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Réponses sur le complotisme à des questions de la revue La Règle du jeu

Philippe Sollers

D 3 février 2021     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Réponses sur le complotisme à des questions de la revue La Règle du jeu


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La vérité se partage-t-elle avec les autres ?

La vérité se partage indubitablement sur le plan scientifique. Franchement je n’en vois pas d’autre qui mérite d’être partagée. Les mathématiques décident à ce sujet de tout. Cette vérité est tout entière dans l’exactitude qui n’arrête pas, avec la science elle-même, de progresser.

Qui sont les coupables des mensonges politiques ?

Bien entendu les politiques eux-mêmes dont toute l’activité réside dans le fait de mentir à tout bout de champ. C’est un art plus ou moins bien pratiqué, mais aujourd’hui d’une façon catastrophique, comme le prouve l’extraordinaire virtuosité dans le mensonge de l’ex-président des États-Unis dont je ne citerai pas le nom, car il est là au sommet de sa forme.

Quel est le meilleur remède contre le complotisme ?

Il n’y en a aucun, dans la mesure où l’être humain est naturellement complotiste. Il ne peut pas s’empêcher de trouver partout des complots, y compris dans son intimité et dans l’existence trouble de tous les autres humains qu’il peut observer. En lui-même, il devrait se rendre compte de sa nature même de participation globale à un complot quel qu’il soit.

Vous est-il arrivé, sinon de croire ou de prendre au sérieux, du moins d’avoir des doutes sous l’effet d’une théorie du complot ?

Étant moi-même un complotiste très actif, je ne peux pas prendre au sérieux une théorie du complot quelle qu’elle soit, sauf celle à laquelle je participe d’une façon constante. De toute façon, la myriade de complots en cours culmine de façon logique dans tout ce qui concerne le christianisme et sa source juive, c’est-à-dire finalement l’antisémitisme et la Révolution française, qui a été l’objet d’un complot fondamental des Lumières françaises. Ces Lumières sont désormais tellement éteintes que le complot le plus idiot peut se développer librement. Le complot est toujours dû à l’ignorance qui conduit, comme disait Voltaire, toujours au fanatisme. Et la réalité se charge actuellement de le démontrer, à cause du tourbillon des réseaux sociaux.

Je vous signale d’ailleurs que je complotais souvent avec Barthes, qui me dit un soir alors que nous dînions ensemble à la fin des années 1970 : « Écoutez, l’ignorance va devenir telle qu’il faudra, pour la combattre, réécrire l’Encyclopédie. » Il venait d’écrire un texte magnifique sur les planches de l’Encyclopédie classique, mais j’ai poursuivi ce but à travers des livres que vous pouvez trouver en « Folio » Gallimard : La Guerre du goût, Éloge de l’infini, Discours parfait, Fugues, et Complots, paru en 2016, où vous lisez carrément : « Plus la dévastation s’accroît, plus le disque dur de la littérature et de l’art, preuve de vastes complots positifs à travers le temps, remonte. L’avenir est là. » L’exergue de ce livre est de Martin Heidegger : «  La véritable pensée de l’Histoire n’apparaîtra qu’aux peu nombreux.  »

Comment expliquer à un enfant à quoi se reconnaît une théorie du complot ?

Quelle drôle de question. Un enfant est un complotiste né. Il voit les adultes, il les entend, il sait qu’ils mentent. Et pourquoi voulez-vous lui expliquer la moindre théorie du complot puisque c’est un complotiste né, qui aime plus ou moins la virtuosité du mensonge de ses parents.

Problème : comment parler des complots réels qui ont existé dans l’histoire sans tenir des discours complotistes ?

Il faut toujours se référer aux grands écrivains qui ont saisi le nerf même du complotisme à cause de leur style. J’en vois deux, français, mais il y en a d’autres, la société étant vue par eux comme un complot permanent. Le duc de Saint-Simon, avec ce que j’ai appelé son brasier de complots, observait de près la cour de Louis XIV, merveilleux de style et de lucidité. Autre virtuose français — les Français sont très doués — très doué dans cette affaire, Louis-Ferdinand Céline, qui est de loin inaccessible à la connerie antisémite classique.

Avez-vous songé, par lassitude devant ce qui s’y écrit, à quitter les réseaux sociaux pour de bon ?

Je n’y suis pas du tout.

Quelle est votre fake news préférée ?

Au grand désespoir de Netanyahou, Donald Trump se convertit au catholicisme.

Philippe Sollers
Venise, 1er février 2021

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Vous pouvez relire La Fête à Venise : Contre la grande Tyrannie (trente ans déjà !) et Complots.

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Lacan Quotidien vient de republier une tribune de Jacques-Alain Miller du 15 décembre 2011.

Dès qu’on parle, on complote

Par Jacques-Alain Miller

Les comploteurs font des complots et les taisent. Ceux qui les racontent, quitte à les inventer, appelons-les des "complotistes". Un complot réel, c’est de la politique ; le récit complotiste est d’un autre ordre : c’est affaire de littérature. A quoi tient sa séduction ?

La narration pure et simple de faits, quels qu’ils soient, empruntés au monde réel, comporte toujours des manques, des incohérences, des non-sens. Bref, une "zone d’ombre". C’est là que le complotiste introduit un élément qui change tout : une intention, un désir, une volonté agissante, attribuée à un Grand Autre à la fois multiforme, tentaculaire et dissimulé. Glisser cet élément dans une narration suffit pour qu’aussitôt tout s’éclaire. Le hasard est aboli. Une nécessité le remplace. Tout désormais a une cause. Tout fait sens. Le dit devient irréfutable. Il s’autovalide. La trame du récit se resserre. Il est fermé sur lui-même, comme un poème.

Le plaisir esthétique se double d’une satisfaction cognitive. Dès que l’on suppose les manigances de l’Autre, il n’est aucun fait qui ne s’explique, et l’absence de fait aussi bien. Vous objectez que les preuves manquent ? C’est qu’elles ont été soustraites. Fût-ce à coups d’interprétations délirantes, le complotiste dissipe les mystères. Il vous démontre à sa façon que le réel est rationnel. Autrement dit, il simule le savoir scientifique.

Mais il répercute en même temps les plus anciennes croyances gnostiques, celles qui font de Satan le créateur du monde. L’Autre du complot a bien des figures, il peut être incarné par tout groupe où ça parle entre soi, mais toujours il est méchant. Un complot charitable, ça n’existe que dans Balzac ("L’envers de l’histoire contemporaine"). Cela fait bien voir que nos modernes théories du complot sont comme l’envers démoniaque de la providence.

Ce qui fait le succès des complotistes, nous le voyons donc enraciné dans la littérature, dans la science, voire dans la religion. Ne faut-il pas le chercher à un niveau plus basique encore ? Chacun le sait : avant même la venue au monde d’un enfant, on s’inquiète de lui. On prépare contre lui cet attentat qui se révèle parfois si difficile à pardonner : sa naissance. Tout être parlant est issu d’un complot. Il se pourrait qu’il soit naturellement complotiste. D’ailleurs, dès qu’on parle, n’est-il pas vrai qu’on complote ?

Lacan Quotidien 909 (21 janvier 2021)

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