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Liberté du XVIIIème : Fragonard

Le Verrou ; L’amour dans les plis ; Le rien est l’objet du désir

D 23 septembre 2015     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Publié en 2002, Liberté du XVIIIème reprend des textes extraits de La guerre du goût (1994) sur Fragonard, Sade, Saint Simon, Laclos, le prince de Ligne, Mozart, Haydn, Crébillon fils, Montesquieu, Voltaire, Casanova, Marivaux et les... Libertins du XVIIIe.

Les premiers mots du livre, en exergue, sont de Fragonard : « Tire toi d’affaire comme tu pourras, m’a dit la nature en me poussant à la vie. »

Les derniers sont de Voltaire : « On a voulu m’enterrer. Mais j’ai esquivé. Bonsoir. »

Après l’exergue, ça commence comme ça :

« Oh, écoutez, au point où nous en sommes, nous n’avons plus qu’une seule ambition, qu’on nous laisse tranquilles, que nous puissions vérifier l’expérience... Nous avons fermé la porte. À double tour. Pour qu’on nous abandonne dehors. Paradoxe ? C’est ainsi. Il faut d’abord verrouiller pour sortir. Voilà, tous les autres sont rentrés, vous les avez mis dedans, la scène vous appartient pour un aparté rapide, on va vous montrer la merveille. Vous n’en parlerez à personne, promis ? Je le sens, Fragonard, je l’entends, je l’attends comme un double transparent dans sa parallèle... Comme nous sommes heureux d’avoir été exclus par le grand reportage, la migraine morale, l’usine avenir... Au début, nous avons été intrigués. Puis agités. Puis obligés. Puis punis. Puis oubliés ou travestis. Puis déprimés. Puis libres. Il suffisait de le décider ou, plutôt, de laisser la décision s’opérer.
Il est temps de faire de Fragonard un peintre profond. »

« Il faut d’abord verrouiller pour sortir. » Vers où ? Dehors ? Mais encore ?

Le Verrou de Fragonard

Le Verrou : c’est sur l’évocation de ce tableau, peint par Fragonard vers 1777 (Voltaire meurt en 1778, Fragonard en 1806), et dont un détail illustre la couverture que Sollers conclut Les surprises de Fragonard.


Musée du Louvre. Zoom : cliquez l’image.


« Retour dans les appartements et déséquilibre : Le Baiser à la dérobée... Mais nous approchons déjà de la fin de partie, de l’échec et mat de Frago, coup de maître de ce joueur plus conscient qu’on n’a osé le dire, et je veux parler, bien sûr du Verrou.

D’abord l’entendre, ce tableau interminable : léger claquement dans un silence froissé. Elle était assise entre les cuisses monumentales et toujours ouverte du lit, elle est déléguée par la géante, elle est comme un pétale un instant échappé de la fleur carnivore matrice, enlever une femme à la machine fondamentale, ce n’est pas tous les jours.

Fermez là ! Shut up ! C’est bien cela : notre courageux marin, à peine débarqué de son vaisseau ou de sa gondole, va réussir à en fermer une. La pomme, à gauche, nous situe le drame, la genèse elle-même, à l’envers. C’est sanglant, viscéral, tordu, chenille et papillon, la métamorphose et l’empoignade du fond des choses. Et en même temps lumineux, blanc-jaune sorti du rouge, vitesse calme...

Où l’on voit que la clé intérieure est la résolution de la discordance d’accord, sol dièse, rapport dans le non-rapport. Sur la pointe des pieds, deux bras dans deux mondes différents, rapt, bout du doigt qui pousse...

Ce tableau devrait s’appeler le Vrai où. D’ailleurs, à partir de maintenant, c’est son titre. Catastrophe et sécurité. Ca s’agite beaucoup, mais ce n’est rien. La blonde Sabine de la forêt est parvenue au but, on l’accouche, elle passe évanouie de l’autre côté, elle est prise, vous entendez la tige glisser [1].

Quel est le mouvement suivant ? Le passage du mur du son.

Dans un moment la chambre sera vide, le rideau de sang voilera le petit théâtre où on vous a montré tout ce qu’on pouvait vous montrer, la rapide opération marionnette. La curiosité n’a pas à aller plus loin.

Dernier trait des Illuminations : « La satisfaction irrépressible des amateurs supérieurs. »

Philippe Sollers, Liberté du XVIIIème, folio 3756, 2002, p. 50-52,
Les surprises de Fragonard, Gallimard, 1987, p 127-128.

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L’amour dans les plis


Alain Jaubert. Archives M.D.


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Le tableau préféré

Dans Histoires de peintures, textes provenant d’une série remarquable de 25 émissions diffusées du 28 juillet au 29 août 2003 sur France Culture et réunis par Bernard Comment [2], Daniel Arasse se demande quel est son tableau préféré.

Plusieurs lui viennent à l’esprit. Parmi eux : « je trouve que Le Verrou de Fragonard est un tableau extraordinaire et fascinant » (Folio essais 469, p. 19) :

[...] une peinture pense de façon non verbale ; et certaines peintures m’attirent, me fixent, m’arrêtent, me parlent comme si elles avaient quelque chose à me dire, or en fait elles ne me disent rien, et c’est cette fascination-là, cette attente, qui m’arrête et me fixe. Le Verrou de Fragonard, par exemple : quand je l’ai vu pour la première fois à l’occasion de l’exposition Fragonard, alors que je le connais­sais déjà par ses reproductions, j’ai eu un choc, et j’ai compris après coup que ce qui m’appelait dans ce tableau de petite dimension tenait au fait que, comme l’a dit un grand spécialiste qui s’est d’ailleurs trompé ou bien a plus raison qu’il ne le pensait, la moitié gauche du tableau est occupée par rien. Cela m’a arrêté. Ce peintre me raconte en fait une anecdote, un jeune homme qui enlace une jeune fille pour la mettre ensuite sur le lit, et cet « ensuite » est déjà là, dans cette deuxième partie du tableau faite uniquement de plis, de draps, de froissures. Et cela m’a fasciné. J’avais là, devant moi, ce que Delacroix, je crois, a appelé « la silencieuse puissance de la peinture ». C’est cela qui me fascine et qui fait que certains tableaux me touchent plus que d’autres. Dans le cas de Fragonard, c’était cette silencieuse puissance du pictural, qui a bien sûr un sens, car après cela l’historien ou l’interprète que je suis a besoin de se demander ce que signifie ce rien, ces draps plissés. Si vous allez voir Le Verrou, vous verrez qu’il signifie des choses extrêmement précises, qui sont en fait l’explication de ce qui se passe à droite du tableau : à la fois le passé et le futur. (p. 22-23)

Arasse revient sur Le Verrou dans la 24ème et avant-dernière émission.

Le rien est l’objet du désir

Daniel Arasse

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Le Verrou (détail). Le drapé. Les plis.

« Le Verrou de Fragonard a été pour moi l’occasion d’une assez grande surprise. Le tableau est de dimensions moyennes. Sur la droite, le jeune homme enlace la jeune femme, et de la main droite pousse le verrou du bout du doigt, ce qui est assez irréaliste. La jeune femme serrée contre lui se pâme et le repousse. Toute la partie gauche du tableau est occupée par un lit dans un extraordinaire désordre : les oreillers épars, les draps défaits, le baldaquin qui pend. Un spécialiste de Fragonard a eu cette formule admirable pour décrire le tableau : « à gauche, le couple, et à droite, rien. » Ce rien représente quand même la moitié du tableau, mais ce spécialiste avait tout à fait raison, car ce rien correspond au res que j’évoquais il y a quelque temps et qui est la chose elle-même. Il n’y a pas de sujet dans cette partie du tableau, juste des drapés, des plis, donc finalement de la peinture.
Et j’ai eu une surprise en observant les oreillers du lit. Leurs bords étaient anormalement dressés, comme des pointes vers le haut. En regardant dans la direction de ces pointes, j’ai vu que dans le baldaquin s’ouvrait légèrement un tissu rouge, avec une belle fente allant vers l’obscur. Ce baldaquin est d’ailleurs invraisemblable puisqu’il y a un verrou ridicule de chambre de bonne, et comment une chambre de bonne contiendrait-elle un tel baldaquin ? Ce repli noir dans le tissu rouge peut cependant avoir du sens par rapport à ce qui va se passer, d’autant plus que le drap de lit qui l’angle au premier plan jouxte la robe de la jeune femme et est fait du même tissu que cette robe. Si vous regardez bien cet angle, c’est un genou. Il apparaissait donc étrangement que ce rien était en fait l’objet du désir ; il y a le genou, le sexe, les seins de la jeune femme, et le grand morceau de velours rouge qui pend sur la gauche et qui repose de façon tout-à-fait surréaliste sur une double boule très légère avec une grande tige de velours rouge qui monte. C’est une métaphore du sexe masculin, cela ne fait aucun doute.Dès lors que je le dis aussi grossièrement, le tableau se trouve évidemment dénaturé, car celui-ci ne dit rien. Justement, il n’y a rien. Mais on voit ou on ne voit pas. On a envie de voir ou pas. Et s’il est vrai qu’il n’y a rien, il y a quelque chose de proposé, et je crois que c’est exactement cela, la peinture.

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Le Verrou (détail). La pomme.

Cette partie gauche du tableau de Fragonard, ce rien, est un détail qui prend tout de même la moitié de la toile et qui est lui-même composé d’une multiplicité de détails qu’on pourrait démultiplier à leur tour. Tout ce que je peux dire de ce détail qui occupe la moitié du tableau, c’est que c’est un lit en baldaquin en désordre, et si je commence à nommer la chose, mon discours se teinte d’une vulgarité qui ne correspond pas du tout au tableau. Or ce n’est rien d’autre que de la peinture, du drapé, et l’on sait bien que le drapé est le comble de la peinture. Être confronté à l’innommable est aussi ce qui m’a passionné dans Le Verrou. Nommer le lit comme genou, sexe, sein, sexe masculin dressé, est scandaleux, car c’est précisément ce que ne fait pas le tableau. Il ne le dit pas, ne le montre même pas, à moi de le voir ou non.
Je suis donc confronté à l’innommable, non parce que la peinture est dans l’indicible, ce qui impliquerait une notion de supériorité, mais parce qu’elle travaille dans l’innommable, dans l’en deçà du verbal. Et pourtant, ça travaille la représentation, mais dès que je nomme, je perds cette qualité d’innommable de la peinture elle-même. [...] »

Daniel Arasse, Histoires de peinture, 2004, folio essais 479, p. 317-319.

Lire aussi : Le verrou Une surprise de Fragonard ou comment accéder à la vérité.

1ère mise en ligne le 11 novembre 2006. Version complétée.


[1Note de la version illustrée : « Armes à verrou » : nom sous lequel on désigne les armes portatives dont la fermeture de culasse a pour organe principal une pièce appelée verrou. (Ce verrou est un cylindre d’acier, qui constitue comme un long piston et glisse longitudinalement dans un cylindre creux, son mouvement de va-et-vient permettant d’ouvrir la culasse mobile quand on le tire en arrière et de la fermer quand on le ramène en avant.)
« Serrurerie : Parmi les divers types de verrou, on distingue : le verrou à coquille, dont la platine, qui est seule visible, est percée d’une sorte de mortaise dans laquelle peut se mouvoir le pouce ou bouton ; le verrou à la capucine, maintenu sur la platine au moyen de deux cramponnets ; le verrou à cuvette, constitué par une tige cylindrique et possé­dant un cran d’arrêt ; le verrou à ressort, qui a un pêne dont le dessous est garni d’un ressort à paillette. On le désigne sous les noms de verrou demi-placard, verrou quart-placard, verrou léger suivant sa force ; il est en outre à arrêt, à vis, à boîte, sur champ, à tige demi­ ronde, etc. Le verrou de sûreté est une sorte de serrure à pêne dormant, que l’on fait mou­ voir de l’intérieur d’un appartement sans se servir de clef ; on distingue le verrou de sûreté à pompe, à gorges, etc. Le verrou de nuit fait partie d’une serrure à bec de cane et fonctionne en même temps que la serrure.
« Tirer les verrous sur soi : s’enfermer chez soi. Exemple : les Anglais se verrouillent le dimanche. »
Louis XVI était dans la serrurerie. Marie-Antoinette, elle, n’a pas remarqué Fragonard.

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