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Splendeurs et misères - Images de la prostitution

La chambre close, Les petites femmes de Paris

D 3 octobre 2015     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Henri de Toulouse-Lautrec, Au Moulin Rouge 1892-1895.
Huile sur toile H. 123 ; L. 141 cm.




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Musée d’Orsay, du 22 septembre 2015 au 17 janvier 2016.
Première grande manifestation consacrée au thème de la prostitution, cette exposition tente de retracer la façon dont les artistes français et étrangers, fascinés par les acteurs et les lieux de ce fait social, n’ont cessé de rechercher de nouveaux moyens picturaux pour en représenter réalités et fantasmes.

De L’Olympia de Manet à L’Absinthe de Degas, des incursions dans les maisons closes de Toulouse-Lautrec et Munch aux figures audacieuses de Vlaminck, Van Dongen ou Picasso, l’exposition s’attache à montrer la place centrale occupée par ce monde interlope dans le développement de la peinture moderne. Le phénomène est également appréhendé dans ses dimensions sociales et culturelles à travers la peinture de Salon, la sculpture, les arts décoratifs et la photographie. Un riche matériau documentaire permet enfin d’évoquer le statut ambivalent des prostituées, de la splendeur des demi-mondaines à la misère des "pierreuses".

Vers la présentation détaillée.

Scénographie
Robert Carsen, scénographe et directeur artistique [1]

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Présentation de l’exposition


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« [...] des salles tendues de rouge décliné en nuances se déployant du carmin au bordeaux, des œuvres bien éclairées, une atmosphère intimiste qui n’a pas besoin d’accessoires superflus pour suggérer l’ambiance confinée des maisons closes et autres lupanars parisiens. Une bonne surprise.
Et une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, l’exposition elle-même est correctement articulée, abordant le thème autant sociétal qu’artistique de la prostitution dans la seconde moitié du XIXe siècle sous tous ses aspects, avec un propos qui se construit au fil des salles selon une progression sagace (et salace) : plus on avance dans les salles plus les modèles des tableaux sont dénudés et effrontés, ce qui correspond au fait que l’on pénètre de plus en plus, salle après salle, dans l’univers parallèle mais bien visible du monde des plaisirs tarifés, secret de polichinelle et symbole du Paris "capitale du XIXe siècle". » (L’univers de la prostitution sur les cimaises d’Orsay)

Paris n’est pas qu’un musée

Personne, à ma connaissance, n’a encore fait l’inventaire des scènes de « prostitution » ou de bordels dans les romans ou les essais de Sollers. Beaucoup se passent à Paris. Ah « les petites femmes de Paris » ! Voilà un beau sujet de thèse ! Paris, mais aussi, très tôt, Barcelone, « ville de légende ». Citons juste un des derniers romans de Sollers, L’Éclaircie :

« J’allais oublier, avant Venise, mon voyage avec Anne à Barcelone [Anne est la soeur du narrateur]. Elle était entre deux maris, de très bonne humeur, elle voulait que je lui montre une de mes villes de légende. C’était encore la fête, la foule sur les Ramblas jusqu’à cinq heures du matin, des corridas d’enfer, la fin du Barrio Chino, la fin aussi des belles putains propres et parfumées du Cosmos, leur café pré­féré, où elles s’agglutinaient en robes légères, rien dessous, des fleurs. Anne savait que j’allais revenir là, dans la nuit, comme je l’ai fait si sou­vent, pour monter avec l’une ou l’autre. Justement, cette brune audacieuse nous prend pour un couple dragueur, et nous propose de monter ensemble. Je sens qu’Anne est tentée, mais pas moi. Au fond, je la vexe. J’ai eu tort, tout aurait pu être facile et gai. D’où la tentative, quelque temps après, d’Anne à Venise. Doucement, petite sœur, domaine réservé. Là, j’ai eu raison, on aurait emprunté la grande route du sentiment et, par conséquent, des devoirs. À Barcelone, c’était, de sa part : « J’ai assez envie de voir une putain en action. » À Venise, c’était plutôt : « Si on vivait tranquillement ensemble ? » (cumul des propriétés, fortune).

[...] Paris. Ah Paris, Paris, objet de toutes les jalousies. Mais où sont passées les petites femmes de Paris ? Les cafés, les conversations, la vie artistique et intellectuelle ? Hélas, hélas, vous connaissez la rengaine, plus de Paris, pas un seul écrivain français d’importance mondiale à Paris.

Suit une critique des gens du Nord ou de l’Est (en contre-point, une apologie du « Sud », un Sud révolutionnaire et « poétique, non pas géographique » [2]).

J’ai observé, avec mes amis étrangers, tout en marchant avec eux dans Paris, cette étrange cécité, cette surdité compacte. La Seine, le Lou­vre, la Concorde, les Tuileries, les ponts, les rues riches (la rue du Bac, par exemple), rien ne semble retenir leur attention. Ils sont gentils, ils par­lent, ils n’écoutent rien, ne remarquent rien. Inutile de les emmener à Versailles, à Fontaine­bleau, à Rambouillet, à Vaux-le-Vicomte, à Chambord, à Bordeaux. Ils restent courtois (à peine), ils sont soucieux, boivent un grand cru comme si c’était seulement du vin, glissent sur les paysages comme si Monet ou Cézanne n’avaient jamais existé, n’ont aucun soupçon que lOlympia les regarde froidement défiler. Il faut dire que leurs femmes ou leurs compagnons ne les aident pas une minute. Les Américaines, sur­tout, du bruit, des rires à contretemps, une inat­tention de tous les instants. D’où qu’ils viennent, en définitive, ils sont trop à l’Est, trop au Nord, quand ce n’est pas uniquement au Proche­ Orient. Tout le monde sait, ou doit savoir, que c’est au Proche-Orient que l’avenir de la planète se trame. Au fond, si vous leur laissez penser que la France et Paris ne sont plus qu’un musée , ils acceptent. Mais si vous suggérez que vous êtes vous, vous-même, là, sous leurs yeux, la conti­nuation vivante de toute cette affaire, ils vous trouvent fou. » L’Éclaircie, folio 5606, p. 86-88.

Les « étrangers » ne voient rien. Les étrangers, c’est-à-dire, désormais, beaucoup de monde, les Français étant eux-mêmes devenus étrangers à ce qui fit la grandeur ou la singularité de leur propre pays...

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Ellen Andrée par Degas et Manet

Ellen Andrée (1857-1933) n’est pas une prostituée, mais une comédienne qui servit de modèle pour de nombreux peintres : Manet, Degas, Renoir, entre autres. Elle est présente dans plusieurs toiles de l’exposition d’Orsay. La voici dans Dans un café (L’Absinthe) de Degas et dans La Prune de Manet. Deux portraits sensiblement différents. Telle comédienne, aujourd’hui, commentant l’exposition voit dans le tableau de Degas la fatigue et la lente dégradation d’une prostituée encore jeune et aguichante dans le tableau de Manet. La disposition des deux toiles peut inviter à cette lecture. Mais Degas a peint Dans un café en 1873, l’a exposé en 1876. Manet qui avait déjà peint Ellen Andrée en élégante Parisienne en 1876, a peint La Prune en 1878. Il peindra à nouveau Ellen Andrée Au café la même année. Manet a-t-il voulu répliqué à la vision "naturaliste" de Degas (ou de Zola qui dira à Degas en 1976 : « J’ai tout bonnement décrit, en plus d’un endroit dans mes pages, quelques-uns de vos tableaux. ») ? Dans un café, Au café, Degas, Manet : un même lieu (à Paris, dans le même quartier (Montmartre), mais pas le même café : on passe de « la Nouvelle Athènes », place Pigalle, au « Café-concert Reichshoffen », 1 boulevard de Clichy [3]), la même modèle (pas le même rôle), deux mondes, deux couleurs du monde.

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Edgar Degas, Dans un café (L’absinthe), 1873.
Musée d’Orsay.

Le rose de Manet

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Édouard Manet, La Prune, 1878.
National Gallery of Art de Washington.
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Edouard Manet, Au café, 1878.
Collection Oskar Reinhart.

Degas, Dans un café
Sur Ellen Andrée modèle des peintres

Cocottes et courtisanes dans l’œil des peintres

Réalisation : Sandra Paugam
France, 2015, 52’.



Des cocottes à croquer

par Alain Constant

A travers l’essor de la prostitution au XIXe siècle qui inspira les plus grands artistes, Sandra Paugam livre une véritable enquête sociologique sur la société de l’époque.

Au milieu du XIXe siècle à Paris, alors que le Second Empire se veut un exemple de vertu, le capitalisme en plein essor bouleverse les conventions et favorise, entre autres, la marchandisation des corps. La prostitution explose, les maisons closes se multiplient mais l’amour tarifé prend également ses aises en de multiples autres endroits.

Témoins vigilants et passionnés de cette société corsetée, oscillant entre hypocrisie sociale et débauche, des artistes vont s’emparer du sujet et croquer courtisanes, demi-mondaines, cocottes, grandes horizontales, danseuses, lorettes, grisettes, filles de brasserie, trotteuses ou pierreuses.

Nouvelles muses aux apparences très diverses (pseudo-princesse luxueusement parée, miséreuse des faubourgs, danseuse ou modeste blanchisseuse), elles vont inspirer de nombreux peintres qui, de Manet à Picasso en passant par Degas ou Toulouse-Lautrec, vont leur consacrer quelques-unes de leurs toiles les plus célèbres et parfois les plus intrigantes. S’affranchissant des règles académiques, ils vont, de fait, marquer l’histoire de la peinture à travers leurs visions de la prostitution.

Complexe, hypocrite, jouisseuse

Loin de se limiter à l’étude des tableaux en question, Sandra Paugam offre avec ce passionnant documentaire une véritable enquête sociologique de la société française de l’époque. En 2012, la réalisatrice avait, dans son Degas mis nu, découvert comment l’Opéra Garnier était devenu, dans la seconde moitié du XIXe siècle, un véritable foyer de prostitution clandestine. En enquêtant pour « Cocottes et courtisanes dans l’œil des peintres », en consultant les archives de la Préfecture de police de Paris où elle a pu feuilleter le fameux registre des courtisanes, Sandra Paugam a découvert d’autres facettes encore à cette société française complexe, hypocrite et jouisseuse.

A Paris, pendant que Napoléon III fréquente ses multiples favorites, la ville devient la capitale des plaisirs. De toute l’Europe, les hommes les plus riches viennent y trouver les plus belles filles. Et les bourgeois vont en masse au bordel chercher ce que leurs épouses corsetées ne leur offrent pas. Au sommet de la hiérarchie des femmes vénales, la courtisane chasse l’argent et le pouvoir, loge dans de somptueux hôtels particuliers. Mais l’amour tarifé se développe aussi dans des lieux beaucoup plus modestes et concerne aussi de simples couturières, modistes, blanchisseuses ou serveuses de brasserie qui améliorent leur ordinaire. Sans oublier les jolies danseuses de l’Opéra qui s’offrent après le spectacle à leurs riches prétendants.

Le premier à croquer les filles de joie dans les cafés, les bals ou les bordels n’est pas un peintre mais un dessinateur de presse, en l’occurrence Constantin Guys (1802-1892) dont on découvre les impressionnantes aquarelles.

Viendront ensuite la célèbre Olympia de Manet, les danseuses de Degas, la violence fascinante des toiles de Toulouse-Lautrec, chéri de ces dames, ou les portraits signés Picasso, durant sa période bleue. Enrichi d’archives sonores (musiques d’Offenbach, Rossini, Schumann, Delibes, Berlioz ou Rossini) et d’extraits de films comme Nana de Jean Renoir (1926) ou Le Plaisir de Max Ophuls (1952), cette plongée dans un monde de bourgeois décadents, de filles vénales et d’obsessions de toutes sortes vaut le coup d’œil. Avant ou après être allé découvrir, sur le même thème, l’exposition Splendeurs et misères. Images de la prostitution, 1850-1910, qui se tient au Musée d’Orsay, à Paris, jusqu’au 17 janvier 2016. Le Monde du 17-10-15.

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La chambre close

En 1987, Sollers commente certaines photographies dites licencieuses de « la Belle Époque » qu’il a lui-même sélectionnées. Ce n’est pas Le verrou (Les surprises de Fragonard est de la même année), c’est La chambre close. Le Monde en publie des extraits. Le texte est repris dans La guerre du goût. Il commence ainsi :

« Oui, je sais, vous venez de dire : "Quelle horreur, quelle idée, comme c’est laid, vulgaire", et pourtant voici un livre plus efficace que tous ceux publiés depuis des années, vous allez le cacher comme un album de famille, ce sont nos morts. »

Une note attire l’attention :

« Le lecteur venait de voir des photos pornographiques. Ici il les imagine : c’est mieux. » (je souligne)
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Edition originale.

[...] Quel que soit le désordre de sa vie, un individu, homme ou femme, a tendance à considérer les événements sexuels comme privilégiés. Mais que dire de l’existence de bordel où ces moments ne sont plus une ponctuation (régulière ou épisodique) mais monnaie courante ? Dès le départ, la confrontation entre deux mondes séparés entraine le malentendu. Le client arrive le coeur plus ou moins battant, il a ses raisons pressantes, là où le professionnel, sur place, fait déjà ses comptes. Le mot profond de Faulkner, à savoir qu’il aurait aimé, dans la vie, être tenancier de bordel, s’applique, au fond, à tout écrivain énergique. Matinées calmes où l’on peut travailler tranquille (bruits lointains du ménage), après-midi feutrés, soirées explosives... Lieu d’observation sans équivalent, carrousel des gestes et des transactions, révélation des coulisses sociales, retournement des cartes, zoo des fantasmes, physique pure... Depuis le fond de l’histoire, les corps se livrent, se délivrent, s’agitent dans une combinatoire qui a ses figures imposées, ses anomalies prévues, ses écarts consentis, ses régions dangereuses confinant au crime. La philosophie dans le boudoir, avant d’être un titre de Sade, est l’enseigne invisible de la préoccupation essentielle des acteurs humains. C’est une prostituée, Rahab, dans la Bible, qui permet aux Hébreux de prendre Jéricho ; c’est une autre prostituée [...] qui ouvre brusquement l’envers de la scène mondaine : Rachel [...], putain à vingt francs, que Robert de Saint-Loup idéalise parce qu’il est amoureux.

Les morts n’ont jamais fait ça !

Entrons donc dans cette galerie de photographies en sa compagnie, et offrons les images de son temps à Proust lui-même. Cela nous permettra peut-être de déjouer la censure qui joue moins désormais sur l’interdiction que sur la compartimentation et le cloisonnement sanitaire : l’image d’un côté, le texte de l’autre, la chair sans le verbe ou, plus exactement, la viande sans l’esprit. Montrer sur quel tremblement secret est fondée la Recherche du temps perdu est un acte de piété à son égard. C’est aussi un hommage rendu à tous ces artistes incomparables (photographes et figurants) qui ont réussi anonymement à composer, parfois, des chefs-d’oeuvre. Certaines de ces images sont splendides. Qu’on y trouve aussi un malaise de cocasserie fera sentir que nous sommes ici sur le terrain de la gravité extatique plus ou moins jouée (comment savoir ?) pouvant, à chaque instant, basculer dans le comique, voire la débilité accablante.

La bêtise fait partie, comme la maladresse convenue ou l’inspiration soudaine, de cette pratique difficile. N’oublions pas que ces photos sont les premières qui aient été prises de la hantise des vies. Je me souviens de la mimique du guide, à Pompéi, m’introduisant dans la chambre aux mystères. Le volcan, les ruines, la statue d’Apollon, les ombres luxueuses et le cabinet réservé. Bien sûr, bien sûr.

Mais les photos sont bien pires que des peintures, elles disent qu’il s’agit de nous, sans confusion possible. Images d’avant la couleur, elles gardent leur magie, leur pompe de jouissance funèbre ; elles sont notre préhistoire plus lointaine pour nous que Lascaux, à la fois familières et à mille années-lumière de notre présent publicitaire. Peut-être se situent-elles, dans leur inquiétante étrangeté, au point aveugle qui nous constitue. La plupart des vivants, en effet, se souviennent tout juste de leurs grands-parents, et voici leurs arrière, leurs arrière-arrière.. Mais non ! Impossible ! Les morts n’ont jamais fait ça ! Requiescant in pace ! Une profanation, alors ? Oui. Et calculée comme telle. Heureusement qu’il y a ces bizarres maniaques qu’on appelle des collectionneurs. Je peux déjà vous dire quelles photos, parmi celles qui se trouvent ici, pourront être reproduites ou non dans la communication (journaux, télévision) : c’est la bonne façon de considérer leur existence gênante.

J’ai dit qu’il s’agissait de « nos morts » en train d’être bien vivants, plus vivants qu’ils ne l’ont jamais été, mais il faut penser aussi à « nos grands hommes », à « nos femmes célèbres ». Un peu comme si, non content, comme Lautréamont, de proposer la rencontre d’une machine à coudre et d’un parapluie sur une table de dissection, on montrait celle de Colette et de Freud, de Lénine et d’Yvette Guilbert, de Sarah Bernhardt et de Paul Claudel (« La tolérance, il y a des maisons pour ça ! »), lesquels auraient croisé, dans les couloirs, Auguste Rodin et Camille venus là pour étudier le motif (la sculpture est ici chez elle). Je cite, par sympathie, plutôt des noms d’écrivains et d’artistes (on peut allonger la liste), mais il convient d’y ajouter les femmes et les hommes du monde, les hommes politiques, les fonctionnaires, les savants, les académiciens, et enfin, surtout, le grand personnage omniprésent qui permet le fonctionnement de la machine — de celle-là comme de toutes les autres : le peuple.

Les voici tous mélangés, c’est une leçon de démocratie. Le désir est ramené à la dimension qu’il ne devrait pas quitter, qu’il n’abandonne jamais, d’ailleurs, sous ses masques de pouvoir, savoir, gloire, argent, titres. Leçon d’anarchie, plutôt. Et aussi de modestie. La pente naturelle de la pensée est, en effet, la suivante : le sexe n’appartient qu’à moi, la mort n’arrive qu’aux autres. Eh bien, non ! Je meurs, hélas, les autres ne mourront jamais. Et, en plus, ils ont droit au sexe ! Depuis toujours. Pour toujours. C’est affreux, intolérable. Cachez donc ces portraits que je ne saurais voir. Nous voulons des corps jeunes, bronzés, placés sous le joug de la santé implacable. Ces fesses ? Ces graisses ? Ces surfaces pour rien ? Ces ambigüités gratuites ? Que voulez-vous, les pauvres gens ne s’étaient pas encore pris en main, ils n’avaient pas été enrôlés dans l’avenir radieux du bonheur des masses...

« Elle les attend dans le salon persan »

« Un instant, écrit Proust à propos de Saint-Loup pensant à Rachel, il imagina une vie de la place Pigalle, avec des amis inconnus, des bonnes fortunes sordides, des après-midis de plaisirs naïfs dans ce Paris où l’ensoleillement des rues, depuis le boulevard de Clichy, ne lui sembla pas le même »... Rachel, "Zézette", vient de rencontrer par hasard deux de ses amies de la maison close où elle travaille, amies elles-mêmes accompagnées de deux camarades, Lucienne et Germaine... Les prénoms aussi disparaissent avec le temps (les deux derniers, en tout cas). « Tout à coup, dans son rêve, il avait entendu les cris intermittents et réguliers qu’avait l’habitude de pousser sa maitresse aux instants de volupté. » Sommes-nous à Paris ? Ou sur la côte normande, dans l’établissement du plaisir de Maineville, « dans le bruit de criées et d’adjudications que faisait une vieille sous-maitresse à la perruque fort brune, au visage où craquelait la gravité d’un notaire ou d’un prêtre espagnol, et qui lançait à toute minute, avec un bruit de tonnerre, en laissant alternativement ouvrir et fermer les portes, comme on règle la circulation des voitures : "Mettez Monsieur au vingt-huit, dans la chambre espagnole." » « On ne passe plus. » « Rouvrez la porte, ces Messieurs demandent Mademoiselle Noémie. Elle les attend dans le salon persan. » Noémie, maintenant ! Dans le salon persan ! [...]

Philippe Sollers, Le Monde du 23.10.1987.
Vous lirez l’intégralité dans La guerre du goût (Gallimard, 1994, p. 71-103).

Une photo quand même, allez [4].

Photos licencieuses de la Belle Époque
Les éditions 1900, Paris 1987, 21,5 x 21cm.
Zoom : cliquez l’image.
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Belle Époque, XIXème siècle... Il faut revenir, une fois de plus, au siècle précédent : le XVIIIème.

Les petites femmes de Paris

Supposons : c’est encore le printemps, la guerre est finie, l’utilisation incessante et complaisante des horreurs et des sermons à leur sujet vous ennuie, vous avez une soudaine envie d’air frais, de légèreté, et même d’immoralité, vous vous moquez de la réprobation que ce désir entraîne, on vous glisse un petit livre entre les mains, l’auteur est anonyme, c’est un « calendrier du plaisir » édité en 1791 « à Paphos, imprimerie de l’amour ». Faux ? Canular ? Pas du tout. L’auteur est anonyme, mais mériterait de ne plus l’être :

« Nous allons soulever contre nous la tourbe immonde des cagots et des hypocrites ; ils crieront au scandale, et les sots feront chorus ; mais nous aurons pour nous les vrais philosophes et les jolies femmes ; et nous nous croirons amplement dédommagés par l’estime des uns et le sourire des autres. »

1791 : la date est importante. La Révolution a eu lieu, et elle n’est pas encore le « bloc » que la religion républicaine, ensuite, voudra faire peser, au nom de la nation, sur les esprits. Inutile de cacher qu’il s’agit ici de prostitution, ce plus vieux métier du monde, dont l’âge d’or, si on peut dire, se situe au XVIIIe siècle Déjà, les dévots sont choqués, et il n’est pas sûr qu’il y ait encore, de nos jours, de « vrais philosophes ». Des jolies femmes, oui, certainement, mais peut-être, elles aussi, gênées par l’évocation de ces coulisses peu convenables, en contradiction avec la publicité permanente pour produits de beauté ou la programmation pornographique dissuasive. On connaît l’évangile du jour : la chair est triste, hélas, il est impossible de lire tous les livres, l’histoire est finie, l’humanité disparaîtra bientôt, fabriquons-la dans le bon sens mécanique et n’en parlons plus. Il y a eu des explosions de désirs, des libertés, des excès, mais on a vu à quoi ils menaient, destruction de la famille, de l’école, de la patrie, de l’amour ; cynisme du marché, dévastations en tout genre. Parlez-nous de misère, de massacres, de viols, soit, mais pas du plaisir, ce bourreau sans merci, ce pourvoyeur de mort spirituelle. Ainsi prêche la nouvelle Vertu, la nouvelle Compagnie du Saint-Sacrement, l’éternel clergé toujours prêt à changer de costume mais pas d’idée fixe. Tartuffe se porte très bien, ces jours-ci, et malgré l’exhibitionnisme généralisé, demande encore de cacher ce sein qu’il ne saurait voir. Vieille histoire, en effet, et lui n’est pas près de finir, on s’en doute.

Prostitution ? Corruption ? Eh oui, les affaires suivent leur cours, et le moins qu’on puisse dire est que leur style récent laisse de marbre. La « putain de la république », comme littérature, c’est franchement moins bien que Rahab dans la Bible, Marie-Madeleine dans le rayon mystique, sans parler de l’immense peuple des filles de joie de tous les temps. On connaît, sur ce sujet, un livre fondamental : celui l’Erica-Marie Benabou, La Prostitution et la police les mœurs au XVIIIe siècle [5]. Qui veut connaître une époque et une société doit passer par là, la simple enquête en dit plus long que des bibliothèques sociologiques. Or l’Almanach des demoiselles de Paris est une surprise : on pouvait donc, à cette époque, être aussi vif, drôle, critique, aigu, détaché ? plus ramassé que Mercier, plus amusant que Restif ? On imagine sans peine que ce petit volume était dans la poche de Laclos comme dans celle de Sade. Voilà, en effet, de la « vraie philosophie » et, tout simplement, de l’excellente littérature (coïncidence, au zénith, d’une langue avec son énergie propre). Français, encore un effort : écoutez la parole des mauvais lieux, ceux où on pense en direct, ceux où on persifle (mot essentiel de ce temps, dont un excellent livre récent a tracé la généalogie surprenante) [6].

Quand, à la fin de sa vie, à Bruxelles, Baudelaire envisage d’écrire une préface aux Liaisons dangereuses, il note ceci : « La Révolution a été faite par des voluptueux.  » C’est le fond de la question. Ne jamais confier la Révolution à des ennemis de la volupté devrait être un principe d’expérience, la démonstration ayant été faite, inutile d’insister. Mais n’enseigne-t-on pas encore ici ou là, que l’esprit révolutionnaire est celui de la morale et du sacrifice, qu’il implique une terreur nécessaire, un masochisme purificateur ? Quel sens peut encore avoir pour nous le mot « volupté » ? N’est-il pas immédiatement rejeté, à gauche et à droite, comme le signe d’un affadissement d’Ancien Régime, d’une effémination sucrée ? La volupté serait réactionnaire ? Mais non, révolutionnaire, précisément, Baudelaire a vu juste, et aucune Terreur, d’où qu’elle vienne, ne pourra lui donner tort sur ce point.

Écoutons l’auteur anonyme de l’Almanach :

« Un autre effet de l’influence de la Révolution sur les marchandes de plaisir, c’est leur mise actuelle ; au lieu de ce délabrement que même nos femmes de bon ton avaient eu l’impudeur d’adopter, à la place de ces robes traînantes, vrais balais du Palais-Royal, de ces coiffures énormes, on voit un caraco simple, mais d’une propreté recherchée, et qui laisse soupçonner des formes ravissantes ; une coiffure décente qui donne un vernis de virginité à la beauté la moins vierge ; des cheveux noués avec grâce par un ruban bleu ; partout la nature et le goût, à la place de l’art et de l’exagération. Enfin, les filles ont pris le costume que les femmes soi-disant honnêtes n’auraient jamais dû quitter. »

Suivent les noms, les particularités, les rapides descriptions, les adresses. Toute la ville, soudain, se met à vibrer de ce trafic illégal, toléré, tenace et révélateur. De l’argent, oui, mais aussi des cadeaux, « une robe », « un jupon », « deux paires de souliers ». Voici Mlle Dugazon : « Actrice divine dans tous les genres, et née pour le plaisir des humains. 15 louis. » Voici Carline : « Friponne à croquer, trop connue pour en parler, mais nous ne pouvons nous empêcher d’affirmer qu’elle inocule le plaisir avec une rapidité extrême. 12 louis. » Et Saint-Aubin, rue de Marivaux : « Petite blonde mignarde, mais parfois très vive, et même emportée. Elle s’abandonne tour à tour à son ami et à son amie. 100 écus. » Et Mlle Léger, rue de la Michodière : « Bonne pour les minuties. Un caraco. » Et Laure, rue d’Enfer : « Aussi séduisante au lit qu’au théâtre. Elle bondit sur l’un et sur l’autre avec une grâce merveilleuse. 24 livres.  » Et Julie, de l’Ambigu-Comique : « Extrêmement coquine, n’étant jamais neutre dans le plaisir. Les plus beaux yeux du monde. La petite vérole l’a un peu changée, mais elle n’a rien ôté à sa vigueur. 3 louis. » Et Bersi, au Palais-Royal (bonjour Baudelaire) : « Mulâtresse, taille et démarche voluptueuse, figure riante, petit bijou mignon, et toute la souplesse et la vivacité d’une Américaine. 6 livres. » Et Dupré, rue de Richelieu, près de la Bibliothèque : « Ci-devant ursuline à Grenoble. Vingt-six ans, grande, faite au tour, blanche, ayant de charmantes couleurs, superbes dents. Les charmes les plus fermes et les plus arrondis. Pied mignon, le reste à l’avenant. Faisant l’amour comme une religieuse, c’est-à-dire avec fureur. 10 louis. »

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Marie-Madeleine Guimard, 1769.
Paris, musée du Louvre.

Voilà un catalogue digne du Don Giovanni de Mozart inspiré par Casanova, où pourrait figurer, l’admirable portrait de Mlle Guimard par Fragonard. Époque révolutionnaire ? Assurément. On le vérifie en lisant, dans le même volume, le guide intitulé Dictionnaire des nymphes du Palais-Royal. Ici, nous sommes en 1826. C’est la Restauration. La prostitution existe toujours, mais elle est devenue honteuse, elle est un signe de déclassement social. elle sera punie. Hypocrisie, peur, bien-pensance, attrait répulsif, tous les ingrédients bourgeois et petits bourgeois sont présents. On va droit aux procès futurs, Bovary, Fleurs du Mal, et les autres. L’esprit d’économie est en route, religion d’un côté, prédication sociale de l’autre. L’ironie et la volupté, désormais, ne sont plus à l’ordre du jour.

Philippe Sollers, Le Monde, L’Infini 68, Hiver 1999,
Éloge de l’Infini, Folio 3806, p.452-456.


Lire aussi : Secrets sexuels de la France.
Le grand dérèglement
Dictionnaire libertin

Maintenant, vous avez le choix : voir l’exposition du musée d’Orsay, et, ensuite, voir ou revoir l’exposition Fragonard. Curieux, quand même, ces deux expositions simultanées dans un pays devenu si dépressif et si puritain...

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Pour le fun...

Viva Maria !

Dans le film de Louis Malle (1965), Brigitte Bardot et Jeanne Moreau interprètent « Paris toujours sera Paris » et « Ah les petites femmes de Paris ».

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French Cancan

Retour à la Belle Époque. Oublions (en apparence) la prostitution, place au « French Cancan ». Jean Renoir, le plus français des cinéastes, digne fils de son père Auguste et son Bal du moulin de la Galette, tourne French Cancan en 1955. Jean Gabin, directeur du Moulin Rouge, y joue le rôle de Danglard, un créateur de spectacles de cabaret ; Françoise Arnoul, celui de Nini, une petite blanchisseuse devenue danseuse grâce à son Pygmalion. Méditation de Renoir sur les classes sociales et leurs préjugés, les couples romantiques, routiniers, intéressés, mensongers, exclusifs, plan-plan (tragi-comédie), l’argent, la création artistique et la liberté sexuelle et amoureuse (cf. la profession de foi de Danglard). « Tout ça n’vaut pas l’amour/La belle amour !/La vraie amour ! [7] » L’amour de l’art et l’amour des femmes sont une seule et même chose : il s’agit à chaque fois, jamais la même, de changer une femme en fleur. La société est un spectacle que le spectacle peut sublimer. Soyez vainqueur en secret (en coulisse). Feu d’artifice chorégraphique de rythmes et de couleurs, voici le bouquet final.

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[1Robert Carsen est l’auteur d’une éblouissante mise en scène du Don Giovanni de Mozart.

[3Le tableau de Manet Au café faisait partie d’un même tableau, Coin de café-concert, que Manet a découpé en deux.

[4D’autres photos de Culs, ici.

[5Perrin, 1987.

[6Elisabeth Bourguignat, Le Siècle du persiflage (1734-1789), PUF, 1998.

[7« Tout ça n’vaut pas l’amour » : la chanson est connue (elle fut chantée dès 1903 par Esther Lekain), mais c’est aussi un clin d’oeil-hommage à Jean Gabin qui joua dans le film éponyme de Jacques Tourneur en 1931, avant de jouer dans de nombreux films de Renoir (Les Bas-fonds, la Grande illusion, La Bête humaine).

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