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Claudel porc et père

art press, n° 70, mai 1983

D 8 janvier 2009     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Nous sommes en 1983 [1]. Femmes, roman, a été publié en janvier, Mozart avec Sade, série d’émissions radiophoniques, passe à une heure tardive sur France Musique par un beau mois de mai...
La revue art press vient de fêter ses dix ans d’existence. Dans le numéro 70 de ce mois de mai : un important dossier consacré à... Paul Claudel. Que dit l’édito [2] ?

« Aucun livre de Paul Claudel ne paraît ces temps-ci. Ses ouvrages d’exégèse biblique sont pour la plupart épuisés et La Pléiade semble étrangement les bouder. On ne joue pas de pièce de Claudel sur une scène parisienne. Aucun travail universitaire, aucune thèse, aucun essai d’importance sur Claudel ne voit le jour en ce moment. Pas une revue, pas un hebdomadaire ne lui consacre la moindre ligne. Disons-le tout net : il n’y a pas une actualité Paul Claudel. Il y a eu une actualité Aragon (jusqu’à la nausée) ; il y a (jusqu’au tournis) une actualité Sartre ; il y a, en permanence, une actualité des grandes têtes molles de notre temps ; il n’y a pas — et à vrai dire il n’y a jamais eu — d’actualité Paul Claudel. C’est évidemment la raison pour laquelle nous proposons ce dossier.
Claudel : un des écrivains les plus insultés, les plus flétris, les plus calomniés de sa génération. Ce "tapir" comme l’appelait Breton... Que l’on s’amuse simplement, aujourd’hui, à mettre en regard soit un poème de ce même Breton, soit une de ses pages sur " la Peinture surréaliste ", et ce " Saint Philippe " que nous publions ici, ou une phrase, rien qu’une phrase de L’oeil écoute...
Comme la plupart de nos dossiers, celui-ci se veut court, incisif, polémique. Une invite pressant à lire ou à relire... [...] » [3]

Au sommaire : p. 4 Paul Claudel, une lettre inédite présentée par Jacques Madaule
p. 5 Claudel porc et père par Philippe Sollers
p. 8 Claudel subversif interview d’Alain Cuny
p. 10 Claudel catholique entretien avec René Girard
p. 13 Claudel ou le chef-d’oeuvre inconnu par Philippe Muray [4]
p. 16 toujours sanglant mais toujours magnifique par Jacques Henric

*

Y-a-t-il aujourd’hui une actualité Paul Claudel ?

Nous reproduisons ici l’entretien de Philippe Sollers avec Jacques Henric (mars 1983).


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Claudel et le buste de sa soeur Camille sculpté par Rodin.

Claudel est d’abord pour moi quelqu’un qui a écrit ce qui suit : « Le Paradis est autour de nous à cette heure même avec toutes ses forêts attentives comme un grand orchestre invisiblement qui adore et qui supplie, Toute cette invention de l’Univers avec ses notes vertigineusement dans l’abîme une par une où le prodige de nos dimensions est écrit. »

LE PORC

Je peindrai ici l’image du Porc.
C’est une bête solide et tout d’une pièce ; sans jointure et sans cou, ça fonce en avant comme un soc. Cahotant sur ses quatre jambons trapus, c’est une trompe en marche qui quête, et toute odeur qu’il sent, y appliquant son corps de pompe, il l’ingurgite. Que s’il a trouvé le trou qu’il faut, il s’y vautre avec énormité. Ce n’est point le frétillement du canard qui entre à l’eau, ce n’est point l’allégresse sociable du chien ; c’est une jouissance profonde, solitaire, consciente, intégrale. Il renifle, il sirote, il déguste, et l’on ne sait s’il boit ou s’il mange ; tout rond, avec un petit tressaillement, il s’avance et s’enfonce au gras sein de la boue fraîche ; il grogne, il jouit jusque dans le recès de sa triperie, il cligne de l’ ?il. Amateur profond, bien que l’appareil toujours en action de son odorat ne laisse rien perdre, ses goûts ne vont point aux parfums passagers des fleurs ou de fruits frivoles ; en tout il cherche la nourriture : il l’aime riche, puissante, mûrie, et son instinct l’attache à ces deux choses, fondamental : la terre, l’ordure.
Gourmand, paillard ! si je vous présente ce modèle, avouez-le : quelque chose manque à votre satisfaction. Ni le corps ne se suffit à lui-même, ni la doctrine qu’il nous enseigne n’est vaine. « N’applique point à la vérité l’ ?il seul, mais tout cela sans réserve qui est toi-même. » Le bonheur est notre devoir et notre patrimoine. Une certaine possession, parfaite est donnée.
- Mais telle que celle qui fournit à Énée des présages, la rencontre d’une truie me paraît toujours augurale, un emblème politique. Son flanc est plus obscur que les collines qu’on voit au travers de la pluie, et quand elle se couche, donnant à boire au bataillon de marcassins qui lui marche entre les jambes, elle me paraît l’image même de ces monts que traient les grappes de villages attachés à leurs torrents, non moins massive et non moins difforme.
Je n’omets pas que le sang de cochon sert à fixer l’or.

Paul Claudel, Connaissance de l’Est (1900).

La première chose qui me frappe, c’est que sans Claudel nous n’aurions pas en français le traitement de l’énergie liturgique. L’insurrection de Claudel, ce qu’il appelle, lui, sa conversion, c’est tout simplement l’irruption du rythme au milieu de la littéralisation, de l’aplatissement philosophique et positiviste. Ce qu’il appelle sa conversion n’est rien d’autre que sa révolte physique, physiologique, par rapport à l’oppression scientiste et sirupeuse de la prose de son temps... On s’est moqué de l’aspect bougonnant et porcin de Claudel en oubliant que dans son apologie du porc (Connaissance de l’Est), il a voulu recharger la notion même de sacrifice. Il s’est dévoué, comme un porc qu’il était, à la grandeur du rythme. Quand Claudel, par exemple, s’exclame : « Salut grande nuit de la Foi, infaillible cité astronomique, c’est la nuit et non le brouillard qui est la patrie d’un catholique... », on pourrait trouver que ça a un petit côté tambour et trompette comme couplet. Mais c’est qu’il reprend la rhétorique militaire pour faire l’apologie d’un souffle nerveux et nocturne qui jusqu’à lui n’avait pas droit d’expression. Il se bat. C’est normal. Il n’y a qu’à regarder ce qui s’est passé depuis Claudel. Au moment où il écrit, vous voyez très bien la situation : mort du rythme/ Mallarmé vient de disparaître dans la Voie lactée... Au moment où nous parlons [mars 1983], c’est assez différent et tout se passe comme si en un siècle le point de vue de Claudel sur le martèlement des organes était devenu le symptôme numéro 1. Au point que chacun serait obligé de faire sa maladie ganglionnaire, péniblement sexiforme, quant à Claudel. Il est amusant de pense qu’il est au coeur même de ces préoccupations et qu’il en soit s peu question. Tout le monde y pense, tout le monde s’y réfère, tout le monde se situe par rapport à lui, tout le monde lutte contre lui, et personne n’en parle. Le protestantisme a gagné, mais dans quel état ! Puritanisme et inhibition d’un côté ; chiottes de l’autre.
Déjà, et très loin de nous, l’histoire de la N.R.F... Le fait de savoir si Claudel avait raison ou tort de se formaliser que Gide aille au corydonisme... Cette affaire est tranchée dans le bon sens, c’est-à-dire dans l’invasion corydonienne multilatérale et, grâce au ciel !, l’interdiction de Claudel n’a pas été écoutée. Claudel, comme père, n’a pas arrêté de se faire marcher sur les pieds, et tout le monde a passé outre à ses interdits, c’est son rôle. Le seul ennui, c’est qu’à s’imaginer qu’on a raison contre le père, on ne va pas forcément à autre chose qu’à la dissolution en magma. Claudel a tort, soit, mais il tient debout dans sa connerie principale. Et le corydonisme, à force de saturer l’atmosphère nous embête encore plus que la connerie de Claudel.


la semence de paul claudel

Il a eu, en véritable subversif qu’il est, Claudel, une audace qui doit attirer notre attention, c’est l’inscription sur sa tombe : « ici reposent les restes et la semence de Paul Claudel ». Il a fait graver sa semence sur sa pierre tombale. Voilà donc un type qui à force de prières, de concentration, de ruminations, toujours sous forme rythmique et liturgique, a eu le culot — je crois que c’est la seule fois qu’on l’a fait dans l’histoire de l’humanité — d’avertir qu’il se faisait enterrer avec sa semence. Il a distingué sa semence de son corps. On peut difficilement être plus précis. Poker !


entre corydon et osiris

SAINT PHILIPPE

Le paresseux dit qu’il y a un lion sur le chemin ;
Le timide se lamente et se cache la rête entre les mains ;
Le sage, qui examine et critique tout, ne fait rien ;
Le rêveur, quand sa bulle crève, s’attriste ;
Mais l’homme qui n’espère rien est un terrible optimiste.
La couleur au juste qu’a le ciel et le sens des nuages et des lames,
Que celui-là s’en occupe qui s’occupe de sauver son âme.
L’opinion contraire de tous en impose aux coeurs sensibles :
Mais Philippe se réjouit parmi les les choses impossibles.
Où le terrain ne prête pas, c’est là qu’il faut donner.
là où l’esprit est à bout, le coeur a déjà outre-passé.
Il est le fourrier sans un sou envoyé par Dieu pour ce repas
De tout un peuple à qui deux cents deniers ne suffiraient pas.
Que tous les hommes disputent et crient, et qu’ils fassent de leur mieux :
Ce n’est pas lui qui est fait pour avoir le dessous, mais eux.
Il est apôtre de Dieu en Pierre qui ne peut se tromper ;
Rien ne lui manque, il est complet, il est absolument fermé.
Il méprise le monde et ces choses qui sont vraies à moitié :
Dieu parle, c’est assez, il n’y a pas de difficulté.
Le message de Dieu qu’il porte, il n’y a qu’à l’accepter tout entier ;
Que ce cela soit agréable ou non, qu’il en coûte le sang ou pis,
Jusqu’à la dernière syllabe et jusqu’au point sur le i.
Nous sommes faibles, il est vrai, et de peu d’intelligence.
Nous sommes peu nombreux et l’erreur autour de nous est immense.
Le ciel est parfaitement noir, l’espoir est parfaitement fini :
« Montrez-nous le Père, dit Philippe, et cela suffit. »

Paul Claudel [1911] [5].

Je disais que tout le monde pense à Claudel et que ça excite le diabolus ambiant, tant et si bien qu’il y a deux ans des crapules sont allées ouvrir son tombeau pour tripoter son cercueil. Le poète qui a droit à cet hommage de la part de l’excitation organique, eh bien ! il n’y en a pas beaucoup... Donc nous sommes loin de la grande affaire du siècle qui aura été de savoir s’il faillait revenir au corydon, loin aussi de l’affaire surréaliste qui finalement a été de deviner s’il fallait valser avec Osiris. Entre Corydon et Osiris, il y a des rapports poétiques, et souvent le culte d’Osiris, qui, comme dit Breton avec une voix sépulcrale, est un dieu noir, a des dépendances plus ou moins visibles, par exemple le socialisme. Le socialisme est fondamentalement, ça se voit, pour un oeil averti au-dessus de la tête de Marchais, un culte osirien. Il faut pousser l’histoire des religions plus loin... Nous avons encore ici un passant qui vient de mourir et qui sur sa tombe porte une autre inscription que celle de Claudel et c’est Aragon qui, du culte osirien, est revenu au culte Corydon. Bref, entre Osiris et Corydon, c’est le va-et-vient. Aragon, lui, s’est fait enterrer avec son double spectral, Elsa Triolet, et il y a leurs deux noms sur la dalle : ils mélangent leurs ossements et leurs débris en même temps que leurs oeuvres se croisent. J’aime beaucoup mieux ce vieux porc de Claudel disant au moment de mourir : « Laissez-moi seul, je n’ai pas peur » et se faisant enterrer avec son inscription insolente : « Ici les restes et la semence de Paul Claudel ». Il est tout dans sa résurrection, ce n’est pas lui qui se serait embarassé d’un guéridon corydonien revu à l’androgynat vénusien osiriaque.


les pseudo-claudel

Nous sommes loin aussi de ce que j’appellerai les pseudo-Claudel qu’on a propulsé à grands frais et dont on a monté de toutes pièces la capacité poétique. On en a deux exemples, l’un dans le genre ultra-lyrique, c’est le sinistre Saint-John Perse en péplum pour lequel Claudel s’est montré d’ailleurs trop généreux. L’autre, dans le genre mineur, mais latinistiquement digne, appliqué à poursuivre la splendide tablature de Connaissance de l’Est, c’est Ponge. qui est même allé jusqu’à dire que Claudel était païen. Tout est permis ! Vous ajoutez une grimace indienne de Michaux, une pincée pré-socratique provençale de Char, et vous avez le cocktail. On parlera souvent de tous ces Claudel d’occasion qui se distribuent dans les salles de classe ou dans les caravanes publicitaires de prix Nobel. Je conseille à tous les gens de goût d’acheter plutôt des originaux. Et donc bien qu’on le leur cache, de se reporter au texte original.

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Sur les toits de Fou-Tchéou.
Janvier 1905.

Nous sommes loin, également, désormais, de celui qui a quand même fait le plus gros effort à l’égard de Claudel, un génie alors celui-là, et je vais expliquer pourquoi, c’est-à-dire Antonin Artaud. Bref, la cure de Claudel, c’est le cas de le dire, en un siècle, nous a donné tous les symptômes qui devaient fatalement arriver. Par rapport au corydon-osiriaque ou à l’Osiris-corydien qui traîne encore ici et là partout, j’admire, moi, qu’à Pékin, en 1906, ou à Tien-Tsin, en 1907, dans un texte qui s’appelle le Magnificat, Claudel, qui lâche comme ça des choses énormes, écrive — il s’adresse à Dieu, c’est son régime, il pense que ça amplifie sa diction — « Vous n’avez pas permis qu’Israël serve sous le joug des efféminés. » C’est écrit en 1907, à Tien-Tsin. Il faut le faire ! Drôle de chinois ! En tout cas si vous arrivez à me trouver beaucoup d’écrivains français qui écrivent comme ça, en s’identifiant, le mot « Israël »... ce n’est pas courant. Ce n’est pas souvent qu’on voit ce mot-là écrit dans la littérature française.
Le Dieu d’Israël, compliqué et sottisé par la Révélation catholique, atteignant son libre jeu en lui-même, qui nous vaut la civilisation elle-même, ce Dieu, Claudel était parfaitement en mesure de le juger supérieur aux autres dans l’exacte proportion où il les connaît parfaitement. Ce n’est pas un ignorant du bazar divin qui parle. Les dieux grecs, Bouddha, l’Osiris égyptien... il les connaît tout simplement parce que, parmi les écrivains français, il a cette supériorité de savoir très bien le grec et le latin. Il est bon en grec et en latin. On reproche toujours l’appropriation de Rimbaud par Claudel, mais on oublie que c’est pour des raisons fondamentalement rhétoriques. Rimbaud était bon très bon en latin et Claudel est encore meilleur en grec. Sophocle, Eschyle... tout ça il connaît. Et en plus les poètes chinois. Ecrire le mot « Israël » à Tien-Tsin en 1907, c’est un événement pour le XXème siècle, non ? La suite se passe de commentaires...

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Tokyo, Japon.


le claudélien radical, c’est Artaud

Le claudélien sérieux, radical, c’est Artaud. N’oublions pas qu’Artaud est monté courageusement sur une scène de théâtre pour jouer du Claudel, Partage de midi [6], la Chine...
Quel scandale ! pour ses amis du corydonisme osirien. N’oublions pas que dans la rythmique d’Artaud il faudrait être sourd pour ne pas entendre l’intimation paternelle. C’est bel et bien papa sous forme de Claudel qu’Artaud se met en demeure de tuer. Et comme il a du génie, il n’est pas comme les autres fils qui font du pseudo-local ou bien qui vont courir l’Osiris en jupons corydons. Comme c’est un fils sérieux, il va droit à l’essentiel — ce n’est pas Artaud qui vous proposerait un culte de remplacement, un ésotérisme quelconque, voire des alanguissements sensuels au nom de l’épanouissement humain, non ! il sait que ça ne fera pas le poids par rapport à ce papa-là. En revanche, il veut en finir avec le jugement de Dieu lui-même, et heureusement qu’il y a eu Artaud, héroïque, sans quoi nous ne pourrions même plus parler de Claudel. Dans la semence de Claudel il y avait Artaud, c’est bien ça qui gêne Artaud ; dans la passion d’Artaud il y a le contrepoids Claudel, et croyez-moi ça va durer. L’un ne va pas sans l’autre. Tout cela est plein d’enseignements.
Regardez où en vient Artaud dans sa fameuse lettre au père Laval, datée de février 1948. Il venait de faire cet acte radiophonique digne du plus grand Claudel, à l’envers, mais enfin ne chipotons pas, la matière et l’anti-matière désormais n’ont pas à se contredire..., et il voit un curé qui l’approuve, comme ça, comme si ça n’était pas un acte liturgique de la plus grande importance. Il approuve paternalistement. Ah ! à tout paternalisme, le génie oppose immédiatement la figure du père. Et c’est donc avec une particulière violence et une noblesse absolue, comme d’habitude, qu’Artaud écrit au père Laval qu’il n’a rien compris de l’enjeu, et l’enjeu c’est que le révérend père Laval ne se rend pas compte de ce qu’il fait en disant la messe. C’est Artaud donnant une leçon de liturgie catholique à un curé qui se croit moderne en approuvant Artaud. C’est Artaud rechargeant les deux rites, capitaux dit-il, majeurs, de ligatures, de la Consécration et de l’Élévation de la messe. Depuis La Messe là-bas de Claudel, dont je conseille aussi la relecture, on n’avait pas lu une si fulgurante apologie.
Qu’Artaud dise que pour lui le rituel de la messe, catholique, il insiste, (personne n’est plus catholique que le diable, a dit Baudelaire, déjà ; ne plaisantons pas, nous sommes sur des questions sérieuses, adieu Corydon, adieu Osiris, adieu les Celtes, adieu le John Perse, adieu tout le monde... nous sommes sur le lieu même de la discussion poétique profonde), qu’il dise que le rituel de la messe, tout ce qui implique la machinerie transubtantiatoire, soit pour lui un envoûtement, eh bien ! il a raison. Il faudrait être absolument en dehors du coup, comme 90% des curés, pour ne pas comprendre l’action sacramentelle sur les démons. « Tu sais qu’il n’y a qu’un seul Dieu dit un des apôtres, et tu fais bien, les démons aussi le savent et ils frissonnent. » Les démons sont dans le vrai, bien sûr. Artaud est dans le vrai. Là où il se trompe, ce n’est pas dans la vérité, c’est dans le corps qui s’ensuivrait, car pour lui, lisons bien, le rite catholique laisse subsister, dit-il, la vie psychique. C’est un thème fréquent chez Artaud de penser qu’il serait possible d’opposer à ce qu’il croit être l’esprit pur de Dieu, un corps pur, sans organes. Dieu, pour lui, est une sorte d’incube psychique — quelle idée ! — qui manipulerait la chose contre quoi il n’a pas assez de mots sévères, en vrai puritain qu’il est : l’infâme vie sexuelle.


« nauséabonde floculation de la vie »

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Artaud en 1928

L’infâme vie sexuelle, ce n’était pas visiblement pas le problème de papa qui, doué d’un tempérament extrêmement vif dans ce domaine (voir Partage de midi [7] joué par Antonin Artaud), s’est restreint et a basculé du côté d’une sublimation intensive, la Bible à la main, pour la plus grande gloire du Dieu en question, a fait ses enfants, comme tout le monde, a pensé d’ailleurs que tout ça n’était pas très grave parce que ça ressusciterait au petit bonheur la chance dans un Paradis dont il avait la certitude, et donc s’est retiré dans sa tombe avec sa semence. Infâme vie sexuelle... c’est là où l’hérésie attendait son fils éminent. A manquer d’être érotique, on devient hérétique. Tant mieux ! parce que si Artaud n’avait pas, avec une insistance qu’on ne saurait trop admirer et louer, — je ne suis pas le père Laval, moi, je n’ai aucun attendrissement, aucune compassion pour Artaud — dit le vrai démon qu’il s’agit d’exorciser, foutre !, nous serions tous toujours enclins à oublier que la messe traite fondamentalement de la vie sexuelle. Evidemment ! Pour Artaud, il s’agit, il l’écrit, d’une « nauséabonde floculation de la vie infectieuse de l’être. » Nauséabonde floculation du « pur esprit »..., je me demande où il va chercher ça, c’est là où il est hérétique, il n’est pas question du pur esprit dans la Trinité, il y a un Père, il y a un Fils et il y a un Saint Esprit qui ont des rapports exaltants... que ça fasse place à la pureté, sans doute... mais à travers quel essorage ! où l’infâme est pris pour ce qu’il est, c’est-à-dire une bricole, un bricolage, rien du tout. Artaud, lui, pense que c’est un supplice, il reste passionnément attaché à la croix, à l’épreuve du détachement du phallus de la mère, il dit que « les souffrances et les douleurs de la mise en croix du corps toujours vivant du Golgotha » c’est lui. Eh oui, c’est vrai ! c’est lui ! accroché ! en négatif ! et c’est ce qu’il rappelle au révérend père Laval dont tout prouve qu’en 1948 il ne ne savait pas dire assez dramatiquement sa messe.

Conseils liturgiques : on devrait appeler ainsi l’inspiration poétique réelle. Toutes les messes grises ou noires du vingtième siècle ont été dites par rapport à Claudel. Il serait peut-être temps, maintenant, de l’écouter lui-même :

« Comme les Hébreux qui le bâton à la main suivant le rite légal
Mangeaient debout et les pieds dégagés pour la marche de l’Agneau pascal,
Ainsi nous, comme les anciens patriarches qui fuyaient Sodome, campant sous le branchage et la tente,
Marchons, car nous n’avons pas ici d’habitation permanente. »
(Processionnal pour saluer le siècle nouveau)

A bons entendeurs, salut.

Mars 1983, Réponses à des questions de Jacques Henric

*

Voir en ligne : art press


[1La gauche est au pouvoir depuis deux ans, la "rigueur" (économique) est déjà au programme...

[2Non signé mais, à n’en pas douter, de Jacques Henric.

[3Vingt-cinq ans après, la situation a-t-elle changé ? Oui et non. Les oeuvres de Claudel sont disponibles, des pièces ont été jouées, un livre important a été publié — L’affaire Claudel de Gilles Cornec, en 1993, dans la collection... L’infini — mais peut-on dire que Claudel est redevenu d’actualité ?

[4Extrait de son livre monumental Le XIXème siècle à travers les âges, L’infini, 1984.

[5Ce texte de Claudel figure dans le numéro 70 d’art press (mai 1983). Il a été republié dans L’Infini n°61 au printemps 1998.

On fête les Philippe le 3 mai.

Philippe signifie bouche de lampe, ou bouche des mains ou bien il vient de philos, amour, et uper, au-dessus, qui aime les choses supérieures. Par bouche de lampe, on entend sa prédication brillante ; par bouche des mains, ses bonnes oeuvres continuelles ; par amour des choses supérieures, sa contemplation céleste.

Philippe était de Bethsaïde, sur la rive nord du lac de Tibériade, comme André et son frère Pierre. Jean le Baptiste, qui se tenait à Béthanie au delà du Jourdain avec deux de ses disciples, leur dit en voyant Jésus : "Voici l’agneau de Dieu." Les deux disciples suivirent Jésus, l’un d’eux était André, le second sans doute Philippe. Jésus leur dit "Viens, suis-moi." Tout de suite Philippe évangélise Nathanaël : "Nous avons trouvé le Messie... viens et vois." (Jean 1. 45-46) On retrouve Philippe au moment de la multiplication des pains : "Jésus dit à Philippe : Où achèterons-nous des pains pour que tous ces gens puissent manger ?" (Jean 6. 5) Peu avant la Passion, des Grecs qui veulent voir Jésus, s’adressent à lui : "Nous voulons voir Jésus." (Jean 12. 20) Au soir de la dernière Cène, Philippe lui, veut voir Dieu : "Montre-nous le Père et cela nous suffit. - Philippe qui me voit, voit le Père." (Jean 14. 8)

Philippe, le disciple qui veut voir et fait voir...

[6Joué contre l’avis de Paul Claudel. Artaud montera le troisième acte en 1928 et le dédiera " A Paul Claudel, poète, ambassadeur et traître ".

[7La pièce.

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