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Trop confus... A abandonner

Le Nouvel Observateur du 12 au 18 octobre 2006.

D 18 novembre 2006     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Au XIXe siècle, la Préfecture de Police s’intéresse de près aux écrivains. Hugo et Verlaine sont-ils subversifs ? Bruno Fuligni a épluché leur dossier*.

La bonne vieille police républicaine nous manque, tout se modernise trop vite. Prenez la fin du XIXe siècle, dont on peut ouvrir les archives consacrées aux écrivains : vous découvrez là un vrai génie de la surveillance, Louis Andrieux, préfet de police, lequel a d’ailleurs engendré en douce un autre génie, littéraire celui-là, Louis Aragon. Voici comment ce super-flic définit un dossier : «  Il n’a pas pour but de définir qui vous êtes, mais surtout ce qu’on dit de vous. L’information la plus mensongère peut être une lueur, éclairer une trace, avoir par conséquent un intérêt de police. » Votre dossier ? Il peut comporter « pêle-mêle, sans distinguer le vrai du faux, tout rapport dont vous aurez été l’objet, toute dénonciation vous concernant, tout article de journal, tout fait divers où vous serez nommé ».

Cette opération de ragots, de potins, de confidences demande un énorme travail, et c’est celui, incessant, des « agents secrets », qu’on préférait à l’époque « intelligents et instruits », raison pour laquelle on s’adressait de préférence aux journalistes. Faire surveiller les écrivains par des journalistes, qui dit mieux ? Le préfet est précis, cependant. « L’agent secret se recrute dans toutes les couches sociales : c’est votre cocher, c’est votre valet de chambre, c’est votre maîtresse, ce sera vous demain, pour peu que la vocation vous prenne, à condition toutefois que vos prétentions n’excèdent pas vos mérites, car ceux qui sont à vendre ne valent pas tous la peine d’être achetés. » Et cette perle : « Il n’en coûte pas cher de faire surveiller les anarchistes, les collectivistes, et tous les apôtres de la révolution sociale ; mais les agents qui travaillent dans les salons ont des exigences généralement exagérées pour les services qu’on en tire. » Travail au noir : infiltrations, dissimulations, provocations, désinformations. Louis Andrieux a cette phrase sublime d’innocence cynique : « Mes anciennes relations avec le parti révolutionnaire me furent très utiles... »

La République est en danger, la Commune vient d’être écrasée, mais le feu couve encore sous la cendre. La Commune a d’ailleurs incendié les archives, nous privant par là même des dossiers des écrivains antérieurs. Mais enfin, voici les vedettes : Hugo, Verlaine, Rimbaud, Vallès, Dumas fils, Willy et Colette et, mais oui, André Breton. Hugo est espionné pour les motifs suivants : propagande socialiste, campagne pour l’amnistie des communards, adultère. Verlaine, pour participation à un mouvement insurrectionnel, malversations, destruction de preuves, pédérastie active et passive, détournement de mineur, tentative de meurtre, ivrognerie, tapage nocturne. Vallès, ça n’en finit pas, et puis il est condamné à mort par contumace. Dumas fils, c’est grave : indécision politique. Willy (et Colette dans les coulisses) : débauche, escroquerie, diffamation, chantage. André Breton, enfin : extrémisme révolutionnaire, port d’arme, coups et blessures, destruction volontaire d’objets, menace de mort, activité antinationale. Voilà une jolie brochette d’anormaux congénitaux. Hugo ? « Il est déplorable qu’un si grand esprit, après un point de départ juste et humain, arrive à des conclusions dignes d’un fou ou d’un illuminé ignorant tout ce qui est. » Il est « poseur, sec, fait un éloge pompeux de sa personne ». En 1879, «  il se fait exploiter par une jeune fille dont il a fait sa maîtresse et qui le fait chanter après avoir ignoré longtemps que son amant était l’illustre poète. Elle a eu un enfant de lui et cela le flatte énormément ».

L’affaire Verlaine-Rimbaud ? Le scandale du siècle. « Comme moral et comme talent, ce Raimbaud [sic], âgé de 15 à 16 ans, est une monstruosité. Il a la mécanique des vers comme personne, seulement ses oeuvres sont absolument inintelligibles et repoussantes. » Tout cela est idiot, fastidieux, lourd, mais très révélateur de l’état d’esprit des employeurs. On notera que Breton, en 1937, est décrit, danger, comme «  ayant critiqué les différents revirements du Parti communiste et de ses chefs  ». Mais déjà, en 1926, accompagné d’Aragon, il avait fait irruption dans les bureaux du journal «  les Nouvelles littéraires ». Là, dit le flic de service, les deux énergumènes ont « frappé le directeur M. Martin du Gard, brisé une lampe, un appareil téléphonique et plusieurs glaces ». Le rapporteur ajoute : « Ces voies de fait avaient été motivées, d’après leurs auteurs, par les critiques de M. Martin du Gard à l’égard de M. Louis Aragon. » On voit bien, par cet incident, à quel point nous avons changé d’époque. Qui oserait aujourd’hui, comme écrivain révolutionnaire, casser une lampe sur le crâne d’un critique ou d’un animateur de télé ? En réalité, le XIXe siècle ne s’est achevé que vers la fin du xxe.

Un des derniers héros de la liberté radicale, Debord, écrit ceci dans « Panégyrique » (1989) : « C’est généralement une triste épreuve, pour un auteur qui écrit à un certain degré de qualité, et sait donc ce que parler veut dire, quand il doit relire et consentir à signer ses propres réponses dans un procès-verbal de police judiciaire. » Debord précise que ses réponses aux différentes polices ne pourront pas être éditées plus tard dans ses oeuvres complètes. Il décrit ainsi ses expériences internationales : « La police anglaise m’a paru la plus suspicieuse et la plus polie, la française, la plus dangereusement exercée à l’interprétation historique, l’italienne, la plus cynique, la belge, la plus rustique, l’allemande, la plus arrogante, et c’était la police espagnole qui se montrait encore la moins rationnelle et la plus incapable. » Comme je n’ai que rarement vécu dans l’illégalité, je confirme ces jugements uniquement à propos des polices française et italienne. A vrai dire, on n’imagine pas Debord courtoisement interrogé à Moscou, New York, Téhéran, Pékin ou La Havane. Sauf en islamisme dur, la police spectaculaire n’a plus rien à redouter des écrivains. La dernière tentative d’espionnage français sur ce terrain a été celle de Mitterrand, un président qui se voulait littéraire, avec la piteuse affaire des écoutes téléphoniques. J’ai été écouté, parmi d’autres, mais les bandes me concernant ont bizarrement disparu.

Une des explications de Mai 68, qui a pris tout le monde par surprise, est que la police gaulliste était très mal faite. Elle ne savait rien de ce qui se tramait dans les corps et dans les cerveaux. Voilà une erreur qui ne s’est pas reproduite. Comme m’y invitait « le Nouvel Observateur », j’ai demandé, par personne interposée, des nouvelles de mon dossier de police. Il est très épais, très fourni, des coupures de presse dans tous les sens, des dizaines de photos à tous les âges et dans les situations les plus diverses, des commentaires acerbes et sarcastiques à foison, bref un chaos de contradictions qui décourage le diagnostic final. On y trouve de tout : ma vie privée (agitée, mais en dernière instance inobservable), mes engagements successifs jugés peu sérieux (de Mao au pape), mes apparitions dans les médias (on ne sait plus où donner de la tête), des jugements littéraires antagonistes, une description de mes activités peu claires dans l’édition, et même des tentatives de résumés cocasses de certains de mes livres. « Vous mettez tout ça dans un ordinateur, il fume », m’a dit gentiment mon informateur. Bref, le foutoir. Une main (celle de Sarkozy ?) a écrit récemment pour demander la clôture du dossier : « Trop confus, à abandonner. »

Comme quoi, je ne m’en suis pas si mal tiré, somme toute.

Philippe Sollers

*« La Police des écrivains », par Bruno Fuligni, Horay, 168 p., 15 euros.


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