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Philippe Sollers : interrogatoire — Le désir

En contrepoint : « Watteau-Fragonard, les fêtes galantes »

D 7 février 2020     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Antoine Watteau, Fêtes vénitiennes. 1717.
Galeries nationales d’Écosse. Zoom : cliquer sur l’image. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


SOMMAIRE
Interrogatoire (février 1991)
Le désir (juillet 1991)
L’embarquement pour Cythère (Rodin et Sollers)
« Watteau-Fragonard, les fêtes galantes »
Première mise en ligne le 11 avril 2014.
Toute allusion à l’actualité serait purement fortuite.

Février 1991. Sollers vient de publier La Fête à Venise. Entretien dans Le Quotidien de Paris. Petite leçon de stratégie. Qui va à sa place perd la chasse. Éloge de la clandestinité. La défense sicilienne (important). Tac au tac. Éros et Éthos contre Pathos.

Juillet 1991. Situation : il y a une nouvelle Tyrannie « démocratique » : le désir ou le sexe obligatoires sur fond de société marchande et d’emprise de la Technique (plus que jamais d’actualité).
1. « Ce qui touche au désir devient une valeur d’échange, l’usage est immédiatement rabattu sur l’échange. » (leçon « marxiste »)
2. « Si l’on désire à la fois la loi et la transgression, il n’y a plus ni loi ni transgression. Si la perversion est la norme, plus de perversion. » (désormais vérifiable)
3. « Argent-Mort-Enfant : telle est la plaisante trinité d’acier de la religion tyrannique. » « L’ÂME » !
Remèdes : « rien pour la société, tout pour nous. » (bandeau d’un numéro de L’Infini).
Proposition (embarrassante ?) de contre-société anti-sociale : « la Société du Moment » (toujours à réaffirmer).

Antoine Watteau, La Proposition embarrassante. 1715-1716. Huile sur canevas. 65×84.5 cm.
Musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg. Zoom : cliquer sur l’image. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

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Le Quotidien de Paris présentait ainsi — déjà ! — Philippe Sollers...

Extrait du texte de présentation, Bertand de Saint Vincent. Le Quotidien de Paris, 13 février 1991. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

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LE QUOTIDIEN. — Sollers, né à Bordeaux, écrit en code, avance masqué (vrai nom Joyaux), vit comment ?

Philippe SOLLERS. — Caché. Et pour vivre caché vivons heureux. Comme personne ne peut imaginer que vous l’êtes réellement, on vous suppose tout un tas d’activités mystérieuses, des complots, des intrigues, des menées souterraines. Vivre, c’est comploter pour sa tranquillité. Oubliez ce qui me concerne, disait Freud. J’attends du monde extérieur qu’il m’oublie. D’où éloge d’une certaine clandestinité.

Q. — Complot, masque, clandestinité, vous ne seriez pas un peu parano ?

P. S. — Nous vivons l’ère de la tyrannie. Spectacle autorégulé, suppression des sensations. Thème de mon dernier roman : suppression de l’art en tant qu’art, transformation en spéculation boursière. Réduction du vocabulaire, stéréotypes verbaux, mentaux. Chaque fois qu’un mot se perd, ce sont des sensations qui disparaissent. Réduire l’homme à l’état d’esclavage. L’écrivain gêne, il veut rester libre. La société préfèrerait qu’il se taise.

Q. — Alors tout le temps bouger, brouiller les pistes, semer ses poursuivants. Ne pas être là où on est attendu. Premier roman (1958), oeuvre classique, — le héros couche avec sa nurse — saluée par Mauriac, Aragon [1]. Deuxième roman : rupture absolue, désintégration du récit, « le Parc », bricolage de mots [2]. Dernier roman : ni sexe, ni points de suspension. Presque une intrigue [3]. C’est quoi la stratégie Sollers ?

P. S. — Une stratégie à long terme, ne jamais l’oublier. Première phrase du « Joueur » : « Eh bien croyez-moi, je cours encore... » J’ai l’absolue certitude qu’il faut bouger pour ne pas se laisser avoir. La société n’aime rien d’autre que d’assigner les gens à une place, de les y maintenir, jusqu’à la pierre tombale. Il n’y a de bons écrivains que morts.
Il faut résister. Résister à la volonté d’adoption. Comme dit Sade, ce n’est pas moi qui ai un problème, c’est eux. La volonté d’adoption est très forte, de partout, des églises, des partis, des armées. Je dois être un enfant séduisant car on il souvent voulu m’adopter. Mais je n’ai pas envie qu’on me prenne en charge. Mon slogan : essayez-moi, mais ne m’adoptez pas.

Q.— C’est ainsi qu’on passe du stalinisme au maoïsme, du nouveau roman au classicisme, de l’hermétisme au catholicisme...

P. S. — 1) Je n’ai jamais été stalinien. Vous ne trouverez jamais sous ma plume l’éloge de Jdanov.
2) Un écrivain n’a pas à se justifier. Nous vivons une époque de grand conformisme. Au fond, j’ai toujours eu affaire aux conformismes. C’est tout ce que j’ai à dire. J’ai oublié mon parcours, seuls les chiens de garde s’en souviennent.

Q. — Une manière d’oublier le « tyran » que vous avez été...


Sollers, tel quel. Période terroriste ! Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

P. S. — Il n’y a jamais eu chez moi la moindre tyrannie. Ceux qui m’ont construit cette image ont omis chez moi la part du jeu. Ils n’ont pas pensé que j’aie pu faire ça pour m’amuser, moi qui me suis amusé depuis mon berceau.
S’il doit n’en rester qu’un à qui l’on reprochera tout cela, ce sera moi. Au fond, ce que mes ennemis ne me pardonnent pas, c’est mon absence de pathos. Comme dit Céline : « Ils sont lourds. » L’époque est pataude avec son dieu, Pathos. Les miens s’appellent Eros et Ethos. Ce n’est pas très moral, mais éthique. La seule exigence d’un écrivain, c’est de rester fidèle à sa créativité.

Q. — Stratégie à long terme, lutte contre les tyrans, les conformismes. C’est quoi l’art de la guerre selon Sollers ?

P. S. — Une nécessité vitale. Quelques figures à recommander.
Le décrochage : savoir se maintenir sur une position perdue d’avance et l’abandonner, en ménageant ses pertes, au moment venu.
La longue défense sicilienne (15 à 20 ans) : tenir une position, au-delà du raisonnable, passer pour irrémédiablement battu, savoir sacrifier des pions, persuader l’adversaire qu’il tient la victoire, endormir sa méfiance. Et alors, il fait la faute.
La riposte immédiate : contre-attaque, du tac au tac. Mis en cause, ici ou là, répondre le soir même, à la télévision, par l’ironie.
L’attaque surprise : se produire sur un terrain où personne ne vous attend, tous feux éteints. Donner une conférence à la Sorbonne, pourquoi ?
Enfin, pour revenir à la stratégie, vision mondiale. « Femmes » traduit à New York, avec un certain retentissement. Il y a peu d’écrivains à avoir une stratégie qui dépasse l’Hexagone.

Q. — Vous ne vous détestez pas ?

P. S. — Non. Je m’oppose au nouvel évangile mondial qui dit : « Tu détesteras ton prochain comme toi-même. » Loi édictée par la nouvelle tyrannie. Il faut faire en sorte que les esclaves se détestent eux-mêmes. Ainsi, comment pourront-ils s’aimer entre eux ?

Q. — Sollers : je vous aime !

P. S. — J’aime un certain nombre d’individus. Beaucoup de morts. Je n’aime pas la société, ceux qui essaient de faire respecter la collectivité. J’aime à la folie ceux qui font preuve de liberté individuelle.

Q. — Qu’est-ce que vous reprochez à vos contemporains ?

P. S. — Relire Molière, « Tartuffe ». Son nom est légion.

Q. — Un conseil, avant votre prochaine interview, votre prochaine télévision, votre prochaine radio, bref, votre prochain show médiatique ?

P. S. — Attends-toi à tout.

Q. — Merci. Le complot continue.

Propos recueillis par Bertrand de Saint Vincent,
Le Quotidien de Paris, n° 3496, mercredi 13 février 1991.

*


Fragonard, La Fête à Saint-Cloud. Vers 1775-1780. Huile sur toile, 214 x 334 cm.
Zoom : cliquer sur l’image. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Contrepoint. — Les peintures qui illustrent cet article ne sont que des images. Certaines furent visibles « en vrai » au musée Jacquemart-André dans le cadre de la magnifique exposition « De Watteau à Fragonard : les fêtes galantes », en 2014. A.G.

Le désir

par Philippe Sollers

Le désir ? Tout le monde, désormais, se propose de m’y inciter, de m’y adapter, de me l’expliquer. Je suis harcelé quotidiennement de conseils, d’injonctions, de slogans, d’images, de bribes médicales ou chimiques, de suggestions surréalistes ou psychanalytiques reprises en publicité. Dans quelle situation suis-je, à quoi correspond mon sexe ? Est-il normal, déviant, conformiste, audacieux, bien réglé ? Connaît-il vraiment son objet ? N’a-t-il pas l’intention, à mon insu, d’en changer ? Comment l’employer, le soutenir, l’encourager, l’acclimater, l’économiser, l’investir, le dépenser ? La Société du Spectacle a réponse à tout. Journaux, magazines, revues spécialisées, cinéma, télévision, radio, essais bâclés, romans vendus d’avance, c’est incessant, c’est direct, ça cogne. Le désir est une marchandise, c’est même la marchandise des marchandises ; vous devez désirer ! Le désir et la science ? Soit. Nos statistiques sont là, nos laboratoires, nos sondages in vitro, versant masculin, versant féminin. Dieu, ce méchant, s’oppose-t-il au désir ? Colloque. Le désir est-il transformé par l’argent ? On ose le dire. Désir et Pouvoir ? Débat du siècle. Désirer avec Freud, sans lui, malgré lui ? Nous en parlerons tous les jours. Apprenez à désirer, perfectionnez vos désirs, éclairez davantage cet obscur souci du désir, entraînez-vous au dur désir de durer, voici notre enquête, villes, villages, vacances, voyages organisés, banlieues. Lisez vite nos propos rapportés, nos synthèses philosophiques, nos confidences de stars et de spécialistes. Le désir s’analyse selon l’âge, la profession, les différences affirmées, les perspectives culinaires, l’environnement culturel. L’homme idéal rencontre la femme idéale ? Étrangement, ce couple de l’année est chaque fois formé de deux présentateurs vedettes de la télévision du soir. Trois sportifs et deux sportives célèbres rassureront d’ailleurs le public sur le bon état dynamique des corps.


Fragonard, La surprise, 1771.
Zoom : cliquer sur l’image.

Quelqu’un qui, aux deux questions suivantes : qu’espérez-vous ? que désirez-vous ?, répondrait « rien » commettrait un délit grave ou passerait pour fou. Le désir ou la dépression, il faut choisir. Désirez ! Désirez ! Voilà l’Ordre. « C’est bien ainsi que se présente désormais la vulgarité de la planète spectaculaire » (Debord).
Le narrateur de la Fête à Venise dit à un moment :

« Pour que les esclaves modernes acceptent, et même revendiquent, leur condition, il faut les droguer d’images et de racontars en permanence... Ça ne jouit plus, ou le moins possible : trop dangereux pour l’installation irradiée. Sans cesse excité, sans fin déprimé, tel sera le spectateur du spectacle. Il, ou elle, est une reproduction. Il ou elle, sera utilisé comme reproduction de reproduction. »

Cette automatisation anonyme et programmée du désir, lequel est, par définition, toujours désir d’autre chose (d’une autre marchandise plus convaincante, plus comblante), fait étrangement de Pavlov le penseur le plus actuel. Stimulus ? Réponse ! L’originalité, ici, sera bannie, de même que l’invention atypique, tordue, Vicieuse, joueuse. Tout devant être socialisé à l’extrême, et à chaque instant, la moindre trace de distance, de réflexion, d’incrédulité, d’ironie, sera sévèrement jugée. D’interdit le sexe devient obligatoire, qui revient à l’empêcher bien plus efficacement qu’en l’assimilant à l’enfer. Si tout le monde touche à la sexualité, la sexualité se dissout. Si chacun est homosexuel, plus personne ne l’est. Si l’on désire à la fois la loi et la transgression, il n’y a plus ni loi ni transgression. Si la perversion est la norme, plus de perversion. On entre dans ce que j’ai appelé une perversion généralisée (comme on dit malversation). Ce qui touche au désir devient une valeur d’échange, l’usage est immédiatement rabattu sur l’échange, le désir manifesté ici ou là est donc, tout au plus, une information. Les retardataires du désir doivent le savoir : ils campent sur des positions minées d’avance. Non, il n’y aura pas retour à la morale ; à la religion, à la famille, à l’identité, à l’ordre musclé. Ce qui n’empêche pas qu’il faut toujours les faire craindre, pour accélérer la mise en place du dispositif nouveau. Attention, fascisme ! (Pêle-mêle : le pape, les intégrismes, les nationalismes, les racismes, etc.) La vérité est, d’ailleurs, que les anciennes figures du refoulement peuvent très bien s’accommoder de la surexposition du désir-marchandise, et même encourager ce dernier en en tirant les plus grands profits. Une seule règle montrer sans relâche à quel point le désir est élémentaire, tout-puissant, naturel, épanouissant, partagé, constant. Cette pseudo-démocratie du désir le rend bête et laid ? Hé oui, sans doute, mais c’est bien la preuve d’un problème envoie de résolution. La pornographie doit [4] être la plus moche et la plus idiote possible, il n’est pas question qu’elle s’exerce aux frontières de la conscience de soi : le sexe n’a pas à rendre intelligent, ou à renseigner sur la beauté, il vous rappelle simplement que vous êtes comme les autres. Un magazine branché publiait récemment ma définition : « S., écrivain, érotomane ». Ce qui veut dire : on vous pardonne d’être écrivain parce que vous êtes érotomane (et surtout restez-le, on vous a à l’oeil). Le contrôle des stéréotypies sexuelles est un impératif du marché des choses comme des corps. Ne vous a-t-on pas déjà dit, autrefois, que vous étiez des « machines désirantes » [5] ? Eh bien, ce que la machine veut, la Technique le peut. Non seulement pour vous, mais pour tous, et dans tous les sens.


Watteau, Pierrot content. Vers 1712. 31x35cm. Zoom : cliquer sur l’image.

Il est donc logique que l’inadmissible soit de plus en plus l’expression strictement individuelle du désir. Pour qui vous prenez-vous pour affirmer une singularité dans cette grande unanimité ? Vous êtes bien dans la classe des ceci, des cela ? Vous êtes bien un homme ? Ou une femme ? Ou un peu des deux ? Nous avons les réponses à vos questions, d’ailleurs inutiles. Soyez ce que vous voudrez mais pas vous. L’anesthésie du désir est prévue par son simulacre de satisfaction (les sondages ne sauraient porter sur les variations de jouissance, cela demanderait une élaboration verbale, et c’est l’aphasie qui est recherchée). Là encore, les attardés du vieux monde auront tort de parler de décadence (mollesse, désordre, ignorance, affaissement des valeurs). La décadence est depuis longtemps dépassée, nous vivons au contraire la construction énergique, inlassable, percutante, d’une nouvelle Tyrannie d’ensemble. Son but, qu’il ne faut pas une oreille bien fine pour entendre, est de populariser le désir de mort. Que reste-t-il à vouloir, pour un être humain convaincu de n’être qu’une reproduction de reproduction sinon s’effacer ? Pour lui en donner le goût et la détermination, il conviendra de le maintenir en état constant d’énervement et de frustration. Comme le drogué, on lui révélera son désir pour le transformer en besoin, le tout finissant dans la plus banale des disparitions acceptée comme un soulagement nécessaire. Il y aura donc les Maîtres et les Esclaves, et c’est sans doute la raison pour laquelle on n’a jamais tant parlé de démocratie. D’un côté, la maîtrise des reproductions artificielles, de l’autre les numéros artificiellement reproduits. Cette nouvelle donne — qui fait déjà les beaux jours de la biologie — est particulièrement sensible dans le trafic d’Art, comme dans l’organisation générale de l’analphabétisme et de l’amnésie historique. Quelqu’un qui ne sait pas lire (ou qui en a été dégoûté) ne peut plus, c’est l’évidence, atteindre son propre désir. Voyant toujours la même scène à la télévision ou au cinéma (dans un feuilleton américain, par exemple, il est rare qu’un baiser ne soit pas immédiatement suivi d’une discussion financière ou d’un coup de revolver), il aura l’impression que désir signifie punition ou dette. En effet, rien de gratuit. Le bien social par excellence sera d’ailleurs, au moment opportun, représenté par l’enfant qui ne peut pas ne pas découler de toute cette intrigue. Argent-Mort-Enfant : telle est la plaisante trinité d’acier de la religion tyrannique. On peut s’amuser, si l’on veut, en remarquant que cela fait AME. Argent, Mort, Enfant. Et, de nouveau : Argent, Mort, Enfant. Le sexe dans ce scénario ? Simple hameçon, voyons.


Fragonard, La main chaude, 1775. Huile sur toile, 116x92 cm.
Zoom : cliquer sur l’image.

Supposons que j’apporte à un éditeur d’aujourd’hui le manuscrit de la Recherche du temps perdu. Il y discernera d’abord, confusément, une pathologie du désir asocial, donc suspect. Outre qu’un tel livre n’est pas susceptible d’atteindre d’emblée une place de choix dans la liste des best-sellers (ce qui, après tout, est la seule façon de prouver son existence), sa volonté manifeste de s’arrêter sur des détails insignifiants, des événements infimes, des comportements obliques et codés, lui donnera une désagréable impression d’anomalie. Les désirs de la narration, inutilement compliqués, s’attachant à des gestes, des parfums, des couleurs, des intonations lui sembleront,
à juste titre, l’expression d’un esprit réfractaire au choc pathétique ou publicitaire. Il est possible que le livre finisse par être publié, mais sans conséquences (ou alors, miracle ! il a le Goncourt, tout le monde l’achète et personne ne le lit). Vous me dites que les oeuvres de Sade sont en Pléiade et que, par conséquent, chacun peut y découvrir, quand il veut, les fondements vertigineux du désir ? Mais du temps que Sade était le diable on pouvait encore en parler avec cent amateurs. Aujourd’hui, deux, au grand maximum. Voilà ce qu’on peut appeler le devenir-mort de la lettre. La lettre morte est le degré zéro du désir.

Hé oui, le désir humain est du langage, encore du langage, toujours du langage. Sans conversation, équivoques, phrases à double entente, variétés de registre et de vocabulaire, mélange trouble des significations, contrariétés, simulations, allusions, pas de désir, simple fonctionnement. On ne trouvera pas trace de désir (pas plus que de Dieu, d’ailleurs) dans le sous-sol ou le fond des mers, dans les galaxies ou les protons, dans la physique, la chimie, la paléontologie, la gynécologie, la statistique, la sociologie. En revanche, les bibliothèques en sont pleines, les musées en regorgent, la musique ne s’en lasse pas. Et c’est précisément pour cela qu’il est question de confisquer la lecture, la perception distincte, le sens de cette grande archive. On ne brûle pas les livres, les tableaux, les disques, les partitions ? Non, on les met entre parenthèses, et le blanc se passe directement dans les cerveaux. Tout est disponible, presque rien n’est accessible. Le désir, c’est du langage chargé, potentiel, qui reçoit, ou non, sa réponse. La coïncidence de fantasmes conscients entre deux personnes est aussi improbable, aussi hasardeuse que l’apparition ou la disparition, il y a des millions d’années, d’une espèce animale à la surface du globe.


Fragonard, La poursuite, 1773. Zoom : cliquer sur l’image.

Le désir est une tentative de littérature (les mots y sont essentiels). Même mal écrite, instinctive, pauvrement obscène, elle vise à s’étendre, à se ramifier, à se complexifier, c’est-à-dire à vaincre l’inhibition comme la censure. On lutte contre son désir parce qu’on ne sait pas redire. On lui en veut ou on le hait parce qu’il vous met en défaut de formulation. On va même jusqu’à s’en venger parce qu’il ironise sur la lourdeur de celui ou de celle qui l’éprouve. Montre-moi comment tu parles, je te dirai comment tu désires. Si tu ne trouves personne à qui parler (actes compris), le divan t’attend (c’est toujours mieux que le suicide ou la dépression brutale, tellement à la mode). Le désir est un projet de contre-société permanent. Ils sont peut-être en cours d’organisation, les nouveaux acteurs de ce terrible blasphème : rien pour la société, tout pour nous. Ils passeront entre eux des contrats bizarres. Ils auront leurs signes de reconnaissance, leurs discrétions, leurs fausses indiscrétions. Des romans les décrivent peut-être déjà, qui échappent, comme par magie, à la police du Spectacle. Ils sont plus proches de la logique impeccable de l’amour courtois que des clichés indéfiniment ressassés de l’AME. Ils se désirent parce qu’ils se parlent, tout en se touchant, dans une langue incompréhensible ou qui ferait dresser les cheveux sur la tête des fonctionnaires de l’illusion. Ils ne sont pas achetables, pas récupérables. De telles sociétés de plaisir ont, paraît-il, existé au XVIIIe siècle : l’Empire les pourchassa sans trêve, on n’a sur elles que peu de renseignements. Il semble qu’en ce temps-là les femmes n’hésitaient pas à exister pour elles-mêmes, avant de devenir la population privilégiée de la grande manipulation économique de masse. L’une de ces sociétés mystérieusement antisociales s’appelait : Société de l’Instant [6]. C’est la grâce que je me souhaite.

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 18 juillet 1991 (« Supplément été »).
La Guerre du Goût, 1994, p. 221-228 (Gallimard, coll. « blanche »).

Fragonard, L’instant désiré, 1770.
Photo A.G., 21 janvier 2016.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

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L’Embarquement pour Cythère

Il y a deux tableaux de Watteau, quasi-identiques et contemporains, de mêmes dimensions. L’un, de 1717, est au Louvre. C’est Le Pélerinage pour Cythère ; l’autre, L’Embarquement pour Cythère est de 1718 (?) et se trouve à Berlin. On les confond souvent. Une différence (au moins) saute aux yeux : dans le second, Watteau a mis les voiles [7]. Il semble que Rodin, dans L’Art, entretiens réunis par Paul Gsell (1911) commente le premier tableau tandis que Hegel/Sollers, dans Mouvement (2016), dit du second qu’il est son « tableau préféré ». Mais, pour Rodin comme pour Sollers, « la pensée agit ».

Antoine Watteau, Pélerinage à l’île de Cythère, 1717.
Huile sur toile. 129 cm x 194 cm. Le Louvre. Photo A.G., 25 janvier 2017.
Ce tableau valut à Watteau d’être reçu à l’Académie. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Dans le chapitre sur Le mouvement dans l’art de L’Art, entretiens réunis par Paul Gsell (1911), Rodin prend exemple sur le tableau de Watteau :

« Pour me faire comprendre, je vous demanderai d’abord si vous avez présent à l’esprit l’Embarquement pour Cythère, de Watteau.

À tel point que je crois l’avoir devant les yeux.

— Alors je n’aurai point de peine à m’expliquer. Dans ce chef-d’œuvre, l’action, si vous voulez bien y prendre garde, part du premier plan tout à fait à droite pour aboutir au fond tout à fait à gauche.

Ce qu’on aperçoit d’abord sur le devant du tableau, sous de frais ombrages, près d’un buste, de Cypris enguirlandé de roses, c’est un groupe composé d’une jeune femme et de son adorateur. L’homme est revêtu d’une pèlerine d’amour sur laquelle est brodé un cœur percé, gracieux insigne du voyage qu’il voudrait entreprendre.

Agenouillé, il supplie ardemment la belle de se laisser convaincre. Mais elle lui oppose une indifférence peut-être feinte et elle semble regarder avec intérêt le décor de son éventail...

À côté d’eux, lui dis-je, est un petit amour, assis cul nu sur son carquois. Il trouve que la jeune femme tarde beaucoup et il la tire par la jupe pour l’inviter à être moins insensible.

— C’est cela même. Mais jusqu’à présent le bâton du pèlerin et le bréviaire d’amour gisent encore à terre.

Ceci est une première scène.

En voici une seconde :

À gauche du groupe dont je viens de parler est un autre couple. L’amante accepte la main qu’on lui tend pour l’aider à se lever.

Oui : elle est vue de dos et elle a une de ces nuques blondes que Watteau peignait avec une grâce si voluptueuse.

— Plus loin, troisième scène. L’homme prend sa maîtresse par la taille pour l’entraîner. Elle se tourne vers ses compagnes dont le retard la rend elle-même un peu confuse, et elle se laisse emmener avec une passivité consentante.

Maintenant les amants descendent sur la grève et, tout à fait d’accord, ils se poussent en riant vers la barque ; les hommes n’ont même plus besoin d’user de prière : ce sont les femmes qui s’accrochent à eux.

Enfin les pèlerins font monter leurs amies dans la nacelle qui balance sur l’eau sa chimère dorée, ses festons de fleurs et ses rouges écharpes de soie. Les nautoniers appuyés sur leurs rames sont prêts à s’en servir. Et déjà portés par la brise de petits Amours voltigeant guident les voyageurs vers l’île d’azur qui émerge à l’horizon.

Je vois, maître, que vous aimez ce tableau : car vous en avez retenu les moindres détails.

— C’est un ravissement qu’on ne peut oublier.

Mais avez-vous noté le déroulement de cette pantomime ? Vraiment, est-ce du théâtre ? est-ce de la peinture ? On ne saurait le dire. Vous voyez donc bien qu’un artiste peut, quand il lui plaît, représenter non seulement des gestes passagers, mais une longue action, pour employer le terme usité dans l’art dramatique.

Il lui suffit, pour y réussir, de disposer ses personnages de manière que le spectateur voie d’abord ceux qui commencent cette action, puis ceux qui la continuent et enfin ceux qui l’achèvent. »

Auguste Rodin, L’Art, entretiens réunis par Paul Gsell, 1911.

Rodin insiste sur l’action. En 1748, un nommé Caylus écrivait à propos de Watteau : « Ses compositions n’ont aucun objet. Elles n’expriment le concours d’aucune passion, ellles sont par conséquent dépourvues d’une des plus piquantes parties de la peinture : je veux dire l’action. » Sollers ironise dans La Fête à Venise :

« Votre action ne me plaît pas, donc elle n’existe pas. Ou bien : l’action détendue, développée sans effort de ces tableaux joyeux et voluptueux me trouble et me choque pro­fondément. Un tel univers est donc impossible. Par conséquent : 1) il ne s’y passe rien ; 2) comme cependant les toiles persistent, je leur ordonne d’être tristes : elles le deviennent illico.
Variante : pourquoi Le Pèlerinage à l’île de Cythère est-il si mélancolique ? N’est-ce pas qu’au lieu d’un embarquement, il s’agit d’un retour ? Ces couples ne vont pas vers le lieu de l’amour, ils en viennent. D’où leur désespoir, leurs gémisse­ ments, leurs sanglots (l’escargot invisible grippé dans le buis­ son, le moineau poitrinaire caché dans les branches) : qu’y a-t-il de plus insatisfaisant que l’acte amoureux, source de tant de remords et de cauchemars primitifs ? Bien entendu, Watteau n’a pas peint directement cet abattement sombre, mais il est, de toute évidence, implicite. Et voilà pourquoi ce tableau est un des plus subtilement sinistres de tous les temps.
Au fond, le, ou la, critique semble toujours craindre que sa, ou son, partenaire aille le, ou la, tromper dans tel roman ou dans tel tableau, comme s’il était particulièrement pénible de se livrer là à des ébats répugnants et coupables. Attention aux mots, aux images ; attention aux rapports entre eux ! »

Antoine Watteau, l’Embarquement pour Cythère, 1718. Huile sur toile. 130 cm x 192 cm.
Schloss Charlottenburg, Berlin. Zoom : cliquer sur l’image. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Que faire ? me demandez-vous. Si je vous réponds que seule la pensée agit, vous trouvez que je déraisonne, ce qui prouve que votre raison est abîmée par la publicité permanente. Si vous lisez ces lignes dans leur version origi­nale (pas en chinois, en japonais ou en coréen, ce qui ne manquera pas d’arriver), cela signifie que vous êtes français. Eh bien, dit Hegel, je veux précisément vous faire honte de l’être. Je vous le répéterai dix mille fois s’il le faut. Quant à moi, le passé m’encourage, le présent m’élec­trise, je crains peu l’avenir.

Il fait très beau, ce matin, à Berlin, et Hegel m’emmène voir son tableau préféré, L’Embarquement pour Cythère, de Watteau. Je l’observe, lui, du coin de l’œil. Il est extatique. Il me donne en exemple la légèreté prodigieuse de ce pré­sent, enfin devenu présent, en réalité tout à fait sadien. « Vous devriez republier La Phénoménologie de l’esprit, avec cette couverture, me dit-il, ça lui donnerait un coup de jeune inattendu. — Et pourquoi pas un portrait de Mozart ? — Pas mal non plus, dit-il. — Mais qu’en penserait Lénine ?­ Laissez-le s’échiner sur la dialectique. Il se doute de quelque chose, mais c’est trop tard. »

Philippe Sollers, Mouvement, 2016, folio 6457, p. 237.

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En 2014, le musée Jacquemart-André à Paris présentait une exposition de peinture intitulée « Watteau-Fragonard, les fêtes galantes » consacrée à ce genre pictural apparu au début du XVIIIème siècle.
Décryptage du commissaire de l’exposition, Christoph Vogtherr.
Vidéo Anne-Cécile Beaudoin et Daphné Mongibeaux.

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Portfolio


[4C’est Sollers qui souligne.

[5Deleuze et Guattari. (A.G.)

[6Dans La Guerre du Goût (Gallimard, 1994, p. 228) : « Société du Moment ». (A.G.)

[7Vivant Denon : « l’empire de l’amour s’exerce sur tous les caractères ; où la femme prude, la coquette et la sensible cèdent, chacune à sa manière, à l’entraînement général. Tout respire l’amour, l’air en est empreint, c’est lui qui enfle les voiles des bâtiments qui vont conduire les amants dans l’empire de ce despote séducteur. »

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