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Arthur Cravan, maintenant

D 24 octobre 2013     A par A.G. - C 4 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Centenaire : en octobre-novembre 1913, paraît le numéro 3 de la revue Maintenant. Son unique rédacteur s’appelle Arthur Cravan [1]...

« Il faut regarder le monde comme le fait un enfant, avec de grands yeux stupéfaits : il est si beau. Allez courir dans les champs, traverser les plaines à fond de train comme un cheval ; sautez à la corde et, quand vous aurez six ans, vous ne saurez plus rien et vous verrez des choses insensées. »

Arthur Cravan, Revue « Maintenant » n° 4, mars-avril 1914.

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Portrait d’un rebelle

par Philippe Sollers


Pour l’état civil, il s’appelle Fabian Lloyd, né à Lausanne en 1887, disparu dans le Pacifique en 1918, petit-fils du chancelier de la reine d’Angleterre et neveu d’Oscar Wilde.

Pourtant, il s’agit bien d’Arthur Cravan, le « poète aux cheveux les plus courts du monde », le fondateur et seul rédacteur de la revue Maintenant (cinq numéros explosifs), boxeur, anarchiste, conférencier, danseur, aventurier, beau, insultant, direct, dissimulé, voyageur, déserteur. Il a hanté l’imagination révoltée d’André Breton et de Guy Debord. Il n’a pas fini de nous faire signe sous son nom de légende.

Son père est donc le frère de Constance Wilde, l’épouse du terrible Oscar (problème familial : comment effacer ce nom après le scandale). Sa mère, Nellie, bientôt remariée avec un médecin suisse, préfère aussitôt son fils aîné, Otho, peintre médiocre et soumis. Fabian, le futur Arthur, est rejeté, réfractaire. On veut exclure l’oncle scandaleux et éliminer sa mémoire pour plaire à tous les hypocrites du monde ? Qu’à cela ne tienne, Fabian va relever le flambeau et continuer le combat. Un conflit avec la mère ? Bien sûr, la poésie commence par là, Baudelaire a su le dire (et Rimbaud, donc). Quant à l’axiome anti-réaliste et anti-naturaliste de Wilde : « La Vie imite l’Art, beaucoup plus que l’Art imite la Vie », les « assis » ne le comprendront jamais, pas plus que les pharisiens de toutes obédiences, écrivains ratés, artistes moisis, journalistes envieux ou notables. Le train-train dix-neuviémiste ne peut plus durer, il faut que quelqu’un se dévoue pour le dire. Cravan sera cet homme de provocation et de ring. « De ma vie, écrit sa mère, je n’ai vu une tête aussi dure, on a beau lui expliquer un million de fois la même chose, il en sait autant après qu’avant. Je plains sa maîtresse d’école. » Un peu plus tard, Cravan aura ce mot merveilleux de profondeur : « Ma mère et moi, nous ne sommes pas nés pour nous comprendre. » Tout est dit. Un demi-siècle après, il suffira d’ajouter : « Soyez réalistes, demandez l’impossible » ou, simplement, « Sous les pavés la plage. » Ou encore : « Ne travaillez jamais. »

La scène se passe à Paris, avenue de l’Observatoire, mais ce garçon qui se veut poète (et vit en concubinage avec une jolie jeune femme du nom de Renée) a beaucoup navigué et roulé : Etats-Unis, Italie, Allemagne. Il a sur la vieille Europe d’avant la boucherie de 1914 le regard anticipateur et cruel qu’il faut. Il écrit, par exemple, à son beau-père : « Je me développe tous les jours et j’attends un peu mon avènement à la plénitude des sens. Mon talent est en disproportion avec mon corps très riche, mais il grandira. Pour l’instant, je mène réellement une vie de dieu ou de centaure. » Le futurisme, dada, et la suite, n’attendent que lui, mais il ne sera jamais, lui, en uniforme moderniste. Il préfère la boxe, la bagarre sans suite, l’éclat de gloire sans lendemain, le « maintenant » ciblé. Un chroniqueur le décrit ainsi, dans une de ses « conférences » publiques : « Il exprime son mépris de l’artiste. A coups de trique assénés sur son guéridon, il exige le silence, bien que celui-ci soit total. » De temps en temps, Cravan tire quelques coups de pistolet avant de parler, ça ponctue mieux le discours. Sa mère, de loin, apprécie, au nom de la société tout entière : « J’éprouve une honte et un dégoût d’être la mère d’un tel goujat. Je le compare aux apaches genre Bonnot. »

Seul, ou presque, Félix Fénéon trouve qu’il a du génie. Lui, il écrit des vers de ce genre : « On a beau dire et faire agir et puis penser / On est le prisonnier de ce monde insensé. » Ou encore des aphorismes : « Il est plus méritoire de découvrir le mystère dans la lumière que dans l’ombre. » Ou bien : « Tout grand artiste a le sens de la provocation. » Ou : « Les abrutis ne voient le beau que dans les belles choses. »

Le premier numéro de Maintenant paraît en avril 1912 [2]. Cravan, qui rédige seul sa revue, la vend dans une voiture des quatre saisons à la sortie de l’hippodrome Gaumont, place Clichy, et dans toutes les rues de Paris. « Cravan », pourquoi ce pseudonyme ? Il s’agit sans doute d’un rappel du village de Cravans, en Charente-Maritime, où il est allé pour un baptême avec son amie Renée, s’amusant au passage à tirer les cloches de l’église. On peut aussi entendre « caravane » et le mot anglais cravan, lâche, abject. Arthur, c’est bien entendu Rimbaud, la Table ronde, et le Lord Arthur Savile d’Oscar Wilde.

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Le n° 2 de Maintenant.

Le morceau d’anthologie du deuxième numéro est le récit d’une visite à André Gide. Bien entendu, il s’agit de venger Wilde, mort dans la misère, en démontrant qu’il peut y avoir une homosexualité officielle, rangée, rentable, nobélisable, et que, donc, la question n’est pas là. L’ironie de Cravan, dans ces quelques pages, est dévastatrice. Il souligne la radinerie de Gide, l’absence de goût de sa maison, son manque d’humour, sa parcimonie protestante, son défaut d’oreille métaphysique, son apparence mécanique et chétive. Gide, lui, a dû penser qu’il avait affaire à un fou. Que répondre à un grand type de vingt-cinq ans pesant cent kilos qui vous dit tout à coup : « La grande Rigolade est dans l’Absolu » ? Que murmurer, sinon l’heure qu’il est (six heures moins le quart), à un énergumène qui d’une voix très fatiguée vous demande : « Monsieur Gide, où en sommes-nous avec le temps ? » Le malentendu est hilarant et total. « La marche de M. Gide, écrit Cravan, trahit le prosateur qui ne pourra jamais faire un vers. » Voilà de l’excellente critique littéraire [3].

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Le n° 3 de Maintenant.

Dans Maintenant, Cravan donne quelques descriptions tendues et caustiques de son oncle Wilde, il se moque de lui tendrement [4]. Sa violence éclate surtout contre les peintres du Salon des Indépendants. Il sent venir une époque (la nôtre) où les écrivains et les artistes pulluleront pour mieux annuler la chose dont il devrait être question : « Dans la rue, on ne verra bientôt plus que des artistes et l’on aura toutes les peines du monde à y découvrir un homme. » Les insultes dont il couvre les participants du Salon le feront poursuivre en diffamation. Dans ses réponses, il va signer : « Arthur Cravan, chevalier d’industrie, marin sur le Pacifique, muletier, cueilleur d’oranges en Californie, charmeur de serpents, rat d’hôtel, neveu d’Oscar Wilde, bûcheron dans les forêts géantes, ex-champion de France de boxe, petit-fils du Chancelier de la Reine, chauffeur d’automobile à Berlin, cambrioleur, etc., etc. [5] » On imagine la stupeur du milieu. Décidément, il ne veut pas « se civiliser », il ne joue pas le jeu, il cogne. Un rire salubre l’accompagne, et on l’entend mieux aujourd’hui.

Cependant, la guerre est là, et Cravan, bien entendu, n’est pas volontaire. Il a la nationalité suisse, il s’éclipse, il se déguise en boxeur professionnel. On le retrouve ainsi à Barcelone dans un match fameux (et plus ou moins truqué) contre le champion noir Jack Johnson. On le signale à Budapest, à Belgrade, en Roumanie, en Russie, en Turquie, en Grèce, en Egypte, au Portugal, aux Etats-Unis, au Canada, et, enfin, au Mexique.

Il fait sensation à New York (déshabillages, travestissements), entame une liaison passionnée avec le prototype de la « femme moderne », une poétesse, Mina Loy, mais continue à bouger : « Je ne me sens vraiment bien qu’en voyage ; lorsque je reste longtemps dans le même endroit, la bêtise me gagne. » Au Mexique en 1918, donc. Là, tout se brouille. Il appelle Mina Loy, qui tarde à venir, mais fait signe aussi à Renée. Les lettres à sa mère (qui s’est un peu calmée entre-temps) sont contradictoires. Cravan a trente ans. Certes, il boxe encore en public, mais rien ne va plus : « J’ai une peur effroyable de devenir fou. » Mina Loy finit par le rejoindre, l’épouse, erre un peu avec lui et, enceinte, va l’attendre à Buenos Aires. Il doit, en principe, la rejoindre par mer. On n’entendra plus jamais parler de lui.

Suicide ? Accident ? Assassinat ? Rôle glauque d’une femme enceinte ? L’Océan est muet. Mina Loy, qui accouchera d’une fille, Fabienne, parle de lui comme une veuve indulgente et conséquente : « Il souffrait terriblement de la stupidité humaine. Je ne déplore pas trop sa mort, le grand chagrin est qu’il ne vive plus... Il prenait l’inévitable de bon gré à tout moment, c’est pourquoi il était si difficile à comprendre. »

Arthur Cravan, on le voit, aurait pu exister beaucoup plus longtemps, l’hypothèse la plus vraisemblable sur sa disparition étant qu’il a dû finir par rencontrer l’ennui sous sa forme définitive. Guy Debord écrit dans Panégyrique : « Les gens que j’estimais plus que personne étaient Arthur Cravan et Lautréamont, et je savais parfaitement que tous leurs amis, si j’avais consenti à poursuivre des études universitaires, m’auraient méprisé autant que si je m’étais résigné à exercer une activité artistique ; et, si je n’avais pas pu avoir ces amis-là, je n’aurais certainement pas admis de m’en consoler avec d’autres. » En 1968, par exemple, l’intervention, à quatre-vingt-un ans, de Cravan, à la Sorbonne, n’aurait pas manqué de faire événement. Personne n’aurait songé à lui demander d’être bref. Il l’aurait été, d’ailleurs, se contentant, pour appeler à la plus grande liberté, de citer sa revue de jeunesse. « Tout noble a du voyou en lui et tout voyou du noble parce qu’ils sont les deux extrêmes. » Ou plutôt : « Le génie n’est qu’une manifestation extravagante du corps. »

Philippe Sollers, Le Monde du 24.05.96.
Éloge de l’infini, 2001, folio, p. 545-550.

*


Où en sommes-nous avec le « Maintenant » ?

« Où en sommes-nous avec le temps ? » La question célèbre d’Arthur Cravan à André Gide est citée pas moins de quatre fois par Sollers dans Éloge de l’infini (2001). Elle est également citée au début de « En quelle année sommes-nous ? » (Discours Parfait, Gallimard, p. 513) ou encore dans « Nietzsche en 124 » (Fugues, Gallimard, p. 284). «  L’anecdote n’a l’air de rien, mais elle est énorme. Elle précise que Gide n’était pas, comme Proust, à la recherche du Temps perdu. ».

Un lecteur attentif aura remarqué que, dans son roman autobiographique Les Samouraïs, Julia Kristeva attribue au personnage d’Hervé Sinteuil (alias Philippe Sollers), la création d’une revue dont le titre est « Maintenant ». Ce n’est pas un hasard. Nous sommes en mai 1968 ou peu après. Le numéro 34 de Tel Quel (octobre 1968) s’ouvre sur une déclaration en forme de Manifeste, « La Révolution ici maintenant ». Je cite Kristeva :

— Sinteuil ne choisit pas entre le drapeau rouge et le drapeau noir, résume Brunet [Marcelin Pleynet. NDLR]. Pour Maintenant, là est en ce moment la ligne juste, comme dirait le président Mao.
— En tout cas, le printemps est rouge.
Hervé ne perd pas de vue son idée : plus de tour d’ivoire pour les expériences littéraires, il faut des courroies de transmission avec les masses. Maintenant ne suffit plus, Maintenant doit sortir de la Sorbonne. Les intellectuels ont toujours été des rad-soc frileux, n’ayant rien à voir avec la littérature. Un tourneur chez Citroën est plus romanesque qu’un prof. Après tout, la misère est explosive, et le nombre fait loi. Donc, pourquoi pas Maintenant à Flins ? La culture n’est d’aucune classe, le monde regorge d’aristos analphabètes et de bourgeois idiots. Mais, surtout, Hervé a le sens des médias : en 68, pour quelque temps encore, les syndicats sont plus puissants que la télé... (Fayard, 1990, p. 119)

C’est aussi sous la bannière de « Maintenant » que se fait le non moins célèbre voyage en Chine (pari sur l’avenir chinois du « maintenant ») :


Avril 1974 : « Bienvenue aux amis de Tel Quel ! ».
Photogramme du film de M. Pleynet, Vita Nova.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
... les camarades chinois, qui venaient d’être reçus à l’O.N.U., se dirent heureux d’accueillir les camarades de la revue révolutionnaire Maintenant. A la grande satisfaction de Sinteuil et sous l’oeil irrésistiblement grave de Bréhal [Roland Barthes], on déroula la pancarte « Bienvenue aux amis de Maintenant », en chinois et en français. Avaient-ils jamais lu la revue ? Impossible à dire. Les titres et les noms propres, oui. Un secrétaire d’ambassade à Paris, un universitaire sorti de son campus à Pékin, un autre à Shanghai, étaient capables de réciter par coeur les noms de tous les collaborateurs de Maintenant, et même de localiser avec précision leurs financiers. [...] Pas question d’aborder le débat d’idées. Peur de déroger à la « pensée-mao » ? Difficultés à franchir le fossé des différences culturelles ? Les deux, sans doute, noyées dans des sourires on ne peut plus chinois. (p. 208)

« L’anecdote n’a l’air de rien, mais elle est énorme ». En effet.

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« Arthur Cravan, précipité », de Bertrand Lacarelle

Résumé

Un essai qui tente de redonner vie à Arthur Cravan, précurseur du dadaïsme et du surréalisme, disparu au large du Mexique en 1918 à l’âge de 31 ans.

Quatrième de couverture

« On est sans nouvelles d’Arthur Cravan depuis sa disparition, au large du Mexique, en 1918. Il avait trente et un ans. Entre-temps, une légende est née. Celle du poète-boxeur maître du scandale, celle du précurseur du dadaïsme et du surréalisme. Pour André Breton, il faisait régner "le climat du pur génie". Sa légende court jusqu’à nos jours, en passant par les cercles du situationnisme, de la contre-culture et de l’art contemporain. Cet essai a pour vocation, en utilisant la technique du "précipité chimique" adaptée à la littérature, de retrouver le corps et l’âme d’Arthur Cravan. Le voici d’abord confronté à des personnages qu’il a connus, comme Apollinaire, Cendrars, Gide ou Duchamp, puis à des artistes d’autres époques ou d’autres univers, comme Maïakovski, Debord, Rimbaud ou Desnos, tous hautement réactifs. Un précipité final, en vers libres, prend place au Mexique, où l’auteur est parti sur les dernières traces de Cravan. De ce bain révélateur jaillit un Cravan complexe et vivant : un boxeur fragile et dépendant des femmes, un poète qui inspire ses contemporains, qui met l’homme avant l’artiste et la vie avant l’oeuvre. Arthur Cravan se disait lui-même le "prophète d’une nouvelle vie" et l’âme du XXe siècle. Cet essai veut faire retentir sa voix un siècle plus tard, pour réveiller nos âmes et ranimer nos corps. »

Extrait « Chez Cravan, l’oeuvre écrite n’est que la vapeur de l’ébullition. Les dadaïstes, les surréalistes, les situationnistes, les contorsionnistes et j’en passe, ces grands rieurs sérieux, savent qu’Arthur Cravan est l’un des premiers à avoir fait oeuvre de soi, sur soi, en soi. L’oeuvre profonde réside dans le grand corps, la grande âme de Cravan. Et pourtant, bien malheureux — et parmi eux beaucoup de rieurs sérieux — ceux qui laissent la vapeur s’échapper et ne savent pas y lire des signaux de fumée ou des signaux de détresse, d’alarme et de guerre. A trop regarder Cravan danser ou exploser, on oublie trop souvent le texte inclassable qu’est Notes, le dernier connu, datant de cette cruciale année 1917. Notes est à la poésie ce que le bombardement d’atomes est à la science. L’oeuvre écrite de Cravan s’élève comme un panache, l’entoure comme un halo. Précipités de Cravan : chorégraphies dans le cristal, troubles et mélanges qui se dissipent lentement ; jusqu’à l’amas, la concrétion, le solide étonnant. »
« Arthur Cravan, précipité », p. 19-20.

Le livre dans sa version numérique.

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Cravan, chimie du verbe

par Cécile Guilbert

S’emparer de la figure d’Arthur Cravan après celle de Jacques Vaché [6] prouve que Bertrand Lacarelle a de la suite dans les idées. La fusion de leurs noms donne Cravaché : excellent résumé de leurs vies en coups de vent, coups de fouet sur l’époque dont ils accélèrent la déroute en esprits "prédadaïstes" subvertissant les frontières de l’art et de la vie. Génie de la provocation et de la mystification, dandysme révolté, humour décalé, dilettantisme anarchique consistant moins à "produire" qu’à se produire comme fictions à titre posthume : de ces postures germinatives du surréalisme découle l’inévitable mythification que Lacarelle s’est proposé de déconstruire, respectivement par chirurgie et chimie.

En effet, si le "cas Vaché" réclamait une opération l’extrayant de l’estomac de Breton pour séparer les faits vrais de la légende forgée par le chef surréaliste, celui de Cravan réclame une dilution "pour laisser place à l’essence d’une vie". Comment ? C’est tout l’enjeu de ce dense essai stimulant et très empathique qui, s’achevant par un long poème issu d’un voyage de l’auteur au Mexique sur les traces du disparu, se propose "d’essayer la poésie chimique, la science des précipités, pour retrouver Cravan corps et âme". Au-delà de son destin de comète.

Petit-fils d’un conseiller excentrique de la reine d’Angleterre et neveu d’Oscar Wilde, Fabian Lloyd [7] est né à Lausanne en 1887. Éduqué dans divers collèges avant de bourlinguer aux Etats-Unis et en Europe, il s’installe à Paris en 1909, où il devient champion de France amateur de boxe. Optant pour la poésie et la stratégie du scandale, trafiquant-faussaire de tableaux, il fonde et anime seul la revue Maintenant (cinq numéros de 1912 à 1915) qu’il distribue dans une brouette. Sa devise ? "Tout grand artiste a le sens de la provocation."

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Mina Loy (Roger L. Conover).

Quand il ne tire pas à boulets rouges sur toutes les "vaches sacrées" de son temps, il invente des canulars ou des poèmes modernistes. Sinon, il danse et boxe lors de conférences-happenings foutraques nommées "very boxe" où il peut aussi bien menacer de se suicider que de se dévêtir (ce qu’il fait à New York après avoir déserté puis séjourné à Barcelone, où il a été défait en 1916 par le champion du monde des poids lourds, Jack Johnson). Après un voyage au Canada et son mariage à Mexico, en 1918, avec la poétesse Mina Loy, Cravan disparaît en mer, probablement noyé lors du voyage qui devait l’emmener vers l’Argentine, où sa femme enceinte l’attendait. A partir de cette bio express et revenant aux textes, procédant par rapprochements, traquant similitudes et influences, Lacarelle "mélange" la geste "tragico-poétique" de cette âme enfantine à ses contemporains, mais aussi à d’autres figures comme Rimbaud, Hoffmannsthal ou Debord (rappelons que Cravan fut au chef de l’Internationale situationniste ce que Vaché fut à Breton).

Passionnant le chapitre précipitant Cravan dans Blaise Cendrars, qui s’ouvre par un parcours biographique quasi gémellaire jusqu’à leur rencontre, en 1912. Soif urbaine, ivresse du rail, voracité ubiquitaire : une confrontation serrée de leurs poèmes dévoile leur compétition au titre de "prototype moderne", concluant au "train d’avance" de Cravan. De même, la discussion de la thèse faisant de lui le modèle du gidien Lafcadio (symbole de l’acte gratuit dans Les Caves du Vatican) permet un fécond parallèle avec Vaché et de bons éclairages sur l’attitude d’Aragon et de Breton concernant Gide. Même réussite dans l’examen des Manifestes futuristes et la "beauté nouvelle" que Notes — ultime chef-d’oeuvre fragmenté de Cravan — laisse éclater.

Face à Duchamp

En revanche, si l’auteur revient tout du long et à juste titre sur le corps hors-norme de son héros (2 mètres, 105 kg : pertinence sur ce point du lien avec un Maïakovski titanesque et ogresque), il manque la question centrale de son libertinage que la confrontation avec Duchamp aurait dû lumineusement éclairer. Car le boxeur poète et le joueur d’échecs "anartiste" ne se sont pas seulement disputé (à l’avantage du premier) les faveurs de Mina Loy au cours du fameux printemps new-yorkais de 1917 : une autre femme rôdait dans les parages. Or s’il cite des lettres de Cravan témoignant de son aventure simultanée avec la dramaturge Sophie Treadwell jusqu’à octobre, Lacarelle ignore hélas qu’elle fut la maîtresse de Duchamp de Pâques à décembre 1916.

Un intéressant chassé-croisé qui éclaire d’un jour nouveau le sibyllin extrait épistolaire de Cravan à Treadwell ("Plus rien — est-ce fini ? Tu n’as même pas un "ready-made" de moi — il est vrai que j’eusse pu rectifier l’autre..."), la courte phrase de Duchamp en 1966 ("Je ne l’aimais pas beaucoup, lui non plus d’ailleurs") mais projette surtout sur le travestissement féminin de Duchamp en Rrose Sélavy à partir de 1920 (très proche de celui qu’affiche Cravan sur une photo de 1914), comme sur l’explication de ce choix pseudonymique ("je trouvais très curieux de commencer un mot par une consonne, comme les L dans Lloyd"), le spectre d’une fascinante énigme sexuelle inconsciente. Une énigme scellée le 2 mars 1946 par Duchamp qui — ironie de l’histoire — signera devant notaire (à la requête de Mina Loy désirant régler sa succession) le seul et unique arrêt de mort officiel de Cravan par ces mots : "Je le connaissais bien et seule la mort a pu être cause de sa disparition."

Cécile Guilbert, Le Monde du 18.06.10.

*

Une émission de David Collin sur Radio Suisse Romande en date du 20 septembre 2009 avec la participation de Bertrand Lacarelle : Arthur Cravan contre Arthur Cravan.

*


Le seul film montrant Arthur Cravan, le poète boxeur en action

Espagne, 1916 (extrait)

Images prises alors qu’Arthur Cravan, poète et boxeur, préparait son match contre Jack Johnson, combat qui se déroula dans les arènes de La Monumental de Barcelone, le 23 avril 1916.

« Je préfère de beaucoup, par exemple, la boxe à la littérature ». Arthur Cravan a participé à trois combats de boxe professionnels. Il en a perdu deux par KO...
Il y a des extraits un peu plus longs de ce "film" dans le documentaire d’Isaki Lacuesta Cravan vs Cravan (voir ci-dessous).

*


Cravan vs Cravan

Documentaire d’Isaki Lacuesta [8]

Espagne, 2002 - 1h37mn
ARTE G.E.I.E. (langues : français, anglais, espagnol).

Sur les traces d’un scandaleux génie, poète, boxeur et neveu d’Oscar Wilde, qui défraya la chronique à l’aube du surréalisme et disparut mystérieusement en 1918. Une enquête menée par Frank Nicotra, lui aussi boxeur et poète, sorte de double contemporain d’Arthur Cravan.

D’abord quelques images tremblées d’un match de boxe dans les arènes de Barcelone : ces archives retrouvées récemment montrent le combat disputé en 1916 par le mythique champion du monde Jack Johnson et le poète-boxeur Arthur Cravan. Mais qui se souvient encore aujourd’hui de cet étonnant personnage qui, dans le Paris de la Belle Époque, organisait des conférences qu’il achevait par un strip-tease ? Né en 1887, ami de Duchamp, Picabia et Man Ray, salué par Breton comme la fontaine à laquelle boiraient tous les futurs poètes, il est généralement considéré comme un précurseur des avant-gardes. Pourtant, l’unique chef-d’oeuvre de Cravan est sa vie, une existence jalonnée d’insolite et d’aventures, un voyage passionnant autour du monde entre Lausanne, Paris, Berlin, Barcelone, New York et Mexico, où en 1918 il disparaît à bord d’un bateau à rames sans laisser de traces. Fasciné par les multiples facettes de Cravan, un autre artiste-boxeur, le Français Frank Nicotra, décide de faire revivre le personnage. Il suit ses traces de ville en ville, rencontrant tous ceux qui peuvent l’aider à reconstituer sa biographie et à élucider le mystère de sa fin dans le golfe du Mexique. Il s’entretient avec le poète Bernhard Heidsieck, l’écrivain Enric Casassas, le peintre Eduardo Arroyo, mais aussi avec des historiens pour tenter de faire la part entre mythe et réalité.
Cravan demeure une merveilleuse métaphore de l’art du XXe siècle, celui du collage entre l’art et la vie, et surtout celui du scandale élevé au rang de forme artistique.

ARTE MAGAZINE n° 27, 28 juin - 4 juillet 2003.


(durée : 1h37 — Archives A.G.)

Lire : Entretien avec Isaki Lacuesta à propos de Cravan vs Cravan.

*


Mais où est passé Arthur Cravan ?

Surpris par la nuit, France Culture (88’11)

Textes d’Arthur Cravan lu par Christian Fournier.
Avec la voix de Blaise Cendrars.
Liste des participants en fin d’émission.

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Le mythique combat Johnson-Cravan aux arènes de la Monumental de Barcelone le 23 avril 1916.
Extraits d’images filmées par Ricard de Banos.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Apparente digression musicale (Miles Davis)

La musique qu’on entend lors de l’émission de France Culture s’appelle A Tribute to Jack Johnson, un album de jazz fusion de Miles Davis (un autre « anartiste » boxeur) enregistré en 1970 comme bande-son du documentaire de Bill Cayton sur Jack Johnson, premier boxeur noir à avoir acquis en 1908 le titre de champion du monde poids lourds [9].
Arthur Cravan affronta Jack Johnson à Barcelone le 23 avril 1916 et fut mis KO au 6ème round. Tenir six rounds face à une légende de la boxe, qui dit mieux ?

Séance du 7 avril 1970 :
Miles Davis - Trompette
Steve Grossman - Saxophone soprano
John McLaughlin - Guitare électrique
Herbie Hancock - Orgue
Michael Henderson - Basse électrique
Billy Cobham - Batterie [10].


Miles Davis boxant à Gleason’s Gym à New York City en 1970. Photo Glen Craig. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
*

Voir aussi : le site sur Arthur Cravan.


Voir en ligne : Le site de référence sur Arthur Cravan


Philippe Dagen a publié un roman, Arthur Cravan n’est pas mort noyé. Il en parlait en 2006.

***

[1Vient de sortir : « Arthur Cravan est vivant ! », La Règle du jeu n° 53, octobre 2013, numéro coordonné par Bertrand Lacarelle (voir ici).

[2Les cinq numéros de Maintenant (le n° 4 a eu deux versions) :

Voir : L’intégralité des textes de Cravan dans « Maintenant » et Les n° 3 et 4 scannés.

[3« À un moment donné, interrompant une conversation philosophique, m’étudiant à ressembler à un Bouddha qui aurait descellé une fois pour dix mille ans ses lèvres : « La grande Rigolade est dans l’Absolu », murmurai-je. Sur le point de me retirer, d’un ton très fatigué et très vieux, je priais : « Monsieur Gide, où en sommes-nous avec le temps ? » Apprenant qu’il était six heures moins un quart, je me levais, serrais affectueusement la main de l’artiste, et partais en emportant dans ma tête le portrait d’un de nos plus notoires contemporains [...] »

Arthur Cravan.

Voir André Gide, Revue Maintenant n° 2 (juillet 1913).

[6Cf. Jacques Vaché, Grasset, 2005. La personnalité de l’écrivain et dessinateur Jacques Vaché (1895-1919) a exercé une profonde influence sur les surréalistes.

[7Cravan vient probablement de Cravans, village natal de Renée Bouchet, sa première maîtresse. Lacarelle propose plusieurs hypothèses pour le choix d’Arthur : Rimbaud, le roi légendaire, une référence aux Crimes de Lord Arthur Savile, de Wilde, ou aux Aventures d’Arthur Gordon Pym, de Poe...

[8Cf. Isaki Lacuesta.

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