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L’athéisme sexuel

Entretien Alain Kirili / Philippe Sollers, mars 1989.

D 8 août 2015     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Les vrais différences ne sont pas est-ouest, mais nord-sud.
Un Nord et Sud qui sont poétiques, non pas géographiques. »
« L’excellence c’est la tradition
et c’est pour cela que la tradition c’est toujours la révolution. »
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Alain Kirili, Nord-Sud, 1992.
Granit peint et fer. 650 x 250 x 110 cm.

L’athéisme sexuel

Entretien Alain Kirili / Philippe Sollers, New York, mars 1989.

Alain Kirili — Nous avons souvent parlé ensemble du génie français, d’une tradition française qui marque la maturité de mes sculptures et qui traversent tes romans. J’ai aujourd’hui souvent l’impression que l’appréciation de cette tradition est gommée, occultée dans les enjeux internationaux. Or, une telle attitude me semble être une menace de provincialisation de capitales culturelles qui se croient cosmopolites. New York risque le provincialisme en perdant de vue l’originalité d’une tradition artistique étrangère, française dans notre cas. En ignorant les origines d’identité de mode de vie, de caractéristiques d’une langue de moeurs, cela crée un provincialisme : un cosmopolitisme raté tient dans le trait d’exposer des Européens sans comprendre les origines de leur identité. La France est un exotisme surprenant pour New York. Les rapports d’identités étaient par exemple vécus beaucoup plus profondément à Paris avant guerre : ne serait-ce qu’entre Braque et Picasso : mais c’était également vrai pour Calder, Brancusi, Gonzales, Mirò… Je me souviens de ta remarque qu’un Français dans le monde d’aujourd’hui est toujours too French et je te demande un commentaire sur ta phrase : « ... le Français est une sorte de sudiste en pire. »

Philippe Sollers Oui, cette formule est destinée aux Américains. Mon idée là-dessus est assez simple. L’Allemagne à partir de la Révolution qu’on appelle Française mais qui a été sourdement renversée dans autre chose, a commencé une sorte d’expansion mondiale qui ne s’est jamais démentie jusqu’aujourd’hui. Il faut comprendre cela dans un mouvement historique qui débuté à la fin du XVIIIe siècle. Cette inversion de ce qui a fait le génie français pendant deux siècles admirables, les XVIIe et XVIIIe siècles, est systématique aux XIXe et XXe siècles : je l’appelle la contre-révolution allemande généralisée. S’agissant des États-Unis d’Amérique, il y a eu une guerre civile importante dite « de Sécession » où l’on a vu classiquement se développer cette lutte encore mal analysée entre le Nord et le Sud : le Nord composite mais tout de même à domination allemande et le Sud à composantes multiples. Il suffit de citer la Louisiane, la Nouvelle Orléans qui dans le roman de Faulkner Pylon est présente avec un maximum de noms français. Donc les choses sont claires, un événement qui s’est produit en Europe à la fin du XVIIIe siècle s’est généralisé aux dimensions de la planète, y compris aux États-Unis. Quand je dis too French, il s’agit d’une fascination à la fois fascinée et négative aux Français. Je dis qu’il est un sudiste en pire parce que le sudiste on peut encore imaginer son intégration dans cette civilisation à dominante allemande. Mais le Français est inintégrable. Il est d’autant plus gênant qu’en analysant les réactions à son égard, il représente une sorte d’étalon inconscient, sourd, de la valeur de la jouissance, de la valeur sexuelle.

Alain Kirili — La jouissance est d’ailleurs un mot intraduisible en anglais.

Philippe Sollers Le Français est une sorte de spectre qui viendrait démontrer à chaque instant que ça ne sait pas vraiment comment jouir. De plus il faut insister que contrairement aux dépêches de l’histoire courante, il n’y a pas eu de défaite de l’Allemagne, au contraire il s’agit d’une victoire y compris à travers la Seconde Guerre Mondiale. Il y a deux Allemagnes et la troisième est la planète !

Alain Kirili — Philippe, pourrais-tu préciser la « contre-révolution allemande » parce que l’Amérique pense plutôt qu’il y a une francisation de la culture contemporaine avec des noms comme Barthes, Foucault, Derrida, Baudrillard ?

Philippe Sollers Tu viens de me citer des noms de théoriciens qui, à l’exception de Foucault, si on va au fond de leur détermination de pensées, sont issus de la philosophie allemande à des degrés divers. À la suite de la Révolution Française, la formation de l’Allemagne comme force politico-philosophique, vient au XIXe et, ô combien, au XXe siècles, contre l’esprit des Lumières. Quant à une entité comme l’Allemagne qui arrive à la Révolution Nationale Socialiste, je pense que c’est une contre-révolution, qui se fait contre l’esprit des Lumières. Elle s’appelle Révolution, comme en France le pétainisme s’appelle Révolution Nationale. C’est donc une usurpation du terme alors que l’on a des contre-révolutions qui se multiplient (stalinisme, contre-révolution en Chine, contre-révolution islamiste intégriste). Les phénomènes de contre-révolution sont rarement appréciés comme des régressions. Il y a une grave déperdition d’énergie, de savoir et de liberté si l’on considère le XIXe siècle par rapport au XVIIIe siècle français. Aujourd’hui, il y a en Amérique une surévaluation du médiatique professoral qui est d’essence allemande, il y a une répugnance à envisager l’art ou la littérature sans médiation universitaire. Un étudiant connaîtra quelque chose de la déconstruction de Derrida sans savoir ce que Valéry a écrit.

Alain Kirili — Tu places en exergue de ton roman Femmes :

« Né mâle et célibataire dès son plus jeune âge…
Possède sa propre machine à écrire, et sait s’en servir. »

Pourquoi cette phrase de William Faulkner ?

Philippe Sollers Je fais dire par Faulkner deux choses capitales : d’abord qu’un artiste, même s’il s’agit d’une femme, ne peut être que le prototype du mâle, d’une masculinité qui intègre plus ou moins bien la féminité et pas le contraire.

Alain Kirili — Le contraire étant ?


« D’où sortent tant de bustes, de mains, de jambes
et de gestes, de visages tendus, de couples musculeux,
de demi-dieux ou de déesses emportées ? De ça. »

Ph. Sollers, Le secret de Rodin.

Philippe Sollers Le contraire étant une féminité qui intégrerait la masculinité. Il y a de nombreux exemples dont cette affaire Rodin-Camille Claudel. Ce ne sont pas des formulations abstraites. On les trouve tous les jours dans les enjeux très violents sur la question de l’art, du symbolique en général. Deuxièmement, « célibataire » n’est pas à prendre au sens de Duchamp mais il certain qu’un artiste n’est pas coupable avec qui que ce soit. Il y a là par exemple la question des veuves dans l’histoire de l’art et de la façon dont la société pénètre dans la gestion de ce que crée un artiste à travers, par exemple, son mariage. Et enfin « possède sa propre machine à écrire et sait s’en servir », c’est une formule merveilleuse de Faulkner pour désigner métaphoriquement le sexe qui écrit.

Alain Kirili — En quatrième de couverture du roman Portrait du joueur, il y a cette formule de Nietzsche à propos de Mozart qui représente la foi dans le Sud. Comment se constitue le rapport dans le choix des formules de Nietzsche et de Faulkner ?

Philippe Sollers Les vrais différences ne sont pas est-ouest, mais nord-sud. Un Nord et Sud qui sont poétiques, non pas géographiques. Par exemple l’Angleterre est plutôt au Sud par rapport à un axe franco-russe allemand. Les Français vivent une sorte de polémique incessante, une guerre civile incessante entre le Nord et Sud. Ce Sud n’est pas un lieu ensoleillé, un Club Méditerranée. C’est une sorte de coagulation de pratiques symboliques dans un certain nombre de pays. Par exemple Nietzsche en a assez d’être allemand : il va même jusqu’à dire qu’il est plutôt polonais. Il n’arrête pas de combattre Wagner. Il considère que quelque chose de très sombre se prépare avec l’apparition de Wagner. Le XXe siècle s’est chargé de nous le prouver. Donc la formule de Nietzsche : la foi dans le sud à propos de Mozart, c’est cette espèce de regret qu’on en soit venu à ce culte syncrétique terrible de Wagner, évoquant les forces élémentaires, répressives, hurlante…

Alain Kirili — Un véritable délire de la mort !

Philippe Sollers Ce délire de la mort qui a été identifié par le bourreau Sanson pendant la Révolution Française et qui a été repris, à mon avis, par l’Allemagne. C’est ce que veut dire Nietzsche vers la fin de sa vie, où de plus en plus, et ça le rend fou d’une certaine façon, il voit venir très négativement et tragiquement cette mainmise de l’Allemagne sur le monde.

Alain Kirili — Dans l’art de l’après-guerre, ce qui a été déterminant pour moi c’est la différence des traditions artistiques et éthiques qui s’est fortement révélée dans la façon dont le nu est représenté. Que ce soit la peinture ou la sculpture allemande néo-expressionniste le nu est lié à la morbidité. C’est très précisément sur la sexualité que des différences violentes et irréconciliables se révèlent. Par exemple, dans la comparaison des dessins érotiques, de nus de Rodin avec ceux de Beuys ou de Kiefer. L’influence des dessins érotiques de Rodin est formellement et superficiellement très grande mais l’érotisme sans morbidité de Rodin n’est pas compris et fondamentalement son érotisme tout simplement. C’est pourquoi, je pense que le livre des dessins érotiques de Rodin, que nous avons publié ensemble est fondamental dans la compréhension des enjeux culturels actuels. Il est d’ailleurs publié aujourd’hui en japonais, en italien et en allemand et extraordinairement toujours pas en anglais.

Philippe Sollers Il faut donc pensé que les États-Unis sont plus germanophiles que les Allemands eux-mêmes.


De Kooning, Seated Woman on a Bench, bronze, 1972. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Alain Kirili — D’autre part, à propos de géographie symbolique dans l’art de l’après-guerre, De Kooning est un peintre nordique qui injecte de la sensualité « sudiste » dans l’art américain. Qu’en penses tu ?

Philippe Sollers Oui, absolument, il produit cette injection par rapport à un art américain puritain qui a toujours tendance à être dans l’ordre de dépendance allemande. La Hollande espagnole, violemment espagnole, de De Kooning représente indubitablement un élément sudiste. Nous trouvons cela en Belgique et Hollande à travers les guerres de la réforme et de la contre-réforme. C’est cette énorme influence de l’art espagnol que je trouve tout à fait manifeste dans les Women de De Kooning : c’est du Vélasquez qui s’emporte devant le béton de puritanisme qu’il confronte.

Alain Kirili — Ce puritanisme en béton développe aussi une idéologie de pureté américaine, c’est à dire qu’un art américain pourrait se développer aujourd’hui de façon autonome. Le Musée Whitney se définit « of american art  » et possède une charte qui exclut tout artiste étranger. Cette charte discriminatoire est indigne d’une grande démocratie. Imaginons un tel musée à Paris « d’art français » qui aurait exclu Brancusi, Picasso, Man Ray, Calder, Gonzales, Mirò, Mondrian, Picabia, Chagall, Soutine, Max Ernst, … Cette exclusion puritaine est une obsession d’un art américain pur, glorieux, et autonome. C’est un ostracisme dangereux qu’aucun artiste et intellectuel doit avaliser, mais au contraire dénoncer et condamner. L’avenir de l’art américain pourrait se provincialiser et perdre d’illusoires bénéfices stratégiques. J’en suis témoin. L’avenir de New York passe forcément par l’acceptation prestigieuse d’honorer et de rendre compte dans tous ces musées du dynamisme de l’art contemporain d’artistes d’où qu’ils viennent. C’est à ce prix que la force symbolique de New York, prolongera celle de Paris avant-guerre.
La réaction à New York sur l’exposition Fragonard était significative. Souvent il y avait une sorte de rejet inconfortable. D’ailleurs à ta conférence à Columbia University les réactions féministes à ta présentation de diapositives des peintures de Fragonard étaient étonnantes. Elles considéraient que tu présentais plutôt des culs féminins que des peintures. Elles en oubliaient extraordinairement l’art du peintre.

Philippe Sollers Je trouve en effet très révélateur à la fin du XXe siècle que quand on montre des peintures de Jean Honoré Fragonard les réactions sont plus violentes que si on montrait des photos pornographiques, alors qu’il s’agit d’un art extrêmement élaboré, très raffiné, allusif, plein de jouissance supposée. Ce n’est pas la photographie qui est pornographique, c’est bien l’art de Fragonard. C’est le mouvement sexuel en acte, pris directement dans la symbolisation picturale qui est intolérable. On retrouve dans tous les pays puritains, d’un côté une répression sexuelle massive, religieuse et de l’autre un marché tout à fait ouvert de la pornographie.

Alain Kirili — Je voudrais revenir sur cet évènement important qui a été la révélation au Brooklyn Museum dans l’ exposition Courbet de la peinture L ’origine du monde, exposée pour la première fois devant le public. Que signifie cette étrange censure de Jacques Lacan qui a interdit à ce tableau d’exister ? Le posséder a été pour Lacan une façon de le supprimer. Il doit y avoir un signe révélateur très grave, et à mon avis, inacceptable.

Philippe Sollers Cette affaire, autour de ce tableau qui était caché par une peinture coulissante d’André Masson est étrange. Derrière ce Masson, il y aurait finalement ça. C’est une façon étrange de posséder comme si c’était le bout des choses, comme si c’était l’Origine du monde. Un corps féminin n’est pas l’origine du monde. C’est l’origine des corps dits humains qui sont fondus par ce corps, mais ce n’est pas l’origine du monde, ce n’est pas l’origine des galaxies, ni du cosmos. Appeler cela l’Origine du monde prouve en effet une très curieuse surestimation du corps féminin, du réceptacle féminin. Lacan a joué ce jeu de surestimation étrange de la représentation sexuelle. Il faudrait dire que plus il y a de surestimation sexuelle, plus il y a de refoulement. Je suis sûr par exemple que des artistes comme Fragonard, Rodin, Matisse ou Picasso arrivent presque à une sorte d’athéisme réel sur le plan du sexe. Il est très rare que l’on obtienne de l’athéisme sur le sexe, très rare ! Le Français représente le grand athéisme sexuel.

Alain Kirili — Par exemple le marquis de Sade est le grand athée du Sexe.

Philippe Sollers Évidemment et contrairement à ce que l’on pense d’ habitude, loin d’être obsédé par le sexe, le génie français est en fait le premier qui peut s’en détacher.

Alain Kirili — Oui, mais sans ironie, avec tendresse !

Philippe Sollers Pas forcément avec cruauté, avec tous les sentiments possibles. Mais le détachement est exigé. Il y a pendant deux siècles une élaboration fabuleuse de l’art de vivre. La lucidité sur le sexe entraîne une invivabilité.

Alain Kirili — Lacan a fait la preuve d’une religiosité excessive sur le sexe !

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Alain Kirili, La grande nudité, 1984, bronze.
Musée des Beaux arts d’Angers.

Philippe Sollers Oui, je l’affirme. Un résidu de religiosité à ce sujet m’a toujours gêné chez lui et c’est pourquoi je l’ai contesté dans un texte : Lettre de Sade paru dans Théorie des exceptions. C’est une critique du texte de Lacan sur Sade Kant avec Sade. Pourquoi donc mettre Kant avec Sade ! Lacan pensait que Sade manquait totalement d’humour. Je l’ai contesté car l’humour de Sade est considérable, il est également un grand écrivain du point de vue de l’humour.

Alain Kirili — Pour moi, cette question de religiosité du sexe est particulièrement importante étant sculpteur car mon art est une question de corps vivants, c’est à dire de corps en état de jouissance !

Philippe Sollers Le sculpteur trouve en effet immédiatement ces problèmes. Quand tu me dis que même lorsque tu dessines au fusain tu te confrontes à la dimension de ton corps et que tu es obligé de sauter, ou bien que lorsque tu sculptes tu es obligé de prendre de la terre comme si c’était une tête pour la changer en autre chose, c’est un problème de corps. Il y a un affrontement physique immédiat. On se débarrasse pas de son corps facilement !

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Alain Kirili, Grande Nudité I et II, 1985.
Plâtre peint. 205 X 198 cm.

Alain Kirili — Le problème du corps est tellement important que mes dessins comme mes sculptures en bronze Grande Nudité, que nous sommes allé voir sur la Cinquième avenue, sont dans une dimension à peu près de deux mètres de hauteur, ce qui représente l’amplitude maximum de la force gestuelle que je peux libérer dans l’exécution du dessin comme du modelé. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je ne voudrais aucun grandissement de ces bronzes qui perdraient alors la vérité du geste. Le bronze a repris la version exacte de ce que j’ai exécuté en terre.

Philippe Sollers À propos des douze pièces en terre cuite que tu as appelées La Vague, et bien pour aller à la signification historique de ce que tu as fait, j’y vois indubitablement la contradiction qu’il y a entre ces têtes qui sont aussi des sexes de femmes et qui sont aussi des coiffures de ces têtes décapitées. Elles sont des morceaux de sexes féminins comme L’origine du Monde de Courbet, présentés sur tubulure de façon qu’on déchiffre très bien le conflit entre la sensualité de ces morceaux de viande en terre travaillée et ouverte qui est en même temps sexe et les coiffures de l’ancien régime, au temps où ça jouissait toujours bien plus qu’on ne le croyait. Et puis il y a là la terrible loi du fer, de l’acier, qui est celle du monde moderne. Et c’est là que je t’ai proposé, puisque je venais de faire cette conférence à Columbia sur la continuation de la Révolution française, où j’ai fait resurgir les grands massacres fondateurs, les grands supplices qu’on voudrait nous cacher ; je t’ai proposé d’appeler cette sculpture Contre l’Etre Suprême, contre l’Immortalité de l’âme et Madame du Barry douze fois plutôt qu’une. Ce serait douze petites du Barry empalées. Tu as là tout un petit roman possible, je crois que ce titre aide à voir ce que tu as fait. Madame du Barry ne croyait pas à l’immortalité de l’âme. Elle croyait à la seule réalité de son corps vivant. Selon le témoignage du bourreau de la Révolution, elle s’est rebellée devant l’échafaud, contrairement à ceux qui allaient à la mort à la chaîne en croyant pouvoir se passer de leur physique. Quelque chose d’autre en garantissait la réalité, l’Être Suprême, Dieu. Toute représentation métaphysique du corps justifie les massacreurs et les dictateurs.

Auguste Rodin, La Vague, vers 1898, 130,4 x 43,5 x 28 cm, plâtre. Musée Rodin.
Alain Kirili, La Vague. 1988, 147 x 175 x 300 cm, terres cuites et socles en métal, coll. part.

Zoom : cliquez l’image.


Alain Kirili — Au niveau d’une actualité très grave, je dirais que le fait de vouloir supprimer le corps d’un écrivain, Salman Rushdie, en le condamnant à mort, est un fait qui ne peut être, comme on l’a vu trop souvent, banalisé par des considérations sur le nature d’un blasphème comme si une création pouvait être autre chose qu’un blasphème.

Philippe Sollers La solidarité des clergés sur cette affaire est redoutable : du grand Rabin de Jérusalem aux cardinaux. C’est très révélateur que cette solidarité se porte sur un écrivain. Il y a eu un très beau propos, concernant Rushdie, qui reprenait la formule célèbre en exergue de Pour qui sonne le glas d’Hemingway : « Ne demande pas pour qui sonne le glas, c’est pour toi ». Ce qui se met en place c’est toute la négation de toute activité individuelle, symbolique. Donc tout artiste, écrivain, peintre, sculpteur est directement concerné, je dirais même, directement condamné à mort en même temps que Rushdie.

Alain Kirili — L’artiste comme individualité est menacé par une vision collective, religieuse et de dogmatisme politique.

Philippe Sollers On a déjà de grands enseignements de ce genre. Hitler a fait un effort, Staline aussi. Mais maintenant on est dans une troisième phase, la condamnation ne touche plus des collectivités (juifs, bourgeois...). Elle concerne l’un, une personne précise. Il faut le faire, se mettre à un milliard pour condamner un individu. En complément je voudrais te rappeler ce que Jacques Rivière, l’ancien directeur de la Nouvelle Revue Française, a écrit dans un livre très peu connu qui mériterait d’être réédité partout, et qui a été écrit en 1919, L’Allemand. C’est un livre qui a fait le point sur son expérience de prisonnier en Allemagne. C’est intéressant que ce soit l’ancien directeur de la N.R.F., parce que comme tu t’en souviens sûrement, Hitler en 1940, lorsque les armées allemandes sont entrées en France, a demandé deux choses qui obsédaient les Allemands : il fallait occuper la Banque de France et la Nouvelle Revue Française. Rivière, dans L’Allemand, dit la chose suivante dans son introduction :

Mon livre n’est rien de plus que la grande détestation que mon esprit fait de l’Allemagne. Je ne m’en prends pas à ses crimes mais à la façon de penser et de sentir. Je la répudie bien exactement. Je dis voilà tout ce que je ne suis pas, tout ce dont je ne veux pas.

Voici maintenant les prophéties de Jacques Rivière, ami intime et correspondant de Marcel Proust, de Paul Claudel, d’Antonin Artaud. Il dit :

Dans l’ordre social qu’inauguraient les Allemands, sans doute une inflexible discipline matérielle régnerait, qu’il serait fou de songer à enfreindre, mais sous cette enveloppe rigide on serait en pleine barbarie et en pleine anarchie. Les esprits verraient s’effacer en eux les distinctions patientes et toutes les précisions et toutes les nuances que les âges leurs ont apprises. Une inconsistance générale se déclarerait autour d’eux, jamais ils n’auraient été plus libres. Toutes les conceptions leur seraient permises mais une fois réalisées elles porteraient toute la tare de leur facilité. Je vois très bien ce qui arriverait par exemple dans l’ordre esthétique. Au lieu de ce passage étroit et vertigineux, de cette crête qu’il ne faut pas manquer, de cette gorge de la nécessité qui conduisent à l’oeuvre d’art authentique on aurait un vaste terrain où l’on pourrait faire des expériences, construire de front toute une ribambelle d’édifices. Avec le sentiment de l’excellence aurait disparu celui de la nécessité, celui-là même de la direction ; perte du sens de l’excellence. Tout s’entrecroiserait, tout se confondrait. Tout redescendrait peu à peu dans le domaine spirituel et forcément ensuite dans le domaine matériel, à cet état d’indistinction, d’homogénéité et de chaos d’où l’effort et d’où surtout le discernement des grands génies nous ont à la longue tiré. Nous retomberions à une barbarie de nébuleuse.

Ce texte écrit en 1919 caractérise bien une situation actuelle et que l’on trouve partout présente dans le grand bazar de l’art dit moderne et dont l’origine me semble allemande...

Alain Kirili — Il y a un sociologisme, une overdose "historiste" qui domine aujourd’hui…

Philippe Sollers Perte du sens de l’excellence.

Alain Kirili — Peux-tu préciser ce sens de l’excellence ?

Philippe Sollers L’excellence c’est la tradition et c’est pour cela que la tradition c’est toujours la révolution.

Alain Kirili — C’est-à-dire des artistes qui transforment une tradition dont ils se sentent profondément les héritiers. Il n’y a là aucun sens de l’amnésie historique qui caractérise bien des artistes aujourd’hui. Il n’y a pas de rupture avec la tradition, mais jouissance de la tradition.

Philippe Sollers L’excellence est la jouissance d’une tradition comme chez Cézanne, Rodin, Picasso, Matisse, qui pourrait parfaitement être au Metropolitan Museum. Ils ne sont pas modernes, au contraire, ils passent leur temps héroïquement à retrouver la tradition. C’est pour cela qu’ils sont révolutionnaires.

New York, mars 1989.
Arts magazine, octobre 1990.

Lire aussi sur le site d’Alain Kirili :
Marcelin Pleynet, Le Paradoxe du Peintre
Le phallus mis à nu par ses non-célibataires mêmes (entretien avec Philippe Sollers)
La statuaire contre l’idolâtrie
Liberté de la transfiguration (entretien avec Julia Kristeva)
— et aussi : Alain Kirili, Ancestral aujourd’hui
Robert O. Paxton, L’oeil d’Hitler
sur Pileface : Alain Kirili, le sculpteur et la liberté.

Alain Kirili, Résistance. Grenoble, 2011
Zoom : cliquez l’image.

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1 Messages

  • Albert Gauvin | 11 août 2015 - 09:30 1

    Lu à la lettre E dans L’abécédaire de l’amour de Témoignage chrétien sous la plume de Jean-François Rouzières :

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    EROS

    Eros est généralement mal vu. C’est la tyrannie de la passion, la perte de contrôle, la soumission aux pulsions, le lâcher prise, bref tout ce qu’il peut y avoir de menaçant derrière le plus tendre des « je t’aime ».

    Eros est étonnamment absent des évangiles. Ni prescriptions, ni interdits. Et si c’était tout simplement parce que la sexualité n’y pose pas de problèmes ?

    Après tout, Jésus n’est pas uniquement un être souffrant et la crucifixion ne représente que six heures de sa vie. Pour le reste, libre à nous d’imaginer que le jeune et solide méditerranéen qu’il était, a été « pleinement homme ». Au reste, l’acte sexuel, dans l’amour partagé, n’est-il pas le plus beau moyen de toucher au divin ? Assurément…Y aurait-il cependant concurrence ? Peut-être…

    Notre époque fait de la sexualité toute une affaire, on peut même se demander si elle n’en fait pas une religion. Il est d’ailleurs intéressant de noter que plus la sexualité devient une obsession sociétale, plus on la range du côté de la domination, du puritanisme et du contrôle violent des êtres, bref du mortifère, ce qui est le contraire d’Eros.

    Pas étonnant alors qu’un écrivain éclairé comme Philippe Sollers se dise athée sexuel ! L’expression est jolie, elle est aussi très forte. Eros est du côté de la vie et de la joie. Et il y a autant de sexualités qu’il y a de visages. S’il n’y pas de prescription sexuelle dans l’Évangile, c’est peut-être parce que l’on doit laisser eros du côté de l’intime et du choix de vivre une sexualité libre, hors des normes, des contraintes, dans le respect de chacun et loin des jugements moraux.

    Témoignage chrétien.

    *

    EXTASE

    C’est une ivresse, une exaltation, un transport mystique. Dans Les Bijoux, Charles Baudelaire évoque le corps de la femme aimée. Ses images sont sans équivoques (le poème fut interdit) :

    « Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,
    S’avançaient, plus câlins que les anges du mal… »

    On peut rapprocher ce texte du Cantique des cantiques attribué à Salomon : « Dans ton élan, tu ressembles au palmier, tes seins en sont les grappes. J’ai dit : “Je monterai au palmier, j’en saisirai les régimes” » (Ct 7,8-9).

    Là encore, le corps de l’être aimé semble procurer une extase sans pareille. Dans Les Bijoux, l’âme du poète est calme et solitaire ; et le Cantique des cantiques est un texte où les deux amoureux sont certes exaltés, mais aussi tranquilles dans la solitude que dans l’union. On a l’impression alors que l’être aimé procure enfin une possibilité d’être seul puisque l’on est toujours en présence de l’autre. Ce sont des poèmes où l’on ne parle pas de Dieu, ce qui ne laisse pas d’étonner pour le Cantique des cantiques, un des livres de la Bible.

    Pour autant, on a le sentiment d’une plénitude inégalée, comme si le mot de Maître Eckhart prenait alors son sens : « Je demande à Dieu de me laisser libre de Dieu.  »

    Mais alors, pourquoi l’extase est-elle si souvent associée à la souffrance ? Sainte Thérèse d’Avila, fondatrice du Carmel, écrit : « Cette souffrance n’est pas corporelle, mais spirituelle ; et, pourtant, le corps n’est pas sans y participer un peu, et même beaucoup…Mais dès qu’il se fait sentir, le Seigneur ravit l’âme et la met en extase. Ainsi elle n’a pas le temps d’endurer ni de souffrir : presque aussitôt elle entre dans la jouissance. »

    Comme le rappelle la philologue et psychanalyste Julia Kristeva : « La foi chrétienne est une confiance inébranlable en l’existence d’un Père idéal, et un amour absolu pour ce Père aimant, qui serait tout simplement le fondement du sujet parlant, lequel n’est autre que le sujet de la parole amoureuse. » Elle ajoute : « Cette idéalisation se reséxualise : le Père est un père battu et je jouis avec lui de sa castration et de sa mise à mort ; mais je m’associe aussi à Lui par les deux vertus de l’oralité, eucharistie et parole. »

    Amour de l’être aimé et plaisir de la chair, possibilité d’une solitude enfin apaisée grâce à la présence d’un autre, traversée d’une souffrance qui semble sans limite, recréation de soi à travers la Parole et l’écriture… Là encore, Julia Kristeva est lumineuse : « Chacun d’entre nous est le résultat d’un long “travail du négatif” : naissance, sevrage, séparations, frustrations, deuils. Pour avoir mis en scène cette rupture au cœur du sujet absolu qu’est le Christ, pour l’avoir présentée sous la figure d’une Passion, comme envers solidaire de la Résurrection, le christianisme ramène à la conscience les drames essentiels internes au devenir de chacun. Il se donne ainsi un immense pouvoir cathartique…inconscient. » On ne saurait mieux dire.

    Idem.