Pâques : mais oui justement.

Justement, c’est-à-dire musicalement (il faut, vers le soir, avoir entendu sonner, en même temps, toutes les cloches de Venise pour comprendre).

Nietzsche encore, dans Ecce Homo :

« Quand je cherche un synonyme à "musique", je ne trouve jamais que le nom de Venise. » [30]

Là, un petit conseil : allez écouter, à l’église de la Pietà (l’église où enseigna Vivaldi, le prêtre roux), les Virtuosi Italiani interpréter les Quatre Saisons, le Concerto pour flûte traversière de Galuppi ou encore la Suite n° 2 en si mineur de Bach (cf. M. Pleynet, Chronique vénitienne, p. 123).

*

Manuscrit de Nietzsche [31]. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

En août 1940, Heidegger prépare un cours sur La métaphysique de Nietzsche. Il écrit dans l’introduction :

C’est avec le livre Aurore de 1881 que s’éclaire le chemin de la métaphysique de Nietzsche. La même année, "à 6000 pieds au-dessus de la mer et bien plus haut par rapport à toutes les choses humaines !", lui vint l’intuition de "l’éternel retour de l’identique". Depuis, son cheminement reste presque une dizaine d’années dans l’instance clarté de cette expérience [32].

L’Ombra di Venezia : le titre initialement prévu pour Aurore ?

L’éternel retour : veni etiam — reviens encore.

*

À Venise, il y a non seulement la « Chiesa del Redentore », l’Église du Rédempteur, il y a aussi la « Basilica di Santa Maria della Salute » (la basilique, oui)...

Nietzsche, encore trop marqué par son (hostilité au) milieu protestant allemand, n’a pas de mot assez durs contre le Rédempteur — « on emploiera les mots de "Dieu", "Messie", "Rédempteur", "Saint" comme des injures » (Loi contre le christianisme, art. 6 [33]) — dont il ne voit pas que, ressuscité, il est la relève du Crucifié (négation de la négation) [34]. Il entend « le doux son des cloches » qu’il « confond avec [sa] notion de Pâques ». Mais, s’il propose d’être « plus dur envers les protestants qu’envers les catholiques » (Loi, art. 2), a-t-il été vraiment sensible à la splendeur catholique des églises de Venise, à leur architecture, au silence qu’elles abritent et aux corps glorieux dont elles regorgent ? Et, pourtant, la Salute, le Salut, la santé, « la grande santé » [35]...

Dans Le secret (1992), Sollers ou son double, le narrateur Jean Clément (initiales J. C.), un agent secret, était là :

Ce matin, par exemple, j’en suis sûr, la Salute grise et blanche brille sous le soleil. De l’autre côté de l’eau miroitante et large, le Redentore attend la célébration solennelle de ses quatre siècles d’existence gagnés sur la peste. Les mouettes crient par rafales, on entend la sirène des paquebots, les ronflements des canots, le battement liquide contre la pierre. Les volées de cloches s’inclinent toutes à la fois dans l’air. Qui sait si derrières ces stores blancs, là-bas, dans une ombre à demi protectrice, penché sur du papier, à l’ancienne, quelqu’un n’est pas en train d’écrire ce qui mérite de l’être ? (je souligne) [36]

Le Redentore («  à voir à partir de l’eau comme si les bateaux, à l’avenir, passaient devant le temple du temps retrouvé ») et la Salute («  un octogone, idée de génie » qui rappelle la couronne de la Vierge) ont été décidés par le Sénat de Venise suite à des épidémies de peste (respectivement en 1576 et en 1630) [37].

Il faut savoir être intempestif pour vaincre la peste [38]. CQFD.


Venise, Le Redentore et La Salute

Venise, Chiesa del Redentore. Photo A.G., 23 juin 2011. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


«  Les anges du Redentore montrent bien leurs ailes, presque noires, enlevées dans le bleu-blanc éclatant. Il est toujours là, le Redentore, debout sur sa coupole, le bras droit un peu levé, bonjour, le gauche tenant son fanion. C’est le champion de l’humour, le tireur d’élite, imbattable, amour et humour, compassion, ironie.  »

Venise, La Salute. Photo A.G., 23 et 30 juin 2011. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

«  Les roues de la Salute autour de la coupole [39], et l’ensemble des deux corniches à statues sont aussi des idées de génie. Deux coupoles, deux campaniles, mais l’église est ronde, elle tourne sur elle-même à l’intérieur, alors qu’à l’extérieur elle donne l’impression d’atterrir puissamment, comme le char céleste d’une divinité.
La Salute a ses oeuvres d’art (Titien, Tintoret), mais, bizarrement, n’en a pas besoin. Elle se suffit à elle-même (grand lustre comme un pendule d’observatoire).
C’est le seul monument vénitien qu’on peut admirer pour lui-même et son vide. Congé à la peste, mais d’une certaine façon, congé aussi au psychisme. J’ai cru remarquer que la Salute gêne les névrosés et pétrifie les hystériques. C’est un test. [...]
Je me surprend souvent à Venise, au détour d’un coup de soleil dans les mâts, en fin d’après-midi, à penser "les dieux sont là". Et en effet, ils sont là.
 » [40]

*

Terrasse du Linea D’ombra, 1er juillet 2011.
Photo M.D.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
A Reims,
le 30 septembre 124
du nouveau calendrier
(soleil, ciel bleu, grand calme) [41].
*
Le 30 septembre de l’année suivante...

Bonne année à tous et à personne ! Vous vous croyez encore en 2012. Erreur. L’année 2013 vient de commencer avec son cortège de rigueur et de dévastation générale. Nous sommes entrés dans une nouvelle ère qui peut être celle de la perdition ou celle du salut. « L’Ère du Salut », c’est celle que proclame Frédéric Nietzsche dans sa grande illumination de Turin, le 30 septembre 1888.

Nous voici donc aujourd’hui en l’an 125, et le calendrier normal que vous employez, que vous soyez chrétien ou non, a été établi par le pape Grégoire XIII en 1582. Vous l’appliquez mécaniquement chaque jour et dans toutes vos transactions financières, c’est sous son contrôle que vous allez payer vos impôts aggravés. Ce calendrier n’a plus rien de sacré, il est seulement économico-politique, c’est-à-dire un régime de mort.

Au contraire, voici l’anniversaire du 125ème jour de l’« ère du Salut », comme l’a déclaré le penseur le plus libre qui ait jamais existé, Frédéric Zarathoustra Nietzsche.

Bonne année 125 ! Vivez votre vie singulière malgré le nihilisme obscène et permanent de la Société du Spectacle ! À bas les marchés financiers !

Philippe Sollers

Turin, dimanche 30 septembre, midi.


[2Cf. les notes précieuses de l’édition folio de L’Antéchrist sur l’histoire étrange de la feuille manuscrite, p. 264-269, notamment p. 267.

[3Intouchable en Inde.

[4Nietzsche, Dernières lettres, hiver 1187-hiver 1889, Éditions Manucius, 2011, p. 190. CF. ma note du 14 avril 2011.

[5Brouillon de lettre à Georg Brandes, op. cité.

[6A Catulle Mendès, à Paul Deussen, à Franz Overbeck, à Erwin Rodhe, etc.

[7A Strindberg ; à Meta von Salis, à Georg Brandes, à Heinrich, à Malwida von Meysenbug, etc. Cf. Dernières lettres, op.cité.

[8Le pape Léon XIII.

[9L’Antéchrist sera publié en 1895 dans les Oeuvres complètes. Ecce Homo ne sera publié qu’en 1906.

[10Nietzsche, Dernières lettres, op.cité. Sur la traduction de Der Antichrist par l’Antichrist, je renvoie à ma note dans Dionysos et le Ressuscité.

[11Nietzsche utilise toujours le mot français. Cf. Paul Bourget, Essais de psychologie contemporaine (1883) dont le dernier chapitre de la partie consacrée à Baudelaire s’intitule « Théorie de la décadence ».

[12« Dans les choses de la musique et des musiciens ». Lettre à Malwida von Meysenbug du 4 octobre 1888.

[13Je renvoie ici à l’indispensable étude d’O.-P. Thébault, Rimbaud à la lumière de Dionysos.

[14Idem.

[15Cf. Charles-Gilbert Romme. Le calendrier fut présenté à la Convention par Fabre-d’Églantine (voir ici.

[16Idem.

[17Sur la Révolution, la République et la Terreur, je renvoie à M. Pleynet, Poésie et « Révolution ».

[19Pourquoi je suis un destin, folio, p. 187.

[20«  Connaissez-vous Joseph de Maistre (1753-1821) ? Non, bien sûr, puisqu’il n’y a pas aujourd’hui d’auteur plus maudit. Oh, sans doute, vous en avez vaguement entendu parler comme du monstre le plus réactionnaire que la terre ait porté, comme un fanatique du trône et de l’autel, comme un ultra au style fulgurant, sans doute, mais tellement à contre-courant de ce qui vous paraît naturel, démocratique, sacré, et même tout simplement humain, qu’il est urgent d’effacer son nom de l’histoire normale. Maistre ? Le diable lui-même. Baudelaire, un de ses rares admirateurs inconditionnels, a peut-être pensé à lui en écrivant que personne n’était plus catholique que le diable. »

«  Sur le plan de la raison raisonnante, Maistre a eu tort. Il n’a rien vu, bien au contraire, de la régénération qu’il annonçait. Il est mort en 1821 à Turin (date de naissance de Baudelaire), et il est enterré dans l’église des jésuites, à deux pas du saint suaire contesté et du lieu d’effondrement de Nietzsche. Ces trois points triangulaires me font rêver. »

Cf. Maudit Joseph de Maistre.

[21« Orthonoïa » : concept que Sollers utilise dans Les secrets de Philippe Sollers, entretien avec Bernard Toro (Lieux extrêmes n° 4, 1993) pour désigner la « doxa » stalinienne ou néostalinienne qui perdure — sans le savoir — au stade de ce que Debord appelait le « spectaculaire intégré ».

[22On comprend mieux ce passage d’Une vie divine si l’on se souvient de ce que Sollers dit, en 1998, dans L’athéisme existe-t-il ?

«  [..] si de l’athée (rires) il y a, il faudrait que se produise en lui un dépassement de l’esprit de vengeance. Lequel est, comme dit Nietzsche, un ressentiment de la volonté contre le temps et son « il était ». Nier Dieu serait probant, si on ne sentait pas que l’objet nié l’est par ressentiment ou vengeance. Il faudrait donc que ledit athée soit parvenu à une pleine et entière appropriation de toute la « théicité », si je puis dire. Sans quoi, à chaque instant, on pourra constater qu’il y a une fuite dans le système et qui ne tient qu’à une position de subjectivation. Faites entrer un athée et qu’il réponde calmement, en termes d’appropriation et de dépassement, par conséquent, de la métaphysique dans son ensemble, y compris de la théologie. À cette condition, on pourrait formuler enfin la question de l’athéisme, mais le mot lui-même ne conviendrait plus. Ce serait une de ces vieilleries de l’Histoire, une de ces fausses fenêtres par rapport à une autre fausse fenêtre, petite fenêtre par rapport à une grande fenêtre. C’est-à-dire la position de la réitération d’une négation, qui n’empêche pas, c’est le moins qu’on puisse dire, les différents théismes de prospérer.  » (Éloge de l’infini, folio, p. 977)

[23Photogramme du film Vita Nova.

[24L’infini/Gallimard, 2010.

[25Ecce Homo, Pourquoi j’écris de si bons livres § 1, folio, p. 131. A.G.

[26Chronique vénitienne, p. 38.

[27Idem, p. 105-106.

[28Idem, p. 164.

[29Plon, 2004.

[30Ecce homo, Pourquoi je suis si avisé, folio, p. 123.

[31Les premières ébauches d’Aurore sont commencées au printemps de l’année 1880 à Venise. M. Peter Gast note — de la mi-mars à fin juin — des pensées dictées par Nietzsche ou recueillies dans ses conversations. Ce cahier de notes fut intitulé « L’Ombra di Venezia » et servit de base au volume.
Cf. Édition numérique.

[32Cf. M. Heidegger, Achèvement de la métaphysique et poésie, Gallimard, 2005, p. 12.

[33La position de Nietzsche est en fait beaucoup plus complexe dans L’Antéchrist, notamment quant au « type psychologique du Rédempteur » et les Évangiles, la « Bonne nouvelle », la distinction entre Jésus — « un esprit libre » (§ 32) — et le Christ, « cette invention de saint Paul » (cf. § 20, 31, 33). J’y reviendrai.

[34Cf. Dionysos et le Ressuscité.


Note complémentaire du 21-10-11.
Je lis (je relève) dans la dernière publication de M. Pleynet, Nouvelle liberté de pensée, son journal de l’année 2001 (éd. Marciana) :

Paris, samedi 14 avril [2001]

« Car ils ne comprenaient pas encore que, selon l’Écriture, Jésus devait ressusciter des morts. Et les disciples s’en retournèrent chez eux. » Jean, 20, 9/10 (trad. Segond).

« Ils ne comprenaient pas encore l’écrit selon lequel il devait se relever d’entre les morts. Les adeptes s’en vont donc chez eux. » (trad. Chouraqui)... « Ils ne comprenaient pas encore l’écrit » est admirable !

Que faire avec sa mort, si l’on n’entend pas qu’il faut se relever d’entre les morts ? (p. 118. C’est moi qui souligne. A.G.)

[35Cf. Benoît XVI, Le Discours de Venise.

[36La suite de ce passage est dans mon article Le secret de Philippe Sollers.

[37Cf. Dictionnaire amoureux de Venise, Églises.

[38Pour Nietzsche, la musique wagnérienne était un autre nom de la peste. Cf. lettre à Malwida von Meysenbourg (« l’idéalisme », c’est-à-dire « l’insincérité faite instinct ») du 20 octobre 1988 : « Vous ignorez donc tout de la profonde exaspération avec laquelle, comme tous les musiciens honnêtes, je vois cette peste de la musique wagnérienne, cette corruption des musiciens qu’elle entraîne, se répandre de plus en plus ? »

[39Ces roues sont des volutes en spirale, les orechionni (« grandes oreilles » en italien). A.G.

[40Dictionnaire amoureux de Venise, op. cité.

[41Note du 9 octobre (suite au commentaire de "lariost").

C’est à Reims que, le 7 mai 1945, à 2h41, la capitulation de l’armée allemande est signée dans une salle de l’actuel lycée Roosevelt (j’y serai affecté, à ma demande, en 1993). Le 8 mai, à 15h, le général de Gaulle annonce à la radio la fin de la guerre. Le 8 mai, mon père apprend sa libération (c’est le jour de son anniversaire), après cinq années de captivité en Allemagne, dans la Forêt Noire. Je nais neuf mois plus tard, le 16 février 1946, à 10h30, à Valenciennes, patrie de Watteau. Mes parents me donne le prénom du frère de mon père, tué par la Wehrmacht, dans l’Est de la France, le 21 juin 1940 (veille de l’armistice), à l’âge de 25 ans. Je suis baptisé à la basilique Notre-Dame du saint Cordon (encore une victoire contre la peste).

Il me faudra du temps pour comprendre...

Été 1966 : j’ai vingt ans (je ne laisserai personne dire que ça n’est pas le plus bel âge de la vie), je parcours la France en auto-stop, sans but précis... J’ai dans mon sac au dos deux livres : Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche (édition Livre de poche, 1963) et les Oeuvres complètes de Rimbaud (Pléiade, 1963)... Qu’ai-je compris ?

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5 Messages

  • A.G. | 27 janvier 2014 - 12:37 1

    Vous voulez en savoir plus sur les différents calendriers ?
    Eh bien écoutez cette émission de France Culture.

    Des jours, des mois et des astres : quand nos calendriers révèlent notre vision du monde.
    Avec Jean Lefort, professeur de mathématique. Auteur de La saga des calendriers ou le frisson millénariste (Belin, 1998). Culturesmonde.


  • lariost | 8 octobre 2011 - 10:38 2

    "Où en sommes nous avec le temps ?"

    Combien pour se poser cette question à l’heure actuelle ?
    Qu’en est-il du destin du français ? Combien pour prétendre, comme Sollers, que seule l’histoire française compte au final et que tout a vocation à converger vers cette langue, vers ce delta ?
    Et tout cela au moment même où Clovis, Saint Louis, François 1er, louis XIV disparaissent des manuels d’histoire de nos chères têtes blondes, au profit d’obscures rois africains ...
    Alors sérieusement, combien ? Sollers nagerait-il à contre-courant ? ferait-il du hors piste ? Je me pose sérieusement la question et plus encore celle-ci : où en est philippe sollers avec son temps ?

    Allez, disons le ! Qui pour voir dans cette incompréhensible fanfaronade du bretteur Sollers, un véritable coup au but ?

    J’ai pensé à cette anecdote sur Clovis et sur les rois de france, car j’ai remarqué que vous écrivez de Reims, Reims, cette agréable ville champenoise qui, si je ne me trompe pas, fête cette année, les 800 ans de sa cathédrale. Reims, sa cathédrale, son saint. Ah ! c’est qu’il s’en est passé des choses là-bas ! N’en déplaise à nos chers manuels d’histoire ...


  • A.G. | 7 octobre 2011 - 00:42 3

    Benoît XVI à Santa Maria della Salute

    Le pape Benoît XVI était à Venise le 8 mai 2011. A cette occasion, il prononçait, dans la Basilique Santa Maria della Salute, un Discours en direction des représentants du monde de la culture, de l’art et de l’économie de Venise et son territoire. Sa réflexion s’appuyait sur trois mots : « le premier mot est eau ; la deuxième est santé, la troisième est sérénissime ».

    Concernant le mot « santé », il disait :

    Nous nous trouvons dans le « Polo della Salute », le Pôle de la santé : une réalité nouvelle qui a toutefois des racines anciennes. Ici, à la Punta della Dogana, s’élève l’une des églises les plus célèbres de Venise, ?uvre de Longhena, construite suite à un v ?u à la Vierge pour la libération de la peste de 1630 : Santa Maria della Salute, Sainte-Marie de la Santé. A côté d’elle, le célèbre architecte construisit le Couvent des Somaschi, devenu par la suite le séminaire patriarcal. « Unde origo, inde salus », dit la devise inscrite au centre de la coupole majeure de la Basilique, expression qui indique combien est étroitement liée à la Mère de Dieu l’origine de la ville de Venise, fondée, selon la tradition, le 25 mars 421, jour de l’Annonciation. Et c’est précisément par l’intercession de Marie que vint la santé, que Venise fut sauvée de la peste. Mais en réfléchissant sur cette devise, nous pouvons en saisir aussi une signification encore plus profonde et plus ample. De la Vierge de Nazareth eut son origine Celui qui nous donne la « santé ». La « santé » est une réalité comprenant beaucoup d’aspects, intégrale : cela va du fait « d’aller bien » qui nous permet de vivre sereinement une journée d’étude et de travail, ou de vacances, jusqu’à la salus animae, dont dépend notre destin éternel. Dieu est attentif à tout cela, sans rien exclure. Il est attentif à notre santé au sens plein. Jésus le démontre dans l’Evangile : Il a guéri des malades en tout genre, mais il a aussi libéré les possédés, il a racheté les péchés, il a ressuscité les morts. Jésus a révélé que Dieu aime la vie et veut la libérer de toute négation, jusqu’à la négation radicale qu’est le mal spirituel, le péché, racine venimeuse qui pollue toute chose. C’est pourquoi Jésus lui même peut s’appeler « Santé » de l’homme : Salus nostra Dominus Jesus. Jésus sauve l’homme en le plaçant à nouveau dans la relation salutaire avec le Père dans la grâce de l’Esprit Saint ; il le plonge dans ce courant pur et vivifiant qui libère l’homme de ses « paralysies » physiques, psychiques et spirituelles ; il le guérit de la dureté du c ?ur, de la fermeture égocentrique et lui fait goûter la possibilité de se trouver vraiment lui-même en se perdant par amour de Dieu et du prochain. Unde origo, inde salus. Cette devise évoque de multiples références : je me limite à n’en rappeler qu’une, la célèbre expression de saint Irénée : « Gloria Dei vivens homo, vita autem hominis visio Dei [est] » (Adv. haer. iv, 20, 7). Que l’on pourrait paraphraser ainsi : la gloire de Dieu est la pleine santé de l’homme, et celle-ci consiste à être en relation profonde avec Dieu. Nous pouvons aussi le dire avec les mots du nouveau bienheureux Jean-Paul II : l’homme est le chemin de l’Eglise, et le Rédempteur de l’homme est le Christ.

    L’intégralité du Discours de Benoît XVI.

    La vidéo (VO)

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    (durée : 13’11")

    La vidéo complète du voyage du pape à Venise.


  • V.K. | 1er octobre 2011 - 10:45 4

    Pas seulement la BBC ne se réfère plus à « Av. J-C »...!
    _ Sous l’influence de l’anglais, la littérature spécialisée francophone sur ces périodes a adopté les expressions « avant notre ère » et « de notre ère » dans les publications récentes. L’ai noté plusieurs fois. Et Internet en est le reflet. Lancer Google avec « avant notre ère » pour s’en convaincre. Signe de leur déclin, les civilisations judéo-chrétiennes sont en train de gommer leur histoire, l’étape avant l’oubli...
    _ (...Les Gaulois avaient adopté la langue de leurs vainqueurs, et l’on ne parle plus guère le gaulois aujourd’hui. Mais c’est vrai qu’ils n’avaient pas beaucoup écrit, ni sur papyrus, ni en dur... )


  • lariost | 1er octobre 2011 - 00:19 5

    Cela me fait penser que La BBC a tout récemment décidé de remplacer les appelations Avant JC et Après JC, par before common era (avant l’ère commune) et common era.

    En effet, cela se comprend, il faut être correct et en aucun cas offenser les non-chrétiens, dieu sait d’ailleurs ce qu’ils pourraient leur passer par la tête si ces derniers venaient un jour à se rendre compte de toute cette signification ...
    Vous allez me dire, mais comment faisaient-ils avant ?
    Et bien, la chose est simple et extrêmement bien faite, les mots s’arrêtaient sur leurs oreilles sans que cela ne les dérange le moins du monde.