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Relire « Les liaisons dangereuses »

D 14 mars 2011     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Toutes les révolutions importantes et qui sautent aux yeux doivent être précédées dans l’esprit de l’époque d’une révolution secrète qui n’est pas visible pour tous et encore moins observable par les contemporains et qu’il est aussi difficile d’exprimer par des mots, que de comprendre. »

Georg Wilhelm Friedrich Hegel.

Les Liaisons dangereuses sont à nouveau publiées dans la collection de La Pléiade « d’après une édition rare, datée de 1787 et sans doute préparée par Laclos lui-même. »

Déjà publié en Pléiade en 1932, puis en 1944 et, à nouveau, en 1979, pourquoi une nouvelle édition ? Hugues Pradier, directeur littéraire de La Pléiade, s’explique : « Laclos est l’homme d’un seul roman, qui a donné lieu à une réception multiforme d’une ampleur inégalée. Il a tout de suite fait l’objet d’une mode, de suites, il a été interdit par la censure [1], a inspiré des chansons et de nombreuses adaptations théâtrales et cinématographiques [2]. » En fait, l’intérêt de cette nouvelle édition réside dans sa riche iconographie et le dossier intitulé « La fortune des Liaisons dangereuses. Lectures, relectures, images » qui, à la manière de la récente édition des oeuvres de Lautréamont [3], témoigne des différentes lectures dont le roman de Laclos a fait l’objet depuis 1782.

Présentation de l’éditeur

Il y a des livres dont le succès ne surprend personne. Les Liaisons dangereuses, en 1782, n’est pas de ceux-là. L’auteur, un officier d’artillerie, n’a guère de réputation dans le monde des Lettres. Son libraire prévoit un tirage convenable, mais prudent : 2000 exemplaires. Le roman sort en mars. On se l’arrache. On le dénonce, on l’admire, on le dénonce en l’admirant. C’est « le mécanisme même de la scélératesse développée dans tous ses ressorts ». Chacun fait des « applications » : de quel libertin réel ce « délicieux infâme » de Valmont est-il le portrait ? L’auteur n’est pas épargné : « Parce qu’il a peint des monstres, on veut qu’il en soit un. » Le libraire, lui, ordonne une réimpression. Cela ne fait que commencer.
Il est difficile de cerner les raisons d’un succès. À écouter les premiers lecteurs, celui des Liaisons tiendrait en partie à l’ambiguïté du livre. L’auteur est-il lui-même un Valmont de garnison, ou a-t-il au contraire fait oeuvre morale en dénonçant les mauvaises m ?urs ? Vaine question : Laclos a très habilement décentré la question morale. Et puis, quand on aurait expliqué les motifs du succès, que dire de sa durée ? Les livres à la mode se démodent ; pas les Liaisons. Très vite, les héros se mettent à vivre dans l’imaginaire du public. Bientôt, ils montent sur le théâtre. Marie-Antoinette chante Les Adieux de la présidente de Tourvel, romance. Les imitations, suites ou « suppléments » fleurissent. Les rumeurs circulent. On aurait interdit la vente de l’ouvrage. Mais la première condamnation attestée date de 1823 : la Restauration n’a pas apprécié cette peinture de la société d’Ancien Régime. Plus tard, la critique marxiste verra dans le roman le pamphlet politique d’un homme déçu par l’aristocratie.
Des écrivains, Baudelaire, Gide, Suarès, Giraudoux, Malraux, apportent leur pierre à l’édifice. Et des illustrateurs : à chacun sa lecture, du néoclassicisme aux éclairages les plus crus. On continue à s’emparer des héros de Laclos pour leur faire vivre d’autres aventures. Chez Pascal Quignard, Merteuil exilée rencontre Jane Austen. Certaines incarnations font date. Jeanne Moreau est aussi inoubliable au cinéma en 1959 (Les Liaisons dangereuses 1960 de Roger Vadim, dialogues de Roger Vailland) qu’au théâtre en 2007 (Quartett de Heiner Müller, 1982). Il y aura d’autres pièces, d’autres films, d’autres actrices (Glenn Close) regardées par d’autres écrivains (Philippe Sollers), deux cents ans après une Révolution dont l’oeuvre de Laclos aurait été l’une des « causes secrètes ».
On peut désormais tout savoir des Liaisons sans avoir lu le roman. Mais on peut aussi le lire : après tout, c’est l’un des plus grands livres qui soient. Il est publié ici d’après une édition rare, datée de 1787 et sans doute préparée par Laclos lui-même. Suit un éventail de réactions, de critiques, d’adaptations, de continuations et d’images qui retracent, de 1782 à nos jours, l’extraordinaire destin des Liaisons dangereuses.

LES LIAISONS DANGEREUSES de Pierre-Ambroise Choderlos de Laclos. Edition établie, présentée et annotée par Catriona Seth. Gallimard, "La Pléiade", 970 p., prix de lancement : 42 ? ; à partir du 1er juillet : 49,50 ?.

Oublions les films [4] et leur interprétation « romantique » du livre (et puis : comment filmer un roman épistolaire ?) et revenons sur quelques lectures dont le roman de Choderlos de Laclos a fait l’objet depuis l’article de Philippe Sollers en 1989 (la date n’est pas innocente), Apologie de la marquise de Merteuil (repris dans le Pléiade).

Est-il possible, surtout, de réinterroger, comme le fait Marcelin Pleynet, les rapports entre « littérature », « poésie » et « révolution » à la lumière des phrases fameuses de Baudelaire dans ses « Notes » sur Les liaisons dangereuses : « La Révolution a été faite par des voluptueux » et « Les livres libertins commentent donc et expliquent la Révolution » ? Aussi inactuelles et saugrenues que puissent sembler de telles affirmations, n’oublions pas ce que Hegel écrivait et qu’il vaut mieux citer deux fois qu’une (personne ne lit jamais la même phrase — et jamais de la même manière) :

« Toutes les révolutions importantes et qui sautent aux yeux doivent être précédées dans l’esprit de l’époque d’une révolution secrète qui n’est pas visible pour tous et encore moins observable par les contemporains et qu’il est aussi difficile d’exprimer par des mots, que de comprendre. » [5].

« Le problème de Laclos reste entier, aussi intrigant peut-être que celui de Rimbaud », écrit André Malraux, en 1939, dans sa préface aux Liaisons. La « révolution secrète » de Laclos ? Le roman « ne rythmera plus l’action, il sera en avant. »

Tous les textes que vous allez lire le soulignent : cela s’écrit en français.

*



Le Monde des livres du 28 avril 1989. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

par Philippe Sollers


Peut-être Laclos ne serait-il pas autrement surpris de voir ses Liaisons représentées au cinéma en anglais, et de déchiffrer sur les lèvres de la marquise de Merteuil glissée dans la belle, bleue, intelligente et un peu massive Glenn Close le mot war (entendez Ouarr !) adressé à Valmont. On s’en souvient : il s’agit de la lettre 153.

La Lettre 153, manuscrit des Liaisons dangereuses. En bas, à gauche : « Hé bien la guerre » [6]. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Lettre 153

    Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil

    Je réponds sur-le-champ à votre lettre, et je tâcherai d’être clair ; ce qui n’est pas facile avec vous, quand une fois vous avez pris le parti de ne pas entendre.

    De longs discours n’étaient pas nécessaires pour établir que chacun de nous ayant en main tout ce qu’il faut pour perdre l’autre, nous avons un égal intérêt à nous ménager mutuellement : aussi, n’est-ce pas de cela dont il s’agit. Mais entre le parti violent de se perdre, et celui, sans doute meilleur, de rester unis comme nous l’avons été, de le devenir davantage encore en reprenant notre première liaison ; entre ces deux partis, dis-je, il y en a mille autres à prendre. Il n’était donc pas ridicule de vous dire, et il ne l’est pas de vous répéter que, de ce jour même je serai votre amant, ou votre ennemi.

    Je sens à merveille que ce choix vous gêne ; qu’il vous conviendrait mieux de tergiverser ; et je n’ignore pas que vous n’avez jamais aimé à être placée ainsi entre le oui et le non : mais vous devez sentir aussi que je ne puis vous laisser sortir de ce cercle étroit, sans risquer d’être joué ; et vous avez dû prévoir que je ne le souffrirais pas. C’est maintenant à vous à décider : je peux vous laisser le choix, mais non pas rester dans l’incertitude.

    Je vous préviens seulement que vous ne m’abuserez pas par vos raisonnements, bons ou mauvais ; que vous ne me séduirez pas davantage par quelques cajoleries dont vous chercheriez à parer vos refus ; et qu’enfin, le moment de la franchise est arrivé. Je ne demande pas mieux que de vous en donner l’exemple ; et je déclare avec plaisir que je préfère la paix et l’union : mais s’il faut rompre l’une et l’autre, je crois en avoir le droit et les moyens.

    J’ajoute donc que le moindre obstacle mis de votre part, sera pris de la mienne pour une véritable déclaration de guerre : vous voyez que la réponse que je vous demande, n’exige ni longues ni belles phrases. Deux mots suffisent.

    Paris ce 4 décembre 17...

    Réponse de la Marquise de Merteuil

    (Écrite au bas de la même lettre.)

    Hé bien ! la guerre. [7]

La marquise renvoie son ultimatum au vicomte avec cette seule annotation : « Hé bien ! la guerre. » Tout le livre est composé pour en arriver à cet Hé bien joyeux, mortel et intraduisible. « Livre essentiellement français », écrivait Baudelaire en 1856 (tiens, l’année de la naissance de Freud). Et encore : « Les livres libertins commentent donc et expliquent la Révolution. » Il serait énorme que le bicentenaire de la Révolution française se cristallise dans cette résurrection sur grand écran de Laclos, et que l’étranger s’en occupe mieux que nous-mêmes.

On a beaucoup réfléchi sur les Liaisons dangereuses, mais la plupart du temps avec gêne. Malraux, en 1939, semble vouloir dire qu’avec la seconde guerre mondiale imminente un monde s’achève, comme à la fin du dix-huitième siècle. Il souligne la grande nouveauté technique du livre : le fait que, pour la première fois, des personnages de fiction agissent en fonction de ce qu’ils pensent, d’où « l’érotisation de la volonté » qui les définit. Il a ce mot étonnant : « Le problème de Laclos reste entier, aussi intrigant peut-être que celui de Rimbaud. » Le poète visionnaire devenu un marchand consciencieux et soucieux d’économies en vue du mariage (Rimbaud), et le stratège littéraire de génie transformé en général conjugal rousseauiste (Laclos), voilà en effet de quoi nourrir une curiosité inlassable.

Je m’en tiendrai à l’apologie du diable secret qui, s’il était compris, nous épargnerait sans doute bien des déchainements diaboliques : la marquise de Merteuil. J’ai pour elle, je l’avoue, une passion fanatique. « Personnage féminin le plus volontaire de la littérature », dit Malraux, en remarquant, le premier, sa ressemblance quasiment mystique avec Loyola. Oui, les Liaisons sont des exercices spirituels, dans tous les sens de ce mot. Baudelaire, encore : « La niaiserie a pris la place de l’esprit... Ordure et jérémiades. George Sand inférieure à Sade. » La marquise ? Voici son style : « Si vous n’avez pas cette femme, les autres rougiront de vous avoir eu. » Laclos est un expert en balistique ; il a inventé, à son époque, le boulet creux. Chacune de ses phrases a une courbe et une chute précises : elle vibre et explose en fins éclats pénétrants. Voilà une littérature conçue pour faire le plus de dégâts possible. Qui dira que nous n’en avons pas besoin ?

La gêne que provoquent les Liaisons ? Elle se manifeste dans le désir d’éviter la Merteuil, de tout ramener à la Présidente de Tourvel. On oblige le livre à se conformer à la phase romantique qui a suivi. On gomme autant que possible la parodie et le blasphème qu’il accomplit froidement par rapport au sentiment racinien et à l’effusion de la Nouvelle Héloise. Il faut que l’interprétation aboutisse le plus vite possible aux états d’âme et à l’oppression de Mme Bovary, à ses tourments comme à ses vapeurs. « La marquise de Merteuil, c’est moi », aurait pu dire Laclos. Mais ici et maintenant, avec nos exploits de destructions scientifiques, ne sommes-nous pas plus que jamais au dix-neuvième siècle ? En dépit de Proust, Sainte-Beuve règne toujours, lui qui, préférant les Mémoires de Mme d’Epinay, rangeait Laclos dans la race « exécrable », d’un « orgueil infernal » de ceux qui salissent l’amour.

Merteuil, c’est le mauvais oeil, la mauvaise mère effrayante, la Méduse que personne ne peut souffrir (qu’elle soit défigurée et borgne, à la fin de l’aventure, est comme l’emblème de cette impossibilité de la regarder en face). Nous prenons pour argent comptant la conclusion "morale" de ce livre scandaleux et éblouissant, au lieu de comprendre en quoi elle n’est là que pour déjouer la censure. Les lettres de Laclos à Mme Riccoboni sont, de ce point de vue, un comble d’habileté et d’ironie. En vérité, ce roman est là pour démontrer à quel point tous les autres sont ennuyeux, inutiles. La raison en est simple : leur incapacité à trouver l’équivalence entre dire et faire.

Les Liaisons sont une multitude de romans en un seul ; on devrait en tirer non pas trois ou quatre films, mais cent. Le guet-apens, par exemple (l’histoire de Prévan), se suffit à lui-même. Une série télévisée pourrait s’appeler : « Découverte de l’hystérie. » On y verrait avec quelle minutie Laclos décrit les symptômes de la Présidente (la « Céleste Prude »), ses alternances touchantes et comiques de convulsions et de prosternations. La séquence du pupitre (ou comment écrire une lettre sur le vif) devrait être remise en scène à intervalles réguliers. Bref, il faudrait s’attarder partout, moduler les différentes gaietés (la marquise : « Il y a plus de six semaines que je ne me suis pas permis une gaieté. »), les bizarreries (Valmont : « Il n’y a plus que les choses bizarres qui me plaisent. »)

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Illustration de 1796 pour la Lettre 153

Un film entier sur le thème de la petite maison serait un enchantement. Un autre nous expliquerait ce qu’est un « catéchisme de débauche » ou une « gazette de médisance ». Un autre encore nous montrerait l’art de la marquise voulant se débarrasser de Belleroche, à la campagne, en le surchargeant d’attentions pour le dégoûter. Un autre enfin nous ferait le portrait systématique des « espèces », des jeunes filles « machines à plaisir », des « facteurs », des « commissionnaires », des « manoeuvres d’amour ». Le rebondissement permanent et calculateur de la fiction serait enfin traité et amplifié dans sa trame. Cent soixante-quinze lettres, du 3 août au 14 janvier, du plein été au plein hiver 17** : jamais le chiffre 17 n’aura eu une telle puissance mythique. Laclos au Panthéon, comme son ami Monge, autre spécialiste de géométrie descriptive ? Pour le Tricentenaire, espérons.

La tête, le coeur, l’esprit : de cette trinité discordante, la marquise est la seule à tenir jusqu’au bout le noeud. Les autres s’empêtrent dans leurs sensations, même Valmont, et c’est la raison de sa chute. Devenu faible, il veut faire le fort et, au lieu de plaire, s’imposer : il en meurt. La marquise, elle, ne meurt pas, elle s’abime, pendant que son défi résonne indéfiniment en retrait : « Je suis mon ouvrage. » Elle emporte dans la nuit, pour longtemps, son secret médical : « L’amour est, comme la médecine, l’art d’aider la nature. »

Ce grand livre de vérité, où l’on voit le mensonge s’expérimenter en et par lui-même, nous apprend qu’il n’y a d’aveuglement et de reniement de soi que par rapport au plaisir. Une femme unique ose dire qu’elle est tout un sérail à elle seule ; elle va jusqu’à nous léguer la précieuse formule chimique obtenue dans son laboratoire : « Ce délire de la volupté où le plaisir s’épure par son excès. » Laclos, plus tard, dira qu’il envisage d’écrire une suite « heureuse » des Liaisons. Mais il devait savoir que, pour y parvenir, il lui aurait fallu adopter sans discussion le système de la Merteuil. Or un tel aveu, très vite, il ne peut plus le faire à personne : ni au duc d’Orléans, ni aux jacobins, ni au premier consul en train de devenir empereur, ni, bien entendu, à sa femme. La porte de lumière s’est refermée.

Comme elle est forte, pourtant, la fameuse confidence de Londres, en 1790 : « J’étais en garnison à l’ile de Ré... Je résolus de faire un ouvrage qui sortit de la route ordinaire, qui fit du bruit, et qui retentit encore sur la terre quand j’y aurai passé. » Sommes-nous toujours sur la même terre ? Sans doute, à moins que nous ne sachions plus ouvrir cette bible, à jamais incompatible avec l’autre, et, simplement, la lire pour la pratiquer.

Philippe Sollers, Le Monde du 28 avril 1989.
L’Infini n° 28, hiver 1989-1990.
La guerre du goût, Gallimard, 1994.
Liberté du XVIIIème, Folio 3756, 2002.
Laclos, Les liaisons dangereuses, Pléiade, 2011, p. 770-773.

*


Le plaisir de tête [8]

par Guy Scarpetta

Extraits

« Ce livre, s’il brûle, ne peut brûler qu’à la manière de la glace. » Baudelaire
« Je crois que dans ce temps j’avais lu Les Liaisons dangereuses et j’y cherchais des émotions. » Stendhal

Actualité des Liaisons dangereuses

Voici un livre qui, plus de deux siècles après qu’il a été conçu, n’a rien perdu de sa force de défi, de transgression, et continue irrésistiblement de troubler ceux qui s’y plongent pour la première fois. Lectures fiévreuses, enflammées, dans les chambres d’adolescents, les dortoirs : cela se perpétue, se propage, malgré le dénigrement systématique [9], la propagande morale, la censure de l’institution scolaire [10], ou l’actuel lieu commun obscurantiste selon lequel toute écriture classique serait hors de portée du jeune public d’aujourd’hui. Un livre pour le moins elliptique dans ses représentations, ses descriptions (de ce point de vue, à l’opposé exact des grands romans sadiens), et qui pousse pourtant, d’année en année, des milliers de jeunes lecteurs et lectrices à un degré d’échauffement singulier, tandis que les clichés pornographiques, désormais banalisés, disponibles, omniprésents, ne produisent pas le centième de cet ébranlement. Cela relève, sans doute, de ce que Sade, justement, quelques années après la parution des Liaisons, désignera du terme de « plaisir de tête », formule qu’il faudrait d’urgence réhabiliter, — et qui assure aux Liaisons dangereuses son influence dérobée, ramifiée, indestructible : et cela, remarquons-le, sur tous les continents, destin surprenant pour un livre aussi spécifiquement représentatif du XVIIIe siècle français, et dont on ne trouve l’équivalent dans aucune autre littérature, aucune autre civilisation. Certes, la plupart des lecteurs se hâteront de refouler ce trouble, d’effacer ce qu’il a introduit de pernicieux en eux, et affecteront, par exemple, de prendre au premier degré la « fin morale » du récit (la punition des libertins) ; mais pour une minorité, ce stratagème sera perçu comme tel, et il ne saurait être question de tomber dans le panneau. Parmi ceux-là, beaucoup reconnaîtront (comme l’auteur de ces lignes) avoir été marqués à vie par une telle lecture, - et ils sauront, avec sûreté, se reconnaître entre eux (il existe des mots de passe, des signes). Il y a ainsi comme une société secrète de ceux qui placent ce livre au plus haut, indépendamment de tout critère d’âge, de sexe, d’appartenance sociale, ou de nationalité. Pour eux, il va de soi (même s’il est inutile de le clamer) que l’espèce humaine se divise en deux : ceux qui ont été formés par le roman de Laclos, et n’hésitent pas à le pratiquer, à tous les sens du mot ; et la masse de ceux qui restent prisonniers du préjugé.
Les Liaisons dangereuses ? Le livre, probablement, le plus intelligent jamais écrit à propos des « choses de l’amour », — et le plus subversif envers le conformisme ambiant. Toute la question est de savoir comment expliquer la persistance d’un tel effet, à deux siècles de distance. Il pourrait sembler, en effet, que la conception même d’un tel roman, ainsi que sa force de scandale, soient liées aux conditions historiques de sa naissance : à l’existence, en France, au XVIIIe siècle, d’une micro-communauté aristocratique, désoeuvrée, parfaitement libre dans sa pensée et dans ses m ?urs, — et pour qui le libertinage était un « jeu de société » [11] se menant pour partie à découvert, pour partie clandestinement, dans l’affrontement aux tabous moraux et religieux officiels, eux-mêmes largement en voie de dissolution. En ce sens, la difficulté est de parvenir à penser pourquoi une audace et un défi de ce type nous concernent toujours, alors même que la société a changé, que la loi s’est déplacée, que les normes morales se sont transformées. Car tout se passe en effet comme si la transgression évoquée par Laclos ne violait pas seulement quelques interdits historiquement déterminés, mais s’attachait à profaner, au-delà, un préjugé quasi intemporel : la promotion du sentiment en valeur, l’idéalisation de la possession amoureuse, l’apologie de la passion. C’est dire, à propos de ce livre, que le « blasphème qu’il accomplit froidement » [12] n’a rien perdu de sa pertinence ; qu’il dérange aussi bien ce qui lui est contemporain (la sentimentalité rousseauiste, le culte de l’innocence) que ce qui l’a suivi (la « vertu » révolutionnaire, les illusions lyriques et idylliques du romantisme, la religion surréaliste de l’amour fou) — et jusqu’à la bien-pensance actuelle, et à ce flot dégoulinant de bons sentiments qui ne cesse de nous submerger. Que percevons-nous, en effet, à chaque instant, partout, autour de nous ? L’éloge incessant de l’amour, l’exaltation de l’innocence, le culte immodéré de l’enfance, la dévotion envers la nature, l’élévation de l’« émotion » au rang de valeur suprême (le terme exact serait plutôt « promotion » : pas de mot qui revienne plus fréquemment que celui d’« émotion » lorsqu’il s’agit de lancer publicitairement un film) ; tout cela doublé par l’affirmation incantatoire permanente des valeurs de moralité, de respect, de tolérance, de démocratie. Telle est la doxa, l’idéologie la plus commune, la plus répandue, — couvrant, bien entendu, le triomphe réel de son contraire exact : déferlements de haine, de racisme, de corruptions, de fanatisme, d’exploitations, de massacres cyniques, de destruction programmée de la nature, d’injustices planifiées. Hypocrisie fondamentale de l’époque, — devant quoi la lucidité souveraine et désabusée des libertins de Laclos garde, intact, tout son pouvoir de contre-offensive éclairée : lorsqu’ils nous suggèrent, par exemple, qu’on ne combat pas l’hypocrisie (dont la « pruderie), n’est qu’un avatar) par la franchise, ou la sincérité, mais par une hypocrisie supérieure (Malraux ne se trompait pas, en ce sens, lorsqu’il apparentait la marquise de Merteuil à Ignace de Loyola [13]) ; ou encore lorsqu’ils nous laissent entendre, au passage, que le sentimentalisme est bête, que la passion est une aliénation, que la « possession » amoureuse transforme les sujets en objets, — et qu’il est possible, à force de « caractère », de s’en émanciper, et de vivre autrement ; lorsqu’ils nous démontrent, blasphème suprême, qu’il ne saurait y avoir de démocratie (ou d’égalité) en matière érotique, mais forcément (question de « caractère », encore) des doués et des pas doués, des affranchis et des dupes, des chasseurs et des proies, ceux qui mènent le jeu et ceux qui ne sauront même jamais qu’il y a un jeu ; lorsqu’ils nous prouvent, en acte, qu’on peut avoir à la fois le corps enflammé et la tête froide, et que cela vaut infiniment mieux que l’inverse, c’est-à-dire le lot commun. Cette dissolution des préjugés, en somme, elle est sans cesse à reprendre, à reconduire (à la mesure de la passion d’aveuglement du plus grand nombre) : et c’est là, en définitive, ce qui fait la pérennité des Liaisons dangereuses, pour qui sait les lire de façon impliquée. [...]

Le jeu épistolaire

De nombreuses études (notamment universitaires) ont été menées, à partir de ce petit livre inaugural qu’est Littérature et signification de Todorov [14], sur la forme épistolaire du roman de Laclos, et sur la façon qu’il a eu de porter ce procédé technique (courant, somme toute, à son époque) à des sommets de complexité inégalés. Si bien qu’on peut être tenté, aujourd’hui, de se demander si ces tonnes d’analyses formalistes ou structuralistes n’avaient pas pour but indirect d’éviter ce qu’il y a de plus brûlant, de plus subversif, de plus actualisable dans le contenu du roman (dans la morale paradoxale qu’il déploie). D’où, parfois, l’envie de délaisser cet aspect. Mais ce serait tomber dans l’excès inverse : car, au fond, pour Laclos, comme pour tout grand romancier, l’invention formelle (dans son cas : donner de nouvelles fonctions à une forme éprouvée) est inséparable des découvertes qu’elle autorise ; et ce jeu épistolaire, au fond, loin de relever de la technique pure, a aussi quelque chose à nous dire sur ce qu’il en est du libertinage lui-même.


Fragments des Lettres 21 et 22, page 57 du manuscrit. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

La première fonction du procédé épistolaire, la plus connue, la mieux étudiée, est de multiplier les points de vue, et de permettre du coup au lecteur de repérer comment un même acte est perçu par des personnages différents : l’exemple classique, ici, est celui de l’aumône « mise en scène », de la charité feinte, épisode raconté à la fois par Valmont (lettre 21) et par la Présidente (lettre 22) : mais il faut noter, pour être précis, que l’effet du procédé (contrairement à d’autres récits à « vision plurielle », comme ceux de Faulkner) n’est pas de suspendre le jugement, ou de relativiser la vérité, puisqu’il est clair ici pour le lecteur que l’un des points de vue relève de la maîtrise de la situation, et l’autre de l’aveuglement ; aucune indécision ou incertitude ne peut résulter d’un tel contraste explicite entre la vision du « piégeur » et celle de la « piégée ». L’autre fonction majeure de la technique épistolaire est d’organiser la diversité des voix, — et la « préface du rédacteur », chef-d’oeuvre d’ironie, souligne bien (pour racheter le défaut prétendu d’un « intérêt de curiosité » situé bien au-dessous de « celui du sentiment ») (!) la « variété des styles » qui qualifie un tel livre. Il est clair que Laclos excelle dans cette variété, qui fait que non seulement chaque lettre nous renseigne sur celui qui raconte autant que sur ce qui est raconté (fonction classique du procédé), mais encore que chaque personnage, singulièrement, est défini par la façon dont il parle et écrit. Qualité romanesque essentielle, — passablement négligée, par exemple, à la même époque, par Sade, dans les livres duquel, en dehors des « victimes » caractérisées, les libertins usent peu ou prou du même style ; dans Les Liaisons dangereuses, à l’inverse, chaque personnage s’identifie à son langage (Grimm, dès la parution, l’avait noté : « Il n y a pas moins de variété dans le style de ces lettres qu’il n y en a dans les différents caractères des personnages que l’auteur fait paraître sur la scène » [15]) ; au point que si chaque lettre n’était pas, comme c’est le cas, précédée du nom de son rédacteur, il suffirait d’en lire trois lignes pour savoir sûrement à qui l’attribuer. Ainsi, selon un principe qui sera plus tard porté par Proust à son sommet, chaque personnage, ici, apparaît comme un être de langage : précision, ironie et élégance de la Merteuil ; vivacité et clarté intellectuelle de Valmont, peu à peu dégradées par le ton « passionné » ; exaltation sentimentale niaise et stéréotypée de Danceny ; naïveté brouillonne et spontanée de Cécile ; lucidité amusée, sagesse bienveillante, tact, politesse un peu désuète, chez Madame de Rosemonde ; surabondance des clichés de la bien-pensance et de la modestie « convenable » chez la Présidente de Tourvel, où va progressivement s’infiltrer le ton de l’émoi, puis de l’égarement, jusqu’à l’emphase pathétique et incohérente de son délire final ; traits de caractère, au total, autant que de style [16].


Alexandre-Evariste Fragonard, Marguerite Gérard
et Charles Monnet. Édition de Londres, 1796.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Mais, au-delà, la véritable innovation de Laclos dans le genre épistolaire consiste en ceci : les lettres, dans son roman, ne sont pas une pure « forme » du récit, mais l’une de ses forces agissantes ; pas un simple procédé destiné à exposer plusieurs intrigues croisées, mais un élément capital de celles-ci, un facteur de leur dynamique. On a pu noter, ainsi, en vrac : que nombre de lettres de Valmont à la Présidente, et de réponses de celle-ci, sont recopiées, et transmises à la Merteuil à titre de « preuves » de l’entreprise de séduction ; que la Merteuil réclame justement, avant de se donner à Valmont en récompense de son exploit, la preuve écrite de la capitulation de la « belle dévote » ; que Valmont s’aperçoit de l’hostilité de Madame de Volanges à son égard, et des man ?uvres qu’elle mène contre lui, grâce à un courrier intercepté ; qu’à la suite d’une ruse de Valmont, la correspondance de Danceny à Cécile sera « découverte », ce qui lui permettra de se proposer en intermédiaire, afin de servir ses desseins ; que la Merteuil adresse à Madame de Volanges une lettre où elle expose sa version de l’outrage prétendu que lui aurait fait subir Prévan, afin que celle-ci soit répercutée, et Prévan publiquement déconsidéré ; que Valmont, pour parvenir à ses fins, dicte à Cécile une lettre qu’elle envoie à Danceny ; que c’est en tant que dépositaire du courrier de Danceny qu’il engage Cécile sur la voie de la dissimulation, et qu’il resserre son intimité avec elle ; qu’il s’empare du courrier adressé à Madame de Rosemonde par la Présidente, après son départ, afin d’être informé du lieu de sa retraite et de son état d’esprit ; qu’il obtient un rendez-vous avec elle, par le truchement du père Anselme, sous prétexte de lui remettre ses lettres « compromettantes » ; que la Merteuil fournit à Valmont le modèle de sa lettre de rupture avec la Présidente, et qu’il l’a « copié tout simplement » ; que c’est par une lettre encore (ou plutôt une simple ligne au bas d’un billet qu’elle a reçu de Valmont, et qu’elle renvoie à son expéditeur) que la Merteuil déclare « la guerre » au vicomte [17]. Quant au dénouement, si artificiel soit-il, il montre que la divulgation des correspondances peut servir un objectif de vengeance : avant de mourir, Valmont remet à Danceny, qui les rendra publiques, les lettres de la Merteuil, — et la Présidente, de même, avant sa mort, livrera à l’opinion le courrier qu’elle a échangé avec Valmont. Interceptions, copies, pressions, indiscrétions, restitutions, détournements, changements de destinataire : il n’est pratiquement pas un tournant de l’intrigue dont le jeu épistolaire ne soit l’agent.
Tout cela a déjà été largement relevé, avec plus ou moins de précision [18]. Ce qu’on a moins dit, en revanche, c’est à quel point cette mécanique épistolaire est consubstancielle au libertinage en tant que tel. S’assurer la maîtrise des situations par le contrôle maximal des informations, mais aussi feindre, tromper, détourner les soupçons, flatter, se présenter à son avantage, — toutes ces manoeuvres propres à l’entreprise de séduction sont en fait des opérations de langage écrit, dont les lettres sont l’instrument. Il n’y a pas à s’étonner, donc, si les libertins du roman semblent passer au moins autant de temps à écrire (ou à s’approprier les effets de ce qui s’écrit) qu’à agir : l’écriture, pour eux, est une action.
D’une certaine façon, on pourrait dire que le plaisir qu’ils visent procède des pouvoirs de la lettre (aux deux sens du mot), où ils puisent du reste un autre plaisir, dérivé, plus cérébral ; pour eux, en somme, comme pour les plus stricts des théologiens, le verbe précède la chair. [...]

Guy Scarpetta, Pour le plaisir, Gallimard, 1998, p. 189-193 et p. 211-215.

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Dangereux Laclos

Par Philippe Sollers

Nous sommes en avril 1794 à Paris, dans la prison de Picpus, en pleine Terreur. Un prisonnier révolutionnaine s’attend à être exécuté en même temps que Danton. Il a très mauvaise réputation, il a publié, douze ans auparavant, un roman scandaleux, il a beaucoup comploté dans l’entourage du duc d’Orléans, on vient de lui couper les cheveux, et il les envoie à sa femme avec une lettre délicate et tendre. Son nom ? Choderlos de Laclos, l’auteur des « Liaisons dangereuses », un des grands classiques de la littérature française. Voici sa lettre, qu’il faudrait faire réciter, chaque année, dans toutes les écoles : « Il m’a paru juste qu’ayant les premiers cheveux de tes enfants tu eusses les derniers de leur Père. C’est un petit monument de tendresse que je te prie de conserve ! : Je t’aime et je t’embrasse du meilleur de mon c ?ur. »

Dans les couloirs de la prison, il croise un autre suspect qui, comme lui, échappera, on ne sait trop comment, à la guillotine. Celui-là s’appelle Sade. Inutile de dire qu’il a, lui aussi, très mauvaise réputation. Il commence sa longue vie en détention. Laclos, lui, sera fait général d’artillerie par Bonaparte à cause de sa découverte du boulet creux, et mourra en 1803, pendant la campagne d’Italie, à Tarente. Il a 62 ans, et il en avait 40 lors de la publication de sa bombe : succès immédiat, ravages nombreux, effroi des familles, cauchemar des confesseurs, interdictions en cascade, fantasmes ininterrompus, cinéma, théâtre. On l’ouvre ce roman par lettres, on le reçoit en pleine figure, sa puissance d’énergie, qu’admirait Stendhal, crépite devant vos yeux. Comment cet homme, bon fils, bon père, excellent époux, a-t-il pu être l’auteur d’un livre aussi sulfureux ?

Baudelaire, à la fin de sa vie, envisage une préface aux « Liaisons ». On a conservé ses notes. « La Révolution, dit-il, a été faite par des voluptueux. » Faut-il comprendre qu’elle a été punie (et continue de l’être) par des puritains ? Tout l’indique, et il est d’autant plus étrange qu’on connaisse un projet de Laclos, non réalisé, qui se serait appelé « les Liaisons heureuses », chargé de démontrer qu’il n’y a de vrai bonheur qu’en famille. Connaissance du Mal, connaissance du Bien. Pas de connaissance du Mal ? Pas de vrai Bien.
L’auteur des « Fleurs du mal » ne s’y trompe pas. « Ce livre, s’il brûle, ne peut brû1er qu’à la manière de la glace. » Et puis : « Est-ce que la morale s’est relevée ? Non, c’est que l’énergie du mal a baissé. La niaiserie a pris la place de l’esprit. George Sand, inférieure à Sade. » Vieille histoire que celle du conflit incessant entre morale et littérature. Le condamné Baudelaire sait de quoi il parle, comme l’accusé Flaubert. Il va même jusqu’à écrire que « tous les livres sont immoraux. » Et ce blasphème : « Ici, comme dans la vie, la palme de la perversité reste à la femme. »


Frontispice de l’édition de 1782. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Madame Bovary, c’est bien ; madame de Merteuil, c’est mieux. Laclos a toujours soutenu avoir connu son modèle diabolique, devenue une vieille dame charmante qui offrait des noix confites au petit Stendhal. Il est en tout cas très clair sur deux choses essentielles : la liberté de la presse et la littérature au-dessus des lois. Dans les « Liaisons », le duel par lettres entre sa marquise et Valmont brille à chaque page. La Merteuil est une féministe individuelle radicale, comme on n’en a jamais vu à l’époque ou depuis. Elle est née, dit-elle, pour venger son sexe et maîtriser l’autre. Elle décrit son long apprentissage d’observation, de ruse, de prudence, sa volonté de savoir pour déjouer tous les pièges masculins. L’esprit contre la « niaiserie » ? Cela même. Le monde est une comédie d’ignorance et d’hypocrisie : « Mes principes sont le fruit de mes profondes réflexions ; je les ai créés, et je peux dire que je suis mon ouvrage. » Valmont, englué dans son siège sentimental de la présidente de Tourvel (qui finira par le perdre), reconnaît sa supériorité : « En vérité, plus je vais, plus je suis tenté de croire qu’il n y a que vous et moi dans le monde qui valions quelque chose. » Il se permet quand même (erreur) de lui donner des conseils : « Méfiez-vous des idées plaisantes ou bizarres qui vous viennent trop facilement. Songez que, dans la carrière que vous poursuivez, l’esprit ne suffit pas, qu’une seule imprudence devient un mal sans remède. » A quoi la marquise, après une de ses victoires, répond avec hauteur : « Ecoutez, et ne me confondez pas avec les autres femmes. »

Les autres femmes ? Des débutantes sans principes, qui sont, tout au plus, des « machines à plaisir ». Ou alors, des prudes : « Votre prude (Tourvel) est dévote, et de cette dévotion qui condamne à une éternelle enfance. » Plus net : « Les prudes n’offrent que des demi-jouissances. Cet entier abandon de soi-même, ce délire de la volupté où le plaisir s’épure par son excès, ces biens de l’amour, ne sont pas connus d’elles. » Valmont faiblit, il cède peu à peu à un « charme inconnu » ? La marquise le rappelle à l’ordre : « Croyez-moi, quand une femme s’est encroûtée à ce point, il faut l’abandonner à son sort ; ce ne sera ja- mais qu’une espèce. » Les hommes, eux, sont vaniteux et grossiers, on en fait ce qu’on veut, on en use et on les abuse. Ce sont, en général, des « sots », des « automates », des « commissionnaires », des « manoeuvres d’amour ». De temps en temps, la marquise, toujours dissimulée, s’offre une « gaieté ». Rien de moins romantique dans ce système nerveux à toute épreuve, où (merveilleuse formule) « le plaisir s’épure par son excès ». Et aussi : « L’amour est, comme la médecine, seulement l’art d’aider la Nature. »

Ces « roués » nous étonnent, on pourrait les dire pré-nietzschéens, même si Nietzsche, encore trop allemand, n’a certainement pas pensé à une « Surfemme ». Le savoir sexuel est français, ou, du moins, il l’aura été pendant une longue période. D’où ces personnages qui, malgré leur ruine, semblent immortels. Liberté et désinvolture. Ainsi, Valmont : « Le parti le Plus difficile ou le Plus gai est toujours celui que je prends ; et je ne me refuse pas une bonne action, pourvu qu’elle m’exerce ou m’amuse. » Le triste Sainte-Beuve, qui préférait les « Mémoires » de madame d’Epinay aux « Liaisons dangereuses », trouvait Laclos « d’une race exécrable, d’un orgueil infernal, qui salit l’amour ». En 1801, pendant la campagne d’Italie, Laclos offre un exemplaire de son livre à l’évêque de Pavie. Voici ce qu’il écrit à sa femme, la délicieuse Marie-Soulange : « Cet évêque dit à qui veut l’entendre que c’est un ouvrage très moral, et très bon à faire lire, particulièrement aux jeunes femmes. » Ah, l’Italie ! Voyons maintenant ce portrait de Laclos, « l’homme noir », par lui-même : « Tous les hommes d’intrigue, dans les conceptions dramatiques et dans le monde, sont dans un mouvement perpétuel ; ils ont l’oreille fine, le pied léger, et au besoin la main adroite. Celui-ci voit tout sans s’agiter ; a tout prévu avant la crise ; et, dans la crise même, on voit plutôt ce qu’il a opéré, que la manière dont il a opéré. »

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 3 mars 2011.

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Les Liaisons dangereuses, de Pierre-Ambroise Choderlos de Laclos : une parfaite perfidie

par Cécile Guilbert

Deux cent trente ans après leur publication, il va sans dire que Les Liaisons dangereuses ne désignent plus seulement l’un des plus grands romans de tous les temps mais la matrice d’un mythe dont la fécondité semble inépuisable. Pourquoi et comment l’unique roman de Laclos est-il parvenu à pénétrer le cercle très restreint des oeuvres dont jamais la malléabilité ne s’est épuisée, ni démentie l’actualité ? C’est bien sûr la question centrale que pose la postérité de ce singulier chef-d’oeuvre et dont la réponse dépend de l’idée que chaque lecteur, à chaque époque, se fait de la "morale" de l’amour et de l’érotisme.

En témoigne cette nouvelle édition de "La Pléiade" dont l’innovation tient surtout à l’important dossier qui en occupe la moitié. Entre l’abbé Royou, qui signe le premier compte rendu, et Hervé Le Tellier, qui s’est amusé à scander les principales lettres en brèves "cartes postales", toute la "fortune" des Liaisons dangereuses défile, aussi étendue que polymorphe, de 1782 à 2005. Composé pour partie d’articles critiques, de notes et d’exégèses ; traversé d’illustrations de tous styles et talents confondus, de photos noir et blanc et couleur ; il englobe aussi des extraits d’adaptations théâtrales (Christopher Hampton, Quartett, d’Heiner Müller), de scripts (ceux des films de Roger Vadim et Stephen Frears), de romans récents fonctionnant sur le mode du pastiche ou inspirés par une suite possible des Liaisons (Hella Hasse ou Pascal Quignard).

Une corne d’abondance aussi symptomatique que discutable ? Bien sûr. D’où son immense intérêt. Et dont se dégagent, pour qui a (à tant faire !) lu ou relu le roman, trois leçons. Un : Merteuil, vraie nouveauté littéraire, écrase de sa supériorité tous les autres personnages. Deux : dans son match contre l’"Eve satanique", Tourvel ("Eve touchante", "admirable création", ajoute Baudelaire) l’emporte haut la main dans le coeur des interprètes comme sur le terrain des succédanés. Trois : l’art et l’intelligence de Laclos sont indépassables.
Publiées sous trois initiales mystérieuses, tirées à 2 000 exemplaires en 1782 et réimprimées de manière pirate seize fois la même année, Les Liaisons dangereuses, qui furent l’un des livres les plus lus à la fin du XVIIIe siècle, doivent leur succès immédiat à deux facteurs aveuglants. Le premier, s’agissant d’un roman où la plus grande délicatesse amoureuse est indissociable de la perfidie la plus profonde, est lié à l’énigme des "clés" supposées des personnages, question qui excitera les contemporains jusqu’à Stendhal. Le second tient à l’ambiguïté intrinsèque d’un ouvrage unanimement jugé atroce, quoique simultanément considéré comme un modèle de perfection formelle, d’intelligence narrative, de profondeur réflexive et de virtuosité stylistique.

Capitaine d’artillerie spécialiste des fortifications "perpendiculaires", futur inventeur du boulet "creux", dont Tilly a noté la "conversation froide et méthodique" tout autant que "l’impatience sombre d’un philosophe ou d’un conspirateur", Pierre-Ambroise Choderlos de Laclos (1741-1803) ne révèle pas seulement sa science mathématique et militaire dans cet élégant jeu échiquéen du désir et de la vanité, où "conquérir" pour "prendre poste" implique toujours "attaque", "manoeuvres", "combat à soutenir", "campagne" et "siège" jusqu’à la "capitulation". Maître ès stratégies littéraires, il augmente la nouvelle édition de 1787 d’un dispositif composé de la préface d’un supposé "rédacteur", de deux avertissements supposés du "libraire", ainsi que sa correspondance avec Mme Riccoboni. Prétendant que ces "lettres recueillies dans une société et publiées pour l’instruction de quelques autres" sont authentiques, se défendant de toute licence, jurant d’avoir voulu instruire les femmes vertueuses, les mères et les jeunes gens des stratagèmes sataniques susceptibles de les perdre, Laclos n’en tient pas moins à défendre bec et ongles la valeur artistique de son livre. Résultat ? Un "message" sciemment brouillé et des lecteurs "baladés" à jamais. Qui est bon et qui est méchant ? La "vertu tigresse" de la sensible Tourvel défaite par l’hystérie et la mort ? Le libertin cynique, vaincu quoique magnifiquement souverain ? Qu’est-ce qui est beau et qu’est-ce qui est affreux ? La passion ? La bêtise ? L’ignorance ? Le préjugé ? Où se situe la morale ? Dans le plaisir des sens ? Le mariage d’amour ? Le couvent ?

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Illustration de 1796 pour la Lettre 156
Alexandre-Evariste Fragonard, Marguerite Gérard et Charles Monnet. Édition de Londres.

Dans ce quintette mortel entremêlant l’oie blanche, l’ingénu libertin, la dévote vertueuse, le "scélérat méthodique" et la femme de tête, Laclos dépasse les types convenus du roman libertin à la mode pour les élever à hauteur d’archétypes. A commencer par celui "simple, grandiose, attendrissant" de la présidente de Tourvel dont il est de notoriété publique qu’il a été inspiré par son épouse, "maîtresse adorable, excellente femme et tendre mère", restée toute sa vie l’objet de son indéfectible amour. Mais surtout, et comme l’a bien vu Malraux dans un fulgurant article paru en 1939 où il théorise son fameux concept d’"érotisation de la volonté", "de tous les romanciers qui ont fait agir des personnages lucides et prémédités, Laclos est celui qui place le plus haut l’idée qu’il se fait de l’intelligence". De fait, il est frappant que Merteuil et Valmont semblent moins jouir des objets de leur désir que de leur intellect et de l’image qu’ils s’en font. Néanmoins, plus intelligente que son complice et rival, qu’elle dirige, conseille et contrôle sans jamais cesser de l’assommer de sa supériorité ("Qu’avez-vous donc fait, que je n’ai surpassé mille fois", lui écrit-elle), le surpassant infiniment par son sens de l’échiquier, sa virtuosité épistolaire, mais surtout son inlassable énergie à se donner les moyens de ses fins, Merteuil se révèle la plus brillante création du livre, inaugurant et clôturant à elle seule un libertinage féminin mâtiné de féminisme sans équivalent dans la littérature.

Dans la brillante "Apologie" qu’il lui a consacrée à l’occasion du bicentenaire de la Révolution, Sollers affirme à juste titre que la gêne provoquée par Les Liaisons «  se manifeste dans le désir d’éviter la Merteuil, de tout ramener à la présidente de Tourvel. On oblige le livre à se conformer à la phase romantique qui a suivi. On gomme autant que possible la parodie et le blasphème qu’il accomplit froidement par rapport au sentiment racinien et à l’effusion de La Nouvelle Héloïse. Il faut que l’interprétation aboutisse le plus vite possible aux états d’âme et à l’oppression d’Emma Bovary, à ses tourments comme à ses vapeurs » [19]. C’est si vrai que le XIXe siècle n’a pas hésité à condamner le livre à la destruction pour outrage aux bonnes moeurs. Et qu’une bonne part du cinéma du siècle suivant a préféré le tirer vers le drame romantique ou la comédie bon enfant.

Faussement crépusculaires et tout à fait séminales, gageons que Les Liaisons dangereuses nous réservent encore des surprises. N’est-ce pas tout le mal que nous devons nous souhaiter ?

Cécile Guilbert, Le Monde du 4 mars 2011.

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Poésie et « Révolution »

par Marcelin Pleynet

Extraits d’une conférence faite à Nantes le 17 novembre 1999 [20].

Révolution et Terreur

Qu’entendons-nous aujourd’hui par « révolution » ? Aujourd’hui, ici maintenant, alors que, comme l’écrit Guy Debord, en 1967, dans La Société du spectacle, et plus que jamais en cette fin de XXe siècle : « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. »

De ce spectacle auquel, bon gré mal gré, nous nous prêtons, et pour lequel nous ne sommes désormais plus qu’une marchandise, entre autres, nous ne pouvons sans doute rien faire entendre qui ne soit déjà pris dans son renversement et converti à l’ordre spectaculaire de la marchandise.

Le soupçon, la suspicion (qu’entretient l’accumulation juridique des affaires publiques ou privées), la curiosité, le questionnement même, participent désormais de l’intrigue marchande du spectacle.

Et, à y bien réfléchir, n’est-ce pas parce que dans ce « monde réellement renversé le vrai est un moment du faux » que la fin du XXe siècle, hérite de la question de la « révolution », comme la fin du XIXe siècle héritait de « la mort de Dieu » ?

Dans « le monde réellement renversé », la « révolution » n’est-elle pas la seule pensée susceptible de tenir compte de ce qui se renverse dans ce qui revient ? Mai 68 s’est confronté et a tenté d’assumer cette perspective. Nous n’en sommes pas revenus, et la question se pose encore.

Reste à savoir ce que, dans cet héritage, et dans ce contexte, nous entendons ici, aujourd’hui, maintenant, par « révolution » ? Qu’est-ce qui se propose à nous dans ce questionnement ?

Pour jouer et déjouer ce que le mot « Révolution » ne peut pas ne pas désormais conventionnellement représenter dans l’ordre de la marchandise spectaculaire, je m’arrêterai d’abord si vous le voulez bien à cette apparemment insolite proposition de Baudelaire :

« La Révolution a été faite par des voluptueux. »

Comment comprendre cette déclaration de Baudelaire ?

On sait que, entre janvier et mars 1866, Baudelaire travaille à une préface pour la réédition des Liaisons dangereuses de Laclos. L’accident survenu en visitant l’église Saint-Loup à Namur, le 15 mars, entraîne des troubles cérébraux et prive Baudelaire de toute possibilité de poursuivre son oeuvre. Il meurt, le 1er janvier 1867, sans y avoir ajouté un mot. Ces notes de travail sur Laclos sont les dernières lignes que Baudelaire ait écrites.

En 1866, l’intérêt de Baudelaire pour Les Liaisons dangereuses, n’est pas nouveau. Dès 1848, dans une étude sur Edgar Poe, Baudelaire comptait Laclos au nombre des « romanciers forts ». Il prend un certain nombre de notes sur le roman de Laclos en 1856-1857 pour y revenir plus précisément neuf ans plus tard.

Il y a donc toute raison de s’arrêter à cette ultime pensée du poète. L’histoire de la littérature nous en fait bien entendu une obligation. Comment ne pas tenir compte de l’opinion d’un des plus grands poètes français sur l’incomparable roman de Laclos ?

Mais est-ce bien d’abord d’histoire de la littérature qu’il s’agit ? Quelle histoire et quelle littérature ?

Si l’on consulte les notes de Baudelaire sur Les Liaisons dangereuses, et notamment les notes de 1866, on est frappé par leur caractère confidentiel et intime d’expérience vécue, qui les rapproche de Fusées, de Mon coeur mis à nu, de ce que Baudelaire déclare, dans une lettre à sa mère, « la vraie passion de mon cerveau ».

Ainsi la question que je me suis posée en commençant : Que faut-il entendre par cette déclaration de Baudelaire : « La Révolution a été faite par des voluptueux », cette question s’éclaire d’un jour nouveau, si l’on sait qu’elle est précédée d’une note qui ne semble pas a priori directement liée au roman de Laclos. Juste avant d’écrire « la Révolution a été faite par des voluptueux », Baudelaire note : « Lettres de mon père (badinages). »

En juin 1863 Baudelaire a remercié sa mère de lui avoir envoyé des lettres de son père : « Ces vieux papiers, écrit-il, ont quelque chose de magique. Tu ne pouvais pas choisir une manière plus sûre de me toucher. »

Ces lettres du père de Baudelaire n’ont jamais été retrouvées.

Une occasion de se demander pourquoi les biographies consacrées aux poètes, aux romanciers, aux artistes plus généralement, font, c’est un fait pour Baudelaire et pour Rimbaud, si généreusement place à la présence maternelle, pour le plus souvent occulter la figure du père ? Nous verrons tout à l’heure ce qu’une telle constatation peut avoir de rapport d’intelligence avec la Révolution et avec la Terreur.

C’est pourtant bien à la figure du père que nous sommes ici explicitement renvoyés.

« Lettres de mon père (badinages). »
« La Révolution a été faite par des voluptueux. »

Il ne fait aucun doute ici que, pour Baudelaire, la figure de son père vient ultimement et biographiquement éclairer ce qu’il pense de la Révolution. On peut même se demander, mais dans ce cas la question est une réponse, si l’oeuvre de Baudelaire n’est pas, dans son mouvement, essentiellement déterminée, par la figure de son père et ce que cette figure éclaire de la Révolution.

Faut-il rappeler que, né en 1759, Joseph-François Baudelaire, le père du poète, fut ordonné prêtre, en 1783 (Les Liaisons dangereuses, date de 1782), et qu’il abdiqua ses fonctions sacerdotales en 1793. Il se marie trois ans plus tard et, veuf en 1814, il épouse, en seconde noce, Caroline Dufays, la mère du poète, qui a 34 ans de moins que son mari. À la naissance de Charles Baudelaire, en 1821, son père a 62 ans et sa mère 28.

La Révolution occupe, on l’entend, une place tout à fait particulière, dans la vie et la pensée de Baudelaire, fils d’un prêtre défroqué en 1793, soit au début de la Terreur.

On ne peut pas douter que cet événement considérable dans le français, que constitue l’oeuvre de Baudelaire, ne soit à la fois lié à la Révolution et au règne de la Terreur.

Au demeurant, et d’abord pour des raisons de stricte chronologie, ce n’est pas, loin de là, la seule oeuvre du XIXe siècle qui se trouve dans cette situation. Elle l’est toutefois selon une occurrence qui dévoile un caractère, le plus souvent occulté du mouvement révolutionnaire français de la fin du XVIIIe siècle, qui tend à se confondre avec le puritanisme de Saint Just et de Robespierre, c’est-à-dire avec la Terreur.

« La Révolution a été faite par des voluptueux » écrit Baudelaire pour qui cette pensée n’a rien d’abstraite, mais participe d’une expérience créatrice, existentielle.

Baudelaire ajoute, dans la suite de ses notes sur Les Liaisons dangereuses : « Les livres libertins commentent donc et expliquent la Révolution. » Proposition qui mériterait d’être poursuivie, en reprenant l’oeuvre et la vie de D. A. F. de Sade, mort comme l’on sait en 1814.

Mais restons-en à Baudelaire qui poursuit : « Ne disons pas : Autres moeurs que les nôtres, disons : Moeurs plus en honneur qu’aujourd’hui. Est-ce que la morale s’est relevée ? Non, c’est que l’énergie du mal a baissé. — Et la niaiserie a pris la place de l’esprit (c’est moi qui souligne) . La fouterie et la gloire de la fouterie étaient-elles plus immorales que cette manière moderne d’adorer et de mêler le saint et le profane ? (Baudelaire vise ici ce qu’il dit « les drames et les romans honnêtes ».) On se donnait alors beaucoup de mal pour ce qu’on avouait être une bagatelle, et on ne se damnait pas plus qu’aujourd’hui, mais on se damnait moins bêtement. On ne se pipait pas. (C’est moi qui souligne une expression désormais peu utilisée dans la mesure je suppose où elle est plus significative que jamais — qu’arrive-t-il lorsque ce ne sont plus les dés qui sont pipés mais celui qui les jette ?) . »


Alexandre-Evariste Fragonard, Marguerite Gérard
et Charles Monnet. Édition de Londres, 1796.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Dans ces notes, Baudelaire, bien entendu, ne nous entretient de la Révolution et de la société du XVIIIe siècle, que pour mieux dévoiler ce qu’il en est advenu au XIXe siècle ( « la niaiserie a pris la place de l’esprit »). Tout en précisant que Les Liaisons dangereuses sont un « livre essentiellement français (c’est moi qui souligne) — Livre de sociabilité terrible, mais sous le badin et le convenable. Livre de sociabilité. »

C’est en français et dans le français que surgit et perdure la question.

N’en sommes-nous pas aujourd’hui encore à nous demander ce qu’il en fut de la Révolution française, du français dans la Révolution et de la révolution dans le français ? En septembre dernier Carlos Fuentes se demandait en première page du journal Le Monde, « Quelle est la meilleure révolution du millénaire écoulée ? » pour conclure : « Je suis persuadé que la Révolution française a été la meilleure révolution du millénaire. »

Mais que faut-il entendre aujourd’hui par « la Révolution française » ? Si ce n’est d’abord ce en quoi elle servit de modèle à d’autres révolutions préparant des régimes de terreur et de répression : Révolution soviétique, Révolution national-socialiste, etc.

Ce que souligne l’intervention de Baudelaire c’est que, dès le milieu du XIXe siècle, un certain nombre d’interprétations se font jour et se proposent plus ou moins officiellement, plus ou moins institutionnellement, à gérer les conséquences de cette très singulière aventure.

Attribuer la Révolution française aux voluptueux et aux libertins n’a évidemment rien d’orthodoxe. Et je ne pense pas qu’aucune histoire de la Révolution française, ait jamais pris en compte la proposition de Baudelaire. Proposition qui, au demeurant, serait difficile à enseigner dans les écoles. Or l’enseignement scolaire n’est-il pas considéré comme un des principaux acquis de la Révolution. Hugo, Michelet, Quinet, Renan, Taine, et leur parti, ne cesseront d’y revenir.

Il n’en reste pas moins que l’interprétation de Baudelaire est la seule qui permette de considérer manifestement la Terreur comme une contre-révolution et, par voie de conséquence, de considérer la morale laïque comme un modèle de terrorisation. L’auteur des Fleurs du mal, dont certaines pièces resteront condamnées de 1857, jusqu’au milieu du XXe siècle, est bien placé pour savoir de quoi il s’agit.

On peut très bien comprendre comment voluptueux et libertins, figures éminemment singulières, et singulièrement actives, peuvent sans autre justification métaphysique révolutionner l’ordre public, et la pensée religieuse de cet ordre.

Il est quasi impossible d’attribuer ce rôle révolutionnaire au « peuple » sans que cette entité ne se trouve investie d’une aura métaphysique et d’une mission implicitement, voire, explicitement, religieuse et, en conséquence, susceptible de justifier toutes les répressions.

La pensée de Baudelaire vise ici très clairement cet aboutissement de la Révolution française et un gouvernement qu’il est difficile, voire impossible, de distinguer d’une forme d’aménagement de la Terreur.

Si l’on retient ce que Baudelaire s’emploie à éclairer, on constate que, dès le milieu du XIXe siècle, les historiens de la Révolution, et d’abord cet extraordinaire prosélyte du « peuple » qu’est Michelet, ne parviennent pas vraiment à se débarrasser, ni à trouver une explication plausible de la Terreur.

À la fin de sa monumentale Histoire de la Révolution française, Michelet écrit à propos de Robespierre : « La destinée soigneuse, ce semble, de sauver un homme en qui, après tout, étaient de grandes choses et avec qui peut-être périssait la Révolution, la destinée, prodigue pour lui au dernier moment, ne se contenta pas de lui donner la victoire, elle lui offrit la sagesse. »

Et un peu plus loin : « Plus je sonde l’expérience, l’histoire, la nature, plus j’interroge l’étude que je fais depuis dix ans du caractère de Robespierre, plus je suis porté à croire qu’il ne sut les machinations de sa propre police que d’une manière très générale, qu’il n’en connut point le hideux détail. »

Un discours qui évoque curieusement certaines déclarations que l’on a pu entendre, dans l’immédiate après Seconde Guerre mondiale, et dans la seconde partie du XXe siècle.

Révolution et Terreur forment un couple que l’on retrouve, sur l’exemple de la Révolution française, avec la Révolution soviétique, avec la Révolution national-socialiste, avec l’Allemagne nazie, la Russie stalinienne, et avec la Révolution nationale et la France de Vichy.

Ce couple est-il tout à fait indivisible ? Qu’est-ce qui le constitue ?

L’oeuvre, la vie et la carrière de Baudelaire manifestent activement la complexité des enjeux de ce duel (Révolution et Terreur), pour, en un ultime mouvement, définir ce qui objectivement détermine la Révolution (les voluptueux) et, par voie de conséquence, la contre-révolution terrorisée et immédiatement répressive se réalisant en Terreur.

En ce sens, baudelairien si l’on veut, la Révolution, telle qu’elle surgit exemplairement à la fin du XVIIIe siècle, ne pouvait qu’être française.

Marcelin Pleynet, Poésie et « Révolution », Éditions Pleins Feux, 2000.

*



Les Liaisons dangereuses

Notes de Baudelaire [21]


Fac similé, 1908.
Zoom : cliquez l’image.

Ces notes sur Laclos et son roman publiées pour la première fois en 1903 par Edouard Champion,— Jacques Crépet les rapportait aux années 1856-1857 et à la fin de la vie de Baudelaire.


Baudelaire par Nadar, 1856. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Ce livre, s’il brûle, ne peut brûler qu’à la manière de la glace.

Livre d’histoire.
Avertissement de l’éditeur et préface de l’auteur (sentiments feints et dissimulés).
— Lettres de mon père (badinages).
La Révolution a été faite par des voluptueux.

Nerciat (utilité de ses livres).
Au moment où la Révolution française éclata, la noblesse française était une race physiquement diminuée (de Maistre).
Les livres libertins commentent donc et expliquent la Révolution.
— Ne disons pas : Autres moeurs que les nôtres, disons : Moeurs plus en honneur qu’aujourd’hui.
Est-ce que la morale s’est relevée ? non, c’est que l’énergie du mal a baissé. — Et la niaiserie a pris la place de l’esprit.

La fouterie et la gloire de la fouterie étaient-elles plus immorales que cette manière moderne d’adorer et de mêler le saint au profane ?

On se donnait alors beaucoup de mal pour ce qu’on avouait être une bagatelle, et on ne se damnait pas plus qu’aujourd’hui.
Mais on se damnait moins bêtement, on ne se pipait pas.

GEORGE SAND.

Ordure et jérémiades.
En réalité, le satanisme a gagné, Satan s’est fait ingénu. Le mal se connaissant était moins affreux et plus près de la guérison que le mal s’ignorant. G. Sand inférieure à de Sade.

Ma sympathie pour le livre.
Ma mauvaise réputation.
Ma visite à Billaut [22].
Tous les livres sont immoraux.

Livre de moraliste aussi haut que les plus élevés, aussi profond que les plus profonds.

— À propos d’une phrase de Valmont (à retrouver) :

Le temps des Byron venait.

Car Byron était préparé, comme Michel-Ange.
Le grand homme n’est jamais aérolithe.
Chateaubriand devait bientôt crier à un monde qui n’avait pas le droit de s’étonner :
« Je fus toujours vertueux sans plaisir ; j’eusse été criminel sans remords. [23] »
Caractère sinistre et satanique.
Le satanisme badin.

Comment on faisait l’amour sous l’ancien régime.
Plus gaîment, il est vrai.
Ce n’était pas l’extase, comme aujourd’hui, c’était le délire.
C’était toujours le mensonge, mais on n’adorait pas son semblable. On le trompait, mais on se trompait moins soi-même.
Les mensonges étaient d’ailleurs assez bien soutenus quelquefois pour induire la comédie en tragédie.

— Ici comme dans la vie, la palme de la perversité reste à [la] femme.

(Saufeia.) Foemina simplex dans sa petite maison [24].
Manoeuvres de l’Amour.
Belleroche. Machines à plaisir.

Car Valmont est surtout un vaniteux. Il est d’ ailleurs généreux, toutes les fois qu’il ne s’agit pas des femmes et de sa gloire.
— Le dénouement.
La petite vérole (grand châtiment).
La Ruine.
Caractère général sinistre.
La détestable humanité se fait un enfer préparatoire.

— L’amour de la guerre et la guerre de l’amour. La gloire. L’amour de la gloire. Valmont et la Merteuil en parlent sans cesse, la Merteuil moins.
L’amour du combat. La tactique, les règles, les méthodes. La gloire de la victoire.
La stratégie pour gagner un prix très frivole.
Beaucoup de sensualité. Très peu d’amour, excepté chez Mme de Tourvel.
— Puissance de l’analyse racinienne.
Gradation.
Transition.
Progression.
Talent rare aujourd’hui, excepté chez Stendhal, Sainte-Beuve et Balzac.

Livre essentiellement français.

Livre de sociabilité, terrible, mais sous le badin et le convenable.

Livre de sociabilité.

Liaisons dangereuses.

Cette défaveur surprendra peu les hommes qui pensent que la révolution française a pour cause principale la dégradation morale de la noblesse.
M. de Saint-Pierre observe quelque part, dans ses Études sur la Nature, que si l’on compare la figure des nobles français à celle de leurs ancêtres, dont la peinture et la sculpture nous ont transmis les traits, on voit à l’évidence que ces races ont dégénéré.
Considérations sur la France, p. 197 de l’édition sous la rubrique de Londres, 1797, in-8 [25].

[Note manuscrite, non de la main de Baudelaire,
mais en tête de laquelle Baudelaire a écrit : Liaisons dangereuses.]

L’intégralité des notes de Baudelaire.

*


Préface aux Liaisons dangereuses (1939) [26]

par André Malraux

La réhabilitation des Liaisons doit beaucoup à André Malraux, auteur d’un article dans le Tableau de la littérature française publié par la N.R.F. en 1939, et
auteur surtout de la préface de l’édition Folio :

Extraits

Les cartes semblent simples, dans ce jeu qui n’a que deux couleurs : la vanité, le désir sexuel. Vanité contre vanité, vanité contre désir, désir contre vanité. Les nuances, les numéros de cartes, sont fournis par les personnages. Des êtres s’affrontent, mais quelles forces s’affrontent en eux ? Le caractère dramatique de la sexualité est masqué sous les loups de satin rose, le désir même presque toujours subordonné à la vanité. Comme la vanité est le sentiment sur quoi les paroles ont le plus d’efficacité, le problème technique du livre est de savoir ce qu’un personnage va faire croire à un autre, afin de gouverner son action. D’où une vue fort claire de la fonction de l’intelligence. Le monde, saisissable par la raison, est objet de lois. L’homme supérieur est celui qui doit établir ces lois, celles de la France ou « celles du coeur humain ».

Le personnage significatif tel qu’il naît chez Laclos n’est pas un ambitieux : encore que son domaine soit très proche de celui de l’ambition, puisqu’il est celui de l’action sur les êtres. Ni la marquise ni Valmont n’ont envisagé le pouvoir politique comme moyen d’action : la société trop forte encore les contraint à l’hypocrisie, comme Julien, mais non comme les héros de Balzac, nés plus tard. Pourtant, comme on conçoit aisément une politique de Valmont, et comme elle serait proche de celle de l’autre technicien du masque, Machiavel... A moins qu’elle soit seulement celle que Laclos mit au service du duc d’Orléans...

Les personnages significatifs de Laclos ont, pour agir sur le lecteur, une raison profonde : ils portent d’autant plus à l’imitation qu’eux-mêmes imitent leur propre personnage. Fait nouveau en littérature : ils se conçoivent. Et non pas une comédie. Don Quichotte se conçoit en tant que Mambrin, mais il est fou ; Valmont se conçoit bien comme Valmont. Il projette devant lui une représentation de lui-même faite d’un ton particulier, de lucidité, de désinvolture et de cynisme, très concrète pour le lecteur ; et les moyens qu’il emploie pour se conformer à cette image sont ceux que Laclos suggère au lecteur pour ressembler à Valmont. Cette fascination par son personnage est la seule passion véritable du vicomte : elle n’est pas étrangère à sa rupture avec la marquise, et c’est elle qui lui fera accomplir l’acte le plus important à ses yeux de tout le livre : l’envoi de la lettre insultante à Mme de Tourvel.

Les deux personnages essentiels agissent donc avec d’autant plus de virulence qu’ils le font à deux degrés, sous leur image mythique et leur image vivante ; celle-ci devenant son modèle en action, confronté à la vie, incarné ; l’oeuvre d’art bénéficiant à la fois de la méthode nécessaire à cette image incarnée pour agir, et du prestige permanent de l’image mythique. Comme le destin de tous les personnages des Liaisons est, à des degrés divers, gouvernés par ces deux-là, ils ont exactement une situation de démiurges ; ils sont descendus de l’Olympe de l’intelligence pour tromper les mortels. Les Liaisons, si on les résumait, seraient une mythologie.

Laclos le sent si bien que, malgré la fin de son roman, malgré le vêtement de faits dont il ajuste si bien les héros, il n’attaque jamais ceux-ci dans leur élément mythique : leur prestige. L’origine des Liaisons est, somme toute, une humiliation de la marquise, puisque, si Gercourt ne l’avait pas quittée, il n’y aurait pas d’intrigue. Mais cet abandon est pour le lecteur de pure information. De haine véritable (qui donnerait au roman une tout autre épaisseur, et d’ailleurs changerait son optique), de blessure d’orgueil semblable à la blessure d’amour de Mme de Tourvel, il n’est pas question. Jamais Laclos n’a voulu Mme de Merteuil vaincue : la petite vérole, c’est le dénouement postiche des romans de l’hypocrisie, l’exempt de Tartuffe. Si bien que, lui qui développe inépuisablement la honte ou la douleur de Mme de Tourvel, ne fera pas écrire une seule fois la marquise vaincue. Qu’on parle d’elle : elle ne parlera plus.


Par leurs deux personnages significatifs Les Liaisons sont une mythologie de la volonté ; et leur mélange permanent de volonté et de sexualité est leur plus puissant moyen d’action. Le personnage le plus érotique du livre, la marquise, est aussi le plus volontaire ; elle est même le personnage féminin le plus volontaire de la littérature française, et Lamiel pourra lui prendre bien des traits. Qu’on relise la lettre fameuse où elle conte sa vie à Valmont. Il n’y a que Loyola qui croie à ce point à la puissance de l’homme sur lui-même (encore était-ce celle de l’homme, non de la femme ; et croyait-il en Dieu !).
Pour donner à ce caractère toute sa force, Laclos le fait sans professeur. Elle conseille Valmont, et le traite d’idiot, avec raison, s’il ose la conseiller. C’est l’un de ses traits mythiques les plus agissants, que le récit de son adolescence silencieuse où, sans amis et sans maîtres, et tout occupée de contrôler son visage, elle « se cause des douleurs volontaires » pour chercher pendant ce temps l’expression de la joie.
Qu’une femme capable d’une énergie de cette sorte et à qui Stendhal eût prêté « de grands desseins » ne soit si longtemps occupée que de rendre cocu par avance un amant qui l’a quittée, serait une singulière histoire, si le livre n’était que l’application d’une volonté à des fins sexuelles. Mais il est tout autre chose : une érotisation de la volonté. Volonté et sexualité se mêlent, se multiplient, forment un seul domaine, précisément parce que, Laclos ressentant et exprimant la sexualité avec d’autant plus de violence qu’elle est liée à une contrainte, la volonté ne se sépare pas de la sexualité, devient, au contraire, une composante du domaine érotique du livre.
Ce n’est peut-être pas par hasard que le dernier meneur du jeu est une femme.
Ainsi donc, l’expérience humaine, sensuelle et anecdotique de Laclos lui fournissant le ton et la matière de sa psychologie, l’intelligence le moyen de création de ses héros, c’est le lien de la contrainte et de la sexualité qui lui donne le fond obscur où vont se crisper les racines les plus profondes de son sujet, l’« aura » qui l’enveloppe, et qui en fait l’unité artistique, s’accorde à lui comme la musique des vers à l’acte tragique. Les Liaisons sont une rêverie de jeune fille quittée, racontée par un homme très intelligent qui voudrait faire croire que c’est arrivé. Dans la mesure où ces rêveries retrouvent, en chacun de nous, la rêverie plus profonde du mythe, combien des plus grands romans ne sont pas autre chose ! Presque toutes les fictions ne consistent qu’à faire croire d’une vieille rêverie qu’elle est de nouveau arrivée ; leur problème est celui des moyens qu’emploie l’artiste pour le faire croire. Ceux de Laclos ne furent pas si dérisoires : pour la première fois, il mit une psychologie au service d’une mythologie.

Le temps a marqué les limites des Liaisons dangereuses. Stendhal, en créant dans l’amour véritable une Mme de Merteuil apaisée, moins algébriste et assez poudrée d’expérience pour négliger la méchanceté, a fait des Liaisons une Chartreuse de Parme primitive et parfois presque grimaçante. Le problème de Laclos reste entier, aussi intrigant peut-être que celui de Rimbaud, au-delà de ce livre étrange où un militaire professionnel semble ignorer l’existence des valeurs de caractère [27], comme Shakespeare ignore celle du Christ. Mais tout problème artistique se résout dans le domaine propre de l’art, c’est-à-dire par le talent, et sans doute les Liaisons doivent-elles leur force et leur durée à l’accord de la lucidité de Laclos et de ses obsessions.
Lorsque son livre n’était déjà plus qu’un chef-d’ ?uvre mineur et presque clandestin, c’est à Tilly que Laclos disait : « J’ai voulu faire un ouvrage qui retentît encore sur la terre quand j’y aurai passé. » Comme il est rare qu’un écrivain se croie assuré des siècles par son seul talent, il semble que Laclos ait attendu sa postérité d’une dénonciation de son temps. Je crains (et les mémoires du temps semblent nous le montrer de plus en plus) que les moeurs des Liaisons n’aient eu dans la France de 1780 que l’importance de celles du Montparnasse dans la France de 1939. Les dépravations d’époque font toujours un peu rire, et le passage de l’après-guerre allemande à l’Allemagne hitlérienne suffit à nous en montrer la profondeur. Laclos fut autre chose : il fut un dénonciateur de rêves. Et je ne veux pas dire un exorciste. Il révéla les rêves de son temps par le seul procédé qui existe : en leur donnant la vie. En les faisant entrer dans le long domaine des rêves de tous, celui où les hommes promis à la mort contemplent avec envie les personnages un instant maîtres de leur destin.

***


Bibliographie sélective

* BAUDELAIRE Charles, Notes sur Les Liaisons dangereuses, in Oeuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1976, p. 66-75.
* VAILLAND Roger, Laclos par lui-même, Éditions du Seuil, Paris, 1953.
* ROUSSET Jean, « Une forme littéraire : le roman par lettres », in Forme et signification. Essais sur les structures littéraires de Corneille à Claudel, Corti, 1962, p. 65-103.
* FABRE Jean, « Les Liaisons dangereuses, roman de l’ironie », in Idées sur les romans. De Mme de Lafayette à Sade, Klincksieck, 1979, p. 143-165.
* DELON Michel, P.-A. Choderlos de Laclos. Les Liaisons dangereuses. P.U.F, coll. " études littéraires ", 1986.
* VERSINI Laurent, « Le Roman le plus intelligent , Les Liaisons dangereuses de Laclos », Champion, coll. "Unichamp", n° 74, 1998.
* SCARPETTA Guy, « Le plaisir de tête » (Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses), in Pour le plaisir. Essais, Gallimard, 1998, p. 189-237.

***

[1Dès la Révolution, et au début du XIXe siècle, Les Liaisons dangereuses sont stigmatisées et même condamnées par les tribunaux pour immoralité en 1823, 1824 et 1825.

[4Celui de Stephen Frears (1988) reste le meilleur. Glenn Close y joue une séduisante marquise de Merteuil. Cf. Ph. Sollers, « Une rencontre avec Glenn Close », L’Infini n° 39, automne 1992.

[5Et, là, ce n’est pas l’actualité qui démentira.

[6Source : gallica.bnf.

[7Crédit : wikisource.

[8Ne figure pas dans le Pléiade.

[9Par exemple : « L’ennui, plus puissant que la décence et le goût, devrait dès longtemps avoir fait justice de ce Satyricon de garnison » (Charles Nodier).

[10Il a fallu attendre la fin des années quatre-vingt pour que Laclos ne soit plus censuré par un manuel comme le Lagarde et Michard, et commence à y trouver une place (au demeurant mineure) ; auparavant, il n’y était pas même mentionné.

Note d’A.G. Quant aux grands rivaux, Castex et Surer, dans leur manuel des études littéraires françaises, XVIIIe siècle, ils écrivaient courageusement en 1966 (p. 147) :

Choderlos de Laclos (1741-1803)

Pierre Choderlos de Laclos, né à Amiens, fit une brillante carrière militaire. Il composa des poésies, des ouvrages de stratégie, un traité sur l’éducation des femmes ; mais il doit sa célébrité à ses Liaisons dangereuses, parues en 1782 avec le sous-titre : « Lettres recueillies dans une société et publiées pour l’instruction de quelques autres. »

La peinture du vice. Laclos prétend faire oeuvre de moraliste en peignant sans ménagement la perversion de l’âme et la dépravation du coeur chez les gens du monde. Entreprise périlleuse, car il montre des personnages cyniques et lucides, qui font le mal par vice profond et pour ainsi dire par système. Sa sincérité pourtant semble réelle ; s’il éclaire les bas-fonds de la conscience, il cherche à dégager une leçon, et achève son roman par des réflexions d’une austérité rigoureuse : « Qui pourrait ne pas frémir en songeant aux malheurs que peut causer une seule liaison dangereuse ! et quelles peines ne s’éviterait-on point en y réfléchissant davantage ! »

La peinture des âmes. Le principal aurait de son roman est d’ordre psychologique. Laclos étudie toute une société avec une froideur impassible ; il représente avec la même vérité les corrupteurs et les victimes. Valmont, le machiavélique séducteur, et Mme de Merteuil, sa criminelle inspiratrice, ne nous laissent rien ignorer d’eux-mêmes dans leurs révoltantes confidences, et sont habiles à nous révéler aussi, en les perçant à jour, les pensées de ceux dont ils se jouent. Quant au style, il s’adapte avec souplesse à chaque personnage : les lettres de l’ingénue Cécile Volanges sont rédigées avec une gaucherie voulue ; celles des deux protagonistes ont cette sécheresse précise qui permet à l’analyse de dénombrer sans pitié les mobiles secrets de l’âme.

[11Roger Vailland, Laclos, Éditions du Seuil, collection "Écrivains de toujours".

[12Philippe Sollers. « Apologie de la marquise de Merteuil », dans La Guerre du goût. Éditions Gallimard. Voir plus haut.

[13André Malraux, article Laclos dans Tableau de la littérature française, XVIIe-XVIIIe siècles, repris en préface à la première édition des Liaisons dangereuses en Livre de Poche.

[14Littérature et signification, Éditions Larousse, collection « Langue et langage » ; ce livre, en fait, est la version remaniée de sa thèse de troisième cycle, menée sous la direction de Roland Barthes, et soutenue en 1966.

[15Grimm, Correspondance littéraire, philosophique et critique, XIII (Garnier Frères, 1880.

[16Une étude stylistique détaillée du langage des différents personnages a été menée par Yves Le Hir, dans sa présentation des Liaisons dangereuses (collection « Classiques Garnier ») ; ce préfacier, professeur à la faculté des lettres de Grenoble, s’est par ailleurs autorisé à avancer, en introduction au roman, que dans un tel livre « des paradoxes, parfois des contre-vérités, sont présentés comme des observations morales indiscutables » ; à voir en la Présidente « le personnage le plus sympathique et le plus noble, par sa candeur » (sic) ; à déplorer, chez Laclos, « une ironie caustique, forme habituelle de la décrépitude morale » (!) ; à soutenir que « seul un libertin a pu inventer l’histoire d’une enfant qu’on viole et qui glapit ensuite de volupté. D’où des inadvertances et des invraisemblances » (là, on croit rêver : le « viol » et les « glapissements » n’existent, bien entendu, que dans l’imagination surchauffée du professeur...). En bref, tout cela ne montre qu’une chose : que les compétences académiques en matière de stylistique n’excluent ni le moralisme le plus rance ni la stupidité la plus massive.

[17Cf. ci-dessus : Lettre 153.

[18Notamment par Todorov, op. cit.

[19Voir plus haut.

[20Nous en avons déjà publié des extraits ailleurs.

[21Reprises dans le Pléiade p. 628-631.

[22Ministre de l’Intérieur, au moment du procès des Fleurs du Mal.

[23Les Natchez.

[24Ces citations sont empruntées à l’un des passages les plus colorés de la satire VI de Juvénal sur les femmes, respectivement vers 327 (foemina simplex) et 320 (Saufeia). Le satirique trace le tableau des orgies auxquelles donnent lieu les mystères de la bonne déesse ; c’est alors que l’on voit la femelle dans sa vérité et une certaine Saufeia défier des "filles" et l’emporter sur elles.

[25C’est le passage de Joseph de Maistre annoncé plus haut.

[26Pléiade, p. 685-697.

[27Mais non de la noblesse de coeur, comme on le voit chez Mme de Tournel et de Rosemonde.

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2 Messages

  • A.G. | 6 octobre 2016 - 14:17 1

    France Culture, 6 octobre 2016. Une série d’émissions sur les "tourments de la séduction".
    Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos.
    Intervenants : Adèle Van Reth, Catriona Seth : professeure de littérature française du XVIIIe siècle à l’université de Lorraine.

    Crédit : France Culture


  • A.G | 27 mai 2011 - 22:31 2

    Libertinage

    BIBLIOTHEQUE MEDICIS, vendredi 27 mai à 22h00
    _ Rediffusion le :
    _ samedi 28/05/2011 à 07h30
    _ samedi 28/05/2011 à 13h00
    _ samedi 28/05/2011 à 18h30

    avec Catriona SETH pour « Les liaisons dangereuses » de Choderlos de Laclos
    _ Patrick WALD LASOWSKI, « Dictionnaire libertin » chez Gallimard (coll. L’infini)
    _ Alexandra LAPIERRE, « Les menottes et le radiateur » chez Plon...
    _ Danielle ORHAN, éditeur de « The Other Hollywood, l’histoire du porno américain par ceux qui l’ont fait » de Legs Mc Neil, Jennifer Osborne.

    Voir Public Sénat