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Mother

Le secret. Archives sonores.

D 5 février 2009     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« La mère, la mère, la mère..., c’est ça le fond de la question, c’est absolument interdit. »

Philippe Sollers, Vers la notion de Paradis (2), 1976 [1].


« Les mères, toujours les mères, derrière leurs clergés successifs, curés, philosophes, penseurs officiels ou pseudo-subversifs. Regardez-les une bonne fois en train de s’attendrir, c’est-à-dire de persécuter ou d’étouffer, dès le début, leur progéniture, surtout mâle. Étonnez-vous après ça que l’espèce humaine, nourrie de moules mâliques, soit si agitée. La défécation surveillée commence très tôt, au fer rouge, au point qu’on peut imaginer comme épitaphe d’un nouveau Saint-Sépulcre vide (mais oui, Dieu s’est incarné, il a mangé, pissé et chié comme vous et moi, pas de problème), la formule libératoire suivante, évoquant la Résurrection :
Ci-gît celui qui produisait de la merde,
L’autre est vivant. »

Les Voyageurs du Temps, 2009, p. 98.


Les Voyageurs du Temps contient un long réquisitoire contre les "mères", notamment les mères des écrivains, des poètes. Propos qui n’est pas nouveau dans l’oeuvre de Sollers — on le trouve même dans tous ses livres — mais qui, jamais, n’avait atteint une telle violence. Il faut dire que les exemples sont nombreux : mère de Hölderlin, mère de Rimbaud (Studio), mère de Baudelaire, mère de Nietzsche (Une vie divine), mère de Proust, bien d’autres. Et, en dernier, la mère de Michel Houellebecq, ignoble et grotesque, à qui Sollers consacre des pages d’une ironie féroce [2] :

« C’est une vieille femme énergique de 83 ans, l’air mauvais. On est allé la chercher pour qu’elle vomisse un bon coup sur son fils écrivain, scoop littéraire qui aurait intéressé Baudelaire. Elle aime tout ce qui est russe, dit-elle : de Dostoïevski à Poutine, de Pouchkine à Rachmaninov. Elle ajoute, sans rire : " L’URSS était quand même un bel idéal. " »

« C’est un tremblement de terre dans l’histoire de la poésie. Qu’on aille désormais interroger de plus près les mères des poètes : elles vous diront mieux que personne d’où ils viennent, ce qu’ils sont vraiment, et pourquoi, désormais, l’extraordinaire misère de la poésie est si évidente. » (p. 84 et 85)

*


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Baudelaire par Carjat

Baudelaire, en effet, avait dit les choses le plus clairement du monde en parlant des « crimes maternels » dans le poème qui ouvre Les Fleurs du mal :

« La poésie est définie par Baudelaire, d’une façon à ma connaissance inouïe, comme une vengeance antimaternelle, comme une expiation de la faute d’avoir été extorqué à la place de la sainteté. C’est l’énonciation du matricide par légitime défense  là où la vérité du langage est en jeu . On ne saurait être plus lucide. » [3].

Il faut lire le poème en entier :

Bénédiction

Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
Le Poëte apparaît en ce monde ennuyé,
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié :

— « Ah ! que n’ai-je mis bas tout un n ?ud de vipères,
Plutôt que de nourrir cette dérision !
Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères
Où mon ventre a conçu mon expiation !

Puisque tu m’as choisie entre toutes les femmes
Pour être le dégoût de mon triste mari,
Et que je ne puis rejeter dans les flammes,
Comme un billet d’amour, ce monstre rabougri,

Je ferai rejaillir ta haine qui m’accable
Sur l’instrument maudit de tes méchancetés,
Et je tordrai si bien cet arbre misérable,
Qu’il ne pourra pousser ses boutons empestés ! »

Elle ravale ainsi l’écume de sa haine,
Et, ne comprenant pas les desseins éternels,
Elle-même prépare au fond de la Géhenne
Les bûchers consacrés aux crimes maternels.

Pourtant, sous la tutelle invisible d’un Ange,
L’Enfant déshérité s’enivre de soleil,
Et dans tout ce qu’il boit et dans tout ce qu’il mange
Retrouve l’ambroisie et le nectar vermeil.

Il joue avec le vent, cause avec le nuage,
Et s’enivre en chantant du chemin de la croix ;
Et l’Esprit qui le suit dans son pèlerinage
Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois.

Tous ceux qu’il veut aimer l’observent avec crainte,
Ou bien, s’enhardissant de sa tranquillité,
Cherchent à qui saura lui tirer une plainte,
Et font sur lui l’essai de leur férocité.

Dans le pain et le vin destinés à sa bouche
Ils mêlent de la cendre avec d’impurs crachats ;
Avec hypocrisie ils jettent ce qu’il touche,
Et s’accusent d’avoir mis leurs pieds dans ses pas.

Sa femme va criant sur les places publiques :
« Puisqu’il me trouve assez belle pour m’adorer,
Je ferai le métier des idoles antiques,
Et comme elles je veux me faire redorer ;

Et je me soûlerai de nard, d’encens, de myrrhe,
De génuflexions, de viandes et de vins,
Pour savoir si je puis dans un c ?ur qui m’admire
Usurper en riant les hommages divins !

Et, quand je m’ennuierai de ces farces impies,
Je poserai sur lui ma frêle et forte main ;
Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies,
Sauront jusqu’à son c ?ur se frayer un chemin.

Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite,
J’arracherai ce c ?ur tout rouge de son sein,
Et, pour rassasier ma bête favorite,
Je le lui jetterai par terre avec dédain ! »

Vers le Ciel, où son ?il voit un trône splendide,
Le Poëte serein lève ses bras pieux,
Et les vastes éclairs de son esprit lucide
Lui dérobent l’aspect des peuples furieux :

— « Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
Comme un divin remède à nos impuretés
Et comme la meilleure et la plus pure essence
Qui prépare les forts aux saintes voluptés !

Je sais que vous gardez une place au Poète
Dans les rangs bienheureux des saintes Légions,
Et que vous l’invitez à l’éternelle fête
Des Trônes, des Vertus, des Dominations.

Je sais que la douleur est la noblesse unique
Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
Et qu’il faut pour tresser ma couronne mystique
Imposer tous les temps et tous les univers.

Mais les bijoux perdus de l’antique Palmyre,
Les métaux inconnus, les perles de la mer,
Par votre main montés, ne pourraient pas suffire
A ce beau diadème éblouissant et clair ;

Car il ne sera fait que de pure lumière,
Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,
Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs ! »

Les Fleurs du Mal.

*

Sollers lisait et commentait déjà ce poème de Baudelaire en 2001 dans une conférence sur L’enfer des femmes là-bas (la "formule" est de Rimbaud dans Une saison en enfer), vous pouvez l’écouter dans cette video, c’est la deuxième séquence.

Également dans Illuminations (2003) :

« Avec Bénédiction, Baudelaire nous confronte au drame de la mère du poète, et Dieu sait, si j’ose dire, si Mme Hölderlin mère, Mme Baudelaire mère, Mme Rimbaud mère, Mmes Nietzsche mère et soeur ont représenté une force de répression et d’occultation par rapport à ces fils-là. » (Folio, p. 179 et sqq)

Il y revient dans Les voyageurs du Temps :

« Baudelaire a tout dit dans Bénédiction : les puissances suprêmes décrètent la naissance du poète dans un monde ennuyé, et sa mère « épouvantée, et pleine de blasphèmes, crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié ». C’est dit : les Parasites se jetteront sur le poète, ils empoisonneront sa vie, mais il vivra quand même, « sous la tutelle invisible d’un ange ». Pourquoi les « puissances suprêmes » (angéliques) décrètent-elles la naissance du poète comme à l’insu de Dieu, lequel prend ensuite en pitié la mère qu’il vient d’abuser ? Pourquoi le monde est-il " ennuyé » en l’absence du poète ? Pourquoi celui-ci déclenche-t-il une haine générale, issu de la malédiction de sa mère ? Pourquoi, pourquoi ? Devinez. »

Les Voyageurs du Temps, 2009, p. 91.

Devinez.

*


Mother

En 1993, Philippe Sollers publie Le secret. Dans ce roman, une mère, celle du narrateur, (celle de Sollers, décédée deux ans plus tôt). Le narrateur appelle sa mère " Mother ", reprenant le terme à Rimbaud (« La mother m’a mis là dans un triste trou, je ne sais comment en sortir, j’en sortirai pourtant ». Lettre à Delahaye, mai 1873).
Mais "Mother", dans Le secret, est une figure positive, une mère aimante et aimée.
Cela change tout (pour la "littérature" et la "poésie" aussi).

Sollers raconte son « dernier parcours » :

« Mon dieu, tout arrive en même temps... J’avais beau savoir que Mother vivait son dernier parcours, jamais je n’aurais cru que la fin irait aussi vite. Mother ? Non ? Déjà ? Quatre-vingt ans quatre ans, mais quand même... Toujours vive, précise, les yeux, l’esprit, le front lumineux lavé, la gaieté... Ma jeune et vieille petite mère, ou plutôt ma définitive, pudique et impérieuse petite fille, depuis des années... Prépare-toi à souffrir, c’est la loi idiote, le prix à payer pour être venu jouer dans les apparences. On t’a prêté un corps ? Il faut le rendre. Jeff : « Grand-mère ne vient pas cette année ? Elle est malade ? » Oui, grand-mère est très malade, on l’a opérée pendant quatre heures, elle s’en est sortie, mais pas pour longtemps. Elle dit : « Je m’en vais tout doucement », ou bien : " Vivre, à quoi bon ? » Elle dit, avec un drôle de rire forcé : « Ce qui m’embête le plus, c’est le chagrin que tu vas avoir. Ca m’embête, ça m’embête. » Ou encore : « On voudrait l’impossible, mais il y a une fin à tout. » Ou encore : « Qui a dit ça déjà : " Plus rien en m’est, rien ne m’est plus " » (et moi : « ce n’est pas gentil »). Je lui téléphone deux fois par jour à la clinique, je sens chaque fois sa voix décliner, avec des pauses, des sursis d’énergie. Moi : « Je te dérange ? » Elle : « Oh, Jamais ! » — « Je pense beaucoup à toi. » — « Oh, je sais ! » Ce oh , totalement inhabituel, est très volontaire, souligné, c’est en réalité un gros livre bourré d’histoires, de scènes, de détails, de paysages, de rêves, de pleurs, de rires, de conversations endiablées, de coquetteries, de robes, de foulards, de bijoux, de sorties, de plages, d’automobiles, de déjeuners de dîners, de jardins, de visages. C’est un oh presque impossible à soulever, mais qu’elle tient quand même ferme dans sa gorge de cerveau sans cesse éveillé. C’est ce oh , je le sais, que je vais surtout garder d’elle, comme si elle s’amusait déjà de l’autre côté à me dire : « Tu crois que tu sauras penser ce oh ? Tout entier ? Sans fautes ? Avec toutes ses nuances, ses aventures, ses reliefs, ses couleurs ? Jusqu’au bout ? sans rien oublier ? En devinant les silences ? » Elle dit aussi : « ça a été dur aujourd’hui. » Ou bien si on l’a transportée quelques instants dans le jardin : « J’ai revécu au soleil. » Et aussi : « Je n’ai plus qu’une envie : dormir, dormir, dormir. » Deux ou trois minutes, et puis : « Je t’embrasse bien fort », ou « Je t’embrasse de tout mon coeur. » Une fois, j’ai été très étonné qu’elle emploie un mot qu’elle n’avait jamais utilisé à mon sujet (mais sans doute y avait-il quelqu’un dans la chambre) : « Au revoir, mon enfant. » Elle m’informe rapidement du traitement, des analyses (qu’on lui cache à moitié et sur lesquelles elle n’a aucune illusion), des transfusions, des pansements, des massages. Et enfin, avec détermination : « Ne t’inquiète pas », ou : « Assez gémi. »
Je suis allé la voir trois fois. Je lui prends la main, on dit des banalités, tout se passe en réalité à distance dans les « oh, jamais ! », « oh, je sais ! ». Je redoute le moment où le téléphone sonnera dans le vide. Il viendra, il viendra, et cette fois l’espace ne se refermera pas, le temps sera levé.
La dernière fois, c’était déjà la pleine chaleur du vieux Sud qui n’en finit pas de résister de toutes ses forces. La clinique est à cinq kilomètres de la ville. Sa chambre est au rez-de-chaussée, juste derrière un petit bois de catalpas frais. La fenêtre était ouverte, elle respirait difficilement, elle m’a demandé un verre d’eau, « je n’en peux plus ", et, à peine distinctement, « c’est dur de mourir », c’est tout. Pourtant, il y a eu ce regard quand je suis entré, tête tournée, éclair de joie, surprise, est-ce que ce ne serait pas le salut, enfin ? Une flèche de regard incrédule et ravi, oui, tout est possible, les miracles existent, après tout. Mais elle a tout de suite compris, repos sur l’oreiller, yeux fermés, chemise de nuit blanche à petites fleurs bleues, très maigrie, dessinée, sculptée, grand silence. Je l’ai embrassée sur le front, je lui ai pris la main. Ma main gauche, plus proche du coeur, sa main droite. Elle m’a pressé les doigts, trois fois, avec beaucoup d’intention. Là, c’était vraiment le dernier message. Disant : continue, n’aie pas peur, c’est toi qui as raison contre toute raison, c’est nous qui avons raison, suis ton chemin, peu importe où il mène, continue, continue, tiens-toi à ta verticale, je m’excuse de t’avoir mis en vie de ce côté-ci, pardon, mais le mal est fait, et voilà peut-être une heureuse faute puisqu’on s’est connus et aimés, pas de réconciliation, non, elle est impossible entre un homme et une femme, mais, si tu veux, l’accord dans le désaccord radical. Tu vois, c’est là. Il n’y a plus à avancer ni à reculer, c’est comme ça. Je te précède dans cette affaire, j’en suis assez fière (regarde mon visage, ce sera presque le tien à la fin), l’intérieur est entre nous, personne ne peut rien comprendre. On ne meurt pas dehors, tu sais, mais dedans, dans le sang du sang. Ne te laisse pas intimider, personne ne peut te tuer, allons-y enfin pour toujours, pour jamais. Je t’approuve. Je vote pour toi. Quoiqu’il arrive, n’oublie pas ce moment de certitude, de décision de certitude. Je vais mourir en toi, et tu mourras en toi . Le dehors n’est rien, chaos, mensonge. Toutes les histoires de naissance, de mort, de grossesse, de ventre d’origine, de fin, de fabrication des corps, ne sont rien. Tu vois, c’est dur de mourir, mais la mort n’est rien. La vie est une autre vie. Dedans, dedans vertical. C’est ainsi. C’est oui.  [4] »

Le secret, 1993.

*


Sollers parle de sa mère

Parlez-moi d’elle : c’était le titre d’une émission où, dans les années 90, les écrivains étaient invités à parler de leur mère. En 1993, peu après la publication du Secret, Sollers y parlait de sa mère. Un document exceptionnel.

1. Le problème est de savoir si une mère est une femme (30’37)

« Ma mère est une femme qui m’a intéressé beaucoup, plus comme femme que comme mère. »
« A la fin de sa vie elle est devenue de plus en plus ma fille. »
« L’amour est paternel, il est pas maternel. »

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2. Une femme infiniment battante (24’17)

Violet, l’amie anglaise [5].
Avec Julia Kristeva : " une séduction réciproque ".
« ma définitive, pudique et impérieuse petite fille, depuis des années... »
« La supériorité inébranlable de la pensée sur les corps. »
« Je ne pense pas que la vie se réduise à la mise en corps. »
La Pièta .

Crédit photos : Gérard de Cortanze, Sollers, Vérités et légendes.

*


Dante, Chant XXXIII du Paradis

« Vierge mère, fille de ton fils,
humble et haute plus que créature,
terme arrêté d’un éternel conseil,
tu es celle qui a tant ennobli
notre nature humaine, que son créateur
daigna se faire sa créature.
Dans ton ventre l’amour s’est rallumé
par la chaleur de qui, dans le calme éternel,
cette fleur ainsi est éclose.
Ici tu es pour nous la torche méridienne
de charité, en bas chez les mortels
tu es source vivace d’espérance. »

La divine Comédie, Chant XXXIII, L’Empyrée [6].

*

Sur la place des mères dans la littérature et l’art on peut aussi se reporter, sur pileface, à :
Ulysse. "La grande scène du bordel". Extrait.
Goules
Vers la notion de Paradis (2)
Malheur à la mère à la fille et au matriciat
Mozart, Lettre à Léopold, son père du 9 juillet 1778

*

[2Houellebecq et Bernard-Henri Lévy en parlent également longuement dans Ennemis publics (2008).

[3Lire Je sais pourquoi je jouis dans Théorie des exceptions, Folio, p. 295 et suivantes.

[4Les mots en caractères gras sont en italiques dans le texte.

[5Il en est beaucoup question dans Portrait du Joueur.

[6Traduction Jacqueline Risset.

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1 Messages

  • V.K. | 7 février 2009 - 00:15 1

    Le final de l’extrait de l’évocation de Mother dans Le Secret n’est pas sans évoquer celui du monologue final de Molly Bloom dans Ulysse de Joyce.

    Le Secret :


    « Je l’ai embrassée sur le front, je lui ai pris la main. Ma main gauche, plus proche du coeur, sa main droite. Elle m’a pressé les doigts, trois fois, avec beaucoup d’intention. Là, c’était vraiment le dernier message. Disant : continue, n’aie pas peur, c’est toi qui as raison contre toute raison, c’est nous qui avons raison, suis ton chemin, peu importe où il mène, continue, continue, tiens-toi à ta verticale, [...] On ne meurt pas dehors, tu sais, mais dedans, dans le sang du sang(1). Ne te laisse pas intimider, personne ne peut te tuer, allons-y enfin pour toujours, pour jamais. Je t’approuve. Je vote pour toi. Quoiqu’il arrive, n’oublie pas ce moment de certitude, de décision de certitude. Je vais mourir en toi, et tu mourras en toi . Le dehors n’est rien, chaos, mensonge. Toutes les histoires de naissance, de mort, de grossesse, de ventre d’origine, de fin, de fabrication des corps, ne sont rien. Tu vois, c’est dur de mourir, mais la mort n’est rien. La vie est une autre vie. Dedans, dedans vertical. C’est ainsi. C’est oui (2). »

    (1) Cf. le « ceci est mon corps », « ceci est mon sang » prononcé par le Christ au moment de la Cène, et de la fondation de l’Eucharistie, « avec ce problème très important de la Transsubstantiation ; c’est-à-dire qu’il dit que son corps ce n’est pas son corps, c’est du pain et du vin. [...] on a une voix qui parle d’un corps, et ce corps qui dit que son corps c’est des substances toutes simples, les plus simples possibles, qui sont sous la main »

    (2) Les mots en caractères gras sont en italiques dans le texte.

    Ulysse (Joyce)- le monologue final de Molly Bloom

    " et les roseraies et les jasmins et les géraniums et les cactus de Gibraltar quand j’étais jeune fille et une Fleur de montagne oui quand j’ai mis la rose dans mes cheveux comme les filles andalouses ou en mettrai-je une rouge oui et comme il m’a embrassée sous le mur mauresque je me suis dit après tout aussi bien lui qu’un autre et je lui ai demandé avec les yeux de demander encore oui et alors il m’a demandé si je voulais oui dire oui ma fleur de la montagne et d’abord je lui ai mis mes bras autour de lui oui et je l’ai attiré sur moii pour qu’il sente mes seins tout parfumés oui et son coeur battait comme un fou et oui j’ai dit oui je veux bien Oui. "

    Est-ce sacrilège de rapprocher ce « oui » célèbre, de femme, vierge, avec ce oui d’une autre femme, Mother, au seuil de la mort, d’une autre femme devenue la fille de son fils ? « Je l’ai embrassée sur le front » en écho du « il m’a embrassée » de Molly. Jusqu’à la floraison/défloraison « Je vais mourir en toi, et tu mourras en toi »

    L’exceptionnelle séquence audio où Sollers parle de sa mère est encore plus explicite et renforce ce parallèle. Voix, corps, pensée, symbolisme, leur hiérarchie, leurs liens, une thématique combinatoire qui irrigue l’ ?uvre de Sollers.

    Plus encore que les transpositions écrites dans le Secret, Portrait du Joueur, cet entretien audio, approche, touche au plus intime de l’être et de l’écrivain. Avec une grande délicatesse pudique.

    Extrait entretien (milieu de la 2ème séquence) :

    « Mother : Tout a une fin,
    _ Ph.S. : Mais non, mais non.
    _ Ph.S. : je pense beaucoup à toi
    _ M. : Oh je sais.
    _ Ph. S. : Est-ce que je te dérange ?
    _ M. : Oh jamais.

    Elle avait peu de souffle et peu de force il fallait donc dire en le moins de mots possibles quelque chose qui exprime énormément de choses. Elle ne disait jamais oh dans la forme emphatique. Son oh voulait dire « c’est beaucoup », « c’est énorme ».

    « Et puis la dernière chose, la plus étrange, je lui dis :« Je te prends complètement avec la pensée » en insistant mystiquement, en affirmant la puissance de la pensée, sa supériorité sur toute vie biologique. Ca c’est très très important s’agissant de quelqu’un dont le corps est à l’origine du vôtre.

    Est-ce qu’il peut y avoir une supériorité inébranlable de la pensée sur les corps ? Question de toute la métaphysique, si vous voulez (Spinoza...)

    Est-ce que la pensée peut répondre, oui ou non, de la mort, au de là ?

    Alors... « Je te prends complètement avec moi », « Je te prends complètement avec la pensée. » Et elle a ponctué - elle aurait pu très bien ne pas répondre ce qu’elle a répondu, ou autre chose - elle a ponctué très distinctement - c’est une question de voix - dans le minimum de temps et d’articulation : « C’est énorme »
    _

    _ Donc une approbation, un signe d’approbation dans cette concentration de la pensée. »

    -oOo-